LA TOUK DES FORTS
Quoique les bandes calabraises, renforcées des recrues siciliennes, ou du moins leurs chefs affectassent la tenue et les habitudes militaires , elles n'en vivaient pas moins sur les terres de Sélinonie comme en pays conquis. Elles ne détroussaient pas précisément les passants, qui d'ailleurs étaient fort rares, elles faisaient la maraude en grand dans les lieux d'alentour. On eût en vain cherché, à six milles à la ronde , un fruit , un mouton, une bouteille de vin. Victime de ces
déprédations effrontées, le voisinage élait aux. abois. Pandigrana lui-même , le Caton de la discipline, avait suivi le torrent.
t Après tout , disait-il , qu'on soit en paix ou en guerre, il faut vivre. »
Seulement, il faisait les choses moins brutalement que les autres, et volait avec des formes. 11 demandait aux plaignants le compte de ce qu'il appelait leurs fournitures, et, s'il ne les payait pas, il promettait du moins de les faire payer... parl'Éiat. Trompés par l'imperturbable aplomb du bandit, les malheureux volés s'en allaient consolés, sinon payés, et, en attendant une réparation plus substantielle , ils pâturaient dans les champs fortunés de l'espérance.
Du reste, les bandes vivaient en assez bonne intelligence, sauf quelques altercations assaisonnées de quelques coups de couteau entre Calabrais et Siciliens. La haine des deux peuples est trop invétérée pour qu'elle n'éclatât pas en meurtres chez ces hommes violents et sans frein. Comme les Siciliens n'étaient pas les plus forts, et que, d'ailleurs, l'amour du clocher parlait d'autant plus haut dans leur cœur que leur clocher était plus près, ils désertaient en grand nombre, malgré les belles harangues de Franca-
Iripa, et le régiment insulaire diminuait à vue d'œil , au grand déplaisir de Spaccaforno , dont l'influence diminuait d'autant.
Les quatre chefs étaient réunis à leur quartier génénal de la Marinella , lorsqu'un message de Castroné leur enjoignit de mettre immédiatement sur pied tout leur monde, afin d'être passés en revue et payés. Ce dernier mot était le coup d'éperon , et il fit son effet, comme on peut bien le croire. Un quart d'heure après, les quatre bandes étaient sous les armes, et bientôt Castroné parut avec la royale amazone.
Un hourra d'enthousiasme accueillit Caroline, qui y répondit par un salut assez bref. Entourée des principaux chefs, qui s'étaient formés autour d'elle en élat-major, elle lit le tour des rangs aussi rapidement que la circonstance le permettait, adressant aux uns des encouragements, aux autres des éloges, à tous des remercîments. Elle insista sur le bon ordre, sur la bonne conduite, et, faisant approcher Castroné, elle le leur présenta comme son intermédiaire et son fondé de pouvoirs. Castroné eût préféré une qualification plus noble, plus militaire, mais il dut se contenter de celle qu'il plut à la reine de lui décerner. N'était-ce pas encore beaucoup trop pour
lui? Suivant l'usage des troupes régulières ou irrégulières, on n'en cria pas moins : Vive Castroné ! comme on aurait crié : Vive... tout autre, que la bouche royale aurait accrédité.
Tout bouffi de son importance, et placé à côté de la reine, Castroné mettait en action la fable de la grenouille, dont chacun connaît la fin tragique; seulement, il ne creva point comme elle, quoiqu'il se fût gonflé Dieu sait comme ; il prit même son temps , en homme habile, et mit le comble à l'enthousiasme, vous devinez par quel procédé. Il délia les cordons de la bourse, c'est-à-dire de sa valise, et la distribution se fit, avec plus d'ordre, plus d'équité, qu'on n'aurait eu lieu de l'attendre de pareilles gens. Il est vrai que la présence de la reine imposait silence, pour le moment, aux passions désordonnées de ces condottieri avides. Seulement quand vint le tour de Spaccaibrno , les autres virent de mauvais œil que les recrues siciliennes eussent pari aux munificences royales. IN'avait-on pas fait assez pour elles en les délivrant, en les enrôlant? On ne leur devait rien de plus. La pluie d'or devait tomber jusqu'à la dernière goutte sur les Calabrais. Il y avait là tous les symptômes d'un sanglant orage.
