‹ Caroline en Sicile (volume 2)Chapitre 4 sur 14 · LA ROYALE EP1TRE · texte numérisé non relu

LA ROYALE EP1TRE

Vous parlez sans cesse de la reine, nous demandera-t-on sans doute, mais le roi est-il mort que vous n'en dites rien ?

Le temps, et peut-être aussi la volonté nous manquant pour lui aller faire notre cour à la Ficuzza, voici précisément Vincent Félio , son premier valet de chambre, qui va nous donner de ses nouvelles. 11 apporte à Caroline une lettre de son auguste époux qui n'écrivait guère, et qui avait pour cela d'excellentes raisons. Telle était

son horreur de la plume , que , au temps de sa puissance , il ne signait même pas les édits royaux ; afin de s'affranchir de celte formalité, il avait fait graver une espèce de griffe dont il était fort jaloux et qu'on apposait, en sa présence, au bas des actes qui réclamaient impérieusement sa signature. Un autographe de sa main était d'autant plus précieux qu'il élait plus rare. Sur dix lettres que lui adressait la reine, il lui en écrivait une, encore tout au plus, sans que la reine, dit-on, se plaignît de la proportion : elle tenait beaucoup à ce que ses lettres à elles fussent lues à laFicuzza ; c'était la seule manière qu'elle eût d'y dominer en son absence; mais elle tenait beaucoup moins à recevoir elle-même les épîtres de Ferdinand; que pouvait-il lui dire des autres et de lui-même qu'elle ne sût mieux que lui et avant lui?

Voici, du reste, la lettre que lui remit Vincent Félio :

« J'ai reçu tes lettres en leur temps, ma chère « Caroline, et je t'en remercie ; elles me dis- « traient, et j'ai bien besoin de distraction. Je « m'ennuie. La pêche est impossible ici par plu- « sieurs raisons, dont la première est qu'il n'y

a pas d'eau à la Ficuzza. Où est le bon temps où nous péchions ensemble dans nos jolis lacs de Patria ei de Fusàro , et où je vendais ma pêche aux pratiques ? Je pourrais bien , à la rigueur, pêcher à ma thonaire de Solanto , mais ce n'est pas la saison du thon, et puis si j'approchais des côtes, ces Anglais de malédiction s'imagineraient que je veux m'échapper. Pour aller où ? A Naples sans doute. Plût à Dieu et à saint Janvier que la chose fût possible ! Vois-tu, ma chère Caroline, il n'y a qu'un Naples au monde. Voir Naples et mourir, dit-on ; moi je dis : Revoir Naples et y vivre. J'en suis réduit à la chasse; mais je ne sais pourquoi , elle me plaît moins depuis quelque temps ; je ne chasse presque plus. Hier, pourtant, j'ai tué un sanglier dans le bois du Capellaro ; mais les sangliers silicîens ne valent pas ceux dePorsano. Félio, que je t'envoie, te dira que le bon père Caccamo me dit régulièrement deux messes tous les jours, quelquefois trois; c'est une grande consolation pour le pauvre exilé qui t'embrasse.

< Ferdinand.

« P. S. Je rouvre ma lettre pour te dire que

<i ma grande lice bleue a mis bas quatre petits ;

« on espère les élever tous les quatre. A propos,

« sais-tu que notre fils François , mon vicaire

* général, a eu des coliques qui ont failli l'em-

« porter ? On n'est pas sûr encore qu'il en ré-

« chappe. »

Jamais il n'en avait tant écrit. Tout un jour, sans doute, n'y avait pas suffi. Du reste, le roi et l'homme étaient tout entiers dans sa lettre. Si l'on compare maintenant les occupations respectives du couple royal , on comprendra pourquoi nous parlons beaucoup de la femme, et du mari fort peu. Toutefois, il est juste de reconnaître que les travaux de ce nouvel Hercule étaient des plus innocents. . . innocents dans toutes les acceptions du mot.

