‹ Caroline en Sicile (volume 3)Chapitre 3 sur 15 · PÉRIPÉTIES · texte numérisé non relu

PÉRIPÉTIES

Éclairés par leurs espions ou par l'instinct de conservation qui de tous les espions est le plus clairvoyant, les Anglais avaient l'œil ouvert sur les menées de Ferdinand , ou plutôt de Caroline: car ils voyaient clairement le doigt de la femme dans les mouvements du mari. Lord Bentinck , qui concentrait dans sa personne toute la puissance britannique en Sicile , n'était pas homme à se laisser prendre au dépourvu , ni à perdre un temps précieux en demi-mesures ou en tempo-

risaiions. 11 comm ença par protester contre le décret royal qui relirait à l'héritier présomptif ses pouvoirs iYAlter Ego, déclarant que l'Angleterre avait garanti la nomination du prince vicaire, et ne pouvait, par conséquent, souffrir qu'on le révoquât malgré elle. Sans menacer précisément, il donnait à entendre que c'était pour en user qu'il avait la force, et que, si on l'y contraignait , il faudrait bien qu'il y recourût.

Jusque-là, il s'était borné aux paroles: les actes ne se firent pas longtemps attendre. Se défiant à juste titre du Te Deum suspect annoncé pour le lendemain à l'église de Saint-François , et n'y voyant qu'un prétexte pour soulever le peuple contre le protectorat anglais, il se promit d'y mettre ordre , et il tint ce qu'il s'était promis.

Palerme avait été toute la journée en proie à celle agitation fiévreuse qui passe aux yeux des gens experts pour le symptôme précurseur de grands événements ; le travail et la manœuvre étaient abandonnés, les casernes désertes, les ateliers délaissés ; le peuple et les soldats inondaient les rues et fraternisaient individuellement aux cris de Vive Ferdinand l Vive Caroline ! Les Anglais , consignés dans leurs quartiers , ne se montraient nulle part , et bien leur en prenait,

car si la foule entrevoyait par hasard quelque chose qui ressemblât à un habit rouge , c'étaient des huées et des vociférations à faire pâlir les fronts les plus intrépides. L'agitation s'était prolongée fort avant dans la nuit ; pourtant ta fatigue avait fini par vaincre ou du moins ajourner rémotion populaire, et le sommeil versait à pleines mains sur la cité ses pavots mythologiques.

Tout le monde pourtant ne dormait pas , et parmi ceux qui dédaignaient le repos, les Conciapelli étaient les plus éveillés, car c'est à eux qu'appartenait le premier rôle dans le soulèvement du lendemain, et il fallait s'y préparer. Retranchés dans les souterrains qui leur servaient d'arsenal, ils étaient occupés, ceux-ci à fondre des balles , ceux-là à faire des cartouches ; les autres aiguisaient leur couteau ou polissaient leur carabine, afin, disaient-ils, que le diable pût s'y mirer en emportant les hérétiques. Le vieux Lazzaro, qui était l'âme de ces corps robustes, éprouvés, les encourageait à l'ouvrage : il était partout, avait l'œil à tout.

* Courage ^ mes enfants! leur disait-il; c'est demain la grande fête des Langoustes ; souvenezvous que nous avons une revanche à prendre.

— Soyez tranquille, maître, nous la prendrons bonne ; puisque nous devons mener le bal, nous le mènerons de manière à vous faire honneur et à nous aussi.

— Par saint Roch ! dit un autre en secouant avec bruit les balles qu'il venait de fondre, voici des castagnettes dont on jouera demain d'une façon réjouissante.

— Et cette guitare-là , dit un troisième en frappant sur sa carabine, croyez-vous par hasard qu'elle ne marquera pas la mesure un peu vivement?

— Corps de Dieu ! nous allons rire et les Langoustes vont sauter comme des anguilles. Cela fait plaisir rien que d'y penser.

— Moi, je suis comme les taureaux, l'écarlate m'agace l'œil ; je ne puis voir un habit rouge sans tirer dessus aussitôt.

