UNE COURTISANE
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Le véritable caractère du paysan dans les différentes provinces de France est encore à connaître , celle ignorance , dans laquelle on est généralement, ne provient pourtant pas du défaut d'étude ; elle est plutôt causée par l'excès contraire. El d'abord pour rendre notre pensée plus claire, disons que dans les climats les plus opposés , quelle que soit la différence de coutumes et de langage , le paysan se résume par-
faitement dans un type général qui n'admet que de rares exceptions.
Les historiens et surtout les romanciers des siècles précédents, peu jaloux de vérité psychologique , trouvèrent commode de donner aux habitants des campagnes un caractère et des mœurs de convention, puisés dans les idylles et les bergeries alors en grande vogue ; la vertu et la franchise bannies du séjour des villes avaient choisi pour demeure les toits champêtres ; ce n'était plus que là que Ton pouvait rencontrer le désintéressement et la sincérité. Mais à force d'exagération , ces idées tombèrent dans le domaine du ridicule, et Ton en revint à une appréciation , non moins exagérée peut-être , mais plus véritable.
Comme, dans le récit qui vasuivre, ce type est celui qui doit principalement ressortir, nous trouvons utile de faire remarquer au lecteur que cela se passait à une époque où l'on croyait aveuglément aux paysans de Virgile.
C'était vers la fin de l'année 1725, dans l'ancienne province de Bresse , près le village de Priay ; on voyait s'élever sur les bords de l'Ain les bâtiments de tuileries exploitées alors par la famille de Joseph Vallet. Rien de plus simple et
de plus patriarcal que l'intérieur de cette famille. La nuit commençait à envahir la plaine , et le village de Priay ne formait plus qu'une masse confuse d'ombre. A cent pas de ses dernières limites, la tuilerie , à moitié éclairée par le reflet rouçeâlre de ses fours , semblait une sentinelle avancée chargée de surveiller le cours de la rivière, Ce qu'on appelait les chambres d'habitation étaient de ces immenses salles qui paraissent toujours nues , et dont le principal ameublement est une cheminée à hauteur d'homme dans laquelle dix personnes peuvent s'asseoir pour se chauffer au feu de deux troncs de chênes centenaires.
La table était mise et cinq personnes venaient d'y prendre place; chacun, après la prière dite en commun, jeta un regard étonné sur un sixième couvert inoccupé.
Joseph Vallet, le chef de la famille, était un vieillard de cinquante-cinq ans environ; tout en lui respirait la franchise ; on devinait l'honnête et laborieux paysan qui, à force de travail, avait acquis une position honorable et enviée. Une inquiétude vague était empreinte sur son visage , et cette expression, qui du reste lui était habituelle, paraissait encore plus marquée ce soir-là. ïl était
assis entre deux femmes à peu près du même âge. L'une, son épouse, simple et bonne créature, complaisante et dévouée même sans le savoir; Tauire, presque toujours absorbée dans un recueillement religieux, esprit qui, sans sa faiblesse, eût été fanatique, était sa sœur Françoise Vallel. Vingt fois elle avait été tentée- de renoncer au monde et de se mettre dans un couvent; mais toujours elle avait été retenue par les supplications de son frère et de sa belle-sœur, et plus encore peut-être parce qu'elle se croyait nécessaire dans la maison pour inculquer à ses neveux sa foi vive et sincère. Vieille fille, et presque idiote, elle avait, grâce aux occupations constantes que lui donnaient ses prières , évité 1'écueil ordinaire de ses pareilles, elle n'était ni acariâtre ni médisante, depuis trente ans son humeur n'avait pas plus varié que son existence.
Le second fils de Joseph Vallet, jeune garçon de onze ans, nommé Pierre, se tenait à la droite de sa mère ; à côté de lui on voyait une grosse et robuste fille de campagne, factotum du ménage sous la direction de Mme Vallet, et qui avait acquis le privilège de s'asseoir à la table de ses maîtres depuis quatorze ans qu'elleavait donné son lait au dernier enfant de la maison.
