UN PROJET DE FEMME
t Vous croyez donc , vraiment...
— Je vous répète, donaRafaëlla, interrompit Errante , que je ne crois rien , absolument rien. J'ai déjà commis une énorme indiscrétion en vous disant que Fabio était arrêté. J'avais promis à votre oncle de vous taire ce malheur.
— Mais puisque je le sais maintenant , vous ne pouvez pas faire que je l'ignore.
— C'est bien là mon tort ; il est d'autant plus
grand , qu'il est irréparable.
— Apprenez, pour soulager voire conscience, que je n'étais pas là sans me douter de quelque chose. Ce prétendu voyage si subit , si mystérieux , commençait à m'être suspect. J'aurais fini par découvrir la vérité.
— C'est possible ; mais je n'en ai pas moins manqué à ma parole, sans compter que , depuis le moment où ce malheureux secret m'est échappé , vous ne posez plus du tout.
— Comment voulez-vous qu'en présence d'une si grande catastrophe , j'aie le cœur à mon portrait? Je ne m'y intéressais déjà pas trop auparavant , vous le savez bien.
— Je ne l'ai que trop appris à mes dépens ; mais si ce n'est pas" pour vous que vous posez , que ce soit pour moi et pour l'honneur de l'art. Si je manque votre portrait , que ne dira-t-on pas? Je n'aurai pas même la ressource de me rejeter sur les difficultés du modèle. Jamais tête plus parfaite n'a posé devant un artiste. Que les anciens étaient heureux d'avoir à représenter des divinités ! Us n'auraient eu , en vous voyant , qu'à copier servilement la nature. Ce n'est pas pour rien que vous habitez TÉryx.
— Et l'ami qui habite un cachot , vous ne voulez donc pas vous occuper de lui ?
— Qui vous dit que je ne m'en occupe pas ?
— Alors, parlons-en , et liguons-nous pour sa délivrance. Une pauvre femme seule ne peut rien ; mais , si vous m'aidez , je sens que je pourrai quelque chose.
— Que voulez-vous que je fasse ? Parlez. Vous savez trop qu'on ne peut rien vous refuser, et que votre empire est irrésistible. Je vous en ai dit déjà beaucoup plus que je n'aurais dû vous en dire. Dieu sait maintenant ce que vous m'allez demander!
— Rien dont vous ayez à rougir ni moi non plus. Vous savez tout l'intérêt que porte à Fabio mon oncle.
— Votre oncle !... N'y a-t-il que lui qui s'intéresse au prisonnier ?
— H y a moi aussi, répondit fièrement et résolument Rafaëlla. Fabio est pour toute la famille un ami...
— En attendant qu'il soit autre chose.
— J'ignore ce qu'il peut être dans l'avenir, mais ce que je sais , c'est qu'en ce moment il est malheureux, qu'il a besoin de nous , et que nous serions coupables si nous n'allions à son secours. Dites-moi tout ce que vous avez appris, tout ce que vous savez et même ce que vous ne
savez pas ; ne me cachez rien ; oubliez mon sexe, toute femme que je suis, j'aurai la force d'un homme pour écouter et pour agir.
— Puisqu'il faut être sincère avec vous, je vais l'être, et vous parler avec la brutale franchise d'un artiste. J'ai voulu me faire illusion quelque temps, maintenant il n'est plus possible de s'abuser, la position de Fabio est fort grave : on a si bien envenimé l'affaire où il s'est imprudemment compromis , qu'on a réussi à en faire une question d'Etat, et c'est tout ce qui pouvait lui être le plus funeste ; la justice politique est la pire de toutes les justices après l'inquisition, et même avant.
— Vous m'effrayez ; mais enfin de quoi s'agitil ? car je ne l'ai pas encore bien compris.
— Il s'agit de ce fameux duel dont vous avez rencontré la victime à la porte de Trapani ; les témoins anglais prétendent que les choses ne se sont point passées dans les règles. Les témoins siciliens soutiennent au contraire que les lois de l'escrime ont été rigoureusement observées. Il y a entre eux toute la distance d'une affaire d'honneur à un assassinat. Vous devinez les conséquences.
— Et vous , quelle est votre opinion?
— Que les Siciliens ont raison, mais je crains
qu'on ne leur donne tort par vengeance et par esprit de parti.
— Et alors?...
