TRIBULATIONS D UN GEOLIER
Fatiguée des pensées de la nuit , Rafaella s'assoupit, le matin, sur le siège grossier qu'elle n'avait pas quitté. Son attitude avait toute la grâce, toute la dignité d'un abandon virginal. Le peu de jour qui pénétrait à travers les barreaux épais et serrés laissait dans l'ombre le bas de sa personne , mais un rayon perdu tombait sur son visage et l'illuminait. Ses cbevenx blonds jetaient des reflets d'or , et l'ombre vaporeuse de ses longs cils unis par le sommeil glissait sur ses
CAROLINE. 2, lft
joues un peu pâlies par l'insomnie ; le calme, la sérénité respiraient dans tous ses traits ; un sourire indéfinissable donnait à sa bouche entrouverte, à sa physionomie tout entière une expression de béatitude ; le mouvement lent et régulier de son sein accusait le repos des anges.
Un coup rude frappé à la porte la réveilla. Quel réveil ! Son teint s'anima , son cœur battit violemment, le moment critique était arrivé pour elle. Son premier mouvement fut de laisser frapper et de ne pas ouvrir ; mais , songeant, qu'elle serait toujours obligée d'en venir là, elle préféra, comme étant plus digne d'elle, affronter immédiatement le danger qu'elle ne pouvait conjurer. Elle alla donc à la porte non sans trembler un peu et l'ouvrit résolument.
Devinez qui entra? Castroné.
Jouant le zèle et la sollicitude, afin que Fabio, dupe de ses faux semblants, pût rendre de lui à la reine un compte favorable , il venait lui répéter , dès le malin , ce qu'il lui avait déjà dit la veille, et ce qui ne valait guère la peine d'être répété, c'est qu'il n'avait encore pu réussir à rien ; et cela se conçoit sans peine puisqu'il n'avait rien tenté ; mais on n'en devait pas moins toujours compter sur lui ; il sauverait infailliblement
le prisonnier qui, heureusement pour lui, était à l'abri de ses services.
< Par le sang de saint Janvier ! s'écria-t-il en apercevant Rafaella , sommes-nous revenus au temps des miracles? Hé ! l'ami, continua-t-il en se retournant vers le geôlier qui l'avait amené jusque-là, vous vous trompez de porte , c'est le capitaine Fabio que je vous demande.
— Eh bien?
— Eh bien ! au lieu de Mars vous m'introduisez chez Vénus.
— Que voulez-vous dire ?
— Venez plutôt le voir.
— Par tous les damnés de l'enfer, dit le geôlier en prenant Gaslroué à la gorge , c'est donc toi, méchant mangeur de macaroni, c'est toi qui as fait évader mon prisonnier, et tu joues maintenant la surprise pour me tromper encore.
— Ce n'est pas moi , sur l'honneur , ce n'est pas moi.
— A d'autres , mauvais lazzarone, à d'autres. Je me doutais bien hier, quand je ne voulais pas te laisser entrer, que lu machinais quelque complot et que tu me servirais un plat de ta façon. Qu'y a-t-il de bon à attendre d'un Napolitain ?
— Ce n'est pas moi, vous dis-je; que diable! quand je vous dis que ce n'est pas moi.
— Par les clefs de saint Pierre, je crois que tu fais le méchant.
— Par saint Janvier , je vous répète que ce n'est pas moi. Dans quelle langue faut-il vous le dire?
— Par sainle Rosalie ! je te dis que c'est toi. Sinon qui serait-ce?
— Est-ce que je sais, moi? Suis-je chargé de la police de votre maison ?
— Non , mais tu vas faire connaissance avec elle ; quand tu y maigrirais bien un peu, cela ne le ferait pas de mal , et quelques bons coups d'estrapade t'aminciront la taille, i
La menace fut exécutée aussitôt que proférée : assez plaisamment accusé d'un crime dont il n'était que trop innocent, et usurpant malgré lui le rôle généreux de libérateur, Castroné fut jeté dans une basse-fosse, véritable dammuso à la. façon du fameux marquis Artali. Sa mésaventure était d'autant plus critique qu'il était fort mal noté à Trapani, et n'avait à espérer de la justice ordinaire ou extraordinaire aucune justice. Sans le connaître, Rafaella avait en vain essayé de prendre la parole en sa faveur , elle n'avait pas
été écoulée , pas môme enlendue ; sa voix s'élait perdue dans les cris de la dispute.