La place vide se trouvait entre Françoise Vallel et Catherine la grosse servante.
Quel que fût le respect porté au chef de famille, il n'excluait pour aucun des personnages le droit de parler.
« Philippe mangera sa soupe froide, dit Pierre en riant, et en portant a sa bouche une massive cuiller chargée outre mesure.
— Et vous, Pierre, vous la mangerez trop chaude, » reprit Catherine.
Un cri aigu du jeune garçon apprit que la prédiction s'était accomplie.
Tout le monde sourit; Vallet seul parut n'avoir pas entendu. Il se leva, marcha vivement vers la fenêtre, et chercha à jeter un regard vers la campagne, au travers des vitres, couvertes d'une épaisse couche de givre. Philippe , celui qu'on attendait, était le fils aîné de Vallet.
« Ne t'avait-il donc pas prévenu qu'il dût revenir si tard ? demanda Mme Vallet.
— Oh ! je ne suis pas inquiet ; il est encore de bonne heure. »
Et disant cela , Vallet vint reprendre sa place à table. A la fin du repas, on entendit la porte de la cour crier sur ses gonds, et peu après les pas d'un homme dans l'escalier. Le vieillard
irahit presque ses secrètes alarmes aux yeux de sa famille, par l'éclair de joie qui passa dans ses yeux, et par le soupir qu'il tira de sa poitrine comme un homme soulagé d'un grand poids. La servante se leva et courut ouvrir la porte. Un paysan entra en saluant ; le désappointement fut général, ce n'était pas Philippe. Le visage de Vallet redevint somhre.
« Viens-tu du Pont-d'Ain , Claude Maurice, s'écria-t-il ?
— Non, M. Vallet, répondit le nouveau venu; est-ce que vous aviez des commissions à me donner?
— Pas précisément , répondit le vieillard; mais Philippe, mon aîné, est parti ce matin, et...
• — Et il ne revient pas ! » acheva Mme Vallet, à laquelle l'inquiétude de son mari s'était communiquée.
Françoise, la vieille fille , releva la tête, et, devinant par instinct de quoi il s'agissait, prit son chapelet et commença une série d'invocations à Dieu et à la vierge Marie.
« Allons, ne nous alarmons pas inutilement ; la nuit vient de bonne heure en cette saison ; Philippe n'y aura pas songé ! »
En disant ces mots pour calmer les appré-
hensions de sa famille, Joseph Vallel se mit à marcher à grands pas dans la chambre, tandis que les femmes et l'enfant se rapprochaient du feu. « Voulez-vous que j'aille au-devant de lui? dit Claude Maurice en prenant son bâton.
— Non, non, attendons encore. Mais tu étais venu sans doule pour me parler? » reprit Vallet en entraînant le paysan dans l'embrasure de la fenêtre.
Ils commencèrent à demi-voix une conversation toute d'affaires, pendant laquelle le vieillard s'occupait machinalement à gratter la vitre avec ses ongles. Le givre tomba peu à peu, et bientôt les deux interlocuteurs purent promener leurs regards dans la campagne. Gomme toutes les nuits qui précèdent un jour de forte gelée, celleci était sèche et claire ; la lune éclairait de ses vapeurs pâles les chemins et les champs blanchis, les toits des maisons du village devenaient distincts comme en plein soleil. Vallet, quand ses yeux se portèrent de ce côté, tressaillit brusquement, et Claude Maurice le remarqua.
4 Avez-vous aperçu quelque chose? demandat-il.
— Tiens, regarde là-bas, vois-tu briller une lumière ? »
Le paysan sourit : <« Est-ce que vous croyez aux étoiles, M. Vallet?