— Le moins qui puisse arriver à notre ami , qui n'est déjà pas en très-bonne odeur auprès du nouveau gouvernement, est...
— Achevez.
— D'être déporté à la Favignana.
— Grand Dieu ! il n'y a donc point de justice ?
— En politique on ne juge pas , on frappe , et les commissions militaires sont instituées pour porter des coups et non des arrêts.
— Ces coups , il faut les prévenir. Quand pensez-vous que le conseil de guerre prononce son jugement?
— L'affaire, à mon avis, traînera encore une semaine.
— C'est un siècle. Nous réussirons.
— 0 puissance de la conviction ! Les saintes Écritures ont raison de dire que la foi transporte les montagnes.
— Il nous suffît , pour le quart d'heure , qu'elle délivre les prisonniers.
— Le second miracle n'est pas plus difficile que le premier.
— Vous croyez donc que nous parviendrons à l'opérer?
— En vous voyant si sûre, je n'ose pas douter ; le doute me paraîtrait de la poltronnerie.
— Vous avez un ton dégagé qui me donne de la confiance. Il me semble que si vous étiez sans espoir vous auriez le propos moins léger.
— L'inquiétude a beau nous ronger le cœur , l'espérance reste toujours au fond.
— Parlons sérieusement et sans figures. Et d'abord peut -on voir Fabio ?
— Je le pense. Le secret doit être levé.
— C'est un premier point de gagné. Maintenant répondez avec une entière sincérité à la question que je vais vous poser : Une évasion est-elle possible , oui ou non?
— Oui.
— Et il faut pour cela ?...
— De l'argent d'abord , beaucoup d'argent.
— Nous en aurons. Que faut-il encore?...
— Ceci est plus délicat : il faut une personne de courage et de bonne volonté.
— Pour?...
— Pour faire évader le prisonnier en restant à sa place.
— Vous entrez tout à fait dans mes vues ;
c'est l'idée qui m'était venue la première.
— L'idée ne suffit pas, c'est la personne qu'il faut avoir.
— En la cherchant bien on la trouvera.
— En êtes-vous bien sûre?
— Qui sait? Peut-èlre est-elle déjà trouvée? Les femmes peuvent-elles entrer dans la prison ?
— Pourquoi non? La clef d'or ouvre toutes les portes , et à tout le monde.
— Ainsi vous pensez que, moi par exemple, je ne trouverais aucune difficulté à faire une visite à Fabio?
— Aucune, mais j'espère bien que vous n'irez pas seule dans ce repaire et que votre oncle vous accompagnera.
— J'aime mieux que ce soit vous.
— A vos ordres, ma belle signorina. Je vous suivrai en chevalier fidèle jusqu'au fond des enfers. Mais, de grâce, à quoi dois-je la faveur d'une préférence si flatteuse pour moi ?
— Vous le saurez; j'ai mon projet. La seule chose que je réclame en ce moment de votre amitié , c'est que vous m'aplanissiez les voies jusqu'à Fabio le plus tôt possible , sans que j'aie à m'en mêler , et surtout sans dire à mon oncle un seul mot de notre campagne aventureuse. Je
lui dirai toui moi-même lorsqu'il en sera temps.
— Je vous jure de garder votre secret auprès du baron mieux que je n'ai gardé le sien auprès de vous. »
Cette conversation avait lieu à Trapani dans l'atelier du peintre Errante , tandis qu'il travaillait au portrait de Rafaëlla. Que faisait alors dans sa prison l'objet d'une sollicitude si dévouée, si active?
Fabio occupait dans la prison de Trapani une petite chambre , séparée des autres , qui passait pour l'appartement princier de la maison, ilquarlicre nobile , et qu'il avait obtenue à prix d'or. Cette dépense extraordinaire l'avait mis naturellement en grand crédit auprès du geôlier, car la prison est l'image du monde en raccourci : chaque nouveau venu y est jaugé brutalement selon sa capacité financière. Quelques largesses prodiguées à propos avaient fait monter Fabio à l'apogée de' la considération. Le geôlier, sur sa demande, lui aurait donné sa femme, sa fille, tout, excepté la liberté.
Malheureusement Fabio n'était pas riche; sa première semaine de captivité avait dévoré toute la somme qu'il avait apportée à ïrapant. Ces ressources épuisées, où s'en procurer de nouvelles?
