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assez forl pour étourdir une alouelle... et le lendemain pas de trace de blessure : avec ça un vieil ami qui prèle serment pour vous à l'occasion, comme vous le feriez pour lui ; on est innocent, c'est clair!... mais les amoureux ne prennent pas toutes ces précautions-là.
— Nas-iu rien dit de ce que tu as pu voir? demanda brusquement Philippe.
— Hélas ! pas un mot ! Est-ce que je voudrais vous faire de la peine? D'ailleurs, comme on dit, chacun ses affaires.
— Eh bien ! sois tranquille, je me tairai aussi ! » Ils étaient arrivés à la tuilerie.
« Antoine, dit Joseph Vallet d'un air cordial, quand tu voudras entrer, j'aurai toujours un verre de vin à t'offrir.
— Grand merci, M. Vallet, et sans rancune.
— Ah ! je me souviens... la première fois que tu verras Se vos, lu me l'enverras... j'ai un marché à conclure avec lui pour son champ de l'autre rive.
— Bien volontiers, M. Vallet. »
Et ils se séparèrent.
Philippe était en proie à une inquiétude qu'il
pouvait à peine déguiser. Depuis deux ans il
aimait éperdument une jeune fille qui demeurait
au Ponl-d'Ain ; et son amour devait être un mystère pour tout le monde et surtout pour sa famille.
Marianne avait dix-sept ans ; elle élait grande, svelle, bien prise; ses yeux grands et noirs avaient une douceur angélique, et quoi qu'elle fût l'objet de bien des vœux secrets, pas un jeune homme du pays n'avait encore osé lui parler d'amour et encore bien moins de mariage. C'est que son existence élait presque un mystère. Elle habitait seule une petite maison située au bord de la roule, elle ne sortait jamais, pas même pour aller à la messe el à vêpres; on ne lui connaisait ni parents, ni protecteurs; elle ne possédait dans le pays d'aulres biens que sa maison ; elle y était arrivée seule un dimanche, et depuis ce jourlà aucun événement n'était venu démentir ou réaliser les suppositions que chacun avait faites sur son compte. Elle se faisait apporter chez elle tous les objets accessoires à son existence et à sa modeste toilette , payait exactement , enfin elle n'avait pas même l'air de se cacher.
Cette vie isolée, avec celte beauté un peu bohème , avaient donné lieu à mille propos. Marianne passait pour une fille vouée au diable. L'absence chez elle de crucifix et de tout objet
extérieur de religion n'avait pas peu contribué à donner de la force à ces conjectures ; aussi les bonnes femmes et les enfants se signaient-ils à son passage, et Ton n'eût pas manqué de damner charitablement quiconque eût été assez hardi pour lui adresser la parole.
Cependant, ces soupçons étaient en quelque sorte fondés. La jeune lille avait été élevée dans la religion protestante , et la crainte de faire un tel aveu dans un pays naturellement fanatique l'empêchait de repousser les absurdités que l'on pensait et disait sur son compte. Philippe l'avait vue , il lui avait quelquefois parlé le soir , et la pauvre enfant , tout heureuse de sentir que quelqu'un pouvait lui porter de l'intérêt, s'était laissée aller à cette liaison mystérieuse et cachée. Elle avait aimé Philippe d'abord par reconnaissance et ensuite par penchant ; enfin , depuis un an , les deux amants avaient une heure par semaine à passer ensemble. Dans ces rares moments d'expansion, ils n'avaient pas encore trouvé le temps de parler de l'avenir ; ils étaient trop heureux du présent. Seulement quand Philippe revenait le soir à la tuilerie , il songeait avec terreur aux principes religieux innés dans sa famille , et il sentait que jamais il n'oserait révéler à son père
son amour et ses espérances. Un mot indiscret d'Antoine Pin pouvait faire écrouler tout cet échafaudage de bonheur si frêle.
Cependant ce n'était pas pour Philippe seul que Marianne trompait l'espionnage des habitants du Pont-d'Ain ; si l'un d'eux avait eu le courage de passer la nuit en observation , il eût vu au moins une fois par mois une charrette s'arrêter devant la porte , et en descendre une femme qui ne reparlaitquela nuit suivante ; puis , quand Marianne et l'étrangère étaient seules , c'étaient des baisers , des mots entrecoupés : ma mère , ma fille! et souvent des larmes. Le lecteur a sans doute deviné la Flory dans cette femme inconnue.
