TRAVESTISSEMENTS
Restée seule avec Fabio, Rafaella.ne parut nullement embarrassée du têle-à-tête. Elle avait le cœur et l'esprit trop remplis de son grand dessein pour se préoccuper de soUes convenances et de pruderies puériles.
< Fabio, dit-elle avec une grâce sous laquelle on sentait l'énergie d'une volonté arrêtée , la lame d'acier dans le fourreau de velours, vous avez juré de vous laisser gouverner par moi ; le moment est venu de tenir votre serment. »
Ses beaux yeux bleus avaient à la l'ois tant de fierté, tant de douceur, son sourire était si charmant, si gracieux, qu'en commandant l'obéissance elle l'ennoblissait.
« J'ai dit oui , répondit Fabio ; un homme d'honneur n'a qu'une parole. Que faut-il faire ?
— Essayez ceci , répliqua Rafaella en présentant sa mante qu'elle avait ôlée en entrant.
— Quel est ce travestissement? Vous voulez donc me déguiser en femme?
— Votre liberté est à ce prix.
— Soit. Aussi bien sommes-nous au siècle des métamorphoses. Mais vous, si je vous prends votre mante, comment ferez-vous pour sortir?
— Ne vous occupez pas de moi et obéissez. Je sortirai quand il en sera temps.
— Comment , vous ne sortirez pas avec moi?
— Nefaul-ilpas que quelqu'un reste ici à votre place?
— Et c'est vous qui voulez rester?
— Moi-même.
— Et vous avez cru que je le souffrirais ?
— Sans doute. JN'avez-vous pas juré de m'obéir ! Un homme d'honneur, c'est vous même qui venez de le dire, n'a qu'une parole.
— Il v a serment et serment ! s'écria Fabio
en arrachant la mante qu'il avait déjà mise sur ses épaules, il y en a qu'on respecte , il y en a d'autres qu'on viole. Appelez-moi parjure, si vous voulez ; je ne veux plus m'évader et je reste. Ah ! Rafaella, quelle idée aviez-vous de moi pour me supposer homme à acheter une liberté au prix de celle d'auirui , et de la vôtre encore ? »
Joignant à ces mots l'acte à la parole , il se rassit brusquement, pour bien témoigner que son intention formelle était de demeurer.
« Je m'attendais à cette bourrasque , dit Rafaella avec son inaltérable tranquillité ; mais je m'attends aussi à voir le calme renaître après l'orage.
— Non , Rafaella ; non , n'espérez pas obtenir mon consentement pour cette lâche action ; c'est bien assez que vous m'en ayez cru capable. Je vous dis que je reste.
— Je vous dis , moi , que vous partirez. Je le veux. »
Elle prononça ce dernier mot avec une telle autorité ; elle l'appuya d'un regard si fixe, si absolu , et en même temps si tendre, que Fabio sentit défaillir au fond de son cœur toutes ses résistances.
< Vous le voulez, dites-vous ? répondit-il d'une
voix vibrante. Vous voulez donc me déshonorer à mes yeux, aux yeux du monde ? Plutôt me perdre que de me sauver à ce prix : ma réputation m'est plus chère que ma liberté, que ma vie.
— Eh ! de grâce , Fabio , ne vous préoccupez pas tant de l'opinion d'autrui. Quoi qu'il en puisse coûter à notre amour- propre , croyez que les autres s'occupent de nous beaucoup moins que nous ne le pensons. Et d'ailleurs le monde causerait bien davantage si vous étiez condamné pour meurtre. Vous voyez bien que votre réputation est plus menacée en demeurant qu'en parlant. Réussissez, au contraire , à vous échapper, et nous aurons , sachez-le bien , tous les rieurs de notre côté. Est-ce que le public n'est pas toujours de l'avis de ceux qui réussissent ?
— En vérité, dit Fabio , frappé de la justesse et de la force de cette argumentation péremptoire, vous raisonnez avec un sang-froid, une liberté d'esprit que j'admire et qui me confondent.
— Il faut bien répondre à vos objections, puisque vous en soulevez.
— Vous persuadez mon esprit, mais mon cœur résiste, car vous ne parlez que de moi. Mais vous, Rafaella ?
— Oh ! moi , c'est mon affaire.
— Mais regardez donc où vous êtes ; voyez ces murailles froides et nues, ce soupirail sans air et sans jour , ces chaises de paille enfoncées , ce grabat immonde, et vous voulez que je vous laisse à ma place dans cet alïreux réduit , seule, à la merci d'un geôlier, vous, Rafaella , une femme comme vous?... C'est impossible, vous n'y pensez pas. Bien loin de vous abandonner ici pour sauver ma tète , je la livrerais plutôt pour vous en arracher.