Tandis que Castroné remplissait, avec la gra-
vite d'un minisire des finances, ses fonctions de payeur, Caroline promenait ses yeux autour d'elle avec distraction : elle souffrait visiblement dans son orgueil, en se voyant réduite, par la fatalité des événements, à passer la revue d'une pareille armée. Excepté les chefs et quelques individus clair-semés dont le costume était propre, somptueux même, et les armes en bon état, tout le reste était horrible à voir. Fi"urez-vous un ramassis d'hommes , de démons barbus et crépus , noircis par le soleil, maigris par les privations , et dont les yeux caves, injectés de sang , respiraient la licence et la férocité ; ajoutez à cela des chapeaux bossues et enfoncés , du linge sale ou absent, des chaussures délabrées , des habits souillés, déchirés, et de plus une variété formidable d'armes de toute espèce : stylets , carabines, pistolets et tromblons; représentez-vous , dis-je, si vous le pouvez, tout ce luxe inouï de misère, d'épouvante et de crime, vous n'aurez encore qu'une image affaiblie et bien pâle des réalités effroyables que la reine avait sous les yeux.
Était-ce bien-là sa place? Enfant, elle avait eu pour garder son berceau les vieux grenadiers impériaux de Marie-Thérèse, et maintenant,
pour reconquérir son trône, elle avait... qui? Des bandits. Pourtant elle sentait bien elle-même qu'il fallait ménager ces tristes auxiliaires; si dégradants qu'ils fussent, elle n'en avait pas d'autres sur qui elle pût compter. Elle s'y résignait, puisque ainsi le voulait la fortune; mais quelle humiliation , quelle chute ! Son cœur superbe rongeait en frémissant le dur frein de la nécessité. Dominée par le sentiment de sa défaite, elle brûlait d'abréger la cérémonie et maudissait les lenteurs calculées de Caslroné , qui la prolongeait au contraire, afin de jouir plus longtemps des ovations que lui valaient son titre et sa valise. Toutefois, quelles que fussent alors les impressions de Caroline , le spectacle qui les faisait naître en elle ne manquait pas d'une certaine poésie et d'une grandeur sauvage par le contraste du théâtre et des acteurs : ces sombres milices du désert passaient et repassaient comme des spectres à travers les colonnes des temples , au milieu des grenadiers , des myrtes et des lauriersroses. Le soleil se coucha ; c'était l'heure de V Angélus, mais nulle cloche ne le sonnait dans ces solitudes : la madone était frustrée de ses oraisons du soir , et quant aux temples à l'ombre desquels avait lieu cette étrange revue, les dieux qui
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les habitèrent n'ont pins droit depuis longtemps à aucune oraison. Qu'auraient-ils dit à l'époque de leur puissance , qu'auraient dit leurs prêtres , leurs fidèles , s'ils avaient pu prévoir que les ruines de leur sanctuaire serviraient de repaire, un jour , à une pareille armée , et qu'une reine, détrônée comme eux, y viendrait chercher son sceptre et sa couronne ?
Le temps , d'ailleurs , était calme et promettait une belle soirée. Le crépuscule étendait sur la plaine ses vapeurs discrètes ; le ciel , la mer et les montagnes passaient par degrés du bleu pâle au bleu gris. Quand la reine rentra dans la tour, il faisait nuit close; mais une lueur blanchâtre à l'orient annonçait le lever prochain de la lune.
Tout était prêt pour le départ; la chaloupe de la tour des Forts était chargée et prêle à transporter la reine au brick ; mais le brick ne paraissait pas. Caroline, assise à une fenêtre qui donnait sur la mer , promenait ses grands yeux bleus sur la vaste étendue des flots; elle sondait en vain l'espace , les ténèbres lui cachaient l'horizon. L'impatience la consumait; l'inquiétude même commençait à s'emparer d'elle. Seraitelle venue pour rien jusque-là? L'anxiété fie-
vreuse, particulière à l'attente , régnait dans la tour; on parlait bas et sans suite; on se levait sans but pour se rasseoir au même instant; on allait aux croisées, on en revenait comme on y avait été ; Caslroné seul ne laissait paraître aucune incertitude , il croyait à son brick , il avait foi dans son aller ego.
Deux coups de canon , tirés coup sur coup , retentirent soudain sur la mer.
« Quand je vous le disais , madame , dit Caslroné en consultant sa montre avec un air de triomphateur, il est deux heures de nuit.
— Puisse-l-il , répondit la reine en respirant plus à Taise , me débarquer à Catane avec la même ponctualité! Tu dis donc, Castroné , que Casloréo s'appelle aujourd'hui?...
— Frère Agathon.
— Et qu'il habite?...
— Une grotte de l'Etna. Tout le monde à Calane vous l'indiquera, i»
En ce moment on frappa violemment à la porte de la tour.
