L ECUEIL DE PROCIDA
L'écueil de Mauvais-Conseil , Scoglio di Malconsiglio, que déjà nous avons aperçu du haut du mont Éryx , n'est qu'un îlot désert , situé dans la pleine mer, à l'extrême pointe du port de Trapani. La tradition veut, avons-nous dit, que Procida ait réuni là les conjurés de celte ville lors des vêpres siciliennes.
La nuit régnait, une nuit obscure, sans étoiles; la ville élait sombre et muette ; le port l'était davantage encore. A peine la lampe des
madones nichées au coin des maisons ou à l'avant des navires jclait-clle quelques faibles lueurs le long des rues et le long des flots. Quelques sentinelles perdues se promenaient de loin en loin sur les remparts ; un chien sans maître errait sur le port en poussant des hurlements lamentables.
« S'il a le museau en l'air, c'est signe d'incendie , mais s'il a la tête basse c'est signe de mort. En tout cas c'est mauvais signe. >
Ces paroles, prononcées à voix basse, parlaient d'une barque conduite par deux rameurs masqués, et montée par une figure silencieuse exactement vêtue comme les membres de la confrérie des nobles , que nous avons vue assister à la marche funèbre des sept Machabées , c'est-àdire d'une grande robe noire qui cachait le corps et le visage , les yeux seuls exceptés. La barque glissait mystérieusement le long du môle dans la direction de recueil de Procida ; comme elle s'en approchait, un canot, qui semblait l'escorter ou l'épier, mais qui se tenait à distance, comme s'il eût craint d'être découvert, fut aperçu ou entendu par le noir passager; il dit quelques mots à l'oreille des rameurs , qui virèrent de bord immédiatement et gouvernèrent droit sur le canot ; celui-ci prit la fuite à toutes rames ,
niais il fut bien vite atteint. On n'échangea pas un mot ; les deux rameurs de la barque sautèrent dans le canot, monté par un seul homme; ils s'emparèrent de lui avant qu'il eût seulement eu le temps de se mettre en défense ni même de quitter ses rames , cl le précipitèrent dans la mer sans prononcer une parole. La victime en y tombant poussa un cri sourd, puis tout se lut. Cette scène effrayante , plus effrayante encore par le profond silence et la profonde obscurité qui y avaient présidé , fut exécutée en moins de temps , à la lettre, qu'il n'en a fallu pour l'écrire. Le meurtre consommé , les deux meurtriers repassèrent dans la barque qui reprit sa roule comme s'il ne se fût rien passé ; seulement ils eurent la précaution de retourner le canot de manière à faire croire que la victime s'était noyée par accident.
i Quand je le disais , murmura l'un des deux rameurs à l'oreille de son camarade, que le chien qui hurlait lout à l'heure annonçait quelque malheur ! Il paraît qu'il avait la tôle basse. »
Arrivée à l'écueil , l'embarcation aborda au fond d'une petite anse , où quelques barques vides arrivées avant elle étaient déjà amarrées. Les rameurs restèrent couchés sur leurs ramer
( AUOI.1NE. — £.
elle passager prit terre à l'instant. A peine débarqué il s'achemina vers le centre de l'îlot comme une ombre à travers les ténèbres. Après avoir fait quelques centaines de pas il se trouva au milieu d'un groupe d'hommes vêtus comme lui, et comme lui muets , qui se rangèrent en cercle avec un sentiment de déférence bien marqué. Alors le nouveau venu fit le tour de l'assemblée et prit le mol d'ordre, à voix basse, de chacun des membres qui la composaient. Celle cérémonie terminée, il revint au milieu du cercle.
c Aussi sûr, dit-il en rejetant en arrière le capuchon qui lui couvrait le visage, aussi sûr que je m'appelle Allégroni, il y a un étranger parmi nous; je l'ai reconnu à la manière dont il a prononcé Siciîia qui est noire mot de reconnaissance. Que chacun se découvre ! »
Tout le monde se découvrit le visage comme il avait lui-même découvert le sien.