— Je ne veux pas faire une fanfaronnade de mauvais goût , et je conviens avec vous que l'appartement n'est pas très-agréable. Mais je me suis tellement accoutumée à l'idée de ce séjour qu'il me semble déjà l'avoir habité. Mon imagination a si bien exagéré les inconvénients que la réalité ne peui que les atténuer et tromper mon attente en bien. D'ailleurs, ajouta-t-elle , mes mesures sont prises , sachez-le , pour ne pas rester longtemps. >
Or, ceci était un mensonge, ou , pour parler plus poliment, une allégation hasardée : l'assurance qu'elle affectait était tout au plus de l'espérance. Mais Dieu lui pardonnera cet innocent péché en faveur du motif tout chrétien qui le lui a fait commettre.
« Ne restassiez-vous ici qu'un jour , répondit Fabio, qu'une heure, ce serait encore trop.
— Voici que nous allons tomber dans le genre sentimental, et qui pis est dans le madrigal.
— Prenez garde que ce ne soit pas dans la tragédie, car enfin avez-vous calculé toutes les suites de votre dévouement? Vous auriez tout à craindre de la vengeance des Anglais.
— Que voulez-vous qu'ils fassent à une femme?
— Ne vous y fiez pas. Éléonore Pimentai était femme comme vous , et sa beauté , sa jeunesse , ne l'ont pas sauvée de l'échafaud.
— Je ne sache pas que j'aie , comme elle, brodé des drapeaux et composé des hymmespour la république parthénopéenne. Àusurplus, quand j'en serai là, je vous rendrai la place et vous prierai même de venir la reprendre. En attendant cédez-la-moi, à charge de revanche... »
Tant de gaieté , dans un moment si solennel et en présence d'un acte si grave , annonçait chez Rafaella le calme , la sérénité d'une résolution inébranlable. Déjà vaincu ou bien près de l'être, Fabio comprit que la discussion était inutile , et que tous ses arguments iraient infailliblement se briser contre un parti pris d'avance et pris irrévocablement. Une volonté si forte dans un corps
si gracieux , aurait pu être comparée par le pastoral abbé Méli ou par le cavalier Marini , le Ronsard de l'Italie , à un rocher de granit couvert de fleurs.
« Parlons sérieusement , reprit Rafaella, car rien de ce que vous avez dit jusqu'à présent n'est sérieux. Quand on veut une chose , il faut en accepter les inconvénients comme les avantages ; croyez que j'ai mûri longtemps le projet que je réalise aujourd'hui , et que j'en ai pesé toutes les conséquences. Il y a un dicton très vulgaire, mais très vrai : de deux maux choisis le moindre ; mon choix est fait, faites le vôtre. En prenant votre place je m'expose, je le sais, à quelques inconvénients dont j'ai la connaissance exacte et auxquels je suis résignée d'avance; si vous restez , vous , Errante vous l'a dit et vous en êtes convenu vous-même , vous allez droit à une condamnation ; la déportation vous attend et peutêtre l'échafaud. t
Rafaella ne croyait pas dire si vrai, car elle ignorait le drame sanglant et mystérieux de la Spagnola , que ses derniers mots le dernier surtout venait de retracer en traits de feu aux yeux de Fabio , avec le conseil de guerre et le major Dudley pour le dénoûment. Il ne se défendit plus
dès lors qu'avec mollesse ; ses hésitations prouvaient assez qu'il était réduit, et l'air triomphant de Rafaella disait aussi qu'elle ne combattait pins que pour îa forme. Elle était sûre désormais d'une vicîoire complète.
En ce moment ils entendirent dans l'escalier une voix connue.
« Mon oncle ! s'écria Rafaella. Où me cacher? Il me vient une idée. Payons d'audace. >
À ces mots , elle jeta sur elle le manteau de Fabio , dans les vastes plis duquel ses formes charmantes se perdirent tout entières ; elle cacha ses magnifiques cheveux blonds dans un bonnet militaire qui lui tomba sous la main , et se penchant à demi sur le pauvre grabat du prisonnier, de manière à ne pas laisser voir son visage :
« Vous comprenez le reste, » dit-elle à Fabio.
Avant qu'il eût seulement eu le temps de répondre, le baron Schininà entra avec un énorme paquet de livres.
« Je t'apporte des vivres, mon bon ami, dit-il en se débarrassant de son fardeau ; les journées doivent te paraître longues , et lu ne seras pas fâché sans doute de tromper par la lecture l'ennui de la prison, carceris lœdium,
— Parlez bas , mon cher parrain , j'ai là un
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de mes camarades qui s'est trouvé indisposé et qui repose en ce moment.