11 se posait ce redoutable problème, et voyait avec inquiétude arriver le moment fatal où , l'argent manquant, il serait précipité de son piédestal par le geôlier lui-même, cl, chassé du quartier noble qu'il ne pourrait plus payer, irait tomber dans le dortoir immonde , infâme des voleurs et des assassins ; il va sans dire que la prison de T râpa ni n'était pas plus avancée que les autres; prévenus et condamnés y étaient entassés pêle-mêle dans la même ordure physique et morale.
Un jour qu'attristé déjà par les sombres influences de la prison , il se livrait avec anxiété aux tristes préoccupations du lendemain, car il en était à ses dernières onces , le geôlier entra avec un paquet :
« Voici, dit-il, le manteau de votre seigneurie. Vous l'aviez laissé à l'auberge du Soleil, et l'hôte vient de le déposer au greffe, dans l'idée qu'il ne vous serait pas inutile pour vous promener dans la cour, qui n'est pas des plus chaudes. Abondance de biens ne nuit jamais. »
Cette attention de la part d'un homme qu'il ne connaissait pas , et dans l'auberge duquel il n'avait été que vingt-quatre heures, lui donna à penser que cet envoi n'était qu'un prétexte, et
qu'il cachait quelque nouveau mystère, quelque nouvel avertissement. Dès qu'il fut seul, il se mit à explorer son manteau dans toutes ses parties ; arrivé au col, il le trouva singulièrement lourd et beaucoup plus dur qu'il ne l'avait laissé ; il le découd : ô surprise ! ce col suspect était tout doublé d'onces.
« Ma foi ! pensa Fabio en retirant de sa cachette ce trésor inespéré , voilà un service bien rendu. Prêler à propos, c'est prêter deux fois. Bénie soit la main invisible qui me prodigue ses dons! Quand viendra le jour des restitutions, j'en serai quitte pour vendre ma petite cassine. Et voilà les économies que l'on fait lorsqu'on a le bonheur d'être logé et nourri aux frais de l'Etat. >
Du reste , il était toujours plongé dans les mêmes doutes , dans la même ignorance sur la Providence inconnue qui veillait sur lui avec tant de sollicitude. Il ne cherchait même plus à éclaircir ce mystère , et , se voyant riche pour longtemps, il se sentit plus libre d'esprit, sinon de corps, et moins effrayé des ténèbres de l'avenir.
Mais les journées étaient longues, les nuits plus encore. Privé de toute société, car il était encore au secret, il avait bien de la peine à remplir chaque jour une solitude absolue de vingt-
quatre heures. Que pouvait-il faire? Lire? Il n'y avait pas uu seul livre dans toute la prison. Ecrire? On ne le lui permettait pas, et s'il en eût écrit, ses lettres auraient été interceptées inévitablement. Privé de toute occupation, de toute diversion étrangère et de toute communication avec le monde extérieur, ne sachant rien de ses amis, qui ne savaient rien de lui, il en était réduit, pour unique distraction, à ses propres pensées, c'est-à-dire qu'il tournait et retournait sur luimême jusqu'au vertige ; passant tour à tour et cent fois par minute de l'ambition à l'amour, de l'amour à l'ambition. Que fait la reine? Que fait Rafaëlla? se demandait il sans cesse à lui-même; et, dans le silence inflexible qui l'environnait, il était condamné à s'adresser en même temps et la question et la réponse. La colère et la tristesse se partageaient son cœur.
« Bonne nouvelle! lui dit un jour le geôlier.
— Serais-je libre ?
— Pas encore, malheureusement pour vous et heureusement pour moi , qui ne retrouverai jamais un prisonnier comme votre seigneurie.
— Alors, que venez- vous m'annoncer?
— Que le secret est levé. Vos amis (un homme; aussi généreux que votre seigneurie ne peut
manquer d'avoir beaucoup d'amis); vos amis, dis-je, peuvent maintenant vous visiter tant qu'il vous plaira. Ce n'est pas moi qui y mettrai obstacle. La ville en masse se présenterait au guichet, qu'elle serait la bienvenue chez nous. Ma clef est comme le soleil, elle tourne pour tout le monde.
— Pour entrer, mais pour sortir?
— Ceci est l'affaire du justicier, ce n'est pas la mienne. Qu'il lève l'écrou, j'ouvre la porte à l'instant même, sans me faire plus prier qu'une fille qu'on retire du couvent pour la mettre en ménage. »
Le geôlier revint dans la journée.