« Voilà le traître ! reprit-il en allant droit à l'un des assistants. Qu'on s'empare de lui ! »
L'ordre fut exécuté aussitôt que donné. Le suspect fut entouré, et en approchant de sa figure une lanterne sourde on reconnut un Anglais.
< Un Anglais ! s'écria Allégroni ; un Anglais
ose s'introduire au milieu de nos assemblées nocturnes pour surprendre les mystères que nous ensevelissons dans l'ombre de la nuit et de nos consciences! Déjà tout à l'heure j'ai fait justice d'un espion qui suivait ma barque, et j'en découvre un autre jusque dans nos rangs! Qu'il aille rejoindre son complice! Que notre secret périsse avec lui dans les flots ! >
Le coupable n'essaya pas même de se défen dre : il se laissa garrotter et bâillonner sans faire un mouvement , comme si une terreur superstitieuse et le sentiment de l'irrévocable eussent paralysé sa langue et toutes ses facultés. Quatre hommes l'emportèrent vers la côte et bientôt on entendit quelque chose de lourd tomber dans la mer. Les quatre exécuteurs revinrent l'instant d'après et reprirent leur place dans le cercle sans dire un seul mot du malheureux noyé.
« Ces exécutions étaient nécessaires , reprit Allégroni d'une voix impassible ; nos statuts ne nous en feraient pas une loi, que notre sûreté les aurait commandées. L'audace de ces espions m'a larme. Il faut que des imprudences aient été commises ; malheur aux indiscrets ! On nous surveille , on nous redoute, puisqu'on nous épie. Le supplice récent des sept adeptes , des Mâcha-
bées, comme on les a baptisés , est pour nou* un grave échec et a éveillé l'attention du grand justicier. Nous avons dû, quoiqu'il ait pu nous en coûter, les abandonner à leur destinée ; ils s'étaient compromis au point que notre intervention nous aurait compromis nous-mêmes et ne les aurait pas sauvés. D'ailleurs , ils se sont attiré eux-mêmes leur sort : au lieu de se borner , ainsi que le veulent nos statuts , aux exécutions légales et partant légitimes , ils en avaient commis d'arbitraires ; prenant à cet égard une criminelle initiative, ils s'étaient arrogé le droit de frapper pour leur compte, en leur propre et privé nom; ils ont mérité, par leur insubordination , que la justice humaine les frappât à leur tour; à défaut d'elle, nous aurions dû nous-mêmes faire son terrible office. On ne se joue pas impunément des lois auxquelles nous avons juré tous de nous soumettre. Supplice pour supplice, ils ne pouvaient échapper à leur destin ; le doigt de Dieu les avait touchés. Ils ne sont plus , passons. Ils ont racheté leur faute par leur silence ; notre secret est descendu avec eux dans leur tombe. La paix de Dieu soit avec leur âme !
— Amenl murmurèrent en chœur tous les assistants.