« Ma belle enfant chérie , disait ce soir-là la Flory à Marianne , ma belle enfant chérie , tu ne veux donc pas te marier ?
— Oh non 1 répondit la jeune fille avec effroi .
— C'est que je m'effraye de te laisser ainsi seule , et puis tu me dis que tu n'es pas aimée dans ce pays... les méchants !... parce que tu ne vas pas à la messe... Eh bien , il faut y aller à la messe... il faut aller trouver le curé , abjurer... le faire catholique... : cela est si dur et si
triste de sentir peser sur soi la réprobation de tous. »
Et en disant lentement ces derniers mots, la Flory semblait sous l'empire de souvenirs amers.
4 Oh ! ma mère , mon salut avant tout !
— C'est vrai, tu as raison ; » et eu disant cela, la mère regardait sa fille comme on regarde un enfant gâlé à qui Ion cède par tendresse les plus grandes folies.
« Alors il le faut un mari , reprit-elle , un prolestant qui ne te méprise pas... Oh ! nous te trouverons cela... un bon jeune homme, gentilhomme, bourgeois ou marchand, qu'importe!
il sera irop heureux de posséder un trésor comme toi... Alors il faudra que nous nous quittions , que nous nous quittions pour toujours. . . tu m'oublieras , et moi je lâcherai de t'oublier comme dans le temps où lu demeurais chez ton père. Oh! il n'aurait pas dû mourir, puisqu'il t'aimait tant. >
Quand la Flory eut fini de parler, elle s'aperçut que Marianne pleurait.
« Eh! mon Dieu, qu'as-tu donc encore?
s'écria-t-elle avec désespoir.
— Pourquoi parler de nous quitter encore ? dit la jeune tille ; ne pouvons-nous vivre ensemble?
— Oh! sans douie, dit la Flory avec exalta-
tion , si cela se pouvait... Tu ne sais pas ce que c'est que de manquer d'argent, toi. Mon Dieu , si j'avais la moitié , le quart de ce que j'ai si follement dissipé , nous pourrions vivre tranquilles... >
Elle avait pris sa fille sur ses genoux et machinalement elle la berçait pour l'apaiser, comme si elle n'eût eu que six mois ; mais , peu à peu , Marianne se laissa glisser à lerre et se mit à genoux devant elle. Alors eut lieu une de ces douces confidences, confessions mystérieuses entre mères et enfants. Marianne parla de Philippe , dont elle ne connaissait que le nom ; elle raconla ce qui s'était passé entre eux; et en écoutant tout cela, la Flory semblait fière de l'amour qu'inspirait son enfant. Puis, quand le récit fut achevé , elle soupira profondément et , ensevelissant dans son cœur toutes les alarmes qu'y faisait naître cette nouvelle révélation , elle se contenta de dire : < Espère ! >
Après cela ce fui un échange de paroles de tendresse et de projets pour l'avenir, dans lesquels la mère se montrait plus enfant que l'enfant même...
Nous laisserons s'écouler une année pendant laquelle aucun événement remarquable ne vint
précipiter cette histoire vers un dénoûmenl ; et cependant la catastrophe mûrissait toujours ; elle éclata enfin.
Joseph Vallet , comme nous Pavons dit plus haut, était depuis longtemps en marché avec un nommé Sévos , d'origine basque , pour un pré que ce dernier possédait sur la rive de l'Ain , justement vis-à-vis la tuilerie. Sévos était un gros garçon d'une cinquantaine d'années, rougeaud , bon vivant , grand buveur et gai jusqu'à la bouffonnerie. L'ivresse était chez lui un état naturel , la sobriété une exception. 11 était riche pour un paysan , vivait à peu près à rien faire , vendant un lambeau de terre quand il n'avait plus d'argent pour boire , et enfin quoique ses goûts de débauche lui fissent fréquenter de préférence les mauvais garnements comme Antoine Pin , Vaudan et autres , il ne devait cesser d'être honnête homme que bien par delà son dernier écu ; or, il avait d'instinct à peu près calculé combien il avait encore à vivre , et ne mangeait son avoir qu'en conséquence. Sévos n'aimait pas les Vallet; il avait été autrefois grand ami de l'ivrogne Duplex , et à la mort de ce dernier, il avait accueilli comme parole d'évangile les accusations dont Joseph Vallet avait été l'objet. Néanmoins , le
lundi saint de Tannée 4724, il se trouvait à boire avec Antoine dans le cabaret de la Flory, l'argent manqua, et Antoine lui dit :
« Eh bien , viens voir les Vallel ; ils l'achèteront ton pré et ils le donneront bien le pot-devin comptant.