— Moi, j'aime la musique, et la langue anglaise m'agace l'oreille, comme le sifflement de la vipère. Au premier mot, pafî... mon fusil part tout seul.

— C'est bien, mes enfants, c'est très-bien ! Persévérez dans ces bons sentiments et la journée de demain fera parler de vous en Sicile... que dis-je en Sicile?... dans le monde entier. Avec

cela que la reine Caroline ne sera pas ingrale : elle augmentera nos privilèges ; nous serons les rois de Palerme. i

Pendant que ces préparatifs sanglants se faisaient dans le quartier des Conciapelli, lord Bentinck n'était pas oisif. Les régiments britanniques, rassemblés à Palerme, où il y en avait beaucoup, eurent ordre de rester sur pied toute la nuit et d'être prêts à tout événement ; on leur faisait des distributions de vivres et de munitions, comme cela se pratique la veille d'une bataille; et, pour les exciter davantage, l'eau-devie ne fut pas épargnée. Même avant l'aube, Bentinck fit promener dans la ville une artillerie formidable, qui jeta l'effroi dans l'âme des conspirateurs, et alla prendre position, mèche allumée, dans le voisinage de Saint-François. Au point du jour, les troupes, armées de toutes pièces et la giberne abondamment garnie, sortirent de leurs quartiers respectifs et occupèrent les rues par où le cortège royal devait passer pour se rendre à la cérémonie du Te Deum.

Cette menace en action était significative et n'avait pas besoin de commentaire, car elle portait avec elle son propre enseignement. Ferdinand n'en demanda pas moins au dictateur

anglais des explications catégoriques sur un déploiement de forces aussi imprévu qu'injurieux. Lord Bentinck répondit par l'intermédiaire du capitaine-justicier que Sa Majesté était libre d'aller adorer Dieu où bon lui semblait, à Saint- François comme ailleurs , et que les troupes britanniques n'étaient commandées que pour border la haie sur son passage et lui rendre , au nom de l'Angleterre , les honneurs dus à la dignité royale.

Cette réponse ironique, qui frisait l'impertinence , fît rentrer en lui-môme le pacifique monarque , sur qui l'argument du canon faisait un effet magique. Jl s'était flatté , ou du moins on l'avait flatté, qu'il surprendrait les Anglais sans défense, et c'est lui qui était surpris par eux ; il y avait dans cette subite péripétie de quoi lui faire faire les réflexions les plus sérieuses, et le père Caccamo lui-même , quoiqu'il vît briller à l'horizon le chapeau rouge promis par Caroline , n'était pas beaucoup plus rassuré que son pénitent.

« Je savais bien , moi , lui disait Ferdinand d'un air piteux , que ces réprouvés d'Anglais étaient capables de tout ; vous voyez, mon père, si j'avais raison.

— C'est vrai , Majesté , c'est trop vrai : ces hérétiques ne respectent rien. Voyons, pourtant ; Dieu nous inspirera peut-être quelque moyen de déjouer leurs plans criminels; car, enfin, s'ils ont pour eux le diable et les démons de l'enfer , nous avons , nous, le ciel avec tous ses saints et tous ses anges. Il est écrit que l'Église est immuable et que l'enfer ne prévaudra point contre elle.

— En attendant, les Anglais ont des canons, et nous n'en avons pas : un mauvais coup est bientôt fait. Tenez, mon père, si vous m'en croyez, le plus sûr...

— Est?

— De nous en retourner à la Ficuzza.

— Y pensez-vous, mon fils? Quoi ! vous donneriez cette satisfaction à l'incrédulité? Enhardie par un pareil triomphe, elle se croirait tout permis; et , lorsqu'elle vous aurait détrôné une seconde fois, il ne resterait plus qu'à vous couper la tête.