« Eh bien ! Félio , dit la reine au camérier de Ferdinand , qu'y a-t-il de nouveau à la Ficuzza ?

— Rien , Majesté , sinon qu'on s'y ennuie comme il n'est pas permis à des chrétiens de s'ennuyer.

— Crois-tu qu'on s'amuse davantage à Castelvetrano ?

— Je n'en sais rien , Majesté, mais qu'on s'y

ennuie plus, c'est impossible, et puis Votre Majesté ne s'ennuie jamais ; elle a le don de tirer parti de tout. Plût à Dieu que le roi fût comme elle!

— Mais sa santé, tu ne m'en parles pas ?

— Grâce à Dieu , le corps va bien , mais on n'en peut malheureusement dire autant de l'esprit. Le roi est aevenu irascible, ce qu'il n'avait jamais été; nous ne le reconnaissons plus, tant son caractère est aigri. Allez, Majesté, son service est bien difficile : rien ne va comme il l'entend ; il est mécontent de tout , même de ma manière de le coiffer et de lui faire la barbe. Pourtant, Félio peut dire sans se vanter qu'il a fait ses preuves ; Votre Majesté sait mieux que personne qu'auparavant le roi ne s'était jamais plaint de moi. Maintenant ce n'est plus cela : il prétend que je lui mets trop de poudre et que mes rasoirs sont des couteaux de chasse. Votre Majesté doit sentir combien de pareils reproches sont pénibles pour un vieux et fidèle serviteur tel que moi. Et dire cependant que ce sont ces scélérats d'Anglais qui ont fait tout le mal !

— Prends patience , mon pauvre Félio , c'est un mauvais moment à passer.

— C'est que ce moment dure des mois et des

mois , et la mauvaise humeur du roi ne fait qu'empirer tous les jours, surtout depuis que ces infâmes Anglais ont exilé en Sardaigne M. le duc d'Ascoli. Le roi ne peut se consoler de son absence ; il en a perdu le boire et le manger, et jusqu'au goût de la chasse.

— Personne n'a donc encore remplacé le duc auprès de lui?

— Et personne ne le remplacera ; il en parle sans cesse et toujours les larmes aux yeux. Avec le respect de Votre Majesté, un amant ne regretterait pas plus sa maîtresse.

— Il vient pourtant du monde à la Ficuzza?

— Toujours plus que le roi n'en désire , car il recherche la solitude , autant qu'il la fuyait autrefois.

— Quels sont les visiteurs les plus assidus?

— Toujours les mêmes : monsieur le duc de Sangro ; messieurs les marquis de Circelloerde , Tommasi; monsieur le comte de San-Marco; quoique ces gentilshommes soient en général bien reçus par le roi, < Félio , me dit-il , quand ils sont partis , tout cela n'est pas mon cher Ascoli. >

— Aucun d'eux n'a la préférence du roi ?

— Celui que Sa Majesté paraît voir en ce

moment avec le plus de plaisir, est un Sicilien ?

— Qui se nomme?...

— Monsieur le prince de Pentelleria.

— Ce faux philosophe ?

— J'entends bien dire, en effet, par nos seigneurs napolitains, que c'est un homme faux et, de plus , mauvaise langue ; mais il est toujours gai , et c'est un grand point pour le roi, qu'il amuse par ses lazzi.

— Vient-il des Anglais à la Ficuzza?

— Je voudrais bien voir qu'il en vînt ! Je serais le premier à conseiller au grand majordome de leur fermer la porte au nez , et s'il ne le faisait pas , c'est Félio qui se chargerait de ce soin.

— Il ne s'en présente donc jamais?

— Jamais. Une fois seulement, il en est venu un.

— Qui?

— Lord Bentinck.

— Lord Bentinck!... Et je ne l'ai pas su! Félio , est-ce ainsi que tu m'informes de ce qui se passe à la Ficuzza ?