— Aux étoiles, non, répondit mélancoliquement Joseph Vallet en hochant la tête, mais celte lumière que je l'indique vient plutôt de l'enfer que des cieux. Elle éclaire la demeure de maître Jean Frillet, et dans cette maison-là, vois-tu, on trouverait facilement le secret et peut-être la cause de toutes nos peines
— Vousavez aussi par trop de rancune, M. Vallet; comment! vous n'avez pas encore oublié l'histoire des cailloux de la rivière? il y a pourtant dix-huit ans de cela!
— Oui, dix-huit ans, dix-huit années pendant lesquelles je n'ai peut-être pas passé une heure tranquille , et pas une nuit à dormir. » 11 ajouta douloureusement après une pause : c Je me suis entendu appeler assassin !
— Oh ! quant à cela, maître Jean Frillet a eu tort, ei bien sûr il s'en repent... »
Vallet ne répondit que par un mouvement de tête ironique, puis il reporta ses yeux vers la lumière et la considéra silencieusement pendant quelques minutes. Enfin il détourna lentement la tête, son visage avait pris une expression presque solennelle.
« Tu me dis que ce damné procureur en est au repentir; tant mieux pour lui si tu dis vrai, moi ; je n'en crois rien. N'importe, ce qui est passé est passé, et s'il se repentait, je pourrais oublier. Mais depuis dix-huit ans le présent m'a toujours inquiété moins encore que l'avenir. Mon supplice est de regarder toujours autour de moi avec défiance, d'être à l'affût d'un malheur, de prévoir une catastrophe et de ne savoir de quel côté et sous quelle forme elle doit m'accabler. (let homme-là, Claude, cet homme-là, > et en dégnant la seule maison éclairée du village de Priay , le doigt du vieillard tremblait et faisait résonner la vitre, « cet homme-là arrivera à son but, je sens sa haine partout, oui, je serai frappé, peut-être dans dix ans, peut-être demain... peutêtre ce soir ! > ajouta Vallet d'une voix creuse. Il venait d'entendre des hurlements lugubres que poussaient les chiens de garde lancés dans la cour d'entrée. Un silence profond, silence d'attente pénible, régna dans la salle; chacun des personnages garda l'altitude dans laquelle il avait été surpris ; si tous les visages n'avaient porté l'empreinte de l'anxiété, on aurait cru voir six statues de marbre.
Mais quelqu'un gravit lestement l'escalier et se précipita dans la chambre.
CAItOllNR. — S. 13
< C'est Philippe ! voilà Philippe! » fut le cri général.
Celait lui, en effet ; mais la longueur et la rapidité de la course qu'il venait de faire lui avaient presque ôié la faculté de respirer; il demeura quelques minutes debout au milieu de la chambre, haletant, épuisé, et faisant de la main droite un geste pour rassurer ceux qui lui étaient chers. Son jeune frère, plus vif et plus impatient, s'approcha pour se jeter à son cou ; mais à peine eut-il touché ses vêtements, qu'il se recula en arrière en jetant un cri de terreur inexprimable.
« Du sang! il y a du sang! » s'écria-t-il.
Chacun s'approcha du jeune homme qui s'efforça de répondre : « Oh ! pas le mien... ne craignez rien ! »
Claude Maurice était très-pâle , il eut besoin de s'appuyer contre le mur.
Vallet était trop occupé de son fds pour remarquer celle émolion extraordinaire dans un per sonnage qui n'était pas de la famille, et n'avait jamais eu avec elle que de faibles rapports d'amitié.
c Claude, dit-il au paysan en lui prenant le bras, il s'en est peu fallu que ma triste prévision
se réalisât... Viens voir si ce n'est pas du sang qui tache les habits de mon iils. . . Regarde le bâton (erré avec lequel il s'est défendu sans doute... Regarde bien tout cela , nous aurons peut-être encore une fois besoin de ton témoignage. »
Pendant ce peu de temps, chacun cherchait avec angoisse à deviner de quel attentat le jeune homme avait failli être victime. Sa culotte était déchirée et tachée de sang en plusieurs endroits, sa veste était percée de trois ou quatre coups d'un instrument aigu et tranchant. A son bâton étaient adhérentes quelques légères touffes de cheveux qu'un sang noir et coagulé y tenait attachées.