— Jésus! mon père, ne plaisantez pas avec ces choses-là ! Il y a des mots qui portent malheur rien qu'à les prononcer. Au nom du ciel , que voulez-vous que je fasse? >

Le révérend père était fort embarrassé pour

ouvrir un avis ; il voyait bien son chapeau en péril , mais il ne voyait pas la possibilité de le sauver du naufrage. Les moyens violents répugnaient à son caractère encore plus qu'à son ministère, et les moyens dilatoires remettaient tout en question. C'est à ces derniers pourtant qu'il fallait se résigner.

Pressé de prendre un parti , et dominé par la peur, le roi fit volte-face tout d'un coup sans avoir même la précaution de se ménager une retraite honorable, tant il avait hâte de sortir du défilé où il se voyait engagé. Il contremanda brusquement le Te Deum de Saint-François, et se contenta d'entendre la messe dans sa chapelle particulière.

Cet ajournement pusillanime, quand tout était prêt pour une lutte décisive, équivalait à une défaite , et à la plus honteuse de toutes les défaites , car c'était faire l'aveu public de sa faiblesse , et déclarer qu'on n'osait pas même essayer ses forces. Cet échec éteignit , comme un feu de paille , l'enthousiasme du peuple, et démoralisa les troupes indigènes quand elles allaient faire cause commune avec lui. Bref, le parti du roi fut frappé au cœur par le roi luimême. Le vide se fit autour de lui comme par un

coup «le baguelte , tant le nez des courtisans est fin pour flairer le succès et tourne vile au vent de la fortune.

Abandonné de tout le monde , même de ses familiers , livré à lui-même au moment où plus que jamais il avait besoin de conseil et d'appui y Ferdinand perdait dans l'isolement le peu de courage qu'on lui avait soufflé. Le père Caccamo seul lui restait fidèle ei s'efforçait de lui donner du cœur, quoique lui-même en eût fort peu; mais enfin il y avait aclion et réaction de l'un sur l'autre , et , tant bien qne mal , ces deux vieux débris, comme dit le poëie, se soutenaient entre eux. Le ministère était nécessairement en désarroi, et le corps officiel ayant deux têles, ou pour mieux dire n'en ayant point , puisque le pouvoir flottait entre le père et le fils, tout allait à la débandade; personne ne commandait, personne n'obéissait. La pression de l'armée anglaise empêchait seule les ressorts de l'Étal de se détendre tout à fait

Une pareille anarchie ne pouvait durer. Lord Benlinck se présenta au palais afin de faire à cet égard au roi des représentations officieuses; mais le roi lui tourna le dos brusquement et refusa net toute explication, il craignait sans doute , en

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acceptant la discussion , la dispute , de laisser voir ses appréhensions ; et , tout en ayant les apparences de la fermeté , son silence au fond n'était qu'un acte de faiblesse. Bentinck n'en fut pas moins profondément offensé, et sa colère ne connut plus de ménagements. Le soldat reparut et parut seul sous la peau du diplomate. Le jour même il adressa au roi uno note ab irato que le vieux monarque refusa d'ouvrir.

« J'ai peur, dit-il naïvement, qu'elle ne m'empêche de dormir, et Dieu me soit en aide ! j'ai besoin d'une bonne nuitaprès une journée comme celle-ci. i

Pourtant sa curiosité, aiguisée par celle de son confesseur, l'emporta sur l'amour du sommeil, et la note fut ouverte non sans une vive émotion. Elle était courte, mais foudroyante, et pire encore que le roi ne l'avait supposé. Bentinck lui signifiait laconiquement que s'il ne se démettait de ses prétentions et ne rétablissait immédiatement les choses sur l'ancien pied, il le considérerait comme un ennemi personnel , comme l'ennemi de la Grande-Bretagne, et le traiterait en conséquence. H lui donnait pour se décider jusqu'à minuit. Ce délai passé il aurait recours à la force et commencerait les hostilités.

Le petit-fils de Louis XIV pâlit à la lecture de ce terrible ultimatum : toutes ses forces l'abandonnèrent. Le confesseur devint aussi blême que son pénitent, et ils échangèrent un regard consterné.

« Que faire, mon père, que faire ? demanda le malheureux prince en se laissant tomber sur un siège.

