LA FAVORITE
Les petits esprits ne se préoccupent que des petites choses. Quelle idée croyez-vous qui vint la première à Ferdinand à la vue de lord Benlinck? Vous imaginez, sans doute, qu'il lui demanda compte de son insolent ultimatum ou du siège pius insolent encore de la résidence royale ? Point.
« De quel droit, lui dit-il d'un ton courroucé, vous êles-vous permis de forcer la consigne que j'ai donnée ? Je ne voulais recevoir personne.
Caroline. — S. G
— Les affaires dont je viens entretenir Votre Majesté sont d'une telle importance, que j'ai cru devoir prendre sur moi cette légère infraction aux lois de l'étiquette.
— Légère! milord , légère!... Vous voulez dire fort grave, et j'ai le droit de m'en formaliser. Sachez que je me liens pour offensé et même très-offensé, entendez-vous bien?
— Sire, je vous entends parfaitement, répliqua Bentinck avec un sérieux plein d'ironie, et je vous demande pardon de vous avoir mécontenté ; une autre fois j'y mettrai plus de circonspection.
— Une autre fois! une autre fois!... à la bonne heure ; mais me direz-vous enfin ce que vous me voulez et ce que signifient les troupes que je vois d'ici? Prétendez-vous me traiter comme vous avez traité Tippoo-Saïb? Suis-je voire prisonnier, par hasard ?
— Oui , sire , c'est-à-dire que vous êtes le prisonnier de la Grande-Bretagne, dont je ne suis ici que le représentant. Il m'a coûté, sans doute, de mettre à exécution une mesure si rigoureuse; mais je n'ai fait qu'obéir à mes instructions et à la suprême loi de la nécessité. En voyant Votre Majesté quitter si brusquement Palerme, j'ai dû
craindre qu'elle ne retournât à la Ficuzza sans avoir régularisé le gouvernement, en rendant au prince royal les pouvoirs révoqués par elle. Il pouvait naître de cet interrègne de graves désordres , et je suis responsable de la tranquillité publique vis-à-vis de la Sicile, de l'Angleterre, de vous, sire, et de moi-même. Souffrez donc que je la maintienne à tout prix. »
Cette manière nette et résolue de poser la question ébranla l'attitude ferme que Ferdinand avait essayé de prendre au début; il perdit contenance au point de laisser voir son trouble à l'ennemi.
« Enfin , milord , que voulez-vous de moi , demanda-t-il d'une voix altérée?
— J'ai eu l'honneur d'adresser hier à Votre Majesté une note à laquelle vous n'aviez pas répondu ; je viens chercher votre réponse.
— Ma réponse... Quelle réponse voulez-vous que je vous fasse ?
— Afin de vous épargner la peine de la formuler, j'en ai moi-même rédigé les termes, et je vais avec votre permission en donner lecture à Votre Majesté. » ■
Là-dessus, Bentinck exhiba un papier de sa poche et le déplia tranquillement aux yeux stu-
péfaits du vieux roi , qui le regardait faire avec l'inquiétude du prévenu à qui on va signifier sa sentence. Il ne trouva pas un mol à dire et attendit avec une résignation silencieuse le coup dont il était menacé.
« Sire, reprit Bentinek sans avoir l'air de remarquer la stupeur de Ferdinand, mais en se promenant bien d'en tirer parti, ceci est le texte du traité secret qu'il me semble convenable de conclure entre nous et que Votre Majesté voudra bien signer après en avoir pris connaissance.
— Signer? moi?... s'écria Ferdinand avec un effroi naïf. Qu'est-ce que vous voulez que je signe? Je. n'ai pas ma griffe ici.