— Ça va ! » s'était écrié Sévos dans le délire de Pivresse, et tous les deux trébuchant s'étaient dirigés vers la tuilerie.
La nuit venue , ils y étaient encore, et le lendemain personne ne les en avait vus sortir. Seulement , vers une heure du matin , deux hommes se trouvaient dans la cabane de Laruine ; l'un d'eux donna à l'autre une bourse pleine d'or et des papiers , puis lui dit : « Pars et tâche que jamais l'on ne te revoie ! i»
Antoine Pin , car c'était lui , serra la bourse et les papiers, monta sur un cheval qui se trouvait tout sellé devant la porte , et partit au grand galop dans la direction de Bourg. Le premier revint à Priay en sifflotant.
« Vous sortez bien tard, M. Frillet , lui cria Laruine qui rentrait chez lui.
— Oui , oui , répondit le procureur, je reviens du château de Varambon. Je me suis même reposé chez toi.
— A votre service, M. Frillet, la porte est toujours ouverte , même quand je n'y suis pas !
— À demain !
— A demain ! >
ciaonm. — S ](*>
Le temps était brumeux , la neige tombait à larges flocons; Marianne était près de sa mère, et toutes deux regardaient au dehors , absorbées qu'elles étaient par cette atmosphère humide et sombre. Tout à coup Marianne tressaillit : on entendait distinctement le pas mal assuré d'un cheval sur les cailloux pleins de givre de la route.
La Flory se rappela sa vie de jeune fille et comprit tout.
< C'est lui, n'est-ce pas ?
— Oui, ma mère... Je ne vais pas répondre quand il frappera,
— Pourquoi? demanda la Flory , je veux le voir. Oh! je te dirai bien s'il l'aime, moi. >
En ce moment, un coup mystérieux retentit à la porte. La Flory baisa sa fille au front, lui Fit en souriant signe d'aller ouvrir, et se cacha dans un cabinet dont la porte vitrée n'était protégée que par un léger rideau de mousseline. Marianne glissa plutôt qu'elle ne courut au-devant de Philippe, et une minute après tous deux rentrèrent les mains entrelacées ; le baiser du bonjour avait élé donné et rendu.
Mais avant que les deux amants eussent pu se dire une parole, un cri pariitdu cabinet, Marianne se troubla et Philippe pâlit en la regardant. La porte du cabinet s'ouvrit avec violence et la Flory reparut, mais elle était masquée.
Philippe demeura muet d'étonnement en voyant celte femme, qui elle-même était trop émue pour dire un seul mot. Elle tremblait de tout son corps, et au travers de son masque on pouvait voir ses yeux se fixer sur le jeune homme avec une expression étrange.
« C'est ma fille ! » dit-elle enfin en étendant la main vers Marianne, et la jeune fille vola dans
ses bras. « C'est ma fille! conlinua-l-elle, et je veux savoir si elle est aimée comme elle doit l'être et comme elle vous aime.
— Madame...
— Ne m'interrompez pas , attendez : ma fille est de mon sang, elle aimera comme j'ai aimé. A vingt ans j'ai quitté mon père el ma mère et tout ce que j'avais au monde pour suivre un gentilhomme protestant que j'aimais, et ma fille est de mon sang. Je vous le répète, elle me quittera pour vous suivre si vous lui dites un mot. Maintenant, sur votre honneur, parlez comme si vous étiez devant Dieu. Voulez-vous ma fille? je vous la donne ! mais vous m'allez jurer de devenir son époux, quoi qu'il arrive ! Elle est protestante, vous le savez, et de plus, elle a une mère qu'elle ne peut avouer ; vous jurerez d'oublier tout cela et de lui sacrifier, s'il le faut, religion, famille et fortune. Réfléchissez! »
Philippe crut reconnaître celte voix pour l'avoir déjà entendue.; mais on comprendra facilement qu'il ne pouvait même arriver à supposer que cette femme élégante et fière, belle et digne en ce moment d'exaltation, fût la Flory, la cabarelière de Priay, l'ancienne courtisane qu'il n'avait jamais vue que revêtue du costume populaire.