« A nous deux, maintenant, lui dit le geôlier en rentrant. Ah! ma petite, vous avez voulu goûter de la prison , vous en goûterez, et le gîte pourra bien n'être pas de votre goût. Nous allons voir, par saint Pierre, nous allons voir, i
Rafaella opposa à celte grossière sortie un calme stoïque , et ne répondit pas un mol.
« Vous croyez , reprit le geôlier , qu'il n'y a qu'à délivrer les prisonniers , et qu'après cela on s'en va tranquillement chez soi. Oh ! que non pas , ma mie. Qui prend le nid prend le mal , comme dit l'autre , et vous n'en serez pas quitte à si bon marché. j>
Rafaella était préparée à tout ; celte brutale menace n'eut pas le pouvoir de l'effrayer ni môme de lui faire rompre le silence.
t Est-ce que vous n'avez pas honte de ce que vous avez fait là? continua le geôlier d'un ton radouci , car le calme , le silence , la noble beauté de Rafaella lui imposaient un peu , tout geôlier qu'il était. J'avais confiance en vous, je vous laissais aller et venir dans la maison comme ma propre fille, je ne me défiais pas plus de vous que d'elle ; est-ce que je vous regardais seule-
ment? Je ne vous avais jamais vue. Et voilà de quelle façon vous m'avez récompensé ! Allez, ma belle dame, vous ne porterez pas cette action au paradis. Car enfin , tout cela va retomber sur moi encore plus que sur vous. Je suis un pauvre père de famille, et si je perds ma place avec quoi est-ce que je nourrirai ma femme et mes enfants?
— On y pourvoira , mon ami ; on se chargera d'eux et de vous , s'il vous arrive malheur.
— Vous leur donnerez du pain , à la bonne heure ; c'est bien le moins que vous leur deviez pour avoir ruiné leur père ; mais l'honneur , me le rendrez-vous , à moi? Je suis un homme déshonoré ! Laisser évader un prisonnier! mais c'est une action infamante. Que vont dire mes confrères? Que va dire la Sicile? Cela ne m'était jamais arrivé. On va croire que je me suis laissé corrompre à prix d'argent ; je suis perdu de réputation. Et se dire que c'est une femme comme il faut qui m'a joué ce tour-là ! Oh ! les femmes ! les femmes! Sa Majesté Charles 111 avait bien raison de dire qu'on les retrouve partout, et qu'elles font tous nos maux. >
Malhereuusement pour elle, Rafaella ne put s'empêcher de sourire à cette exclamation senti-
mentale. Le geôlier se formalisa de ce sourire involontaire, et revint à sa grossièreté première. « Ah ! vous riez î dit-il en colère ; rira bien qui rira le dernier : ce ne sera pas vous, ma belle, comptez-y bien. Ah! vous riez! vous vous moquez de moi après m 'avoir trompé, trahi, ruiné, déshonoré ! Eh bien ! mordieu ! nous allons voir si vous rirez encore dans un instant. Nous avons dans la maison certaines petites chambrettes qui font passer l'envie de rire, je vous en réponds. Mais , d'abord , vous allez commencer par me remettre votre argent ; je ne veux pas que vous corrompiez mes guichetiers.
— Je n'ai pas d'argent.
— Comment ! vous n'avez pas d'argent! Vous venez ici sans argent ! ce n'est pas croyable. Au .surplus , nous allons bien voir , ajouta-t-il en «'approchant d'elle.
— Ne me; touchez pas! lui dit- elle en faisant un pas en arrière ; je ne veux pas que vous me louchiez.