— Pour le temps qu'il y est resté, Majesté , cela n'en valait pas la peine; il aurait tout aussi bien fait de n'y pas venir.

« il arrive un matin , on l'introduit chez le roi ; d'abord il parle de la pluie et du beau temps : jusque-là, rien de mieux; mais le voilà qui change de conversation et qui veut aborder le chapitre de la politique; sur quoi le roi se fâche tout de bon :

« — Si vous veniez ici , lui dit-il brusquement, pour faire une partie de chasse, à la bonne heure , mais si c'est pour me parler d'affaires, ajouta-t-il en lui tournant le dos, je n'ai pas le temps de vous écouter; adressez-vous à la reine. »

« Là-dessus notre Anglais de rengainerson discours. Il est reparti pour Palerme immédiatement sans demander son reste , et il n'avait pas l'air content du tout.

— Si la visite s'est passée en effet de la sorte , il est probable qu'il ne sera point tenté de la renouveler.

— D'autant plus qu'en s'en allant il a ditun mot, un mot que je n'oserais répéter à Votre Majesté.

— Ose toujours.

— Il a dit... il a dit...

— Va donc !

— Eh bien ! il a dit : Goddam ! >

Il est une personne dont le discret Félio s'abs-

tint de prononcer le nom , quoique ses visites à la Ficuzza fussent fréquentes et notoires , c'était Lucie Migliaccio , princesse de Partanna , jeune et jolie veuve sicilienne qui avait su toucher le cœur du vieux monarque , et qui, des abîmes de la pauvreté où son veuvage l'avait plongée, devait, par un jeu de la fortune, et quelques semaines à peine après la mort de Caroline, devenir reine morganatique .des Deux-Siciles , sous le titre de duchesse de Floridia. Cette nouvelle Maintenon aurait pu prendre un empire absolu sur l'esprit de son royal amant, mais elle ne pensait qu'à vivre gaiement, et, pourvu qu'on ne gênât point ses plaisirs, elle ne s'ingérait en rien dans les affaires d'Etat.

Remise de l'alerte qu'elle venait d'éprouver, Caroline ne put retenir un sourire de satisfaction. Les détails d'intérieur que venait de lui donner le camérier, et surtout la manière peu courtoise dont lord Bentinck avait été éconduil, lui prouvèrent qu'elle n'avait rien perdu de son influence sur l'esprit de Ferdinand, et que personne, parmi ses familiers les plus intimes, n'était en mesure de la lui disputer. Elle pouvait s'appliquer le mot profond de Tacite : « Son image était d'autant plus présente qu'elle était absente. >

« Si le roi ne chasse ni ne pêche , demandât-elle à Félio en reprenant son interrogatoire , à quoi passe-t-il son temps?

— A entendre des messes et à se confesser. Il s'enferme des journées entières avec son confesseur, le père Caccamo, et cependant, malgré la confiance à toute épreuve qu'il témoigne à Sa Révérence, et dont Sa Révérence est si digne à tous égards , on voit bien que Sa Majesté n'est pas encore consolée de la mort du père Strasoldi.

— Est-ce que j'entendrai toujours parler de ce moine ? s'écria la reine avec violence, Ignorestu que son nom ne doit jamais être prononcé devant moi?

— Je l'ignorais, Majesté. À l'avenir, je me tiendrai pour averti, et plutôt que de violer la consigne, je me couperais la langue avec les dents. >

Le père Strasoldi était un jésuite qui avait pris un ascendant tel sur l'esprit de Ferdinand , que celui-ci n'agissait , ne pensait plus que sous son inspiration, et qu'il s'était mis dans la tête de le donner pour confesseur à la reine ; mais Strasoldi mourut subitement , et les ennemis de Caroline l'accusèrent de s'en être défaite pour étouffer dans son germe une rivalité dont elle redoutait

la puissance. Ces rumeurs sinistres servaient trop les projets ambitieux des Anglais pour qu'ils ne s'étudiassent pas à les accréditer, à les propager ; et , afin de rendre encore plus odieuse la femme qu'ils voulaient perdre et remplacer, ils ajoutaient qu'elle était capable de tout, et que , en s'embarquant pour la Sicile , elle avait ordonné de mettre le feu aux quatre coins de Naples.