« Madame, dit-il après un moment, j'aime Marianne par-dessus tout au monde et au-delà de ce que je puis exprimer ; j'ai une famille catholique et dans laquelle un protestant est regardé comme un maudit. J'ai donc à vaincre des difficultés sans nombre et par conséquent une pénible lutte à soutenir ; demain je l'entrep/endrai, demain je parlerai à mon père, et avec le temps, je puis espérer de vaincre sa résistance.
— Et si vous n'y parvenez pas?
— Madame , repartit froidement le jeune homme, je ne suis pas de votre sang.
— Tu ne l'auras pas, non, s'écria la Flory en se précipitant entre sa fille et Philippe, comme une lionne furieuse... Pas pour moi ! non, mon Dieu, tu pourrais me marcher sur le corps, me fouler aux pieds, je serais toujours heureuse en voyant ma fille sourire... mais c'est pour elle, pour son bonheur que je ne veux pas te la donner. Tu ne l'aimes pas assez !
— Ma mère, s'écria Marianne...
— Non, non, tu ne vois pas que c'est un lâche, il blesse la mère devant l'enfant... Ah! ah! ah!... il parle de tentatives, de supplications, de temps à attendre ! et sait-il seulement
s'il a deux jours pour prendre un parti?... Vat'en, va-t'en... toi, tu n'aimes pas ma fille.
— Marianne, dit le jeune homme avec désespoir...
— Oh oui, continua la Flory, tu comptes sur l'amour qu'elle a pour toi... maisjetejure qu'elle ne pourra te suivre où lu seras demain... Tiens, reprit-elle avec un calme effrayant ; il est encore temps, choisis : vous pouvez être mariés ce soir et fuir ensemble... Si tu refuses... Oh! si tu pouvais savoir ce dont tu vas décider !...
— Jamais à ce pjrix! s'écria le jeune homme.
— Tant mieux, répondit la Flory, c'était déjà trop d'avoir hésité. Vous pouvez partir !...
< Songez bien, madame, reprit Philippe exaspéré, que je saurai bien retrouver Marianne partout où vous la cacherez.
— Je né la cacherai point ; elle restera ici.
— Eh bien ! j'y reviendrai malgré vous ! » La Flory haussa les épaules, et, prenant dans
ses bras Marianne évanouie , l'emporia dans une autre chambre sans même regarder si Philippe la suivait! < Il ne veut pas que je le sauve, > se dit-elle !
Le lendemain était le dimanche de Pâques; tous les paysans de Priay avaient endossé leurs
habits de fête , et ils se tenaient sur la place de Priay attendant l'heure de la grand'messe. Un murmure sourd courut de groupe en groupe : « Les Vallet ! voilà les Vallet ! les brigands ! les gueux ! tuer un pauvre homme pendant la nuit ! Ne pas lui laisser le temps de la confession ! Et ça vient à la messe!... t Quand la famille approcha , tous se reculèrent comme s'ils craignaient l'attouchement de pestiférés, et dans l'église leur banc se trouva isolé.
Les Vallet n'ignoraient pas la cause de cette proscription. Sévos et Antoine Pin avaient disparu depuis le lundi de Pâques. Antoine était connu pour un homme capable de tout; aussi, le premier mouvement de tous fut -il de l'accuser d'avoir assassiné Sévos et de s'être enfui. Mais bientôt on se parla bas ; on se racontait mystérieusement à l'oreille de lugubres événements. Sévos était allé chez les Vallet , il y était resté à boire jusqu'à la nuit et personne ne l'en avait vu sortir. Que s'élait-il passé alors dans ces grands bâtiments de la tuilerie ? qui pouvait le savoir ?. . et cependant on répétait plus bas encore et confusément que des cris de détresse avaient été entendus pendant la nuit ; enfin ce fut bientôt sans détour et à voix haute qu'on traita les Vallet
d'assassins. Chacun épiait avec avidilé l'expression de leurs visages pendant le service divin , et la pâleur extraordinaire du fils aîné de la Camille fut bientôt remarquée et interprétée. On était à Priay comme dans l'attente d'un événement extraordinaire.
Quand la messe fut achevée , Pierre, le plus jeune des deux enfants de Joseph Vallet, ne fut pas plutôt sorti de l'église qu'il se mit à courir sur la place et il s'approcha de Claude Maurice. Le paysan fit semblant de ne pas l'avoir aperçu et lui tourna le dos.
« Laruine ! Laruine ! » cria l'enfant»
Laruine feignit de ne pas l'avoir entendu et rentra au milieu du groupe compacte des villageois.