— Hélas! mon fils, les temps sont durs pour l'Église, et le ciel permet que l'hérésie triomphe ; nos péchés ont lassé la miséricorde divine, nous sommes de trop sur la terre.

— Mais que faire? encore une fois, que faire?

— Gagner du temps.

— Du temps, mon père, du temps ! comment cela est-il possible ? Le scélérat a craint que la nuit ne nous portât conseil ; c'est pour cela qu'il exige ma réponse avant minuit.

— Le ciel aidant, mon fils, il y a un moyen peut-être de tromper la cruelle impatience de ces mécréants.

— Et ce moyen, mon père, quel est-il? Parlez, oh ! parlez vile.

— C'est de leur faire attendre la réponse de Votre Majesté jusqu'à demain et même plus longtemps.

— Pour qu'ils viennent, n'est-ce 'pas, me canonner jusque dans mon appartement ! s'écria le pauvre Ferdinand , qui déjà entendait siffler à ses oreilles les boulets britanniques.

— Croyez-vous, mon fils, que je voudrais vous exposer à un pareil danger. Le moyen de n'être pas attaqué dans le palais , c'est de le quitter avant qu'il soit assiégé, pour retourner...

— A laFicuzza?

— Non, à la Favorite. Une fois là, on verra venir les événements, et l'on s'y conformera.

— Dieu vous bénisse, mon père ! C'est lui qui vous inspire. Le parti que vous me conseillez est le plus sage , le seul sage : partons tout de suite, mais parlons seuls et sans rien dire à personne : notre salut est dans la promptitude et dans le secret. Mon père, souffrez que je vous embrasse, vous me sauvez la vie. >

Tandis qu'on s'embrasse au palais , que faiton dans la rue ?

Fidèlesaurendez-vous, lesConciapelli avaient tenu bon jusqu'à la dernière extrémité. Le vieux consul était convaincu que l'ajournement du Te Deum n'était qu'une ruse de guerre pour éloigner les anglais de saint François; mais, lorsqu'après plusieurs heures d'attente il vit que les

Anglais restaient à leur poste, et que le roi ne paraissait point, il commença à considérer avec inquiétude les canons braqués sur lui , et dont la mèche allumée était faite pour inspirer des réflexions philosophiques.

Le peuple , accouru pour la cérémonie , avait cédé depuis longtemps à cet argument péremploire , et s'était lassé d'attendre le cortège , qu'il attendrait encore s'il n'eût perdu patience. Les masses n'éprouvent jamais un mécompte impunément : celui-là avait produit sur elles une réaction funeste : de plus en plus rares , les cris de Vive Ferdinand ! finirent par s'éteindre dans les lazzi , puis dans les huées et les sifflets. Lazzaro avait en vain tenté d'arrêter les fuyards; mais le mouvement était donné , et la déroute universelle : le moyen d'arrêter dans son cours et de faire revenir sur lui-même le torrent populaire? Tout ce que put Lazzaro , fut de n'être pas entraîné par lui.

« 11 paraît que c'est pour tout de bon ! dit-il en secouant tristement la tête. Le coup est manqué , c'est sûr : cette fois encore l'avantage reste à ces damnés d'habits rouges. Il faut qu'ils aient fait accord avec l'enfer, comme dit le curé de saint Roch.

— Eh bien ! maître, lui demandait sa troupe, la fête des Langoustes ne commencera donc pas aujourd'hui ?

— Patience , mes enfants , patience ! les heures n'ont que soixante minutes, ici comme ailleurs.

— A la bonne heure , mais vous ne dites pas combien vaut chaque minute quand on se morfond, l'arme au bras, en présence de l'ennemi.

— Allons ! allons ! vous n'en mourrez pas !