— lOi —
— Maintenant , reprit Allégroni , que nous sommes surveillés , menacés peut-être , souffrez que, pour retremper vos cœurs dans les sources vives du devoir et de l'espérance, je vous rappelle ici l'origine et l'objet de notre sacro-sainte institution. L'antique confrérie de Saint-Paul à laquelle nous succédons, et qu'on a tant calomniée, n'avait, vous le savez, qu'une pensée, qu'un but, l'indépendance de la Sicile, île infortunée qui aspira toujours à la liberté et ne fit jamais que changer d'esclavage. Et si les Beali Paoli, nos ancêtres , redressaient en même temps les torts delà société, s'ils châtiaient les magistrats prévaricateurs, les oppresseurs puissants, s'ils vengeaient les innocents et les faibles, c'est qu'ils entendaient fonder le bonheur public sur le bonheur privé et préludaient à la liberté par la vertu. Mais ils ne perdirent jamais de vue le vœu suprême de l'ordre, et furent, à plusieurs époques, sur le point de le réaliser. Les destins en décidèrent autrement. Usée par le temps, épuisée par tant d'efforts, par tant de crises , la confrérie n'était plus qu'un fantôme et menaçait de s'évanouir tout à fait. C'est alors que j'eus l'idée de la transformer pour la sauver, et je la fondis dans
celte congrégation de nobles qui nous sert
aujourd'hui de masque, et à l'ombre de laquelle nous pouvons nous concerter. Confondues désormais, et animées du môme esprit, les deux associations n'en font plus qu'une , dont la mission publique couvre la mission secrète. Fidèles aux leçons, aux exemples de nos aïeux, ce qu'ils ont voulu de leur temps, nous le voulons du nôtre', et nous marchons au même but qu'eux , sinon par les mêmes voies, du moins avec la même confiance et la même ardeur. Nous avons déjà fait beaucoup, nous ferons plus encore. Depuis la vice royauté modérée du prince de Caramanico cl de son féroce successeur le président Lopez, jusqu'à ce parlement fallacieux, que les Anglais nous forgent afin de mieux nous enchaîner, nous avons soulevé bien des villes, Calane, Caltagi • roue, Minéo , Girone et beaucoup d'autres, et soufflé à bien des populations, à bien des hommes l'esprit qui nous inspire. L'avocat Blasi, le Catanais Piraïno, sont nos martyrs à nous. Castoréo, le grand Castoréo lui-même, le héros des héros, le martyr des martyrs, lui dont le bras aurait sauvé la Sicile, si la Sicile avait pu être sauvée, Castoréo était des nôtres, et nous tous, enfants de la Sicile, nous qui rendons un culte à sa mémoire, prions Dieu pour le repos de son âme. »
A ces mois , rassemblée en masse , y compris Allégroni , fit un signe de croix, et chacun murmura à demi-voix la litanie des morts.
« Amen! dit le comte à haute voix.
— Amen! répétèrent tous les assistants.
— Paix à son âme ! gloire a son nom ! s'écria Allégroni, emporté par un sombre enthousiasme. Puisse-t-il, du hautdescieux ouverts à ses vertus, bénir noire œuvre et couronner nos efforts ! Puisse enfin notre adorée patrie prendre un bain de sang, et de sang anglais , pour renaître plus jeune et plus forte à l'indépendance et pour élever des statues dans toutes les villes et jusque dans les derniers villages, au plus grand , au plus pur, au plus magnanime de ses citoyens ! Nous disons , nous, Timoléon , Procida ; nos enfants diront Castoréo !
— Castoréo ! répéta l'assemblée comme un écho. Vive Castoréo !
— Maintenant, reprit Allégroni , nous avons à combattre les Anglais ! Les Anglais , répéta-t-il après avoir fait une pause , comme s'il eût cherché en lui-même des mots assez passionnés pour exprimer toute la haine qui couvait dans son cœur contre l'allière et féroce Albion, ces exécra-
blés Anglais qui tyrannisent, qui dévorent notre patrie , qui regorgent sous nos yeux , comme ils ont égorgé mon fils. »
Ce cri déchirant, parti des entrailles d'un père, remua profondément l'assemblée ; un sourd murmure, pareil au grondement des flots avant l'orage, courut de rang en rang. Malheur à l'Anglais qui serait alors tombé au milieu de ce cercle homicide, pendant cet accès de haine et de pitié! Vaincu par le souvenir inconsolé , inconsolable de toute sa vie, le comte fit une nouvelle pause et cacha entre ses deux mains son visage inondé de larmes. La nuit couvrit d'un voile discret son désespoir. Quand il eut repris un peu de calme :
« Comme Procida, dit-il, et ses conjurés , que nous remplaçons sur cet écueil désert , consacré par eux et visité sans doute par leurs mânes , opposons la ruse à la ruse et la force à la force. Peut-être ne sommes-nous pas si désarmés ni si faibles que nous en avons l'air. Mais pas de coups inutiles, plus de ces exécutions partielles qui diminuent nos forces en les dispersant; concentrons-les toutes sur un point unique, frappons à la tête et nous vaincrons. Vous savez que de tout temps nous avons eu à Palcrme des instruments, des auxiliaires, des adeptes. La corpo-
ration tics tanneurs, ces terribles Conciariolli , qui font trembler la capitale , nous sont dévoués aveuglément; le jour est venu démettre leur dévouement à l'épreuve, et d'armer leurs bras de fer contre les Anglais; mais il faut un agent sûr et résolu pour nous représenter au milieu d'eux. Qui veut partir pour Palerme?