« Quand je disais ce matin à votre seigneurie, dit-il à Fabio d'un ton triomphant, que les amis ne se feraient pas attendre... Préparez-vous à recevoir une visite. . . qui ne vous fera pas de peine, ajouta-l-il en clignant les yeux et en cherchant à prendre un air fin.
— La visite de qui?
— Votre seigneurie veut me faire aller, elle sait mieux que moi de qui je parle.
— Non, vraiment.
— Enfin, voici. Comme je venais de vous quitter ce matin, on m'appelle au parloir. J'y
descends el j'y trouve le signor Errante, le premier peintre de Trapani , un homme à qui un coup de pinceau rapporte plus d'onces en une heure que mes tours de clef ne m'en rapporteront, à moi, dans toute ma vie. Que voulez-vous? c'est ainsi que va le monde.
— Qu'il entre, qu'il entre tout de suite! Où est-il?
— Chez lui ou ailleurs ; il est reparti immédiatement.
— Vous appelez cela une visite ? C'est donc à vous qu'elle était destinée et pas à moi.
— Attendez la fin. Je trouve donc au parloir le signor Errante. <i Le capitaine Fabio n'est plus au secret ? me dit-il. — Non, que je lui réponds. — Ses amis , par conséquent, peuvent le voir? — Tant qu'ils voudront ; avec ma permission, bien entendu. — Et pour l'obtenir, que faut-il faire? — S'il s'agissait de tout autre que du capitaine, la chose ne serait pas facile ; mais, puisque c'est à lui que vous avez affaire , entrez. — Pas à présent; je jeviendrai tout à l'heure avec une dame qui ne veut être reconnue ni même vue de personne. — J'ai compris , j'ai compris ! Bien qu'il soit contre la règle de la maison d'y admettre des inconnus ou des incon-
nues, amenez votre dame mystérieuse, on ne lui demandera pas son signalement ni cette fois, ni les autres. »
Ce que le geôlier oubliait de dire, ce que chacun devine sans qu'il le dise, c'est que sa condescendance était le prix de l'or, et qu'il avait mis largement à profit la circonstance. Sa clef, celte fois , lui rapportait autant que le pinceau du peintre.
A peine sortait-il de la chambre du peintre, qu'Errante y entra en effet , accompagné d'une femme entièrement cachée , les yeux exceptés , dans une vaste sicilienne ; mais ses yeux trahissaient son incognito: Rafaëlla seule en avait de pareils.
« Vous ici ! s'écria-l-il, en courant au-devant d'elle avec ravissement.
— J'ai voulu être votre première visite, répondit-elle en rejetant sa mante en arrière.
— El voilà pourquoi, dit Errante, je suis reparti ce malin sans vous voir. Dieu sait ce que m'a coûté ce sacrifice ; mais j'avais donné ma parole, et je l'ai tenue cette fois.
— Pourquoi dites-vous cette fois, mon cher Errante?
— Parce que j'avais juré au baron de taire à
doua Rafaëlla votre arrestation, et vous voyez comment j'ai respecté mon serment.
— Je vous rends grâce' de votre parjure, répliqua Fabio ; Dieu vous le pardonnera au jugement dernier, en considération du bonheur que vous avez procuré au pauvre prisonnier. Mais asseyez-vous donc, que je vous voie bien établis ici , et pour longtemps. J'ai justement deux chaises; pourvu seulement qu'il ne me vienne pas une troisième visite.
—Et que ce ne soit pas mon oncle, dit Rafaëlla.
— Rassurez-vous tous les deux, répondit Errante ; nos mesures sont prises en conséquence ; personne ne viendra de la journée, pas même le baron. >
On voit que tout noble qu'était l'appartement du capitaine , et si cher qu'il fût , il ne brillait ni parla somptuosité, ni par le confort. Le plus pauvre habitant du quartier latin s'en fût à peine accommodé. Deux chaises , et quelles chaises ! une table de sapin polluée par mille usages, et le plus dur, le plus misérable des grabats, en composaient tout l'ameublement. Ajoutez à cela des murs sales, une haute fenêtre oblongue , traversée, presque murée par d'épais barreaux de fer, et pour perspective une grande muraille noire ,
vous aurez l'idée de ce lieu de misère. Pas de jour, pas de soleil, pas de ciel. Encore passonsnous sous silence , par égard pour la délicatesse des lecteurs, et surtout des lectrices, une atmosphère épaisse, humide, nauséabonde, qui est particulière aux prisons, et qui, indépendamment de toutes les douleurs, de tous les regrets attachés à la perte de la liberté, des incertitudes et des alarmes de l'arrestation préventive, suffirait, à elle seule, pour faire de la détention la plus courte un supplice insupportable. Si peu difficile que fût Fabio sur le chapitre de ses aises , et si peu gâté qu'il eût été sous ce rapport, soit avant, soit après sa disgrâce, le quartier noble de la prison de Trapani le réconcilia tout à fait avec l'humble et agreste nudité de Boncevino.