— Que ne le disais-tu plus tôt? répondit le baron en baissant la voix ; on peut s'entendre sans crier, susurrans , comme dit le chantre des Métamorphoses ; nous ne sommes sourds ni l'un ni l'autre. D'ailleurs je ne te retiendrai pas longtemps ; je suis obligé de me rendre à l'instant à mes fouilles <!e Bonagie pour reconnaître une mosaïque superbe qu'on vient d'y découvrir, m'a-t-on dit. Je te laisse la pâture intellectuelle , pastura mentis.
— Vous ne me dites rien de Rafaella?
— Pauvre enfant ! j'ai réussi à la tromper jusqu'à présent pour ménager sa sensibilité ; elle te croit en voyage. Du reste , je ne la vois presque plus : elle passe sa vie dans l'atelier d'Errante , qui travaille toujours à son portrait , tu sais , ce fameux portrait qui...
— Chut ! interrompit Fabio , mon camarade pourrait vous entendre.
— Tu as raison ; nous marchons sur des cendres brûlantes , in cinere doloso. Mais je me sauve, adieu ! Je reviendrai demain t'éclaireir les passages que tu n'aurais pas compris dans les auteurs.
— La répétition que nous venons de jouer , dit en souriant Rafaella quand le baron fut parti, me donne les plus grandes espérances sur le succès de la pièce. Au reste , mon oncle sert nos projets sans s'en douter, malgré sa profonde pénétration.
— Comment cela ?
— Eh! oui, ces gros livres sont tout justement faits pour tromper le geôlier et pour lui jeter de la poudre aux yeux. Comment soupçonner l'évasion d'un prisonnier au moment même où il monte sa bibliothèque?
— Vous m'avez persuadé , Rafaella , vous m'avez convaincu , mais il me reste au fond du cœur un scrupule que je n'ose vous dire.
— Parlez et parlez vite, car nous n'avons plus de temps à perdre en paroles ; nous en avons déjà trop perdu.
— Rafaella , vous êtes l'honneur , la pureté même, et cependant en restant ici à ma place , vous vous compromettez pour moi. Y avez-vous bien réfléchi?
— Ceci me regarde toute seule. Si je veux me compromettre, j'en ai bien le droit, j'imagine, sans que personne ait celui de le trouver mauvais, et vous moins que personne. Mais je dois
ici vous faire remarquer que vous n'êtes pas soûl en cause; en agissant comme j'agis, j'ai mou oncle en vue autant que vous. II a pour vous, vous le savez, une affection toute paternelle, et votre condamnation le tuerait infailliblement.
— Vous voudriez en vain par ce subterfuge, qui n'est dans votre bouche qu'un raffinement de délicatesse , diminuer la dette de ma gratitude en diminuant le prix de voire dévouement ; mais ma dette reste entière comme votre héroïsme : vous sacrifiez pour moi , qui n'en suis pas digne, tout ce qu'une femme peut , plus qu'elle ne devrait sacrifier. Je vous admire sans vous comprendre. Non, Rafaella, je ne vous comprends pas : vous êtes pour moi , depuis que j'ai appris à vous connaître, un être mystérieux, surhumain , une adorable énigme. Vous planez sur ma vie comme une apparition céleste, et je me trouve si loin de vous que je n'ose rien vous offrir, rien vous demander. »
Fabio parlait d'une voix palpitante. Toutes les puissances de son cœur étaient émues et prêtaient à son langage une éloquence qui l'étonnait luimême et qui semblait faire impression sur Rafaella.