« Ouvrez ! cria en même temps du dehors une voix qui décelait à ne s'y pas méprendre un Anglais. Ouvrez au nom du roi !
— Quel roi? demanda le caporal sans se
déconcerter. Ce n'est pas le vôlre , j'imagine.
— Pourquoi pas, s'il l'ordonnait?
— Parce qu'il est fou. D'ailleurs, fût-il dans son bon sens , il n'a pas d'ordre à donner en Sicile.
— Comment, drôle ! lord Benlinck représente en Sicile Sa Majesté Britannique , et en sa qualité de généralissime des armées siciliennes, il a le droit de se faire ouvrir et livrer toute forteresse et place de guerre , à plus forte raison un vieux nid de goélands comme ta tour.
-•— Puisque nous en sommes déjà aux gros mots , la conversation ne sera pas longue. Passez votre chemin, vous seriez Benlinck et votre roi lui-même que vous n'entreriez pas.
— Goddam ! c'est ce que nous allons voir.
— Voyez. »
Sans «'inquiéter de la menace de l'Anglais , le caporal ferma la fenêtre et revint auprès de la reine , que cet incident inattendu avait jetée dans un grand trouble, une grande colère.
t Eh quoi ! disait-elle en se promenant à grands pas et en mordant jusqu'au sang sa lèvre autrichienne : poursuivie par eux jusqu'ici ! Mais ils sont donc partout? C'est la plus acharnée des persécutions. El l'on ne me délivrera pas d'eux !
— Certainement qu'on vous en délivrera , répondit Castroné , qui avait conservé tout son sang-froid ; et , pour commencer par ceux-ci , ils pourraient bien payer pour les autres. Par le sang de saint Janvier, je voudrais bien voir qu'ils vous empêchassent de vous embarquer. Voyons d'abord combien ils sont. »
A ces mots , il mit la tête à la fenêtre et en revint mécontent.
« On n'y voit goutte, dit-il ; la lune n'est pas encore levée ; mais, pour le peu que j'ai pu distinguer à travers l'obscurité, l'affaire sera chaude si l'ennemi s'obstine, car il est en force.
— Tant mieux, dit le caporal, nous en tuerons davantage.
— Je te fais lieutenant pour ce mot-là, lui dit Caroline en trahissant elle-même son incognito. N'oublie pas de m'en faire souvenir à Palerme.
— Encore faut-il y arriver, » murmura Castroné d'un air assez maussade.
Quoiqu'il ne fût pas prompt à s'alarmer, la reconnaissance qu'il venait de faire était loin de l'avoir rassuré. Les Anglais lui avaient paru beaucoup plus nombreux qu'il ne l'avait dit, et il était visiblement préoccupé. Ennemi par nature et par métier des moyens violents, il cherchait un che-
min de traverse pour sorlir de ce défilé, cl, quoique fécond en ressources, il n'en trouvait pas. Cette stérilité le mettait de mauvaise humeur contre lui-même et contre les autres.
Mais à quelle circonstance devaient-ils celle visite importune et quels étaient ces Anglais malencontreux?
Malgré sa déclaration à la reine, le général Mac-Farlane n'avait pas encore signifié aux bandes campées à Sélinonte la sommation dont il les menaçait. Peut-être ne se croyait-il pas assez fort pour les contraindre à l'obéissance si elles refusaient de se disperser, et attendait-il des renforts? peut-être, avant d'agir, avait-il demandé des instructions à Palerme ? Quoi qu'il en soit, il n'avait pas encore agi et se contentait d'envoyer de Mazzara des reconnaissancesauxenvironsde Sélinonte pour observer les démarches des Calabrais. Un de ces corps d'éclaireurs, composé dune centaine d'hommes sous les ordres d'un capitaine , s'était égaré ou plutôt avait été égaré par un berger de l'endroit, lequel s'était donné le méchant plaisir de rendre les Langoustes, disait-il, à leur élément naturel en les embourbant, de nuit, dans les marais du Modinni. Là il avait disparu, laissant les Anglais s'en tirer comme ils pourraient ; ce
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qu'ils avaient fait à grand'peine, non sans y laisser quelques-uns des leurs. Couverts de vase et mouillés jusqu'aux os, sans compter qu'ils étaient harassés et affamés , ils étaient venus chercher un refuge à la tour ; on a vu de quelle manière on les avait reçus. Cet accueil, dans l'état d'irritation où ils se trouvaient déjà, n'avait fait que les exaspérer encore davantage. Ils ne parlaient de rien de moins que de faire sauter cette tour inhospitalière avec tous ceux qui étaient dedans... y compris la reine Caroline, auraient-ils ajouté certainement, s'ils avaient pu soupçonner que leur implacable ennemie fût à cette heure dans un pareil lieu.