— Moi ! répondit une voix sourde.
— Chevalier Vilo Vilali, je vous reconnais à la voix ; la confrérie ne pouvait choisir un meilleur représentant. Approchez. »
Vito Vitali s'avança au milieu du cercle. Quoique dans la force de la jeunesse, il portait déjà tous les caractères d'une vieillesse anticipée ; ses cheveux, blanchis avant l'âge, flottaient sur ses épaules ; et, comme si ses genoux eussent fléchi sous lui, il marchait appuyé sur une canne.
« Ne craignez pas, dit- il d'une voix dont le timbre énergique contrastait avec la débilité de toute sa personne, ne craignez pas que ma décrépitude précoce fasse obstacle à ma mission ; au contraire , elle la servira. Vous me donnez soixante ans, j'en ai trente ; ce sont les cachots, les tortures qui m'ont réduit à l'état où vous me voyez; le corps est perdu, mais la tête est bonne; ne craignez donc rien ; je puiserai jusque dans
mes infirmités mômes des armes pour les venger. Malheur à mes bourreaux!
— Chevalier Vito Vilali, dit Allégroni, nous savons tous ici ce que vous avez souffert pour la bonne cause et quels otages vous avez donnés à la confrérie. Ce que vous avez fait pour elle dans le passé nous est un garant certain de ce que vous ferez dans l'avenir. Vous avez toute notre confiance.
— Oui ! oui ! s'écria l'assemblée avec l'unaninimité d'une conviction profonde; il l'a tout entière.
— Chevalier Vito Vilali! vous l'entendez! Préparez-vous donc à partir ; demain vous recevrez nos instructions. Tous nos plans sont dressés ; il ne nous reste plus qu'à les exécuter. C'est à vous que celte lâche est réservée.
— Je la remplirai fidèlement. Mais, avant de partir, j'ai une accusation capitale à porter.
— Contre qui ?
— Contre le marquis Artali , commissaire extraordinaire du gouvernement à Messine, sicaire et bourreau plutôt que juge.
— Formulez voire dénonciation.
— Je vais le faire en peu de mots.
— Parlez, nous nous constituons en tribunal
à rinstani même pour recevoir vos accusations. — A peine à Messine, Artali y répandil la terreur : les larmes coulèrent clans les familles, le sang dans les prisons. Un mot, un soupçon, que dis-jc, un prétexte lui suffit ; il n'en cherche même pas. Arrêtés par ses ordres, les premiers venus sont jetés, sans savoir pourquoi, dans les cachots, et quels cachots ! Écoulez et frémissez : un trou sans air, sans lumière, long de cinq pieds, haut de quatre, large de trois, dans lequel on n'entre qu'en rampant, où l'on ne peut se tenir ni debout, ni assis, ni couché; des murs le long desquels Peau suinte nuit et jour, un sol inégal, hérissé à dessein de cailloux, de graviers aigus, et disposé de telle sorte que la tête est plus basse que les pieds ; là-dessus , quelques poignées de paille humide et infecte... voilà ce qu'on appelle un dammuso, voilà les cachots d'Artali ! Les malheureux, enterrés dans ces fosses, n'y ont pas même la liberté de leurs membres : de lourdes chaînes leur chargent, leur rongent les pieds et les mains; oubliés là dessemaines, des mois entiers, à peine leur jette -t-on de temps en temps un peu d'eau fétide, un peu de pain moisi , tout juste ce qu'il leur en faut pour ne pas mourir tout à fait, car, s'ils mouraient,