« Fabio, lui répondit-elle avec une gravité
douce, ne m'offrez rien en ce moment; je ne vous demande rien : un cœur fier ne veui rien devoir à la reconnaissance ; les senliments ne s'échangent, ne se payent pas comptant comme de viles marchandises. Les tarifer, c'est les dégrader, les tuer. Le cœur est l'empire de la liberté ; tout ce qui émane de lui doit être libre, spontané, volontaire. La contrainte est la loi des esclaves , et la reconnaissance, ne vous y trompez pas , n'est qu'une sublime contrainte. Attendez donc avant de juger ce qui se passe en vous, attendez l'épreuve du temps, de la distance, de la réflexion. Jusque-là, Fabio, ne me poétisez pas; ne m'éîevez pas sur un piédestal ; je craindrais pour vous une déception, et une chute pour moi. Voyez-moi telle que je suis; comme vous accomplissez votre destinée d'homme ; qui est l'action, j'accomplis , moi, ma destinée de femme, qui est le dévouement, puisque vous avez prononcé ce mot , trop heureuse que le ciel m'ait choisie entre toutes pour mettre ma vie au service de quelque chose d'utile, tandis que tant d'autres femmes , condamnées fatalement à l'inutilité, languissent à jamais dans les limbes obscurs d'une personnalité sans rayonnement, sans but. Vous voyez bien , Fabio , que vous ne me devez
pas môme de la reconnaissance , et que c'est moi, au contraire , moi seule qui en dois au ciel. »
En prononçant ces nobles paroles, Rafaella était d'une admirable beauté ; son teint s'était animé , ses yeux brûlaient d'un feu sublime, ses traits s'étaient transfigurés, sa personne tout entière semblait baignée dans une atmosphère lumineuse, semblable à l'auréole d'or dont les peintres du moyen âge environnaient les saints»
Fabio, muet devant elle , l'écoutait avec une attention religieuse, ardente, et recueillait au fond de son cœur chacune de ses paroles ; elle le modifiait , le transformait d'une manière si prompte, si manifeste , qu'il ne se reconnaissait pas lui-môme, et sentait qu'un nouvel être prenait en lui la place de l'ancien.
« Tout à Theure encore , je ne vous comprenais pas ; maintenant, je vous comprends; je comprends qu'il existe des êtres supérieurs envoyés au monde pour le purifier, pour l'éclairer. Quand vous entrez dans ma prison, vous l'illuminez; vous répandez autour de vous et vous laissez sur votre passage je ne sais quelles clartés divines qui font rentrer dans l'ombre, la noire légion des passions mauvaises. En vous voyant, en vous écoulant, je me sens meilleur ; mais en
épurantmes pensées, pourquoi ne vous le diraisje pas? voire présence me jette dans la tristesse, car je suis écrasé devant vous sous le poids de mon indignité ; je n'ose plus vous dire que je vous aime. »
Vaincu par son émotion , il tomba aux pieds de Rafaella qui le laissa faire et lui abandonna , pour la première fois , sa main qu'il porta à ses lèvres avec une ardeur respectueuse.
t A merveille ! s'écria Errante qui entrait en ce moment et se félicitait intérieurement qu'on fût tombé d'accord en son absence.
— Puisque vous me surprenez à ses genoux , dit Fabio sans perdre contenance , je n'en rougis pas ; au contraire , je m'en fais gloire.
— Pourquoi en rougiriez-vous? répondit le peintre. C'est bien le moins que le prisonnier se prosterne devant l'ange de la liberté.
— Si je n'en suis pas l'ange , dit Rafaella avec une dignité et une simplicité qui fermaient la bouche aux interprétations , au sourire , j'en suis du moins l'instrument , et ce rôle modeste me suffit.
— Le moment est venu de le remplir, dit Errante : tout est prêt ; parlons. Mais auparavant il est nécessaire que j'appelle le geôlier.
Dona Rafaella , rcmeitez voire mante encore une fois avant de la céder à Fabio. >
Le geôlier entra bientôt.
« Eh ! ch ! dit-il en voyant les livres du baron, il paraît , mon cher locataire , que vous ne songez pas à me quitter de sitôt? Tant mieux, ce n'est pas moi qui m'en plaindrai.
— Quand je soutenais , dit Rafaella à l'oreille de Fabio, que mon oncle nous servait sans le savoir!
— Mon bon ami , dit Errante au geôlier, je suis un peu médecin, la médecine et la peinture sont sœurs ; Esculape était fils d'Apollon ; je vous engage donc , en ma qualité de docteur, à vous joindre à nous pour forcer le capitaine à se ménager plus qu'il ne le fait. 11 a besoin de repos, et si vous m'en croyez , vous ne laisserez plus entrer personne chez lui de la journée.
— Votre ordonnance sera observée de point en point ; personne n'entrera plus , pas même moi. Ainsi il pourra se coucher de bonne heure et dormir demain la grasse matinée : je n'entrerai qu'à la deuxième visite.
— Et d'une ! se dit le peintre. Voilà quinze heures de gagnées , c'est plus de temps qu'il n'en faut pour couvrir la retraite du fugitif.
— Est-ce tout? demanda le geôlier.
— Encore un mot. Ce Napolitain de tout à Theure (il désignait Castroné) , est-il parti ?
— Pourquoi cela?
— Parce qu'il m'avait tout l'air d'épier madame et de vouloir percer son incognito.