— Eh ! eh ! voilà maintenant que nous faisons la bégueule ! Madame ne veut pas qu'on l'approche ! Allez, ma petite, on en a tenu ici d'aussi jeunes, d'aussi jolies que vous, et l'on a par devers soi, je vous en préviens, les moyens d'ap-
privoiser celles qui prennent de trop grands airs. i>
Il lui avait déjà pris le bras de force, lorsqu'on entendit un bruit de pas dans l'escalier.
« Qui vient là? » demanda le geôlier en se retournant vers la porte.
Celait Errante, accompagné d'un général anglais en uniforme. Le geôlier se préparait à fnire au peintre le même accueil qu'il avait fait à Caslroné, mais la présence du général le tint en respect. Il ôta son bonnet avec déférence , et se rangea contre la muraille. On eût dit que sa langue était tout à coup tombée en paralysie.
« Général , dit Errante , vous voyez que je ne vous trompais pas. Doua Rafaella , ajoula-t-il, je vous présente le général Mac-Farlane , le Mécènes des arts et des artistes.
— Qu'il soit le bienvenu ! répondit-elle avec autant d'aisance que si elle eût été dans le salon de son oncle ; à quelle circonstance dois- je l'honneur de sa visite?
— Il me semble, répondit l'Anglais d'un ton froidement poli , que vous devez le savoir mieux que moi.
— Je m'en doute, répliqua -t-elle en souriant.
— Vous parlez bien légèrement d'une affaire
fort grave. Vous avez commis une faute qui est un crime aux yeux de la loi , et vous devez vous attendre à en subir toutes les conséquences.
— C'est précisément ce que je lui disais quand Votre Excellence est entrée, dit le geôlier retrouvant tout à coup la parole.
— Quand on vous interrogera, vous répondrez, lui dit Mac-Farlane avec hauteur, et de plus , vous aurez à rendre compte de votre négligence au conseil de guerre. Jusque-là , relirez-vous ; quand on aura besoin de vos services, on vous appellera. *
Le geôlier se retira sans mot dire , et s'alla venger sur ses guichetiers, qui, par ricochet, se vengèrent sur les prisonniers de la réprimande sévère du général.
« Je vous disais , reprit Mac-Farlane en se retournant vers la captive , que votre action aura pour vous les suites les plus fâcheuses.
— Je suis préparée et résignée d'avance à les subir.
— Allons, général , dit Errante avec sa gaieté habituelle , ne prenez pas votre air rébarbatif. Vous avez le cœur trop généreux pour ne pas admirer autant que moi l'héroïque action de doua Rafaella.
— Il ne s'agit pas de ce que je puis penser comme homme ; mes fonctions de président du conseil de guerre m'imposent des devoirs impérieux , et c'est à ce litre que je suis ici.
— Franchement, général , que gagnerez-vous à faire de la force? Dona Rafaella passerait devant dix conseils de guerre , et vous la retiendriez en prison pendant dix ans, que le prisonnier ne s'en sera pas moins évadé. Regardez-la , général, je vous défie d'exercer sur une femme comme elle des cruautés inutiles ou même utiles. »
Mac-Farlane n'avait pas attendu la recommandation du peinlre pour remarquer l'admirable beauté de Rafaella ; mais il luttait contre une impression trop faible pour amollir en lui le dogme inflexible de la légalité britannique.
« Allons, général, continua Errante, abandonnez-vous à votre magnanimité naturelle : la captive aura été assez punie par une nuit passée dans un pareil bouge, et par son tête-à-tête avec le geôlier.
— ■ Vous ne doutez de rien , mon cher peintre, et vous arrangez les choses avec une facilité merveilleuse ; mais vos beaux arrangements n'ont qu'un inconvénient , c'est qu'ils sont tout sim-
plcmcnt impossibles. Je voudrais mettre la prisonnière en liberté que je ne le pourrais pas de mon autorité privée ; il faudrait auparavant faire lever l'écrou par le fiscal de la cour criminelle.
— En Sicile , mon cher général , on n'y regarde pas de si près. Ouvrez toujours la porte, sauf à remplir ensuite les formalités, si vous y tenez. D'ailleurs , considérez une chose , c'est que personne , excepté vous et moi , je ne parle pas du geôlier qui a tout intérêt à se laire , personne , dis-je , ne connaît l'évasion de Fabio ni le dévouement de dona Rafaella.