Rafaëlla ne put se défendre, en entrant dans ce morne séjour, d'un serrement de cœur et d'un frisson général.
« Hélas! lui dit Fabio, à qui ce mouvement involontaire n'avait point échappé, il ne dépend pas de moi de vous recevoir dans un lieu plus diijne de vous. Pardonnez -moi l'horreur de ce réduit infâme; votre visite n'en a que plus de prix pour moi.
— En effet, dit Errante, l'État ne se met pas
eu frais de représentation pour ses hôtes ; le mémoire du tapissier de rétablissement ne doit pas monter haut.
— Comment peut-on vivre ici quand on est criminel, dit Uafaèlla, puisque les innocents euxmêmes s'y trouvent si mal?
— Avant tout, dit le peintre, tâchons, si c'est possible , de ne faire du sentiment que juste ce qu'il en faut, vu la circonstance. Le lieu n'est pas beau, c'est vrai , mais nous l'embellissons de notre présence et, tout compensé, je parie que le capitaine se trouve plus heureux ici , dans ce moment , que notre saint-père le pape dans les loges du Vatican... je veux dire dans le château de Fontainebleau. C'est égal, prison pour prison, j'aimerais encore mieux la sienne.
— Qu'importent les lieux en eux-mêmes? répliqua Rafaëlla revenue de sa première impression à sa sérénité habituelle; ils ne sont que ce qu'ils paraissent ; le monde extérieur estje miroir de l'âme, il est triste si l'âme est triste, et riant si elle est riante. J'ai déjà compris qu'on puisse vivre ici dans la compagnie d'une bonne conscience.
— Toujours m'accorderez-vous, dit Errante, qu'il est permis de se trouver mieux ailleurs.
— Souffrez, dit Fabio, que je vous nielle un instant sur la sellette et que je vous fasse subir un interrogatoire en forme.
— Votre solennité m'effraye, dit Rafaëlla en souriant.
— Voici le moment , ma belle signorina , lui dit le peinlre, d'invoquer à votre aide celte bonne conscience dont vous parliez tout à l'heure.
— Ce billet est-il de vous? demanda Fabio en leur présentant les trois mots énigmaliques qu'il avait reçus le soir même de son arrestation.
— Voyons , répondit Errante en prenant le papier pour le lire : « On pense à vous. » Moi je me déclare innocent du crime : je pensais à vous, c'est vrai , mais je ne vous l'ai pas écrit.
— Ni moi, ajouta Rafaëlla.
— Ce n'est pas vous non plus qui m'avez envoyé le joueur de guitare ambulant qui m'a chanté tout un jour la romance du Captif, ni ce trésor cousu dans le col de mon manteau?
— Non.
— Non!
— Décidément, mon cher, vous avez un génie familier, comme Socrate.
— Ne me comparez pas à Socrale , qui est
mort en prison. Comparez-moi plutôt à saint Pierre, qui en a élé délivré...
— Par un ange, poursuivit Errante. Allez, brave enfant de Bellone, en faisant celle comparaison vous ne savez pas vous-même à quel point elle est jusie.
— Eh quoi ! mes fers sont-ils tellement rives qu'il faille un ange pour les briser?
— Qu'ils soient brisés par un ange du ciel ou par un ange de la terre , attendez-vous à un miracle.
— Vous piquez ma curiosité.
— Curiosité est excellent ! voilà , sur ma parole, un mot bien choisi! La tête de monsieur est en jeu et monsieur est curieux de savoir s'il la gardera sur ses épaules.
— En revanche, mon cher enfant des muses, vous le prenez, vous, sur un ton terriblement tragique.