— Par les clefs de 'saint Pierre î je voudrais bien voir qu'on se permît à ma barbe une pareille inconvenance, et quechezmoi on se montrât plus curieux que moi. Au reste , soyez sans crainte , ce lazzarone est parti depuis longtemps , et , pour plus de sûreté, je vais veiller moi-même à ce que personne ne se trouve sur le passage de madame ou mademoiselle , car, rendez justice à ma discrétion , vous ai-je demandé seulement si elle était mariée?
— C'est vrai ! vous êtes le plus discret des hommes et des geôliers , y compris celui qui garde la porte du paradis. Aussi, ajouta-t-il en lui glissant dans la main une paire d'onces, voilà de quoi graisser vos clefs.
— Cette huile-là , seigneur Errante, ouvre toutes les portes et tous les cœurs.
— Maintenant parlons , reprit le peintre , quand le facétieux geôlier fut dehors. Les vents sont propices ; nous serions de bien grands mala-
droits si nous ne réussissions pas à sortir du port sans encombre. Mettons les voiles... dans tous les sens. Avant d'être votre duègue, continua-t-il en s'adressantà Fabio, je veux être votre chambrière. »
A ces mots il l'enveloppa , le drapa si artistement dans la longue mante noire de Rafaella, qu'il était impossible <îe le reconnaître et de soupçonner une substitution. Redoutant, pour le moment fatal de la séparation , une explosion sentimentale et même une péripétie qui eût tout ajourné, il assaisonnait de bons mots et de calembours la toilette du prisonnier. Rafaella le secondait admirablement par son sang-froid et sa gaieté. Fabio seul était muet et préoccupé , non des dangers de sa fuite, mais des dangers de Rafaella. Il ne se pardonnait pas d'accepter d'elle un si terrible bienfait. Mais la Spagnola !.'.. Mais le major Dudley !... Mais l'écbafaud ! Il subissait la loi de la nécessité.
« La toilette de madame est terminée, dit le peintre en faisant le tour de Fabio pour bien s'assurer que tout était en ordre. Il ne nous reste plus qu'à prendre la clef des champs. Modérez quelque peu vos allures militaires, et lâchez de prendre une démarche conforme à la circon-
stanee. Quant à vous , ma belle signorina , poursuivit-il en s'adressant à la prisonnière , vous en serez quille pour une mauvaise nuit.
— Pourquoi mauvaise? répondit-elle en souriant , vous ne me croyez donc pas bonne conscience? Je compte , moi, sur les rêves dorés de Tinnocence. «
— Que vous ayez ou non leur visite, attendezvous à recevoir la mienne demain malin avant celle du geôlier , et si je ne vous apporte pas la liberté, je veux ne toucher de ma vie un pinceau.
— Est-ce que vraiment, lui dit Fabio , vous êtes sûr de ce que vous dites?
— Autrement le dirais-je, et la laisserais-je seule ici? Me prenez-vous pour un barbare? Allons, allons, je vous conterai cela en chemin. »
Cette assurance rendit un peu de calme à la conscience du fugitif. Mais l'impitoyable Errante ne lui permit pas même la consolation d'un dernier adieu; lui prenant le bras fortement, il t'entraîna vers la porte, qui s'ouvrit et se referma immédiatement. T'out ce que put faire Fabio, fut de lancer à Rafaeîla un regard ardent , passionné, un de ces regards sans nom qui consolent de tout les femmes , el leur payent au centuple leurs sacrifices.
« Et vantons-nous, après cela , de notre énergie masculine! dit Errante avec admiration, sentiment qui lui était peu familier; de nous trois le plus brave est la femme. »
Le geôlier avait tenu parole : escaliers, cours et corridors , tout était désert ; le geôlier luimême poussa la délicatesse jusqu'à ne se point montrer. Les guichetiers , commis aux portes , les ouvraient discrètement : ils étaient si habitués à voir passer l'inconnue du capitaine, ainsi qu'ils l'appelaient , et leurs finances se trouvaient si bien de son passage, qu'ils ne remarquèrent pas seulement que sa taille avait quelque peu grandi. Jamais retraite ne s'opéra avec plus d'ordre, de lenteur et de sécurité.
Quand le fugitif fut dans la rue , lorsqu'il entendit la lourde porte extérieure retomber bruyamment derrière lui , il éprouva un serrement de cœur inexprimable. Cette porte inflexible, infernale se refermait sur Rafaella ! Toutes ses résolutions fléchirent en ce moment , il ne parlait de rien moins que de se reconstituer prisonnier. Mais le peintre tenait sa proie d'une main ferme ; il poussa Fabio dans une voilure qui les attendait et qui les conduisit sans mauvaise rencontre hors des murs de Trapani. Ils mirent pied à terre à
quelques centaines de pas du couvent de la Madone, et firent à pied, par excès de prudence, le reste du chemin.
