‹ Caroline en Sicile (volume 3)Chapitre 10 sur 15 · CABOT.INE · texte numérisé non relu

CABOT.INE

mable famille ; il sema de faux bruits, attisa le feu de la calomnie, et s'assura du concours de tous ceux qu'il pouvait gagner soit en fermant les yeux à propos sur quelques délits, soit en employant un plus puissant moyen, celui de la corruption. Quand il eut bien préparé les esprits, il attendit une occasion qui ne tarda pas à se présenter.

Un dimanche, Vallet sortait d'entendre les vêpres à l'église de Priay ; sa femme, sa sœur et ses enfants, qui étaient venus avec lui, avaient pris les devants pour retourner à la tuilerie. Vallet s'était arrêté quelques instants sur la place pour causer avec Claude Maurice et plusieurs autres paysans. Le groupe enfin se dispersa, et chacun prit le chemin de sa demeure.

« Tiens, dit Claude à Vallet, car il le tutoyait encore à cette époque, voilà encore cet ivrogne de Duplex qui trébuche. »

Et en effet le pauvre diable dont il parlait avait copieusement fêté son dimanche , et cherchait en vain à se retenir aux arbres et aux murailles.

« C'est affreux, dit Vallet, personne ne s'occupe de lui ; il serait pourtant charitable de le conduire jusqu'à sa maison.

— Bah ! reprit Claude, ce ne sera pas la

première nuit qu'il passera à la belle étoile. »

Au moment où il finissait sa phrase , l'homme ivre vacilla, tourna sur lui-même et finit par tomber lourdement la tête sur les pierres. Vallet , ému de compassion , s'approcha de lui, étancha avec son mouchoir le sang qui sortait d'une large blessure que l'ivrogne s'était faite à la tête, et il parvint à le relever.

« A quoi bon ? demanda Laruine en haussan t les épaules ; il va retomber.

— Je vais le reconduire chez lui, > dit Vallet, et moitié par persuasion, moitié par force , il traîna plutôt qu'il ne conduisit Duplex vers sa demeure. Ils n'étaient plus qu'à quelques pas lorsqu'ils rencontrèrent Mallet et Nicoleau, deux amis voisins du pauvre diable. Vallet le remit entre leurs mains et s'éloigna. Claude et quelques autres paysans qui avaient été témoins de ce qui se passait sur la place étaient partis en riant de la complaisance de Vallet.

Rien de plus simple que cet événement. Le surlendemain, Duplex parfaitement remis fut mandé par le curé de Priay pour travailler à ses vignes ; il s'y rendit , et pour gagner un faible supplément de salaire il travailla trois heures de plus que sa journée; la nuit le surprit, et

déjà harassé de fatigue il se mita courir pour être rentré plus lot. Soit que l'obscurité l'empêchât de se former une idée bien exacte du chemin qu'il suivait, soit que, dans sa précipitation, il oubliât les dangers qu'il avait à craindre, le malheureux s'engagea dans un de ces terrains marécageux si perfides, et bientôt il se trouva enfoncé jusqu'aux aisselles dans une terre fangeuse et mouvante. Il ne parvint qu'avec les plus grandes peines à se dégager, et quand il arriva chez lui il n'eut la force que de se mettre au lit. Il raconta à sa femme et à quelques voisins l'accident qui l'avait retardé, fit voir ses habits souillés de vase, et bientôt saisi d'une fièvre ardente il fut en proie à un affreux délire qui ne le quitta plus ; vingt-quatre heures après il était mort.

Frillet savait tout et il profita de cette mort pour formuler contre Vallet la plus perfide et la plus absurde des accusations. Du reste, il était trop habile pour se mettre en avant ; il fit répandre par les gens qu'il avait su gagner le bruit que Vallet et Duplex s'étaient pris de querelle le dimanche précédent sur la place du village de Priay; que Vallet avait terrassé son adversaire, et , le tenant sous lui sans égard pour son étal

d'ivresse, l'avait brutalement frappé à coups de pierre sur la tête et sur la poitrine, et qu'enfin c'était des suites de ces blessures que Duplex avait succombé le surlendemain. Celle version avait une faible apparence de vraisemblance; il n'en fallait pas davantage pour qu'elle fût adoptée par tous ceux qui n'avaient rien vu. Aussi une sourde rumeur commença à fermenter et éclata bientôt en accusations directes contre Joseph Vallet. Frillet parut avoir la main forcée par la voix publique; il alla trouver le procureur djùffice du Pont-d'Ain, dans le ressort duquel était domiciliée la prétendue victime. Il ne lui fut pas difficile de se faire écouter ; il dépeignit Joseph Vallet comme un homme dangereux; il lui trouva des motifs de haine contre Duplex, et obtint enfin qu'une information aurait lieu.