— Tragique ou non, qu'importe, si je suis dans le vrai? Vous comprenez, mon cher capitaine, que nous nesommes pas venus ici, dona Rafaël la et moi, pour vous conter des sornetles. 11 s'agit d'affaires graves.
— On dirait, à vous entendre, que je suis ici pour avoir assassiné père et mère.
— Vous n'avez assassiné personne, ma«s vous n'en êtes pas plus innocent aux yeux de vos ennemis. Que diable! aussi, il faut voir les choses comme elles sont.
— Je ne crois pas avoir plus mauvais yeux qu'un autre.
— Les meilleurs, croyez-moi, sont sujets aux hallucinations. Auquel de nous n'est-il pas arrivé de prendre des vers luisants pour des étoiles, et des étoiles pour des vers luisants? Je crains que vous n'en soyez là.
— Ah çà ! mon cher, me direz-vous le motif de cette brusque algarade?
— Mon motif est de vous faire rentrer en vousmême, et de vous ramener à la raison. Si vous m'aviez cru la première fois, vous ne seriez pas ici. Jugez vous-même de la situation où vous vous êtes placé volontairement. Je vais vous faire votre compte sur mes dix doigts ; aussi bien le conseil de guerre est-il composé de dix membres : cinq Anglais et cinq Siciliens. Pour les Anglais, je n'en parle pas ; sur cinq, vous en avez cinq contre vous, vous pouvez y compter. Je passe aux Siciliens. Énumérons : 4° le colonel qui vous a fait destituer ; 2° le capitaine que vous aviez remplacé ; 5° celui qui vous a remplacé ; 4° un lieu-
tenant imberbe qui ne doit son grade qu'à la protection toute spéciale de je ne sais quelle Dulcinée de je ne sais quel don Quichotte anglais ; 5° enfin le sergent-major que vous aviez fait dégrader pour vol, et dont, après vous, on a fait un martyr. Maintenant, faites-moi l'amitié d'additionner, et dites-moi combien d'amis vous comptez parmi ces cinq juges. Ajoutez à cela que, pour couronner l'œuvre, le conseil sera présidé par Mac-Farlane en personne.
— Vous parlez vraiment comme s'il n'y avait pas de code militaire, et que l'on condamnât les gens sans forme de procès.
— Oh ! quant à cela, mon cher, vous pouvez être tranquille, on vous le fera, votre procès, et toutes les formes seront rigoureusement observées pour votre condamnation. A cet égard, vous n'aurez pas à vous plaindre. Et d'abord, sachez que le simple duel, sans aucune circonstance aggravante, est puni de dix ans de fer.
— C'est une loi absurde, et qui ne s'exécute pas...
— Mais qui peut s'exécuter; on vous le fera bien voir.
— Mais, enfin , que voulez-vous que je fasse? Vous me répéteriez jusqu'à demain que mon af-
faire est mauvaise, qu'elle n'en serait pas meilleure. Si mon arrêt est écrit d'avance , il faut bien me résigner à le subir.
— Eh non! il faut le prévenir, au contraire.
— Le moyen, je vous prie, maintenant que je suis sous les verrous ?
— Il y en a un bien simple, le plus simple de tous.
— Qui est?
— De vous évader.
— M'évader, moi !
— Voilà les grands mots qui vont commencer, comme l'autre jour, quand je vous suppliais de ne pas vous laisser arrêter ; vous vous êtes récrié, vous êtes monté sur vos grands chevaux, qui vous ont conduit directement ici ; si vous voulez qu'ils vous mènent encore plus loin, à la Favignana par exemple, libre à vous, allez, on ne vous retient pas!
— Vous êtes étonnant , mon cher Errante , vous ne* doutez de rien ; je ne parle pas du conseil en lui-même , je parle de la possibilité de le mettre à exécution. 11 semble, à vous entendre, qu'on sorte d'une prison comme d'un théâtre , et qu'il suffise d'un coup de trompette , comme à Jéricho, pour faire tomber des murs de dix pieds d'épaisseur !
— Rendez-nous la justice de croire que nous ne sommes pas tout à fait des visionnaires. Puisqu'on vous propose une évasion , c'est qu'apparemment on a par-dcvers soi les moyens de vous faire évader. »
Jusque-là, Kafaèlla n'avait rien dit, soit qu'il eût été convenu d'avance qu'elle se réserverait pour porter les derniers coups , soit plutôt que la franchise un peu rude du peintre et son humeur caustique lui parussent plus propres à exciter qu'à vaincre la résistance de Fabio; elle intervint à son tour et le fit avec sa tranquillité, sa droiture accoutumées.
