‹ Caroline en Sicile (volume 2)Chapitre 7 sur 14 · LE VOYAGE · texte numérisé non relu

LE VOYAGE

« Castroné , es-tu sûr que le brick sera fidèle au rendez-vous ?

— Je réponds de son exactitude à Votre Majesté. Malgré la chasse qu'on lui donne depuis sa dernière aventure avec le navire anglais de Marsalla , il a répondu la nuit dernière aux signaux que je lui ai faits du haut de la tour des Forts ; mon aller ego et moi nous avons notre langue à nous, et nous nous entendons à distance. Si ce soir le brick n'est pas au pied de la tour aussitôt que nous, je consens à être traité d'Anglais.

— no —

— À propos de ce vaisseau marchand capluré par ion lieutenant, lu m'as fait là une méchanie affaire.

— Que voulez-vous, Majesté ! toute viande a son os, comme dit le proverbe. La prise est assez bonne pour faire prendre en patience quelques légers inconvénients. J'ignore encore la valeur exacte de la cargaison ; mais , à vue de pays , ce sera un beau denier dans noire escarcelle. Les Anglais nous en doivent bien d'aulres ; mais c'est toujours un à-compte ; le reste viendra plus lard.

— Pourvu que la sûreté de mon voyage n'en soit pas compromise.

— D'ici à Catane il n'y a pas de danger en prenant la voie du midi. Par le nord , je ne dis pas ; il ne ferait point bon pour nous dans les environs de Palerme , et surtout dans les eaux du Phare. Et puis , Votre Majesié peut s'en rapporter à mon aller ego : je ne sais comment les choses se sont passées ; mais je le connais , je suis sûr d'avance qu'il aura pris toules les précautions possibles et qu'il s'est mis en règle.

— Mais serons-nous bientôt rendus à la tour ?

— Avant qu'il soit deux heures , et nous y serions encore plus vile si je ne craignais de

faiiguer Voire Majesté en la suppliant de presser un peu le pas.

— Qu'à cela ne tienne, répondit la reine en mettant son cheval au galop ; l'essentiel n'est pas de se ménager, mais d'arriver. »

Caroline était vêtue d'une longue amazone noire , et , pour plus de précaution , un vaste manteau l'enveloppait tout entière.

Monté au rang d'écuyer royal, Castroné remplissait ses nouvelles fonctions avec toute la gaucherie d'un zèle importun à force d'être empressé. Une pierre en saillie, quelque branche, ou quelque ronce indépendante empiétaient-elles sur l'étroit sentier, vile il galopait en avant pour les écarter et mettait souvent pied à terre , ne fût-ce que pour s'assurer si le cheval de la reine était bien ferré : dans les mauvais pas il l'eût volontiers portée sur ses épaules. Il n'y en avait guère, heureusement pour Caroline , à qui ces attentions fastidieuses causaient bien plus d'ennui que les dangers imaginaires du chemin ne lui donnaient d'inquiétude.

« C'est égal , dit Castroné en galopant à côté de la reine , c'est un grand crève-cœur que Votre Majesté ne veuille pas de moi pour son pilote. J'avais bien compté sur cet honneur.

tABOMNE.- — 2. 11

— Tu me seras plus utile sur terre que sur mer. Ce capitaine Fabio dont je t'ai parlé , auquel je m'intéresse, vient d'être arrêté à Trapani, où il se trouvait pour nos affaires. Je ne puis l'abandonner ; il faut que lu le rendes en toute hâte dans cette ville pour veiller sur lui pendant mon absence. Tu devrais déjà y être. J'ai cru celle fois que tu ne reviendrais jamais de Messine.

— Que Votre Majesté s'en prenne à l'adjudant Durkheim. Ce n'est pas sans peine que nous l'avons , Filippis et moi, tiré des griffes de Coflin , et il nous en a coûté gros. Votre Majesté seule peut savoir si c'est de l'argent bien ou mal employé, i

Tombée lout à coup dans le silence et la rêverie, la reine ne répondit rien; elle venait d'entrevoir quelque chose de blanc à travers les cyprès et les orangers : c'était le vieux manoir de Boncevino ; son âme y vola tout entière ; mais le manoir était vide, et son cœur se serra en songeant qu'il l'était par sa faute. Elle aperçut même à quelques pas l'invalide Pipo qui se dirigeait vers la maison de la zingara pour demander sans doute aux cartes des nouvelles de son maître. Dans l'espoir d'en obtenir elle-même , elle poussa imprudemment son cheval du même côté , mais

la raison d'État la fit revenir en arrière, car elle allait trahir son incognito. Adoptant un moyen terme, elle dépêcha Caslroné à l'invalide, qui ne le connaissait pas. Pendant ce temps , elle s'alla reposer à l'ombre d'un caroubier. Elle n'attendit pas longtemps. Castroné revint bientôt. « Majesté! dit-il de mauvaise humeur, si le maître est aussi réservé que le valet, il n'y a pas de danger qu'il se soit compromis sérieusement , et nous n'aurons pas de peine à le tirer d'affaire. Je crois , par saint Janvier! que cet invalide de malheur a eu la langue emporiée avec la jambe.