Grâce à cette déplorable propension qu'ont toujours eue les juges en matière criminelle, à voir des coupables dans tous les accusés , la procédure marcha vivement. Malgré la déclaration précise de la veuve Duplex et malgré les dépositions de Claude Maurice , de Mallel et de Nicoleau, toutes favorables au prévenu , Vallet fut décrété

d'ajournement personnel; il comparut, mais le

juge el le procureur d'office du Pont-d'Ain ne pouvant résister aux preuves évidentes que l'accusé fournissait de son innocence , ce dernier (ut renvoyé absous.

Une chose remarquable, c'est que l'usage établi alors en Bresse voulait que le prévenu condamné ou absous acquittât les frais du procès; Vallets'y soumit sans murmurer.

Le procureur d'office du Ponl-d'Ain , indigné d'avoir été à son insu l'instrument de la vengeance d'un autre, donna sa démission. Frillet lui fit payer cher cet acte d'intégrité et d'indépendance; il se fit d'abord nommer à sa place , puis il accusa le malheureux magistrat de s'être laissé corrompre par Vallet, et à force d'intrigues , de suppositions et même d'altérations frauduleuses dans les procédures, il le fil condamner aux galères perpétuelles. 11 est vrai que cet arrêt inique fut cassé par le parlement de Dijon. Mais l'infortuné mourut de chagrin avant que le juge de Saint-Lambert, devant le tribunal duquel la cause avait été renvoyée, eût statué sur la question des dommages et intérêts.

Frillet venait donc d'échouer dans ses projets; mais il ne s'en félicitait pas moins de ses tentatives infructueuses ; l'effet moral répondait à ses

intentions; ces contradictions judiciaires, qu'elle qu'en eût été l'issue, avaient déjà mis en discussion la probité du manufacturier ; les esprits étaient dans le doute, et par conséquent préparés à accepter facilement toute nouvelle impression fâcheuse.

« Maintenant, se disait souvent le procureur en se frottant les mains et en couvrant la tuilerie d'un regard de convoitise, maintenant, j'ai frayé les chemins, travaillons à mon grand œuvre , il est temps d'agir. »

Le prologue du drame que nous mettons sous les yeux du lecteur avait duré dix-huit ans, et voilà précisément où en étaient les choses lorsque, comme nous l'avons vu plus haut , Laruine entra entre dix et onze heures du soir chez le mauvais génie de la famille Vallet.

Frillet avait un air riant que ne déconcerta point du tout le sérieux que montrait Laruine.

« Tu vas trouver un feu presque éteint, dit gaiement le procureur ; je n'ai pas l'habitude de recevoir des visites si lard , mais tu as probablement quelque chose d'important à m'apprendre? Assieds-toi.

— Merci, M. Frillet, je n'ai qu'un mot à vous

dire et je reste debout, vous devez vous rappeler nos conventions,

— Pas le moins du monde... Quelles conventions? »

Le paysan fut un peu dérouté par l'air de simplicité avec lequel cette question fut faite , mais il élait trop rusé lui-même pour ne pas comprendre bientôt que Frillet n'était pas homme à se mettre à découvert d'une manière aussi positive, même en l'ace d'un complice. Il feignit d'avoir oublié ce qu'il venait d'entendre , et reprit avec une espèce de niaiserie :

« Je suis venu en passant , M. Frillet, parce que, quand il se commet un crime, c'est le devoir de tout le monde de prévenir la justice.

— Un crime ! > s'écria Frillet , mais celte fois avec un élonnement qui n'était pas joué.

Claude raconta au procureur tous les détails de la tentative d'assassinat commise sur Philippe, et il n'oublia pas, celte circonstance, que le jeune homme avait cru reconnaître Antoine Pin parmi les assaillants.

« Vous connaissez bien Antoine Pin , n'esl-ce pas, M. Frillet? ■ ajouia Lamine de l'inflexion de voix la plus innocente.