Le soleil était depuis longtemps couché, cl il faisait presque nuit quand ils arrivèrent au couvent. Us trouvèrent , à peu de distance , dans un lieu solitaire , le cheval de Fabio gardé par un membre de la confrérie des nobles ou du moins par un individu qui en portait le costume , c'està-dire la grande robe noire avec le capuchon soigneusement rabattu sur le visage. L'inconnu leur remit un paquet.
« Revêtez ce costume , dit-il laconiquement à Fabio , et allez droit à la métairie de la Barbara. Là vous en saurez davantage, »
Là-dessus il disparut sans ajouter une parole.
Le costume indiqué était un habit complet de villageois que Fabio échangea contre son premier déguisement , non sans recommander au peintre moqueur de lui conserver , comme la plus sainte relique, la mante de Rafaella. Après avoir opéré sa seconde métamorphose , il monta sur son cheval sellé et harnaché à la manière des campagnards , afin de le mettre en harmonie avec le travestissement de son cavalier, et partit pour la métairie qu'on lui désignait.
< Allez, mon cher capitaine, lui dit Errante, allez vivre au milieu des pasteurs, comme Apollon chez Admèle , et hàtez-vous de nous écrire que vous avez trouvé TArcadie. Ego quoque in Arcadiâ ! comme dira demain noire excellent baron Schininà. »
CAROUNE. — 2. 1'
RAFAELLA.
Tant que Uafaella s'était trouvée en présence de Fabio , dont il fallait vaincre les résistances , son calme, son sang-froid, sa gaieté ne s'étaient pas démentis un seul instant. L'ardeur fiévreuse d'une résolution prise et à faire prendre lavait soutenue dans la lutte et lui avait, en dernier résultat, assuré la victoire, une victoire complète.
Quand Fabio fut enfin parti , et qu'elle se vit seule dans cette prison froide, désolée , obscure
et rendue plus sombre encore par rapproche du soir , elle ne put se défendre d'un sentiment de tristesse. L'épreuve avec laquelle elle avait cru s'être familiarisée par l'imagination , lui parut encore bien rude dans la réalité. Jamais un pareil isolement n'avait pesé sur son cœur; cet isolement était redoublé par le silenee de ce séjour de misère , et plus encore par les bruits qui parvenaient jusqu'à elle, bruits de clefs, de verrous, de portes fermées violemment, de voix furieuses ou suppliantes, et, chose plus horrible! de chaînes et de coups!... Quel lieu pour une femme, pour Rafaella ! Comme Dante Alighieri, elle était descendue vivante dans l'enfer, el n'avait pas, comme lui, de Virgile pour l'assister dans la Cité Dolente.
La nuit, dont les ombres sinistres s'étendaient lentement sur ce lieu d'expiation , d'innocence, la nuit fit taire peu à peu ces bruits funèbres ; les dernières portes se fermèrent, les derniers cris expirèrent, et le silence, qui avait paru d'abord si morne à la captive , fut pour elle un soulagement.
Elle finit cependant par triompher de ses premières impressions; disputant, arrachant son âme aux sensations pénibles du monde extérieur,
elle retrouva (oute sa sérénité en se réfugiant dans le monde intérieur , sanctuaire inviolable , au seuil duquel expiraient le trouble et les alarmes. Elle se disait que son dévouement n'aurait aucune espèce de mérite, et ne serait, après tout, qu'une vaine fanfaronnade s'il n'offrait des inconvénients et quelques dangers. Qu'est-ce , en effet, qu'un sacrifice sans souffrance? Et d'ailleurs , qu'était celte souffrance légère et passagère , comparée au résultat conquis par elle, la délivrance de Fabio?
Il fallait à celte âme tendre , ardente et réfléchie dans sa passion, il lui fallait le sacrifice avec toutes ses rigueurs, et le dévouement sans autre compensation que celle du dévouement lui-même. Les simulacres, en fait de sentiments, révoltaient sa droilure et sa fierté. C'est là seulement , c'est dans les austères félicités de l'abnégation , qu'elle trouvait l'accomplissement de sa destinée. En d'autres siècles , aux jours de la foi militante ou triomphante , ces femmes-là faisaient les martyres et les saintes. Retombées de toute la hauteur du ciel sur la terre, et de l'amour divin à l'amour humain, elles reportent maintenant sur l'élu de leur cœur, quel qu'il soit, toutes ces ardeurs, toutes ces forces vives,
toutes ces énergies latentes d'une tendresse vague et sans emploi. Ambitieuses, exigeantes, parce qu'elles peuvent et donnent beaucoup, intolérantes même à force de conviction, elles aspirent à l'impossible , à l'infini , et manquent souvent le but pour avoir visé trop haut.