« Pierre, dit Vallet avec tendresse, viens près de moi, mon enfant; » et quand celui-ci eut obéi, le pauvre père le prit dans ses bras, l'enleva à la hauteur de son visage et l'embrassa.
« Tu pleures , père , j'ai senti une grosse larme me tomber sur la joue , j'ai pourtant bien prié le bon Dieu pour vous tous à la messe.
— Ce n'est plus pour moi qu'il faut prier, mon enfant; prie pour les méchants, ceux-là ont besoin que l'on" intercède pour eux. »
Pierre écouta sans la comprendre cette réponse de son père qui , le cœur navré , fit signe à sa femme, à ses fils et à sa sœur de le suivre. Ils n'avaient pas fait vingt pas, qu'on leur jeta des pierres et que les cris : «En prison les assassins! » retentirent à leurs oreilles. Philippe , furieux, voulait retourner sur la place. Joseph Vallet le retint en lui disant : « Reste, Philippe, tu pourrais blesser un de ces malheureux , et une goutte de sang répandue serait payée de tout le nôtre. » Puis il lui montra sa mère et sa tante dont les dents claquaient de terreur, et qui pouvaient à peine marcher.
« Monsieur , dit sévèrement le curé à Frillel , qu'il. rencontra sur la place , il est de votre devoir de faire cesser au plus vile ce scandale.
— Il va cesser, répondit humblement le procureur fiscal ; j'ai envoyé mon réquisitoire au juge du Pont-d'Ain, et j'ai un permis d'informer. Les formalités remplies , les coupables seront bientôt hors du contact des honnêtes gens.
— Vous étendez la main du côté de la tuilerie... Soupçonnez-vous donc aussi Joseph Vallet d'assassinat?
— Les dépositions sontaccablantes, monsieur le curé, accablantes. Sévos a été assassiné par toute
la famille Vallet , ils Vont enterré près de l'embouchure de leur four, et c'est vendredi dernier, vendredi-saint , qu'ils l'ont jeté dans le feu au moment de la cuisson de leurs matériaux. >
Un cri d'horreur s'éleva dans la foule des paysans , et grâce à la curiosité de ceux-ci , le dialogue d'abord confidentiel était devenu public.
« El Ton fera connaître les témoins qui disent avoir vu ou entendu de pareilles horreurs ?
— Je connais les devoirs que ma charge m'impose , » répondit Grillet devenant d'autant plus humble dans ses courbettes qu'il était insolent en paroles.
Le bon curé, indigné, dédaigna de répondre ; mais au lieu de rentrer au presbytère , il suivit la famille Vallet, la rejoignit bientôt et entra avec elle à la tuilerie.
11 est inutile de dire comment le prêtre fut accueilli par ces infortunés.
« Ah ! pardon, monsieur le curé, mais depuis que Claude Maurice, un ami de vingt ans, m'a abandonné, je n'osais plus compter sur vous.
— Mes enfants, dit le prêtre, Dieu vous éprouve sans doute, il faut supporter ce malheur avec courage et espérer en lui. Livrez-vous à la
prière, elle soulage et console. Venez au presbytère, je veux tous vous entendre en confession. Peut-être ne supportez-vous tous que l'expiation du péché d'un seul. »
Philippe tressaillit...
« Où donc est allé monsieur le curé? dirent les paysans étonnés et presque ébranlés dans leurs soupçons par cette démarche du pasteur.
— 11 va tâcher, répondit Frillet, d'obtenir au nom de la religion l'aveu et le repentir de leur crime abominable. »
Le soir même, Philippe alla trouver le curé ; il s'agenouilla et épancha son cœur au tribunal de la pénitence.
< Une calviniste ! s'écria le prêtre avec horreur, une fille vouée aux flammes éternelles! ... ah! jeune homme , c'est votre crime à vous, que rachète en ce moment votre malheureuse famille! >
Philippe rentra à la tuilerie comme ivre, comme fou.
« Je vais au Pont- d'Ain pour monsieur le curé, i dit-il à son père.
Et sans en dire da\antage, et sans qu'on l'interrogeât, il sella un cheval et partit, Arrivé à la porte de Marianne, il trouva la Flory qui, toujours masquée, l'attendait.
« Tu reviens, dit-elle, et ma fille se meurt; mais il est encore temps de la sauver. »
Philippe, atterré par ce coup imprévu , resta immobile devant la Flory.
« Entre vite, dit celle-ci.