Frillet entra dans une épouvantable colère.

< Voyez-vous, reprit froidement Lamine, c'est une chose à révolter tout le monde. Certainement chacun est plus ou moins fautif ici-bas , chacun a sa part de péchés , mais on y regarde à deux fois avant de faire société avec un gueux comme celui-là, avec un voleur de grande rouie, avec un assassin ! Quand il y a des assassins quelque part, je m'en retire ! »

Frillet comprit que Laruine le soupçonnait d'avoir été pour quelque chose dans cette lâche attaque; il se haussa sur la pointe des pieds pour faire arriver ses lèvres jusqu'à l'oreille du paysan; et lui dit rapidement et à voix basse :

« Est-ce que tu me crois assez fou pour faire de pareilles sottises? Je verrai Antoine Pin, et...» Frillet parut tout à coup sous l'empire d'une idée nouvelle qui lui souriiit , car , sans prendre le temps d'achever sa phrase , il ajouta tout haut : < Cela pourra servir !

— Adieu , M. Frillet , dit Claude en faisant mine de se retirer.

— Tu ne me dis pas au revoir?

— Non, M. Frillet. »

Les sourcils du procureur se contractèrent, i Attends donc, » cria-t-il au paysan ; et il alla ouvrir un tiroir.

« Tu braconnes donc toujours , Laruine ? J'ai là deux ou trois plaintes auxquelles je serai pourtant forcé de faire voir le jour si tu ne te corriges pas. >

Laruine comprit toute la portée de cette menace ; il revint vers Frillet , et parlant à son tour à voix basse, il lui dit d'un ton suppliant : t M. Frillet, je n'ai peur que du sang!

— La frayeur te fait radoter , mon pauvre Laruine ; est-ce que j'ai besoin de sang pour tenir mes promesses? Va , va, je serai propriétaire et tu seras mon homme de confiance. »

Quant Frillet fut seul il appela : « Flory! »

Une femme parut aussitôt, et au peu de temps qui s'écoula entre l'appel et l'apparition , il était facile de deviner qu'elle avait écouté toute la conversationjprécédente l'oreille collée contre la porte.

C'était encore une belle femme que la Flory , elle n'avait guère que quarante ans et elle portait noblement son âge. Sa taille était haute ; son embonpoint raisonnable avait préservé son visage des premières rides , et son œil avait quelque chose de dédaigneux et de cynique à la fois. Un air de dédain chez certaines femmes donne plus de prix à la familiarité. Elle avait ce qui sauve la maturité, c'est-à-dire un ton de peau brun et uniforme.

A tout cela la Flory joignait, jusqu'à un degré inférieur , cette tenue de la femme parisienne si pleine d'art et de grâces. Si le lecteur veut se souvenir que Paris sortait alors du laisser-aller de la régence, il comprendra quel pouvoir devait exercer cette femme dans un village. Il y avait écrit sur cette figure toute l'histoire de la femme déchue et tombée si bas que Paris l'avait rejetée comme immonde, avec le trop plein de sa population vicieuse ; mais pour ceux qui n'avaient pas connu ce qu'il y avait eu de trop honteux dans son existence, elle gardait encore le premier rang dans la hiérarchie du vice aimable. Elle avait de l'esprit, des connaissances même , de l'intrigue , et, pour le métier qu'elle exerçait, que nous n'oserions écrire en toutes lettres , elle devait être la première sur un théâtre plus que secondaire.

Frillet avait en partie deviné les antécédents de la Flory ; seul dans le canton , il était homme à former avec elle une liaison suivie ; puis il savait que dans toute espèce d'intrigue le secours d'une femme n'est pas à dédaigner. Du reste , celte liaison était demeurée secrète en dépit de la surveillance active des oisifs du pays. Dès le premier jour , la Flory avait compris Frillet et

était entrée franchement dans ses vues : un pacte tacite avait été conclu entre eux deux; ils devaient s'aider toujours et ne se gêner jamais.

Sa mise , ce soir-là , était presque celle d'une femme de condition ; cette toilette était, si Ton peut s'exprimer ainsi, une des faiblesses du procureur d'office.

Quand la Flory fut entrée, Fiïllet était déjà retombé dans ses réflexions ; il n'en sortit que pour dire, en frappant avec violence de son poing sur la table : « Oh ! ils partiront , quand ce devrait être pour l'autre monde.