« J'ai été attaqué par quatre hommes sur la route du Pont-d'Ain, dit enfin Philippe, c'est par miracle que j'ai échappé à leurs coups. Ils sont blessés tous les quatre, et moi je n'ai rien.
— Grâces vous soient rendues, mon Dieu!... » murmura Françoise Vallet en tombant à genoux au milieu de la chambre. Tous , comme malgré eux, partagèrent cette exaltation, et une fervente prière fut faite. Claude Maurice se contenta d'ôter son bonnet de laine, il resta debout et ne mêla point sa voix à celles de la famille Vallet. Après la prière,ce fut une confusion de questions à
étourdir le jeune homme. Revenus enfin de la première impression de terreur, tous les membres de la famille voulaient avoir quelques détails sur cet horrible guei-apens.
« Il fait clair de lune, dit Claude Maurice, vous avez pu reconnaître si ces brigands-là sont du pays. ,
— Je n'en ai reconnu qu'un, un seul !... »
Et comme le jeune homme hésitait à le nommer, Vallei s'écria : < Son nom, son nom?
— C'est Antoine Pin ! •
A ce nom prononcé avec assurance, personne n'émit un doute , personne ne parut surpris.
< C'est lui, continua Philippe , que j'ai frappé le premier à la tête avec mon bâton... il s'était baissé pour ramasser quelques pièces de monnaie tombées de ma poche. Il est resté sans mouvement sur la roule, et c'est même ce qui a causé mon salut. Les trois autres eurent, en le voyant dans cet état, un moment d'hésitation; leur atlaque devint moins vive, et enfin deux d'entre eux grièvement blessés s'enfuirent à travers champs; le troisième me prit corps à corps et rendit mon bâton inutile. C'est dans celte dernière lutte que j'ai failli recevoir plusieurs coups de couteau.
— Wô —
Enfin , je l'ai heureusement mis sous moi et à moitié étouffé avec mon genou, puis "j'ai couru jusqu'à la tuilerie.
— Nous irons demain faire notre déclaration au procureur d'office, dit Vallet d'une voix ferme.
— A maître Jean Frillet? demanda Philippe étonné.
— A lui-même. Je ne suis pas fâché de savoir si la justice est aussi bonne pour les criminels que pour les innocents!
— Bien le bonsoir, dit Claude Maurice en se préparant à sortir, et bien content de savoir que vous voilà en sûreté et vos parents plus tranquilles.
— Bonsoir, Claude, dit affectueusement Vallet.
— Bonsoir, Laruine, » crièrent Philippe et Pierre !
Le paysan sortit après leur avoir fait un geste amical ; Catherine alluma une lanterne et descendit pour l'éclairer jusqu'à la cour et verrouiller les pories quand il serait parti.
Quand Claude eut quitté la chambre , le jeune garçon aux grands cheveux blonds bouclés et à la figure presque féminine s'avança vers Vallet.
« Père , lui dit-il , tu me donneras demain un de tes bâtons ferrés, Philippe m'apprendra à m'en servir, et quand il ira à la ville nous irons ensemble !
— Oui , mon fils , répondit Vallet d'un ton grave et sérieux , il faut que tu deviennes homme avant l'âge. Un bon bras de plus dans notre famille n'est pas à dédaigner; demain tu auras un bâton.
— Et moi , Pierre , dit la vieille fille , je te donnerai une relique qui te préservera de tout danger ; c'est un anneau béni par notre saintpère le pape et qui a touché un morceau de la vraie croix, i
Pierre baisa dévotement l'anneau , puis tous se dirent : « Bonsoir, à demain ! > Mais chacun emportait dans son cœur une tristesse vague , un sombre pressentiment.