< Daignez, dit-elle à Fabio avec son inaltérable douceur, faire une fois en votre vie quelque chose pour vos amis; ne mettez pas toujours vos passions à la place de la raison.
— Quoi ! vous aussi, Rafaëlla ? Songez-vous bien à ce que vous me conseillez? M'évader... mais c'est fuir, c'est lâcher pied devant l'ennemi; qu'il soit forme en bataille ou en conseil de guerre, c'est toujours l'ennemi, et je me dois à moi -môme de faire devant lui bonne contenance.
— Vous exagérez un sentiment fort louable, assurément, et que vos amis sont fiers de trouver
en vous. Croyez que je ne saurais jamais vous conseiller une démarche honteuse, quelque bien qu'il en dût résulter ; je suis jalouse de votre honneur autant que vous-même; mais l'honneur, ici, n'est point en cause; tendre ses bras aux chaînes, comme vous voulez le faire , ce n'est pas de l'honneur, Fabio, c'est de la folie.
— Quand vous parlez, je vous crois ; vos paroles portent en moi la conviction ; et pourtant j'ai toujours là quelque chose qui me dit: T'évader, c'est fuir.
— C'est la voix du préjugé qui parle ainsi; tandis que nous, c'est la voix de la sagesse qui parle par notre bouche. Reste à savoir maintenant si votre mauvaise tête vous fera la loi , comme toujours.
— Écoutez , Rafaëlla , vous avez peut-être raison ; mais laissez-moi m'accoulumer à cette idée. J'ai besoin d'un peu de temps pour me familiariser avec elle. Vous ne voulez pas que je fuie immédiatement ?
— Aujourd'hui, non , répondit Errante , nos moyens d'action ne sont pas encore mûrs ; mais ils ne tarderont pas à l'être, et alors...
— Ne me direz-vous pas auparavant quels sont ces moyens ?
— Vous les saurez , dît vivement Rafaël la, quand il sera temps de les mettre à exécution; c'est moi qui me charge de vous les apprendre; jusque-là, à quoi bon ? J'ai mon projet.
— Un projet de femme, dit Errante; vous l'entendez, mon cher capitaine; si vous voulez encore résister, vous n'avez qu'à vous bien tenir.
— Puisque vous demandez à réfléchir, reprit Rafaëlla , réfléchissez ; mais n'oubliez pas de mettre en ligne de compte dans votre délibéralion intérieure vos amis en général , et nous en particulier. Je vous l'ai déjà dit plusieurs fois , Fabio, et c'est ici plus que jamais le cas et le lieu de vous le répéter : si votre obstination attirait sur vous quelque malheur, mon oncle, qui vous aime comme un fils , en mourrait de chagrin, et moi je ne m'en consolerais jamais.
— Ne lui dites pas cela, interrompit Errante , vous allez le faire rester ; que ne ferait- on pas pour avoir le bonheur d'occuper vos pensées? Sur ce, ma belle demoiselle , il faut songer à battre en retraite ; la prudence vous rappelle auprès du baron. »
Rafaëlla remit sa mante et s'enveloppa , pour
sortir, comme elle était enveloppée en entrant.
Fabio suivait d'un œil triste ces tristes préparatifs de départ.
« Reviendrez-vous bientôt? lui dernanda-t-il.
— A une condition.
— Laquelle?...
— C'est qu'à l'avenir vous vous laisserez con duire par moi docilement, aveuglément. Sinon , non.
— Il faut bien vous le promettre.
— Il a dit oui ! s'écria Errante d'un ton triomphant :
Grands dieux ! qui l'entendez, recevez son serment! »
Les deux visiteurs s'en allèrent comme ils étaient venus. Rafaëlla était si complètement cachée dans sa mante, qu'il était impossible de la reconnaître; le geôlier poussa la discrétion jusqu'à ne pas même l'essayer. Il gagnait son argent en conscience, c'est-à-dire qu'il en espérait d'autre.
« Sa Majesté le roi Charles III avait bien raison, se dit-il philosophiquement : au fond de tout il y a une femme. *
Le peintre reconduisit Rafaëlla chez elle.
« Vous me devez, lui dit-il, des dédommagements. Ces séances-là ne sont pas mon affaire, et pendant ce temps noire portrait reste en chemin.