— Mon Dieu! reprit la Flory, voilà dix ans que je t'entends dire la même chose ; tâche donc d'en finir. Tu ne saurais croire comme je suis impatiente de passer mes soirées à la tuilerie.

— Est-ce ma faute?... > demanda ironiquement Frillet en haussant les épaules.

Minuit sonna , et presque aussitôt on entendit une charrette s'arrêter au bout de la rue. La Flory tressaillit , puis, au bout de quelques minutes, elle se leva , s'enveloppa d'une large mante et se prépara à partir.

« Ah ! ah ! tu voyages celte nuit? demanda le procureur en souriant.

— Écoute, reprit vivement la Flory, je ne te

c:\roune. — S. - t5

demande jamais que ce qu'il te plaît de me dire ; de mon côté, je suis franche avec toi, autant que je le puis , mais je veux être libre d'avoir mes secrets à moi.

— Me jures-tu, répondit Frillet, que cela ne concerne en rien mes affaires?

— Foi de Flory !

— Va donc alors, je tâcherai de ne rien savoir, t

Et ils se quittèrent. La Flory descendit lestement , sortit par une porte de derrière, et, marchant à tâtons dans une ruelle déserte, elle eut bientôt regagné sa maison , espèce de chaumière où brillaient encore çà et là d'un éclat un peu terne des débris d'opulence. Elle entra par une brèche pratiquée dans la haie de son jardin potager, et , sortant aussitôt sur la porte principale , elle monta sans mot dire dans la charrette qui l'attendait. Le conducteur fouetta son cheval , et ils roulèrent dans la direction du Pontd'Ain.

Le lendemain, Philippe Vallet et son père porlèrent plainte au procureur, qui les reçut froidement, mais avec politesse. Antoine fut appelé.

« Salue bien, messieurs, dit-il en entrant et en ôtani son chapeau... Bonjour , M. Vallet , je

me suis dépêché de venir quand on m'a dit que vous me demandiez, r

Le père et le fils resièrent stupéfails ; c'était bien Antoine Pin , mais sa contenance respirait le calme le plus parfait, il n'avait l'air ni trop embarrassé ni trop libre , enfin pas la moindre trace de ce terrible coup de bâton que Philippe disait lui avoir porté sur la tête.

Quand on l'interrogea sur l'emploi de sa soirée, il affirma être resté chez un de ses amis nommé Vaudan , lequel fit serment que cela était vrai. Aucun nouvel indice ne s'élevant contre Antoine, l'affaire en resta là. Philippe crut de bonne foi s'être trompé , et Vallei lui-même étouffa ses soupçons.

« Ah! c'est pas bien , M. Philippe, de faire ainsi de la peine aux pauvres gens. Quand il fait un clair de lune comme celui d'hier , il n'est pourtant pas facile de se tromper : on voit ou on ne voit pas. \>

Philippe dit quelques mots à Antoine pour s'excuser de son erreur , et ils marchèrent vers la tuilerie. Joseph Vallet les suivait tout pensif. Quand Antoine Pin fut assez éloigné de Vallet père pour être sûr qu'il ne pouvait l'entendre, il dit à Philippe :

« Vous ferez toujours bien de ne plus parler de moi chez le juge, M . Philippe ; si j'étais bavard, moi, je dirais aussi bien des choses. De chez qui sorliez-vous donc hier au Pont-d'Ain ? »

Philippe reculade quelques pas à cette question. Une vive rougeur colora son visage , mais on n'aurait pu dire si c'était de surprise ou d'indignation.

« Ah ! c'est donc bien toi qui m'as attaqué? dit-il d'une voix sourde.

— Je ne vous dis pas ça ! mais causons donc tranquillement, votre père va vous entendre. Eh! dame, dans tous les cas nous aurions deux histoires à raconter , vous la vôtre , et moi la mienne ! >

Philippe comprit que cet homme en savait assez pour soutenir ce rôle impudent ; il se rapprocha en frémissant d'Antoine Pin, qui , de son côté, continua la conversation avec le même sang- froid que s'il eût été question de choses complètement indifférentes...

« Voyez-vous, M. Philippe , un homme vous aurait attaqué, pas vrai? et il voudrait le nier, ça n'est pas encore cela qui serait bien difficile; d'abord, en se voyant reconnu, il se serait laissé tomber comme assommé d'un coup, tout au plus

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