— Ni les Anglais non plus , sang de Dieu ! et c'est bien là ce qui nous fâche ! »

Nul doute que si Caroline eût paru en ce moment, sa présence n'eût été le signal des hostilités. Las d'attendre le roi , et voyant tous ses calculs déjoués, Caslroné eut un moment la pensée de l'aller cherchera la Favorite ; mais la réflexion l'arrêta : il avait du bon sens et beaucoup de circonspection ; i! comprit donc parfaitement que le peuple ayant lâché pied , c'eût été provoquer un carnage inutile et envoyer à la mort les Conciapelii. Le nombre et l'attitude des troupes britanniques n'avaient rien de rassurant; telle était leur fureur qu'elles n'attendaient que le premier coup de fusil pour mettre la ville à feu et à sang. Ces dispositions sanguinaires éclataient dans les regards des soldats , et ce n'était

pas sans peine que les chefs les contenaient dans les bornes de la discipline.

Caslroné et Lazzaro lui-même se rendirent tous les deux sans coup férir, mais de fort mauvaise humeur, aux durs conseils de la nécessité : l'un regagna son faubourg à la tête de sa troupe désappointée et mécontente, tandis que l'autre allait porter à la Favorite celle désastreuse nouvelle.

Que devint Caroline en rapprenant ? Effroyable mécompte! La lête plongée dans ses deux mains, elle écouta Castroné jusqu'au bout sans l'interrompre une seule fois , et les yeux fixés sur lui avec une immobilité plus effrayante encore que le silence où elle était : elle demeura absorbée longtemps après qu'il eut cessé de parler. Puis se levant tout d'un coup :

« C'est ta faute! s'écria - t -elle d'une voix irritée. Tu m'as empêchée d'aller la nuit dernière à Palerme : tout le mal est venu de là. J'aurais fixé la mobilité du peuple , vaincu l'inertie de l'armée, et le roi en me voyant aurait persévéré dans ses résolutions. Il ne fallait pas l'abandonner un seul instant à lui-même.

— Voire Majesté a toujours raison, et les torts sont de mon côté. J'ai été imprudent à force de

prudence ; je craignais d'éveiller les soupçons des Anglais, dont les soupçons étaient tout éveillés . En voulant jouer au plus fin avec ces rusés insulaires, nous avons perdu la partie. .. quand je dis perdue, je veux dire que c'est partie remise; les choses sont aujourd'hui dans l'état où ellesétaient hier.

— Avec une déception de plus et le prestige de moins. Tout est à recommencer, tandis qu'à cette heure tout serait fini. Sans toi, je serais reine ou morte.)

Puis , réfléchissant que c'était se manquer à elle-même et compromettre sa dignité que d'accorder à un Castroné une si grande influence sur ses résolutions, elle fît trêve aux reproches , et , se parlant à elle-même en se promenant dans l'appartement :

t Oui , morte , répéta-t-elle ; je préfère mille fois la mort, même une mort violente, dans la rue, au milieu du peuple, d'un coup de fusil, aux tortures de l'attente et aux angoisses toujours renaissantes de l'incertitude. Il faut que cette existence ait un terme : ou funeste ou prospère, il faut qu'elle en ait un, et prompleraent. Je ne puis plus vivre ainsi. Toucher au hut et le manquer!... Quelle dérision ! Ce matin j'avais un

pied sur le Irône ; ce soir j'en suis rejetée plus loin que jamais. »

La reine continua à se parler quelque temps ainsi avec une agitation fiévreuse , tantôt avec suite, tantôt en mots entrecoupés et souvent inintelligibles. Elle avait complètement oublié qu'elle n'était pas seule : un mouvement de Castroné , qui n'osait ni partir ni rester, la rappela à ellemême

« Mais le roi? s'écria-t-elle brusquement en s'arrêtant devant lui. Tu ne m'as point parlé du roi. Que fait-il? Où est-il? Qui est avec lui? Quels sont ses projets?

— C'est ce qu'il pourra vous dire lui-même, répondit Castroné en allant à la croisée, car le voilà qui arrive de Palerme en compagnie du père Caccamo. Avec la permission de Votre Majesté, je vais à la découverte.