ils ne souffriraient plus, et cela ne ferait pas le compte d'Artali. Les plus favorisés ne reçoivent que des coups de nerf de bœuf cl des coups de bâton; les autres, voici comment on les traite : à ceux-ci l'estrapade, à ceux-là le scalpel ; vous ne me croyez pas? oui, le scalpel, tel cl plus cruel encore que les sauvages ne le font souffrir à leurs prisonniers, car le leur ne dure qu'un instant, celui d'Arlali dure un mois. L'imagination des bourreaux est féconde en supplices : comment les raconter tous? Plus d'un marlyr fui écorché vif par des pointes d'acier ; d'autres, dévorés par la soif, burent à leur insu des breuvages perfides qui leur procuraient des songes épouvantables, et, dès qu'ils étaient plongés dans ce sommeil, dans ce cauchemar affreux, on les réveillait en sursaut ; savez-vous comment ? en jelant sur eux des charbons ardents ou en leur appliquant des pelles rouges à la plante des pieds. Que vous dirai-je enfin? L'épouvanle, l'exécration, la pitié furent telles que les Anglais, oui les Anglais eux-mêmes durent intervenir ; lord Forbes fit mettre un terme à ces abominations ; les souffrances des victimes les louchaient à coup sûr fort peu ; eux-mêmes les avaient provoquées en autorisant cette persécution féroce ; mais ils
craignaient l'impopularité , le scandale de la cruauté, sinon la cruauté même ; le sang versé par Artali rejaillissait sur leur pavillon et pouvait faire glisser leur pied dans la route qui mène à l'empire.
— Chevalier Vilo Viiali , demanda Allégroni, répondez-vous sur votre tête des faits que vous venez de dénoncer au tribunal ?
— Je jure devant vous et devant Dieu que je n'ai dit que la vérité. Si vous en douiez , regardezmoi plutôt ; je n'ai passé qu'un mois dans les cacliols d'Arlali , et j'en suis sorii tel que vous me voyez: un mois m'a vieilli de quarante ans. Si je n'ai pas succombé aux tortures , c'est que le ciel me réservait pour porter témoignage devant vous contre le bourreau.
— Nous croyons à votre parole , et votre serment était superflu ; d'ailleurs, la voix publique s'est élevée contre l'accusé, et depuis longtemps nous l'a dénoncé , mais notre tribunal a ses lois et ses formes ; nous ne saurions y manquer sans manquer au but même de notre institution : il serait contraire d'ailleurs aux règles de la justice de condamner le prévenu sans l'entendre, et , en son absence , mon devoir de président est de lui constituer un défenseur. N'y a-t-il parmi vous
personne qui veuille plaider spontanément la cause du marquis Artali? »
Personne ne répondit.
<i Marquis Mongilèpre , reprit Allégroni , je vous nomme son défenseur d'office , puisqu'il ne se présente aucun défenseur officieux. Remplissez votre devoir en conscience et en vérité. »
Mongilèpre sortit des rangs à son tour et vint se placer au milieu du cercle.
— Avocat d'Artali , lui dit le comte , qu'avezvous à répondre à l'accusateur de votre client?
— Quelque foi, dit Mongilèpre, x\ue nous ayons dans la parole du chevalier Vito Vitali , et quoiqu'il ait porté la conviction dans nos cœurs, cependant il a plaidé dans sa propre cause , et son témoignage pourrait être suspect de partialité ou du moins d'exagération.
— Accusateur d'Artali , avez-vous à citer des noms et des faits étrangers à vous?
— Il vous faut des noms ?. . En voici : J'accuse Artali d'avoir fait subir à Rosario Aspa, coupable seulement d'avoir lu une gazette étrangère , les mêmes tourments qu'à moi. J'accuse Artali d'avoir fait mourir de faim dans les dammusi don Lorenzo Pispisa , coupable seulement d'avoir reçu de Calabre une lettre qu'il avait refusé
d'ouvrir : le cadavre de la victime avait un légume corrompu dans la bouche quand on Ta retiré des cachots. Si ces noms ne suffisent pas et si mon autorité vous est encore suspecte , interrogez Messine : elle vous en dira bien davantage.
— Avocat d'Artali , dit le président , tenezvous pour constants les faits de l'accusation ?