Lorsque Claude Maurice eut entendu la porte massive se refermer lourdement sur lui, il se trouva dans les champs. Le paysan demeura quelques instants pensif; puis, faisant tourner son bâton dans ses mains, et comme animé d'une résolution soudaine, il se dirigea à grands pas vers le village de Priay, en faisant entendre cette exclamation :
« Ma foi tant pis! Je lui parlerai!.,. » Claude Maurice, ou plutôt Laruine (car il
était plus connu dans le canton sous ce sobriquet que sous son nom véritable), était un homme à peu près du même âge que Joseph Vallet. Ils avaient même été très-liés dans leur jeunesse ; mais peu à peu ce dernier s'étant élevé par son industrie à un rang à peu près égal à la bourgeoisie, et le second étant resté toujours simple journalier, une distance morale sépara ces deux hommes presque sans qu'ils s'en aperçussent. Ainsi Claude, en parlant à son ancien compagnon de jeux, disait : « M. Vallel, » et lui parlait à la seconde personne du pluriel; Vallet, au contraire, appelait Claude Maurice par son nom de baptême et le tutoyait; l'ancien signe d'égalité était devenu dans la bouche d'un seul la preuve d'une supériorité bien marquée.
Mais aussi ce que Vallet avait gagné en richesses et en influence , il le rachetait par la perte de sa santé; les soucis avaient épuisé celle forte nature, et des rides profondes, une vieillesse prématurée disaient à tous quel prix lui avaii coûté son prétendu bonheur. Claude , au contraire, portait la tête haute ; sa vigueur était surhumaine et devenue proverbiale dans le pays. Ses cheveux étaient noirs et épais comme ceux d'un jeune homme. Avec cela , Claude Maurice
avait une de ces physionomies équivoques, à la fois niaises, pensives, humbles et rusées, sous lesquelles les paysans cachent leur astuce et leur pénétration ; son caractère était un peu sombre, mais sans affectation. Venait-il au village, il parlait à tous, sans gaieté, sans entrait», mais avec une simplicité bonne qui lui gagnait la confiance. A la vérité on ne l'y voyait pas souvent, il avait choisi pour demeure une espèce de masure située au bord de la rivière , bien au-dessous encore de la tuilerie des Vallet. Sa sauvagerie et le mauvais état de la cabane qu'il habitait lui avaient fait donner le nom de Laruine, et depuis plus de quinze ans déjà il n'était plus désigné que sous ce nom par tous les bourgeois et paysans de Priay et du Pont-d'Ain, excepté cependant Vallet, qui l'appelait toujours Claude, comme dans leur enfance.
Laruine marchait, comme nous l'avons dit, à pas pressés , et en faisant retentir ses énormes souliers ferrés sur la terre durcie du chemin, autant pour chasser l'engourdissement produit par le froid que par besoin d'évaporer la furieuse colère qui bouillonnait en lui. Poussé par ces deux stimulants, il arpenta en quelques minutes la distance qui le séparait du village , il entra
assez avant dans la rue principale et frappa assez rudement à la porte d'une maison bourgeoise , la seule dont la fenêtre fût encore éclairée à cette heure.
« Quel est l'animal qui heurte ainsi? dit une voix ferme à laquelle la colère n'ôlait rien de sa sonorité et de son accentuation.
— Ouvrez , monsieur le procureur, c'est moi, Lamine.
— Ah! ah!... »et maître Jean Frillet, car c'était lui , descendit et introduisit le paysan dans son cabinet de travail.
Jean Frillet tenait à la main un énorme gourdin, et Ton pouvait reconnaître du premier coup d'œil que cet homme, en perruque à poudre et porteur de veste à rabat, saurait à l'occasion s'escrimer comme un soldat aux gardes. Cette circonstance était utile à noter chez un homme dont l'accoutrement a toujours passé pour la livrée de la poltronnerie. 11 est encore nécessaire, avant d'initier le lecteur à ce qui se passa chez Jean Frillet, de dire quelques mois sur les antécédents de cet homme , surtout dans ce qu'ils ont de commun avec la crainte qu'il paraissait inspirer aux habitants de la tuilerie.