Le capitaine assembla ses quatre-vingt-dix hommes ( il en avait bien perdu une dizaine entre les traînards et les noyés), et se mit en mesure d'exécuter sa menace ; mais avant de se porter aux dernières extrémités, il fit une dernière sommation au commandant de la tour, avant d'enfoncer la porte.
« Ne leur répondez même pas, dit la reine d'une voix calme mais résolue. Il faut résister, et commencer le feu immédiatement ; ils sont les agresseurs. Je ne veux pas que les Anglais me surprennent ici, non, je ne le veux pas ; car de-
main je serais la risée de la Sicile, et dans huit jours l'Europe entière saurait que la reine Caroline s'est laissé prendre au piège comme une linotte éventée. El puis que de conjectures f que de commentaires ! Plutôt m'ensevelir vivante sous les ruines de celle tour ! Caporal, quels sont vos moyens de défense ?
— Cinq hommes de garnison, moi compris et une centaine de cartouches; pas davantage. Il y a bien là-haut, sur la plate- forme , une coulevrine en fer ; mais il y a dix ans qu'elle n'a servi et d'ailleurs je n'ai pas de projectiles pour la charger.
— Eh quoi ! dit la reine d'un Ion courroucé , c'est ainsi que sous mon règne la Sicile est défendue ! Voilà comme on trompe les princes. Je ne suis plus surprise que les barbaresques osent nous insulter et qu'ils aient pris en vue des côtes le prince de Paterno. Et toi? continuât-elle en s'adressantà Castroné, ne feras-tu pas ta partie ?
— Les coups de fusil ne m'effrayent pas plus qu'un autre, mais j'y vois des inconvénients : d'abord il en faudra tirer beaucoup , car , autant que j'ai pu en juger, les assiégeants sont une centaine au moins ; ensuite il faudra tirer au hasard,
vu l'obscurité, et cela ne fait pas notre compte, puisque nos munitions sont limitées ; troisièmement, et ceci est plus grave, la fusillade ne manquera pas d'attirer ici les Calabrais qui courent au feu comme les chiens de chasse.
— S'ils viennentd'eux-mêmes, tant mieux, dit le caporal, je comptais les appeler à notre secours.
— Pour qu'ils voient, n'est-ce pas , la reine s'embarquer, etque demain son voyage soit le secret de la comédie?
— C'est juste, dit la reine, ce danger est plus grand que tous les autres. Mais quel parti prendre ?
— Il faut éloigner l'ennemi par la voie des négociations. Je m'offre pour parlementaire.
— Va, mais garde-toi d'ouvrir la porte.
— Je l'ouvrirai plutôt au diable qu'aux habits rouges. Je ne laisserai entrer que leur voix et j'espère que la mienne percera la porte avec plus de succès que les cent balles de vos cent cartouches. »
Castroné descendit et remonta quelques instants après fort désappointé, fort humilié. Il avait échoué complètement. Les Anglais ne voulaient entendre à aucun accommodement avant
qu'on leur eût ouvert la tour. Pourquoi leur en refusait-on l'entrée? Cette opiniâtreté leur paraissait suspecte , et cachait , disaient-ils , quelque mystère. Pour leur propre sûreté, pour la sûreté de l'île qu'ils étaient chargés de protéger, il était de leur devoir de l'éclaircir et ils l'éclairciraienl de gré ou de force. Tel était leur ultimatum.
« En avant donc les fusils ! dit le caporal en plaçant ses quatre hommes aux quatre fenêtres qui commandaient la porte et en se plaçant luimême au poste le plus périlleux. En joue !...
— Un instant !... dit Castroné en arrêtant le commandement meurtrier prêt à sortir de la bouche du caporal ; les Anglais nous ont donné un quart d'heure pour prendre un parti ; ce sursis n'est pas à dédaigner , profitons-en : le temps porte conseil.
— Que sert de temporiser? répliqua la reine. Dans un quart d'heure , la position sera la même. Mieux vaut prendre son parti tout de suite et tirer sur les assiégeants avant qu'ils aient tiré sur nous; quand on en aura tué une demi-douzaine, les autres, sans doute, lèveront le siège. Et si les Calabrais viennent au bruit de la fusillade , nous trouverons un prétexte pour les éloigner. Chargez-moi un fusil , conlinua-t-elle en s'adres-
sant au caporal ; il ne sera pas dit qu'on aura tiré sur les Anglais, que j'étais là et que je suis restée les bras croisés. J'ai abattu des sangliers , mais des hommes , des ennemis , des Anglais !... c'est une émotion que je n'ai jamais connue. Donnez , que je lire le premier coup de fusil.