— El mon oncle?
— Le baron vous croit en retraite depuis hier soir au couvent des Carmélites. Je reviens à vous, général. Que gagnerez-vous , je vous le demande, à faire un éclat ? Croyez-moi , étouffez l'affaire , c'est le parti le plus sage ; car, en l'ébruitant , vous n'avez à recueillir que du ridicule pour vous en particulier et pour les Anglais en général. Que ne dirait-on pas lorsque , au lieu de voir comparaître devant le conseil de guerre un capitaine, on y verrait comparaître une demoiselle ? Je ne parle pas de l'odieux d'un pareil procès. Si vous osiez seulement prononcer, je ne dis pas une condamnation , mais un blâme , l'opinion
publique élèverait des autels à la victime et clouerait les juges au pilori.. Enlre nous , les Anglais n'ont pas besoin de cela ; ils ne sont déjà pas si chéris en Sicile, i
Mac-Farlane était visiblement ébranlé et ne pouvait s'empêcher de reconnaître intérieurement que, tout peintre qu'était Errante , son raisonnement n'en était pas moins juste. Quant à Rafaella , elle était plongée dans un profond oubli d'elle-même. On eût dit, à voir son insouciance , qu'elle n'était pas même en cause. Son avocat n'en mettait que plus de zèle à la défendre.
i Je plaide en deux points , reprit Errante, qui trouvait à rire jusque dans les choses les plus sérieuses. Le premier établi , je passe au second. Vous pouvez d'un mot prévenir tout ce scandale, toutes ces railleries, toutes ces haines : délivrez la prisonnière , quoiqu'elle ne se soucie guère elle-même de la liberté , à en juger par le dédain superbe avec lequel elle écoule ou plutôt n'écoule pas le plaidoyer de son défenseur.
— Vous me promettez des autels si je suis condamnée , et vous voulez que je désire un acquittement ! Je dois bien plutôt désirer une condamnation ; je préfère l'apothéose à la liberté.
— L'apothéose viendra pluslard; enaltendani,
prenez toujours la liberté que le général va vous donner. N'est-il pas vrai , général , que vous allez la lui donner? De celle manière, l'univers entier ignorera une substitution qui ne mettrait pas, si elle était connue, les rieurs de votre côté, et personne ne sera compromis, ni vous ni la coupable. A propos , général , j'ai oublié de vous dire que dona Rafaèlla est Anglaise par sa mère. Vous ne voudriez pas sévir contre une compatriote dont vous êtes fier, convenez-en? »
L'Anglais était trop l'homme de sa place pour en convenir ; mais son air était sensiblement radouci.
« Ma dernière botte l'a touché , > se dit Errante.
Celait vrai. Admirant au fond du cœur le dévouement de Rafaèlla, et plus encore sa beauté, Mac-Farlane était flatté , dans son orgueil d'Anglais , que Rafaèlla tînt à l'Angleterre ; et , loin de la punir de son aciion , il aurait voulu lui exprimer ouvertement toute son admiration , toute sa sympathie., Le canl britannique le lui défendait; mais, se sentant désarmé, il n'était plus occupé qu'à sauver les apparences en opérant une retraite honorable.
« Mais enfin , dit-il à Rafaèlla , vous avez des
complices ; vous n'auriez pu exécuter seule une action si difficile , si hasardeuse.
— Mes complices, général! vous n'espérez pas , j'imagine, que je joue le rôle de délatrice ? Si j'ai des complices , ce n'est pas à moi à vous les dénoncer ; c'est à vous à les découvrir.
— Ils seront bientôt découverts , car ils se dénonceront eux-mêmes.
— J'en suis sûr. Dona Rafaella n'a eu qu'un complice, et ce complice, c'est moi.
— Vous , Errante ! vous voulez rire.