Jean Frillet était, en 1700, procureur fiscal
et commissaire à terrier , receveur des droits seigneuriaux pour les seigneurs de T ressort et de Varambon. Il était en même temps notaire et procureur d'office. Si cet homme eût dirigé vers le bien la puissance de volonté, l'intelligence, le talent même et surtout l'infatigable persévérance dont il était doué , il eût été la providence de son canton. Mais chez presque tous les êtres auxquels la nature accorde les dons brillants que nous venons d'énumérer, se rencontre aussi à la fois, comme levier et comme but , une incommensurable ambition , passion noble, sans doute, mais aussi quelquefois fatale, passion qui a fait Napoléon empereur , et Mandrin voleur de grande roule. Frillet possédait encore au plus haut degré tous les genres de courage, mais la roule qu'il suivit ne lui permit que d'en montrer un seul , celui de braver la loi et sa conscience. 11 avait pris des paysans l'astuce sans avoir leur ignorance; il savait à l'occasion être fier ou humble, indulgent ou inflexible.
Il avait vu d'année en année s'élever les bâtiments de la tuderie, et comme bien d'autres il s'était senti mordu au cœur d'une jalouse rage en voyant le développement graduel, mais bien marqué, que prenait cette manufacture. Disons,
pour mieux faire comprendre ce sentiment presque général des gros bonnets du canton , qu'à cette époque l'industrie était presque nulle en France, et que Joseph Vallet, de simple ouvrier devenant propriétaire de celte vaste exploitation, avait accompli un véritable miracle.
La jalousie dans las petites villes est un mal nécessaire, c'est une occupation et un plaisir. Que ferait-on dans les interminables soirées d'hiver si chacun, pour alimenter la conversalion , n'apportait sa dose de médisances et de calomnies? La haine que l'on portait généralement aux Vallet avait couvé dans les causeries des veillées; elle avait crû avec la prospérité de ceux qui en étaient l'objet , mais sans but fixe ; il appartenait à Frillet delà faire tourner à son profit. Depuis vingt ans cet homme n'avait qu'une pensée : devenir propriétaire de la tuilerie ; pour cela il fallait perdre les Vallet , ou tout au moins, à force de persécutions, les mettre dans la nécessité de quitter le pays , et Frillet, qui était homme à ne reculer devant aucun moyen, avait malheureusement par sa position mille occasions de leur susciter de méchantes affaires. La guerre était commencée ; mais elle traînait en longueur, et nous allons donner au lecteur un
récit abrégé des machinations déjà mises en œuvre par le procureur fiscal.
Frillet, comme nous l'avons dit, était procureur fiscal et commissaire à terrier des seigneurs de Tressort et de Varambon ; en 1705, quand la manufacture commençait à peine , il insinua aux seigneurs que Vallel portait préjudice à leurs droits en tirant du lit de la rivière les cailloux qu'il faisait cuire et réduire en chaux dure. Quelque insignifiante que parût celte accusation, elle ne laissait pas d'être importante par le tort qu'elle pouvait faire à l'exploitation de la tuilerie. Les seigneurs, qui avaient pleine confiance en Frillet, lui donnèrent plein pouvoir, et bientôt une volumineuse procédure s'ensuivit. Néanmoins Vallet déjoua cette perfidie par sa franchise. Au bout de six mois , il alla trouver le seigneur de Varambon, lui exposa humblement ses craintes, et une transaction à l'amiable fut conclue à l'insu de Frillet. Vallet s'engagea à payer une faible redevance et tout fut terminé. Le procureur sentit sa rage s'accroître de cet échec, et dès ce moment il résolut de ne plus s'avancer que lorsqu'il aurait suffisamment pris ses mesures pour que le succès couronnât ses efforts. Il travailla à rendre générale la haine qu'on portait à l'esti-