— Prenez un peu de patience; bientôt , sans doute, le temps de poser ne me manquera pas.
— Ainsi, vous persistez? La vue de cet affreux réduit n'a pas ébranlé vos résolutions ?
— Au contraire, elle les a fortifiées.
— Je vois aujourd'hui ce que je n'avais jamais cru.
— Que voyez-vous ?
— Qu'il n'y a de véritable héroïsme que dans le cœur des femmes. >
Rafaëlla en voulait un peu au baron pour le mystère qu'il lui faisait , mystère bien inutile , puisqu'elle en avait appris en un jour beaucoup plus que lui pendant toute une semaine.
« Eh bien ! mon oncle, lui dit-elle , avez-vous des nouvelles de Fabio?
— Pas aujourd'hui , mais demain j'espère le... i
Il allait dire le voir et s'arrêta tout court pour ne se point trahir. Rafaëlla s'en aperçut.
« Le voir, mon oncle, dit-elle malicieusement , en achevant la phrase interrompue. Il est donc de retour ?
— Demain , dis-jc , j'espère en recevoir des nouvelles.
— Où est-il en ce moment?
— Où il est?... répondit le pauvre baron qui était sur des charbons ardents, car il ne savait pas mentir; tu me demandes où il est?... Il est...
— Je croyais que vous le saviez.
— Pas précisément , mais je m'en doute.
— Moi aussi.
— Toi?
— Pourquoi pas, mon oncle? Il y a en Angleterre des personnes qui ont le don de seconde vue ; êtes-vous bien sûr que je ne sois pas une de ces personnes-là?
— Ne me parle pas de ton Angleterre et de tes Anglais ! s'écria le baron , trop heureux de pouvoir faire une diversion , bonne ou mauvaise, pour cacher son embarras. C'est une race féroce, Britannia ferox, comme dit Jules- César dans ses Commentaires. Pardon, ma pauvre enfant, ajoula-t-il avec bonté, j'oublie que ta mère était Anglaise ; pourquoi aussi me parler de ces gens-là ? »
Désarmée, attendrie par cette explosion d'un bon cœur, Rafaëlla eut pitié de lui et renonça à se faire plus longtemps un jeu malin de son embarras.
«i Mon oncle , lui dit-elle d'un ton sérieux, je ne vous demande pas vos secrets , gardez-les ;
mais, quoi qu'il arrive cl dans quelque situation que puisse se trouver Fabio , ne perdez jamais courage et ayez confiance en moi ; où la sagesse des hommes finit, celle des femmes commence : elles trouvent dans leur cœur des ressources qu'ils ne trouveraient pas dans leur cerveau.
— Soupçonnerait-elle la vérité? » se demanda à part lui le baron. Mais il se garda bien de lui faire aucune question ; il craignait trop qu'elle lui en adressât à lui-même.
Le même soir, il eut la visite du comte Allé— groni , qui fut plus froid , plus laconique , plus décourageant qu'il ne l'avait jamais été , et certes ce n'est pas peu dire. Tant que Rafaëlla fut présente, la conversation roula sur le musée du comte et autres sujets indifférents : le nom de Fabio ne fut même pas prononcé ; mais dès que le baron fut seul avec Allégroni :
a Eh bien ! monsieur le comte , lui dit-il , vous m'aviez promis de penser à notre pauvre prisonnier; m'avez-vous tenu parole?
— Oui.
— Avez-vous réussi à le voir ?
— Pas encore.
— Mais, au moins, avez-vous eu des nouvelles de lui ?
— Aucune.
— Comment croyez-vous que son affaire tourne?
— Mal.
— Quand le conseil de guerre doit-il se rassembler?
— Bientôt.
— Et jusque-là , que pensez-vous qu'il y ait à faire?
— Rien.
— Vous êtes désespérant.
— J'ai le malheur d'être sincère ; je ne promets jamais que ce que je peux tenir.
— Mais il est doux quelquefois d'être trompé, il y a des rêves qui font prendre patience et qui consolent, s'ils ne sauvent pas. Arnica somnia , comme dit le poète. Vous n'espérez donc jamais?
— Lors de mon voyage à Paris , le docteur Gall m'a déclaré que je n'avais pas la bosse de l'espérance.
— Mais , à coup sûr, il a dû vous trouver celle de la circonspection. »