— Enfin , que t'a-t-il dit de son maître?

— Ce qu'il m'a dit ? ce n'est pas long. « Où est < le capitaine? lui ai-je demandé. — En voyage, « m'a-t-il répondu. — Où? — Je ne sais pas. — En « as-tu des nouvelles! — Que vous importe? > Voilà, Majesté, toute ma conversation avec ce drôle. Il m'a été impossible d'en tirer un mot de plus. Je crois , Dieu me pardonne ! qu'il me prenait pour un espion anglais. >

Malgré ce beau mouvement d'indignation qui portait, il faut le dire, sur l'adjectif bien plus que sur le substantif, il n'en examina pas moins les lieux avec le flair d'un limier, afin de les reconnaître au besoin , et se promit bien d'avoir raison

tôt ou lard de ce serviteur trop discret. Il obéissait en cela d'abord à son instinct de police , ensuite à la curiosité; il n'était pas homme à se tromper sur l'intérêt au moins fort vif que la reine portait à Fabio, et sur le trouble , l'inquiétude que lui causait son arrestation.

« Il y a là-dessous, pensa-t-il , quelque mystère ; voyons un peu que je l'éclaircisse. >

La reine elle-même lui en fournit l'occasion.

« Je te disais donc , reprit-elle quand ils se furent remis en route, que ta mission pendant mon voyage est de protéger le capitaine Fabio ; il faut le sauver à tout prix, n'importe par quels moyens ; tu m'entends, Caslroné ? il le faut.

— On fera tout ce qui sera possible ; mais Votre Majesté doit bien savoir qu'avec la meilleure volonté du monde on ne fait pas toujours ce qu'on veut et qu'on est commandé quelquefois par la force des circonstances, témoin ce pauvre Rossaroll...

— Quel affreux rapprochement oses-tu faire? s'écria Caroline en pâlissant et en se rejetant violemment en arrière.

— Bon ! pensa Castroné , je ne me trompais pas, il lui tient au cœur. >

Els'élançantversla reine comme s'il cûl craint qu'elle tombât :

« Prenez garde , Majesté , vous faites cabrer votre cheval. »

Son avis et son secours étaient superflus. Caroline avait retrouvé son sang-froid et son aplomb aussi vite qu'elle les avait perdus, et, un instant troublé dans sa paisible allure , son cheval la reprit immédiatement. Celle petite alerte n'eut pas de suite, et les voyageurs poursuivirent leur roule sans autre incident. Mais Castroné savait ce qu'il voulait savoir. Ce n'était pas sans dessein qu'il avait rapproché machiavéliquement le nom de Fabio de celui de Rossaroll : le résultat de celte épreuve insolente fut pour lui décisif et ne lui laissa aucun doute sur la nature du sentiment qui animait la reine. Cette découverte l'anima, lui, d'un sentiment subit de malveillance contre Fabio ; avant de le connaître, il le haïssait. Se croyant une grande influence sur l'esprit de Caroline , il abhorrait d'instinct tout ce qui pouvait ébranler son crédit ou seulement le lui disputer.

Les voyageurs se trouvaient alors enlre les carrières et les ruines de Sélinonte , et rencontraient de loin en loin quelques colonnes couchées

depuis des siècles dans lherbe de la solitude , et restées en chemin le jour où la destruction avait ruiné les temples encore inachevés qu'elles devaient orner. A défaut d'autres indices , ces jalons mélancoliques marquent dans le désert la route de Sélinonte. Mais Gastroné dédaignait ces guides muets , immobiles , dont la poésie était perdue pour lui, et se vantait, en véritable Napolitain , de connaître le pays aussi bien , même beaucoup mieux que la rue de Tolède à Naples. Il conduisait la reine tantôt à travers des champs coupés de vignes , tantôt à travers des pâturages jonchés de palmettes indigènes , clair-semés de pins et d'oliviers; mais il recherchait de préférence les lieux couverts et déserts afin de mieux cacher son passage. Du reste , il n'avait pas de peine à éviter les habitations, car s'il y en a trois ou quatre sur ces côtes , c'est tout au plus ; encore sont-ce des métairies où la reine assurément ne courait aucun risque d'être reconnue.

< Tu le rappelles bien , reprit Caroline , que l'équipage du brick doit ignorer qui je suis?