— Je ne puis les nier ; mais je les explique : mon client n'agissait point en son propre nom ; commissaire de la cour, il ne faisait qu'accomplir son mandat et obéir à ses instructions. Le coupable n'est pas le bras qui exécute ; c'est la tête qui conçoit et qui ordonne.
— Accusateur d'Artali, maintenez -vous votre accusation?
— Je la maintiens. La mission d'Artali était volontaire ; bien plus , il l'a remplie avec bonheur , avec joie ; son zèle sanguinaire s'est plu même à l'outrer. La main qui exécute Tarrêtn'en est pas moins responsable que celle qui l'a signé : il n'y aurait pas eu de Tibère s'il n'y avait pas eu de Séjan. Puisque nous ne pouvons trancher la tête, tranchons du moins le bras. Moi, chevalier Vito Vilali, je demande la mort du prévenu.
— La cause est entendue , dit le président avec gravité ; je vais passer aux voix. >
Celui des assistants qui remplissait les fonctions de scrutateur, fit le tour du cercle pour recueillir les suffrages.
i Combien de boules dans l'urne ? lui demanda le comte quand il eut dépouillé le scrutin fatal.
— Vingt.
— Combien de noires?
— Vingt.
— Moi, comte Allégroni, chef et grand maître de la confrérie des nobles de Trapani , président du tribunal de Saint-Paul , en vertu des pouvoirs qui me sont conférés , et en exécution de la délibération qui vient d'être prise à l'unanimité, je prononce la peine de mort contre le marquis Artali , commissaire royal à Messine , accusé , convaincu de meurtre et de cruautés excessives ; je le déclare dès ce moment hors la loi , hors de la société; et afin d'entretenir dans une crainte salutaire les dépositaires du pouvoir , afin surtout que le crime puissant ne demeure pas impuni, et que la Sicile apprenne par un exemple éclatant que si les grands coupables peuvent impunément braver la justice humaine, ils n'échappent pas à la justice de Dieu que nous représentons sur la terre , je vous charge et vous
somme , vous chevalier Vito Vilali ici présent , d'exécuter la sentence du tribunal par le feu , le fer , la corde ou l'eau , par tous les moyens en un mot qui vous seront possibles, et n'importe en quel lieu , môme au pied des autels, pendant la célébration des saints mystères; l'absolution dans ce cas vous est garantie d'avance à notre intercession. Le ciel vous pardonnera ! Jurez d'obéir sans peur , sans faiblesse !
— Je le jure, répondit d'une voix ferme le chevalier Vito Vitali, devenu le chevalier de la mort !
— Songez bien que si le coupable échappait par votre faute, vous seriez dévoué vous-même à partager son sort, et c'est le marquis Mongilèpre, défenseur du condamné, qui vous frapperait comme faux témoin et calomniateur. Ainsi le veulent nos statuts.
— Je le sais et me résigne à l'avance , si je faillis, au châtiment que j'aurais mérité. Nuit bienheureuse ! s'écria-t-il avec une exaltation sauvage, où du même coup on livre à ma vengeance, à ma justice, et mon propre bourreau et les bourreaux de mon pays. Oh ! merci ! merci! J'avais vieilli de quarante ans en un mois, cette
heure me rajeunit d'aulant.
— Grand justicier de l'univers, dit Allégroni d'une voix solennelle, en élevant ses deux mains au ciel, du haut des sombres nuées qui nous protègent, tu vois nos travaux, tu vois nos cœurs, inspire-les, bénis-les. Pardonne aux moyens en faveur du but ; car le but est pur, tu le sais, il est sacré; nous combattons dans l'ombre comme nos pères; comme eux, nous affrontons la calomnie, l'infamie, la mort, pour faire enfin lever sur la Sicile le soleil tardif de la justice et de la liberté ! »
Tous les assistants s'associèrent avec un recueillement profond à cette prière, qui, du moins, prouvait la sincérité de leurs intentions et l'innocence de leurs pensées, sinon de leurs actes. C'est par cette cérémonie religieuse que se terminaient d'ordinaire leurs réunions.