— Prenez ma tête; elle est à vous. Vous écrirez sur ma tombe : < Ci-gît qui fut peintre , « maître d'armes, et pendu. Personne, après « lui , ne continue son commerce. Ne priez pas < pour lui. »
— Comment pouvez-vous plaisanter en présence d'une position si critique?
— Si la position est mauvaise , toutes mes lamentations ne l'amélioreront pas ; mieux vaut prendre gaiement son parti. D'ailleurs, ce n'est pas moi qui suis le plus à plaindre ; c'est vous, Mécènes , vous qui tuerez dans le pauvre artiste la poule aux œufs d'or. Je vous le demande , qui, désormais , vous dénichera dans les vieux couvents et dans les vieux palais des Titien , des
Véronèse, des Léonard de Vinci? Qui vous les restaurera? Au moins, me donnerez- vous le temps d'achever la restauration de vos Machabées ? > Mac-Farlane avait beau prendre et même exagérer la gravité du juge, il avait bien de la peine à garder son sérieux ; malgré tous ses efforts , la scène tournait toujours à la plaisanterie. Que pouvait-il contre une femme et un artiste ligués ensemble ? Évidemment , rien ; car s'il avait la force matérielle , ils avaient , eux , la force morale. Errante avait raison : malgré tous les arrêts du conseil de guerre, l'opinion en masse se déclarerait en faveur des coupables, et cela non-seulement en Sicile , mais en Angleterre même , où Rafaella ne pouvait manquer d'exciter un enthousiasme universel , surtout quand on saurait que le sang anglais coulait dans ses veines. Mac-Farlane jugeait , à cet égard , de ses compatriotes par lui-même. Et puis, indépendamment de ces motifs , dont chacun , pris à part , était concluant , il avait de la noblesse , de la générosité , et , de plus , il avait de l'amitié pour Errante; bref, ne pouvant prendre le parti de la rigueur, ne le voulant pas , il prit celui de la clémence. Le président du conseil de guerre disparut pour faire place à l'homme.
< Puisque je ne puis vous punir, leur dit-il , il faut bien vous pardonner ; mais gardez-moi le secret , car, en vous rendant à la liberté , je deviens votre complice et je viole la légalité.
— C'est un engagement qu'il ne nous sera pas difficile de tenir, dit Errante. Le secret est dans l'intérêt de tout le monde.
— Excepté dans le mien , dit Rafaella en souriant , je perds mon apothéose.
— Mais en revanche , répondit Errante , vous gagnez la liberté ; pour le moment , c'est le plus sûr et le plus pressé : les dieux n'étaient dieux qu'après décès.
— Allez donc , dit Mac-Farlane , allez , mais ne péchez plus ; la récidive serait irrémissible. »
Les deux complices lui témoignèrent dans les termes les plus vifs toute leur reconnaissance; mais quand ils voulurent prendre la parole en faveur de Fabio il leur ferma la bouche. C'était assez de deux grâces en un jour.
« D'ailleurs , ajouta-t-il , votre protégé appartient au conseil de guerre , il n'a qu'à venir prouver devant lui son innocence.
— C'est ce dont il se donnera bien garde, répliqua le peintre , et il fera bien.
— Il n'y a pas ici à plaisanter, répliqua Mac-
Farlane, la position du prévenu est des plus graves.
r — Quoi ! dit Errante , pour avoir été témoin dans un duel! Est-ce un si grand crime après tout?
— A cet égard la loi est formelle , sans compter que ce duel est fort louche. Mais il y a plus , Fabio est accusé ou du moins soupçonné du meurtre de la Spagnola. Les présomptions les plus fortes s'élèvent contre lui , et son évasion ne fait que les confirmer ; s'il n'avait sur la conscience que l'affaire du duel, il n'aurait pas fui ; il a craint évidemment sa confrontation avec le major Dudley qui , malgré son état de faiblesse , s'est fait transporter hier à Trapani pour constater l'identité du prévenu. Vous voyez que votre action est beaucoup plus coupable que vous ne le pensiez , et ma tolérance ne l'est pas moins.
— Général , dit Rafaella , qui ne prenait pas au sérieux les soupçons de Mac-Farlane relativement à la Spagnola , puisque vous rendez la liberté aux coupables, je réclame celle d'un innocent.