Ils allaient plus loin encore : à l'occasion de cette maladie du vicaire général , dont Ferdinand ne dit que deux mots en passsant dans le post-scriplum de sa lettre à la reine, ils murmurèrent perfidement le nom de poison, et ce redoutable mot passa bientôt de bouche en bouche. Ici , l'accusation était encore plus abominable ; elle outrageait toutes les lois de la nature : une mère empoisonner son fils!

Ce dernier trait , le plus venimeux de tous ceux que la haine avait décochés contre elle, lui fit au cœur , quand il la frappa , une blessure effroyable. Quoiqu'elle fût depuis longtemps blasée sur les calomnies de tout genre que distille la fureur des partis , celle-là était aussi par trop exécrable; elle blessait, elle déchirait sa fibre la plus sensible , la fibre maternelle. Mais , au

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moment où nous sommes, ces bruits infâmes n'étaient pas encore parvenus jusqu'à son oreille. Elle ne savait, et certes c'était bien assez, que ceux dont la mort de Strasoldi avait été l'occasion ; aussi n'entendit-elle jamais prononcer ce nom sans que tout son être se soulevât d'indignation.

Quant a Ferdinand , il était loin de prendre les choses avec la même passion ; les affaires politiques ne le touchaient guère ; il ne s'émouvait que des contrariétés vulgaires qui rompaient le cours de ses occupations , je veux dire de ses inoccupations quotidiennes.

Ainsi l'avait fait , la nature aidant , son éducation. Le prince de Saint-Nicandre, son précepteur, l'avait élevé, non comme un roi, mais comme un athlète destiné à briller et à régner par les exercices du corps ; il avait réussi au delà de ses vœux. Naturellement fort, robuste et fier de sa vigueur , le royal élève n'avait pas son second pour tirer au vol , pour abattre un cerf ou un sanglier, pour dompter un cheval ; il courail comme Euryale , il péchait mieux et plus que Coupigny ; il mangeait comme son trisaïeul Louis XIV ; puissance de l'hérédité ! Trouvez du temps , après cela , pour l'élude et pour les tra-

vaux de l'esprit! Il est vrai qu'il n'en cherchait même pas ; réunissant en lui à un égal degré Ignorance de la force et la force de l'ignorance, c'élait le chef barbare dans sa pureté primitive. Que la maladie et la mort entrassent dans sa famille, que ses armées fussent battues, ses Etats envahis, désolés, qu'il perdît sa couronne enfin, peu lui importait, pourvu que ses habitudes intérieures et ses grossiers plaisirs ne fussent pas troublés. Il aurait dit volontiers : a Périsse le monde plutôt qu'une partie de chasse ! j>

Il est aisé de comprendre qu'avec de semblables aptitudes ce grand veneur couronné était condamné par la double fatalité de sa nature et de son éducation à une tutelle éternelle : mineur, il avait obéi à Tanucci ; majeur, à Caroline. Il n'avait en politique aucune initiative, aucune intelligence : non-seulement il ne donnait jamais l'impulsion , mais il la recevait sans la comprendre; au demeurant, il ne manquait pas d'un gros bon sens, il avait la philosophie pratique de l'insouciance et de l'cgoïsme; il ne partageait, à l'exception d'une seule et la moins noble de toutes , aucune des passions de Caroline ; non qu'il fût meilleur qu'elle , au contraire : quoique vindicative, elle pardonna quelquefois, lui jamais.

Que maintenant le Jupiter des lazzaroni siégeât sur les nuées de Naples , de Païenne ou de la Fieuzza, Taxe de TOlympe n'en était point déplacé ni Tordre de l'univers sensiblement altéré. La terre tournait comme devant.

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