— Caslroné n'a pas besoin qu'on lui répète deux fois ces choses-là. Seulement je demande à Votre Majesté l'autorisation de mettre dans la confidence mon aller ego. Il n'y a, de sa part, à

craindre aucune indiscrétion, et noire confiance ne fera qu'exciter davantage son zèle et sa prudence.

— Je consens à faire une exception en sa faveur, à la condition qu'il n'en fera , lui , pour personne.

— Soyez tranquille, Majesté, c'est un homme à toute épreuve ; l'invalide du capitaine Fabio n'est auprès de lui qu'un bavard.

— Pas un mot non plus à la garnison de la tour.

— Ceci est plus difficile , car le caporal qui la commande connaît Votre Majesté au moins de vue, et puis à cet égard j'ai une grâce à demander à Votre Majesté , je veux dire une prière à lui soumettre dans son propre intérêt , bien entendu , car Castroné n'en a jamais d'autre en vue.

— Parle.

— D'abord , comme j'ai déjà eu l'honneur de le dire à Votre Majesté , les juifs de Messine deviennent plus juifs tous les jours. Ces sordides usuriers n'ont voulu me prêter que vingt-cinq mille ducats sur le collier de Votre Majesté.

— Il en a coûté dix fois plus à mon frère le grand-duc Léopold. Après ?...

— Enfin l'argent est là, continua Castroné en frappant sur sa valise. Avec cela nous solderons l'arriéré des Calabrais ; les glanures du brick feront face aux autres dépenses.

— Où veux-tu en venir?...

— A ceci : qu'il serait de bonne politique, du moins selon mes faibles lumières , que Votre Majesté présidât en personne à la paye des Calabrais

— Pour me compromettre encore davantage ; ne m'ont-ils pas déjà assez compromise par leur indiscipline? Ne l'avais-je pas dit que tu les avais réunis trop tôt dans cette plaine de Sélinonte , qu'ils ont ensanglantée par leurs excès?

— Je passe condamnation sur ce point : ici , comme toujours, Voire Majesté a vu plusjusle que moi. Mais puisque le mal est fait , il faut le réparer.

— Et c'est pour cela que tu me proposes de l'aggraver ?

— Au contraire , la présence de Votre Majesté leur imposera , et les rendra doux comme des agneaux... Qu'elle leur tienne seulement ce petit discours : < Calabrais, mes enfants, obéissez à Castroné ici présent, comme à moi-même; c'est moi, la reine, qui vous l'ordonne ! » Quand,

dis-je , Votre Majesté leur aura dit ces quatre mois, ils mf obéiront et je ferai d'eux tout ce que je voudrai; tandis qu'à présent ils me voient avec défiance, et se demandent entre eux si je suis bien en réalité votre représentant. Ces doutes me blessent...

— Ah ! fit Caroline en souriant , Son Excellence veut être accréditée?

— Eh bien ! oui, les Calabrais ne me respectent pas assez ; le service de Sa Majesté en soutfre. i

La reine retomba dans le silence. Elle se consultait visiblement avant de prendre un parti. Caslroné n'eut garde de troubler sa délibération intérieure ; il savait qu'elle était jalouse au plus haut point de son libre arbitre et qu'il fallait l'abandonner tout à fait à elle-même au moment critique du oui ou du non. Le plus sûr moyen d'avoir un non était d'exiger un oui.

« Si je voulais faire ce que tu me demandes, répondit-elle enfin , je n'en aurais pas le temps.

— Pardon , Majesté , pardon , nous serons à la tour au soleil couchant et Votre Majesté ne peut songer à s'embarquer avant la nuit.

— Caslroné , mon ami , nous avons pris nos précautions?

— Votre Majesté sait bien que Castroné pense à tout , quand il s'agit du service de ses souverains légitimes.

— Puisque tu penses à tout , pense donc à me parler de 'cette affaire , quand nous serons rendus à la tour ?

— Elle ira ! » pensa Castroné.

De ce moment il ne dit plus un mot qui de près ou de loin pût avoir rapport aux Calabrais. 11 la connaissait bien , et grâce à la longue habitude qu'il avait de son caractère , il exerçait sur elle l'influence que les inférieurs, quelles que soient les positions et les distances relatives , finissent toujours par prendre sur leurs supérieurs , dans les choses pratiques. Ainsi , par exemple, ce voyage de Catane, entrepris dans des conditions si difficiles , l'était évidemment à son instigation. C'est lui le premier, on doit s'en souvenir, qui avait jeté dans l'esprit de la reine le germe de ce projet périlleux, audacieux. Il ne manquait d'ailleurs ni de pénétration , ni de jugement , et dans l'étroite, dans la basse sphère de ses idées et de ses fonctions, il voyait bien ce qu'il voyait. Quoique peu scrupuleux, et précisément parce qu'il ne l'était pas d'ordinaire, ses conseils étaient bons à suivre , quand

on élail décidé à sacrifier l'honnête à l'utile. Disciple des grands maîtres du genre , et se vantant lui-même d'appartenir à la glorieuse école des Salicetti, des Fouché, il aurait fait en tout pays, et c'était bien là son rêve , un préfet de police tout aussi bon qu'un autre. « El pourquoi pas, s'il vous plaît, un ministre?» se disait-il dans ses accès d'effervescence.