— Impossible, répondit Philippe d'une voix étranglée, combattu qu'il était par l'idée de l'agonie de Marianne, et par celle de la misérable situation de sa famille.
— Impossible? répéta interrogativement la Flory, comme si elle n'était pas certaine d'avoir bien entendu. Faut-il maintenant que je me jette à tes pieds? Mais je suis vaincue, te dis-je. Je ne veux pas que ma fille meure. Entre, c'est son salut... et le tien aussi... je m'en fierai à ton honneur et à ta parole. J'attendrai patiemment le résultat de tes efforts ; je n'exige plus rien de toi, pas même un serment.
— Madame, répondit Philippe en faisant un efl'ort surhumain, dites à Marianne qu'elle m'oublie, que je ne puis la revoir et que j'en mourrai.
— Ah ! tu ne crois pas dire si vrai, répondit la mère avec rage... Non, non, qui t'appellera assassin maintenant n'aura plus besoin de mentir... et moi, j'irai te voir torturer et te vpir pendre!... Ah ! tu ne veux pas de Ion salut!... »
CAJIOLINB. — 0.
Philippe n'entendit que confusément ces derniers mots ; pour s'arracher au danger, pour ôter à sa faiblesse tout prétexte de céder, il s'était hâté de reprendre la roule de Priay.
* Oui, va, va !... disait la Flory, dont le désespoir devenait presque du délire. Si vite que coure ton cheval, je saurai bien ^atteindre... je te tiens dans mes mains, moi! »
Et elle rentra et revint s'asseoir au chevet de Marianne qui, en proie à une fièvre ardente, ne cessait décrier... « Philippe, Philippe! monbienaimé !... »
Le permis d'informer que Jean Frillet avait obtenu comme procureur d'office du Pont-d'Ain, mettait les Vallet à sa disposition. A toute heure du jour, il pouvait les faire comparaître devant lui pour les interroger. Il usa largement de ce pouvoir, et cependant il faisait traîner en longueur les dépositions et les interrogatoires. Son but était plutôt d'effrayer la famille entière, en lui laissant voir dans quel inextricable labyrinthe de charges accablantes elle était engagée, et de lui donner l'idée de profiter pour s'enfuir des derniers jours de liberté qui lui restaient. Du reste, il savait cacher la cause de ses lenteurs sous le masque de la froide impassibilité du magistrat.
< Tu as peur ! » lui disait la Flory.
Frillet se contentait de sourire et de répondre : i Tu ne sais pas, Flory, comme les morts sont quelquefois gênants !... Je ne fais pas de la vengeance, moi, pas si sot de tant risquer pour si peu; je m'enrichis et voilà tout... Tiens! pour les savoir tous en Angleterre, je donnerais... »
La Flory sourit à son tour; mais on eût pu voir, sous ses lèvres encore roses et fraîches, ses dents grincer comme celles d'un tigre.
< Je m'en doutais bien, dit elle, mais moi, en amie, je te conseille de te hâter.
— Parce que ?
— Parce qu'ils ne fuiront pas , je les guette, moi; je ne veux pas qu'ils s'échappent ! »
Frillet se renversa en arrière dans son fauteuil, et fixant sur cette femme son regard sec et pénétrant, il répondit d'un accent terrible pour qu* connaissait l'homme : t Ah! ah ! i Mais la Flory soutint sans être intimidée cette muette inquisition.
« Chacun notre part, reprit-elle ; à loi leur fortune, à moi leur sang et leur agonie.
— Sais-tu à qui tu parles? dit Frillet près d'éclater.
— Sais-tu ce que j'ai à te dire? répondit froide-
meut la Flory, je sais où est Antoine Pin !... Il s'est retiré dans la Dombes, et il s'est engagé dans le régiment de la Sarre. »
Frillet n'était déjà plus à sa place , il avait bondi jusqu'à la Flory et l'avait saisie à la gorge.
c Ne me tue pas, continua-t-elle... Cette découverte n'est pas à moi seule ; le curé de Priay en est informé, et demain soir il doit aller voir le juge du Pont-d'Ain. >
11 n'avait pas fallu à Frillet le temps que mit la Flory à prononcer ces mots pour prendre un parti.
« Tu auras ce que tu désires, » dit-il, et aussitôt il fit mander la famille Vallet et quelques témoins.
Parmi ces derniers était Vaudan, l'ami d'Antoine Pin. Sur l'invitation du procureur, il fit sa déposition sur un ton de complainte, comme un homme pénétré de douleur.