— Quel innocent?
— Je ne le connais pas , mais voici son histoire. >
Là-dessus elle raconta tout au long la scène qui , le matin , s'était passée sous ses yeux entre Castroné et le geôlier. Mac-Farlane appela celui-ci.
« De quel droit , lui demanda-t-il , avez-vous arrêté sans ordre l'individu de ce matin ?
— Sauf le respect dû à Votre Excellence , je l'ai pris en flagrant délit de conspiration : c'est lui , j'en suis certain , qui a délivré mon prisonnier, ou du moins il a trempé dans le complot.
— Pas plus que vous , mon ami , lui dit Rafaella. Je ne le connais pas même de nom et lui ne sait pas que j'existe.
— Après le tour que vous m'avez tous joué , je suis payé pour ne croire personne sur parole et pour prendre mes précautions. D'ailleurs, c'est un Napolitain , c'est tout dire !
— Il s'appelle?... demanda l'Anglais.
— Castroné.
— C'est un agent secret de la reine Caroline, notre ennemie implacable , et un homme fort mal famé ; il y a longtemps que nous avons l'œil sur lui; il vient ici, sans aucun doute, pour machiner quelque intrigue ; je suis fâché, pour le contumace, qu'il ait des relations avec cet individu, cette circonstance ne peut que le coinpro-
mettre et aggraver sa cause devant le conseil de guerre. Au surplus , ce Castroné dira ses raisons à la justice et rendra compte de son séjour à Trapani. On ne saurait prendre trop de précautions dans les circonstances actuelles ; nous avons affaire à des ennemis sans scrupule et sans pitié. Il y a trois jours à peine qu'un détachement de nos meilleures troupes a été assassiné à Sélinonte. Qui ne reconnaît là le doigt sanglant de Caroline, et qui sait si son Castroné ne vient pas fomenter quelque nouvel assassinat? Quoi qu'il en soit, continua-t-il en s'adressanl au geôlier, vousavez bien faitde vous assurer de sa personne; seulement gardez-le mieux que le capitaine Fabio. En considération de votre capture de ce matin, on se montrera moins sévère , sans doute, pour votre négligence d'hier. Mais prenez garde à vous pour l'avenir, et veillez sur vos prisonniers ; surtout observez un silence absolu sur tout ce qui s'est passé , car à la première indiscrétion je serais obligé de vous faire destituer.
— Votre Excellence peut être bien tranquille à cet égard ; si l'affaire s'ébruite, ce ne sera pas par ma faute.
— Mon bon ami , lui dit Errante, votre fille a, j'imagine, une manie des dimanches.
— Je le crois bien ! Il n'y a pas de baronne à Trapani qui en ait une plus belle.
— Eh bien , poursuivit le peintre en lui glissant dans la main le talisman magique , vous allez la prêter à madame ici présente pour retourner chez elle.
— Chez elle? après ce qu'elle a fait!
— On n'a pas le droit de la retenir, dit Mac- Farlane avec une froideur hautaine. Il n'y a contre elle ni mandat d'arrêt ni mandat de dépôt; elle est libre en vertu de la loi. Si plus lard j'avais besoin de son témoignage je saurais bien où la trouver. i>
Le geôlier comprit qu'il n'y avait pas à répliquer.
« Pourtant, dit-il avec un reste d'inquiétude , ma responsabilité est engagée ; il me manque un prisonnier. Que deviendrai-je quand le conseil de guerre me sommera de représenter le capitaine Fabio?
— Vous produirez Castroné, et le conseil avisera.
— Bon , se dit Errante; voilà le bouc émissaire. L'innocent payera pour les coupables. 0 justice humaine ! »
Rafaella, rentrée chez son oncle, soutint la
fable de l'artiste inventif. Le baron crut qu'elle avait passé la nuit en retraite au couvent des Carmélites. Il n'apprit l'évasion de Fabio que par la rumeur publique, comme tout le monde, et répéta mille fois dans l'excès de sa joie : « Terqualerque bealus ! t