Cependant la reine avait gagné du pays, accompagnée de son écuyer, ni plus ni moins qu'une princesse errante de messer Arioste. Sortie des bois de Boncevino, qui lui rappelaient des émotions si douces, elle avait traversé d'autres bois, un surtout qui était rempli d'oiseaux babillards, et dont la fraîcheur délicieuse , chose rare et précieuse sous ce ciel ardent , invitait au repos ; mais il n'y avait plus de repos pour elle : Mazeppa volontaire , elle s'était rivée elle-même par des liens indissolubles aux ailes de ce dragon furieux et lyrannique qu'on appelle l'ambition ; condamnée à le suivre sans relâche dans son vol impétueux , elle en subissait toutes les tyrannies , toutes les fureurs, pour retomber un jour, épuisée de lassitude, sur son trône ou dans sa tombe.

Les bois passés , la végétation cesse ; on entre dans les sables. A peine de loin en loin s'élève

un figuier sauvage ou quelque frais caroubier, lente de verdure dressée au désert par la main des anges. Séparé de la mer par des dunes hautes et arides , on ne la voit pas , mais on l'entend , et son murmure plaintif ajoute à la tristesse de ces parages. Mais les dunes s'ouvrent, et la mer apparaît tout à coup dans son immensité. Ce coup de théâtre est toujours saisissant.

Les voyageurs prirent alors l'extrême plage , mais leurs chevaux ne firent que changer de martyre ; l'instant d'auparavant ils enfonçaient dans les sables, maintenant ils s'embarrassaient dans les algues marines arrachées du fond des abîmes et rejelées sur la grève par les vents d'orage. Un nouveau supplice leur était réservé : des nuées d'insectes féroces fondirent sur eux et s'abreuvèrent de leur sang; en même temps une odeur fétide et marécageuse se répandit dans l'air.

< Nous approchons, dit Castroné ; ces miasmes malsains et ces insectes acharnés nous annoncent les eaux stagnantes du Modiuni auprès duquel est bâtie la tour des Forts. >

Il achevait à peine, que la tour elle-même dessina devant eux sa masse noire sur le fond embrasé du couchant. Us y furent bientôt rendus.

Le caporal reconnut la reine au premier coup

d'œil, mais sur un signe de Castroné il respecta son incognito et l'introduisit dans la place avec un orgueil mêle d'embarras, car l'escalier était bien étroit, bien roide, bien délabré, et quant à la salle commune , figurez-vous la plus sale des cantines , et vous n'aurez qu'une faible idée de ce bouge enfumé. Une table de sapin et des bancs orossiers en formaient tout l'ameublement. Mais Caroline était depuis longtemps aguerrie à ces sortes d'épreuves ; elle vivait trop dans ses passions, dans ses projets, pour être affectée des différents milieux que la fortune lui faisait traverser.

Une de ses femmes désignée pour la servir pendant le voyage lavait précédée à la tour avec les objets nécessaires à la traversée. La camériste de confiance était restée à Castelvelrano, cbargée du soin délicat de dissimuler l'absence de la reine en faisant croire à sa présence. Le médecin seul était dans le secret afin d'assister la camériste en qualité de cerbère , non d'Eseulape.

« Eh bien ! demanda Castroné au caporal , le brick a-l-il reparu ?

— On n'a vu que lui toute la journée, répondit le caporal qui était dans le secret du brick mystérieux ; vos signaux d'hier soir ont produit leur effet.

CAKOIINF. — 2. 12

— Quand je l'affirmais à Votre Majesté, dil Castroné en se penchant vers la reine d'un air de triomphe.

— Plus de Majesté , répondit la reine , madame tout court.

— IN'a-t-il pas tiré le canon? reprit Castroné.

— Plusieurs fois.

— Comhien de coups?

— Toujours deux par deux.

— Cela veut dire , Maj.... madame, qu'il sera ici à deux heures de nuit. Ainsi, pour peu que vous soyez reposée, vous aurez tout le temps de faire une petite promenade aux ruines de Sélinonle. Nous n'en sommes qu'à deux pas.

— Oh ! fit la reine, tu tiens à ton idée.

— Ne n'avez-vous pas ordonné de vous en reparler à la tour ? Nous y sommes. »

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