Le lundi de Pâques il passait, dit-il, au Masfalcon , à cinquante pas de la tuilerie. Il fut frappé de terreur par des cris de détresse; il était environ quatre heures du matin et la nuit était effroyablement sombre. Il s'arrêta pour écouler ; c'était la voix de Sévos qui criait :
< Àhl miséricorde! Par grâce! par pitié! confession! confession! » et trois fois ces cris recommencèrent , mais ils étaient si étouffés que l'on ne pouvait plus guère distinguer les paroles, c'était plutôt comme un râle... Puis le silence n'était interrompu que par le bruit de coups horribles qui tombaient sans doute sur la victime, et Joseph Vallet dit d'une voix forte : « Point de confession! il faut que tu meures t » Enfin le silence s'était rétabli , et alors Vaudan , caché dans un buisson, avait vu un horrible spectacle. Vallet père , sa femme et son fils aîné , éclairés par la faible lueur d'une lanterne que le plus jeune portait en avant , avaient traîné un cadavre à l'embouchure de leur tuilerie, et l'avaient recouvert d'un tas de bruyères sèches; puis cette lugubre procession était rentrée et toute lumière s'était éteinte. Le samedi-saint, Vaudan était retourné chez Vallet et le cadavre n'était plus à la même place.
Les malheureux accusés, en entendant cette déposition, se regardaient avec terreur et stupéfaction.
Puis vinrent d'autres paysans qui déclarèrent que le vendredi saint, labourant leurs terres, ils avaient été assaillis par une odeur infernale sor-
lant des fourneaux de la tuilerie, que celte infection se répandait à plus d'un quart de lieue, et que, leurs bœufs se couchant dans les sillons et refusant de marcher, ils avaient été forcés de renoncer à leur travail. Cela sentait, disaient-ils, le cadavre grillé.
L'information était complète et Frillet envoya sur-le-champ son réquisitoire au Pont-d'Ain.
Le lendemain, le jour venait à peine de paraître que le galop des chevaux retentit dans le village de Priay. C'était la maréchaussée ! La brigade, ayant en tête Frillet, muni d'un décret de prise de corps, s'arrêta à la porte de la tuilerie dont on fit cerner les bâtiments. Mais ces formidables précautions étaient inutiles, toutes les portes étaient ouvertes, et les Vallet, réunis dans la salle où nous les avons vus au premier chapitre , attendaient leur sort.
Quand les premiers soldats de la maréchaussée entrèrent, Joseph Vallet embrassait sa femme et bénissait ses enfants. Les soldats, saisis de respect et par un mouvement instinctif, empêchèrent le procureur d'entrer.
Deux personnes seules tentèrent de résister à l'exécution du décret : Françoise Vallet, la vieille fille idiote, et Catherine la servante.
<i Pitié! criait Françoise, pitié ! nous sommes innocents !... vous êtes sous l'inspiration de l'esprit malin... Laissez-moi dire mon chapelet, mes bons messieurs, et faites un signe de croix : la vérité luira à vos yeux... Pitié '."pitié ! » et elle se traînait sur les genoux pour embrasser les pieds de ceux qui chargeaient de fers son frère et son neveu Philippe.
Catherine se contenta de sangloter en se couvrant la figure de son tablier ; mais quand elle vit enchaîner les bras délicats de Pierre , son nourrisson, son enfant chéri, elle se rua sur les soldats, et avec une énergie sauvage elle les repoussa jusqu'au bout de la salle. On renferma dans une chambre séparée, et Pierre fut chargé de chaînes, ainsi que sa pauvre mère qui était presque morte d'effroi.
Les paysans avaient suivi en foule la maréchaussée, mais aucun d'eux n'avait pu pénétrer dans la tuilerie et leur troupe bruyante attendait à la porte.
< Bâillonnez donc cette criarde , » dit le procureur en désignant Françoise. On s'apprêtait à lui obéir lorsque le chef de la brigade fit observer que son nom ne figurait pas sur le décret de prise de corps. Frillet, écumant de colère, allait
peut-être persister dans son ordre ; mais en ce moment la porte s'ouvrit et le curé de Priay entra.
« Venez , dit-il à la pauvre idiote , venez , épargnez-vous ces angoisses, je vous offre ma maison pour asile.