Rafaella aimait Fabio , elle l'aimait depuis longtemps , bien longtemps avant d'avoir conscience de son amour. C'était le premier homme qu'elle eût vu alors qu'il venait chez son oncle , et la vue du jeune et bel officier avait fait sur elle encore enfant, ou du moins adolescente, une impression profonde, exallée, durable. Elle n'était encore pour lui qu'une enfant qu'il était déjà pour elle un homme. Lorsqu'il jouait avec elle sans conséquence, il éiail loin de soupçonner les mystérieux ravissements de ce cœur précoce à qui la vie se révélait par l'amour.
Entrée au couvent, et d'enfant devenue jeune fille, elle commença à comprendre ce qu'elle n'avait fait jusqu'alors que sentir ; l'instinct fit place à la réilexion , et la réserve à l'abandon ; elle recevait Fabio au parloir avec cérémonie, et rougissait à son arrivée. Retirée dans sa cellule, elle y passait de longues heures plongée dans une solitude que la prière ne remplissait pas tout
entière. Quelles visions passaient alors devant elle? Quelles pensées, quels projets prolongeaient ses journées? Quels rêves abrégeaient ses nuits? Ceci est le secret de la jeune fille. Ne portons pas un œil profane , indiscret dans ces chastes et doux mystères. Glissons , n'appuyons pas, dit le poète, c'est-à-dire devinons sans interroger.
La passion prématurée et toujours secrète de Rafaella avait grandi avec elle; les années l'avaient mûrie. Le temps du couvent passé, la jeune fille était rentrée femme chez son oncle , et la plus belle des femmes Entourée, adulée, adorée, elle paraissait insensible à ce culte , toujours un peu banal , dont la beauté est l'objet , non qu'elle ignorât la sienne ; comment une femme s'abuserait-elle à cet égard? mais sa beauté était si incontestable, si incontestée, qu'elle n'avait nul besoin qu'on l'éclairàt à cet égard, et les fadeurs, les hommages, les déclarations qui pleuvaient sur elle ne lui causaient que de l'ennui. Son cœur n'avait-il pas déjà fait son choix? Devant l'élu du cœur, et même en son absence, tout ce qui n'est pas lui est comme n'étant pas.
Ce n'est pas que Rafaella eût beaucoup à se louer de Fabio. Non certes , on a pu voir qu'il
était loi», dans l'origine, de partager son amour, et que la passion , si hâtive en elle, fut tardive en lui. Blessée dans sa fierté, Rafaella n'en celait que plus profondément dans les derniers replis de son àme le secret qui la consumait. Quoique le baron ne se fût jamais expliqué devant elle sur ses projets de mariage, l'oncle était trop peu circonspect et trop peu discret , la nièce trop fine et trop clairvoyante pour ne les avoir pas devinés , peut être même avant qu'il les eût conçus; mais elle feignait la plus profonde ignorance à ce sujet, et se refusait à saisir les équivoques plus ou moins transparentes qui de près ou de loin y pouvaient faire allusion. Elle en savait trop pour vouloir comprendre.
Attisé par l'obstacle, le feu sourd et lent qui brûlait en elle, ne pouvant éclater au dehors, se retournait à l'intérieur et gagnait de proche en proche les profondeurs de son être. Elle aimait pour vivre , comme on respire ; elle aimait l'amour en soi indépendamment presque de l'objet aimé , qui était l'occasion , non la cause , et dont le rôle se bornait pour ainsi dire à donner un corps à l'amour ; mais en l'incarnant en lui , il ^'représentait et en avait tous les privilèges. Les premières passions, même les plus grandes.