—Va! »

A la tournure qu'avaient prises les choses , Caroline ne savait si elle devait se féliciter ou s'inquiéter du retour de Ferdinand à la Favorite. A tout prendre , il valait mieux l'avoir sous la main; plût à Dieu qu'elle ne l'eût pas quitté ! Elle se serait épargné et à lui aussi l'humiliation , la douleur d'une si désastreuse campagne. Mais

enfin , si le mal était cuisant , il n'était pas sans remède. L'essentiel en ce moment était de remonter le moral de Ferdinand et de ne désespérer ni de la Sicile ni de la fortune. Caroline se donna la nuit pour réfléchir et pour ressaisir , pour renouer les fils dispersés, sinon brisés du complot. Mais la main forte qui avait déjouéses trames ténébreuses n'était pas disposée à les laisser reformer tranquillement.

En rentrant à la Favorite le roi avait ordonné qu'on fermât toutes les grilles, toutes les portes, et qu'on ne laissât pénétrer personne jusqu'à lui. La consigne à cet égard était inflexible et générale à très-peu d'exceptions près , comme si les ennemis dont il voulait se défendre étaient gens à s'arrêter devant la consigne d'un valet de chambre ou d'un chambellan. Toutefois, après ces précautions inutiles, le vieux prince se sentit plus libre et respira plus à l'aise. Seulement, quand sonna minuit , cette heure fatale qui lui avait été assignée comme le dernier terme de la patience britannique, il eut un violent frisson. Car enfin, se disait-il avec anxiété, la fuite n'est pas une réponse, et c'est une réponse qu'exige impérieusement l'ultimatum de cet insolent Bentinck! Les exhortations pieuses et les prières de

son confesseur finirent cependant par le calmer un peu ; il fit même de l'héroïsme à sa manière ; je veux dire qu'il s'endormit d'un sommeil de plomb.

Castroné , qui était allé en reconnaissance, n'apprit rien de plus, s'il apprit quelque chose.

Tout reposait dans la Conque d'Or et dans la villa royale : la nuit était aussi calme, aussi sereine que la précédente ; les mêmes étoiles brillaient sur la montagne sainte Rosalie; le même rossignol soupirait la même plainte sous le même oranger; la même brise promenait dans l'espace les mêmes parfums.

Ferdinand continuait à dormir du sommeil des innocents; Caroline elle-même, vaincue par la fatigue et par l'excès de ses émotions, s'était assoupie un instant dans sa tour.

Sur la tin de la nuit, comme l'aube se laissait déjà pressentir à l'horizon moins sombre, un fort détachement de cavalerie anglaise, venu de Palerme et suivi d'un régiment d'infanterie, s'approcha mystérieusement de la Favorite : clairons et tambours étaient muets ; un silence profond régnait dans les rangs. On n'entendait au sein des ténèbres que le pas lourd et régulier des soldats. Arrivés à la villa , les troupes l'investirent de

toutes parts; ils en fermèrent hermétiquement toutes les issues, de manière à ne laisser entrer ni sortir personne , et, à leur réveil, Ferdinand et Caroline se virent enveloppés d'un véritable cordon sanitaire.

Quelle audace ! quel outrage ! Cette fois la violence était directe et le procédé brutal jusqu'au cynisme. La teneur du roi fut au comble, la fureur de la reine ne connut pas de bornes : ce n'était plus dans leur royaume qu'ils étaient prisonniers, c'était dans leur palais.

Poussée à bout par ce dernier affront, Caroline foula aux pieds toute espèce de considération , de ménagement et même de prudence : elle quitta sa tour sous l'empire de la colère, et, traversant les jardins d'un pas précipité , elle alla droit à l'appartement de Ferdinand. Au moment d'y entrer, elle s'arrêta tout court à l'ouïe d'une voix qui la fit tressaillir, et apprit que Sa Majesté était en conférence avec lord Bentinck.

« Lord Bentinck! ...» s'écria- t-elle en devenant pâle comme la mort.

Tombant sur un siège à la porte même du cabinet royal, il lui fut impossible d'articuler un mot de plus, ni de faire un seul mouvement.

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