— Comment, reprit Françoise dont le désespoir redoublait , on m'empêche de suivre mon frère... Et qui donc le consolera, le soutiendra?... Non, non... je veux rester, je veux aller avec eux, je ne dirai plus rien. > Et en effet elle alla s'asseoir avec résignation dans un coin delà salle.
La grande porte de la tuilerie fut ouverte, la foule reflua vers la route, et Joseph Vallet, sa femme et ses deux fils, attachés chacun en croupe d'un soldat de la maréchaussée, quittèrent ce toit patriarcal avec l'amère pensée que peut-être ils ne devaient jamais le revoir.
Us furent poursuivis , jusqu'aux dernières limites du village, par les huées et les imprécations des paysans; mais ils ne levaient pas les yeux sur la foule , de peur d'y reconnaître un ami de la veille.
Philippe seul voulut jeter un dernier regard sur la tuilerie. Il détourna la tête, mais il frémit
aussitôt et ferma les yeux avec horreur; il avait vu derrière lui un visage de femme animé d'une hideuse expression de triomphe cruel , celte femme était la Flory.
* M. Frillet, vint dire Laruine à l'oreille du procureur, venez vite... la tuilerie est au pillage...
— Bah! laisse faire, répondit très-tranquillement celui-ci, ils n'emporteront pas les pierres... il ne serait môme pas mauvais qu'ils fissent quelques dégâts, quelques trous dans les murs... Eh ! eh ! eh ! eh ! ajouta-t-il en riant à sa manière et en se frottant les mains, je payerai cela meilleur marché. »
L'hiver était fini, le printemps avait passé, Pété était alors dans tonte sa splendeur ; mais il n'y a plus de saisons pour le malheureux plongé dans ces cachots souterrains, ces affreux in pace que notre civilisation a réussi à peine à faire disparaître : un tombeau à un homme qui pense et respire, une nuit éternelle à des yeux qui pourraient voir le jour, un linceul de lourdes chaînes pour envelopper ce corps et ces membres auxquels il faudrait de l'espace et du mouvement !
Dans un même cachot, à deux pas l'un de l'autre, étaient enchaînés le père et le fils. Pendant un mois ils s'étaient communiqué leurs espérances; pendant un second ils s'étaient fait part de leurs douleurs et de leurs inquiétudes , mais depuis longtemps ils se parlaient à peine : ils n'avaient plus la force d'espérer et même de gémir.
Par une singulière négligence bien digne, du reste, de l'indifférente cruauté du moyen âge, le soupirail par lequel ce cachot recevait un peu d'air, et parfois un mince et pâle rayon de jour, se trouvait donner sur la rue. Philippe était placé au-dessous de ce soupirail ; mais cette triste faveur pouvait parfois devenir un terrible supplice, quand la pluie tombait avec violence. Les infiltrations de la rue venaient arroser le sol déjà trop humide qui servait de grabat au prisonnier. Depuis quatre mois Philippe n'avait pas quitté sa place, son père seul avait été deux ou trois fois conduit devant le juge pour être confronté avec les témoins, mais sans sortir de l'enceinte de la prison.
Le jeune homme, un matin, leva la tête pour apercevoir le jour ; mais cette dernière satisfaction lui fut refusée. Il ne vit plus rien, le malheureux se crut aveugle.
Nous devons avant tout mettre le lecteur au courant de la marche qui avait élé suivie dans la procédure, ce que les accusés ignoraient euxmêmes, n'ayant de détails que ce qu'ils pouvaient supposer d'après la forme des interrogatoires qu'on leur faisait subir.
Le curé de Priay, indigné de la partialité qu'on semblait mettre ouvertement dans cette affaire, fit présenter un mémoire au ministre, et celui-ci, frappé des charges qui pesaient sur Antoine Pin, ordonna qu'il fût arrêté dans son régiment et conduit dans les prisons du Pontd'Ain , ce qui eut lieu. Frillet, craignant de voir ses victimes lui échapper, s'était hâté de faire revivre contre Joseph Vallet l'ancienne accusation de meurtre sur Duplex ; ce qui lui était d'autant plus facile que l'ancien procureur d'office avait été condamné, par arrêt du juge du Pont-d'Ain, comme prévaricateur.
Cependant, tous les matins deux femmes venaient assiéger l'entrée de la prison ; elles frappaient à la porte, demandaient à entrer, recevaient un relus et étaient durement repoussées. Lors, elles allaient s'asseoir chacune sur un banc de pierre : la plus jeune pleurait, la plus âgée priait avec ferveur. Sans se connaître, sans se