< Avant de nous séparer, dit le comte, il me reste à vous faire une communication. Vous avez entendu parler du sanglant duel qui occupe en ce moment Trapani ; nous nous devons tous aux officiers siciliens persécutés pour ce fait, et qu'on veut punir de leur patriotisme. Quand il en sera temps, nous aviserons aux moyens de les sauver. Ils ont bien mérité de la patrie. Le sang anglais n'a-t-il pas coulé par leurs mains? Parmi les
officiers arrêtés, il s'en trouve un pour lequel je réclame la protection spéciale de la confrérie ; c'est un capitaine destitué par les Anglais ou à leur instigation, et qui leur a voué une haine que la nôtre égale à peine. Fabio, c'est son nom, appartient de droit à notre ordre , et le servira plus lard, n'en douiez pas ; j'ai sur lui des vues; en attendant, c'est à nous à le servir. J'ai déjà moi-même usé en sa faveur de toutes les intelligences que nous avons dans la prison , afin de soutenir son courage et de nourrir en lui le feu divin de l'espérance, le seul bien qui reste au captif. Des avis mystérieux, un billet même et des fonds de la caisse commune destinés à cet usage sont parvenus jusqu'à lui. Imitez-moi, et, tout en le couvrant de notre protection collective, mettez tous à sa disposition, avec la réserve, la prudence nécessaires, votre crédit personnel et vos influences particulières. Croyez qu'il nous rendra quelque jour au centuple ce que nous ferons aujourd'hui pour lui. »
A ces mois, Allégroni leva la séance : l'assemblée dissoute, les assistants regagnèrent dans un profond silence leurs embarcations respectives qui bientôt se dispersèrent , qui dans une direction , qui dans l'autre , et allèrent aborder sur
des points différents pour ne pas éveiller les soupçons.
Le comte resta le dernier sur recueil ; toutes les barques avaient disparu déjà dans les ténèbres , qu'il n'était pas encore remonté dans la sienne. Assis sur un rocher baigné par la mer, il promenait un œil vague et distrait sur la sombre étendue des flots qui mouraient à ses pieds ; la voûte céleste était toujours aussi noire, pas une étoile ne brillait au firmament. Que faisait-il, à quoi pensait-il ainsi plongé ^ans ces ténèbres solitaires et silencieuses? Est-ce le père qui veillait ou si c'était le conspirateur? Evoquait-il l'ombre de son fils égorgé ou l'ombre de Procida? Assoupies par le murmure de la vague et par la tristesse de la nuit , les passions de la haine sommeillaient alors dans son âme , l'amour paternel parlait seul en lui. Isolé désormais sur la terre , et pour toujours , il se demandait avec amertume quel bras soutiendrait ses vieux jours, quelle main lui fermerait les yeux? Il se sentait dépérir comme un vieux tronc desséché , privé de son dernier rameau, de sa dernière feuille; la cognée de la mort allait l'abattre, et pas un rejeton ne devait lui survivre ; foulé aux pieds du passant, il mourrait tout entier. Toute sa
rêverie , loute sa pensée, se résumaient dans ce mot qui renferme en soi des abîmes de mélancolie : l'isolement dans la vieillesse. Pourtant il fallait vivre encore, épuisergoulteà goutte la coupe vénéneuse d'une douleur sans consolation, d'un regret sans espérance et sans fin ! Et , mystère étrange ! contradiction cruelle ! il vivait de sa douleur même et son regret faisait sa force , semblable à ces psylles africains qui nourrissent des poisons qui devraient les tuer.
Enfin il regagna sa barque à son tour. Débarqué dans la partie la plus retirée du port, il reprit lentement à travers les rues les plus obscures le chemin de son palais, de ce palais si peuplé, si vivant jadis, aujourd'hui si désert, si morne, où personne ne l'attendait plus, et dont la porte indifférente s'ouvrait et se refermait sur lui comme sur un étranger. N'étant plus ni père, ni époux , il ne lui restait, à défaut d'usurpation libre à servir, qu'à se faire moine ou conspirateur. Il avait pris le dernier parti.