— Et moi le second , ditCasironé en prenant son parti et faisant de nécessité vertu ; le quart d'heure est écoulé , la trêve est rompue , et voici la lune qui se lève à point nommé pour éclairer le combat. Arrive que pourra î C'est égal, j'aurais préféré les voies diplomatiques. Une parole porte plus loin qu'une balle et frappe plus juste. >
L'ardeur du combat avait passé dans le sang de Caroline et brillait dans ses yeux ; tous ses traits s'étaient transfigurés. Elle serrait convulsivement dans ses deux mains, avec une volupté sauvage , ce fusil qui recelait la mort. La reine des amazones ne bandait pas son arc avec plus d'ivresse contre l'ennemi de son sexe. Elle s'approcha de la croisée et vil , à la clarté de la lune qui venait de se lever en effet, les Anglais occupés à mettre le feu à la porie et déjà près d'y réussir. Elle allait tirer sur eux sans pâlir, sans sourciller , lorsqu'une épouvantable décharge partie, non de la tour, mais de la mer, porta le
ravage et la mort au milieu des assiégeants. Il en tomba bien dix à la fois, et le capitaine fut au nombre des victimes. Une seconde décharge fil une seconde brèche; le reste s'enfuit épouvanté et laissa libre le chemin de la mer.
< Au large ! s'écria Caslroné , qui allait toujours droit au but ; les Calabrais vont fondre sur nous comme des oiseaux de proie sur un champ de bataille ; nous aurons le temps de gagner le brick avant qu'ils arrivent. »
Quelques minutes après, la reine, accompagnée de sa camérisie , qui tremblait de peur, était assise dans la chaloupe. Elle avait dû, pour l'atteindre, passer sur les cadavres des Anglais. Le caporal et Caslroné firent force de rames, et le brick fut bientôt accosté.
« Bravo ! dit Caslroné en sautant sur le pont. Voilà un coup bien joué et à propos. Un quart d'heure plus lard, la partie était perdue.
— Ma foi ! répondit V aller ego , il n'a pas dépendu de moi de faire chanter plus tôt mes rossignols; on n'y voyait pas ; j'étais venu m'embosser sans être aperçu, ici tout près, dans l'ancien port de Sélinonte : de là, j'entends sur la côte un bruit confus de voix étrangères; en prêtant l'oreille, je reconnais des Anglais ; je devine
tout de suite qu'il y a du grabuge, et, au premier rayon de la lune, qui jamais ne se leva plus à propos, je lâche mes deux bordées... je ne sais pas le reste.
— Le reste estqu'il faut déferler au plus tôt, > répondit Castroné.
Et s'approchant de son lieutenant, il lui dit quelques mots à l'oreille.
< J'ai compris, répliqua celui-ci. Madame, ajouta-t-il en se tournant respectueusement vers la reine, ordonnez.'
— Pour le moment, dit Caroline, j'ordonne le départ et le silence. »
Appelant Castroné, qui redescendait dans la chaloupe où le caporal l'attendait :
i Castroné, lui dit-elle à demi-voix, n'oublie pas que lu dois être à Trapani demain ; tu me réponds sur ta tête du capitaine Fabio. >
Ce furent ses dernières paroles. Le brick partit en bondissant, et, ouvrant au vent toutes ses voiles, il se perdit bientôt dans les brumes de la nuit.
Les conjectures de Castroné s'étaient réalisées. Attirés par le bruit du canon, les Calabrais avaient fait irruption sur le lieu du combat; mais la reine était loin de leur vue; ils la crurent sur
la route de Castelvelrano. Ils n'eurent rien de plus pressé que de dépouiller les morts et de poursuivre les fuyards; ils tuèrent impitoyablement tous ceux qui eurent le malheur de se laisser atteindre; quelques autres s'allèrent perdre au milieu des marais; si bien que, des cent hommes qui étaient partis la veille pour Sélinonte, à peine en revint-il le lendemain la moitié , et dans quel état !
Les Anglais avaient bien pu laisser impuni jusqu'alors le mnssacre des carabiniers siciliens , dont au fond ils ne se souciaient guère ; mais leurs propres troupes, quel empressement, quelle ardeur n'allaient-ils pas mettre à les venger !
Plaise au ciel que le prisonnier de Trapani ne soit pas la victime expiatoire de celle catastrophe sanglante !