sont-elles autre chose? Est-ce Roméo qu'aima Juliette? Est-ce Juliette qu'aima Roméo? 0 Juliette! ô Roméo! divins types, types éternels de la poésie dans l'amour et de l'amour dans la poésie ! vous adoriez l'un dans l'autre , non la forme de yos rêves , mais vos rêves eux-mêmes et l'idéal de beauté qui vivait en vous. Ainsi, Rafaella aimait dans Fabio sa propre pensée, son propre ouvrage , les premiers battements de son cœur, les premières aspirations de son esprit, ses joies secrètes, ses muets transports, ses enthousiasmes, ses espérances, ses alarmes et jusqu'aux pleurs qu'elle versait la nuit sous l'œil de Dieu. Fabio fut longtemps avant de soupçonner les émotions qu'il inspirait ; il passait à côté du bonheur sans se douter qu'il fût si près de lui. Une influence ennemie lui avait mis sur les yeux un épais bandeau. Son aveuglement prolongeait pour lui , et pour lui seul, l'enfance de Rafaella. Une impression continue n'a pas la puissance d'une impression soudaine. Nul doute que s'il l'eût vue pour la première fois , à la sortie du couvent, il n'eût été frappé , subjugué , comme tout le inonde, et n'eût rendu un hommage éclatant à sa beauté; mais il l'avait vue naître, fleurir, s'épanouir, et le spectacle de ce développement suc-
cessif avait endormi son cœur dans les torpeurs de l'habitude. Il fallait, pour le réveiller, un coup de foudre , et ce coup de foudre , il Pavait reçu au temple de Ségeste.
Ce jour-là Rafaella vit poindre l'aurore d'une nouvelle existence, et s'abandonna dès lors avec moins de défiance aux sentiments que l'indifférence et la réserve de Fabio avaient refoulés si longtemps en elle. Mais elle ne trahit pas plus ses espérances qu'elle n'avait trahi ses désespoirs. Accoutumée à vivre en elle-même, elle persévéra dans une dissimulation dont sa fierté lui avait fait un devoir , et , conservant tout son empire sur elle-même, elle continua à cacher ses troubles intérieurs sous les dehors impénétrables d'une inaltérable sérénité. Même en délivrant Fabio, et à quel prix ! elle lui avait laissé ignorer le véritable motif de celte action magnanime. 11 y avait tout à la fois en elle et la femme passionnée et la sœur de charité ; laquelle des deux s'était sacrifiée ? Fabio ne le savait pas: la main qui dispensait le bienfait, il la voyait; mais quelle pensée l'avait guidée ? Voilà ce qu'on lui avait tu. Ce secret était encore celui de Rafaella.
De la part de toute autre femme , son sacrifice aurait pu paraître intéressé , en ce sens qu'il
devait avoir pour résultat ôe lui livrer entièrement Fabio , mais un si bas calcul était indigne d'elle; son premier mobile en se dévouant était de se dévouer ; ridée de tirer avantage pour elle-même de son dévouement ne s'était jamais présentée à son esprit : elle l'aurait reponssée avec dégoût. Un sacrifice intéressé est-il un sacrifice ?
Rafaella passa toute la nuit recueillie dans ses pensées, absorbée dans l'intime et palpitante ivresse d'une grande résolution accomplie, d'une grande victoire remportée avec effort ; sa crainte unique était que cette victoire ne fût inutile , et que le fugitif ne pût retrouver une retraite assez impénétrable. Toutes les assurances d'Errante à cet égard ne suffisaient pas pour la rassurer. Quanta ses propres dangers, elle n'y songeait même pas. On eût dit que ce n'était point elle que la prison renfermait alors dans ses ombres glacées : le sort d'une étrangère l'aurait touchée davantage. Elle sentait une plénitude de vie , qu'elle n'avait jamais connue. Tout son être était satisfait , car elle avait joui pour la première fois de l'exercice absolu de ses facultés et rempli sa destinée. En un mot elle était heureuse.
0 joies pures, ineffables joies du sacrifice !
Sublime allégresse! Voluptés saintes! heureux qui vous a goûtées ! plus heureux qui peut vous goûter encore, vous goûter toujours! Les natures privilégiées ont sur la terre leui Golgoiha. Los unes se dévouent à ridée , les autres à la personne ; toutes se dévouent à quelqu'un ou à quelque chose, et réagissent, en vertu d'une mission providentielle , contre l'égoïsme brutal, contre les lâches et grossiers instincts qui font la loi du monde. Celte rédemption continue s'accomplit sous diverses formes , sous divers noms, en vue d'un bien qui peut échapper à nos regards bornés, mais qui tôt ou tard éclate d'une manière victorieuse. En attendant celte manifestation toujours tardive, nos martyrs subissent leur martyre , ceux-ci avec foi, ceux-là avec doute, quelques-uns même sans espérance. Rarement on les plaint, parfois on les raille, souvent on les insulte; mais, d'ordinaire, on les oublie; on les ignore, le grand troupeau des hommes passe sous leur Calvaire, avec une indifférence slupide, sans même lever les yeux. Durant leur vie, c'étaient des fous, des factieux, pis encore; après leur mort on en fait des sages, des saints, quand on n'en fait pas des dieux.