— Voici une plume qui en tiendra lieu ; la signature de Votre Majesté n'en sera que meilleure. i
Les conditions du traité étaient celles-ci : Le vicariat général de l'héritier présomptif serait rétabli dans toute sa plénitude , et , en révoquant le décret qui l'avait abrogé, Ferdinand promettait sur l'honneur de ne jamais ressaisir le gouvernement du royaume sans la permission de la Grande-Bretagne. En revanche, lord Bentinek lui garantissait au nom de la cour de Saint- James sa liste civile et les honneurs rovaux ; de
plus, il s'engageait solennellement à ne jamais forcer Ferdinand à reprendre le pouvoir. Ce dernier article avait l'air d'une dérision : c'est comme si, en jeianl un homme en prison, on lui promettait, par intérêt pour lui, de lui bien river ses chaînes.
Bentinck fil cette lecture dune voix brève, impéraiive, comme s'il avait lu un ordre du jour à son^armée, et Ferdinand l'écouta sans l'aire aucune observation. Il était visiblement dominé, vaincu, et n'aspirait qu'à en finir le plus tôt possible. La lecture terminée , le silence régna quelque temps. Tout à coup une violente décharge de mousqueterie se fit entendre au dehors. Le roi tressaillit et devint pâle.
« Ce n'est rien , dit froidement l'Anglais ; les troupes font l'exercice à feu. >
Il est permis de croire que, loin d'être un effet du hasard , cette détonation avait été préméditée au contraire et calculée pour appuyer les prétentions du plénipotentiaire , en portant l'épouvante au cœur du vieillard découronné; mais ce moyen d'intimidation était bien superflu, sans compter qu'il était odieux : incapable d'engager la lutte, le pauvre vieux Bourbon était complètement livré et ne demandait qu'à signer
pour se débarrasser de son persécuteur. Dans ce moment-là il aurait signé son abdication, son exil et jusqu'à son arrêt de mort.
« Je suis prêt, dit-il d'une voix entrecoupée, à faire tout ce que vous voulez. Je n'ai jamais eu de mauvais desseins contre le parlement ni contre la constitution. Il n'y a rien à craindre de ma part. Tout s'arrangera. Je veux vivre en paix avec le prince régent d'Angleterre et en bonne intelligence avec vous, milord, qui êtes son digne représentant. Je m'en vais. Où faut-il que j'aille? A la Ficnzza ou ailleurs, peu m'importe. J'irai même à Malte, oui, à Malle, si vous le jugez nécessaire, r
Benlinck ne releva pas pour le moment celte dernière proposition, voulant sans doute auparavant se donner le temps de la réflexion, et couler à fond l'affaire de son traité léonin. Voyant le roi si bien disposé, il y ajouta d'inspiration un article supplémentaire.
< Sire, répondit-il, il dépend de Votre Majesté, et d'elle seule, que la bonne harmonie ne soit jamais troublée entre nous. L'Angleterre et la Sicile sont faites pour s'aimer ; mais je crains, excusez ma franchise, je crains les intrigues et la mauvaise influence d'une personne auguste,
qui est notre ennemie et encore plus l'ennemie d'elle-même. En un mot, sire, l'obstacle au bon accord entre les deux Etals, et à la bonne administration du royaume, a toujours été et sera toujours la reine Caroline. Consentez à ce qu'on l'éloigné de Sicile pour un temps.
— M'éloigner de Sicile ! s'écria Caroline en ouvrant tout à coup et avec la violence d'un ouragan la porte du cabinet. Pourquoi ne pas demander tout d'un temps ma tête? Ma mort du moins calmera vos alarmes. Je vous gêne, je le sais, et je suis fière de l'inquiétude que je vous inspire, de la haine dont vous me poursuivez ; je vous rendrais votre haine au centuple si je ne vous méprisais plus encore que je ne vous hais. Je vous fais l'honneur de m'adresser à vous, milord, parce que vous êtes ici la personnification vivante de l'Angleterre, l'agent, l'instrument, le séide de votre prince régent ; c'est à ce litre, apprenez-le, à ce litre seul que vous êtes quelque chose à mes yeux ; la fille de Marie-Thérèse ne connaît pas le nommé Bentinck. Retenez bien mes paroles afin de les rapporter fidèlement à ceux qui vous envoient , car il faut qu'une fois enfin je leur dise, et à vous aussi, tout ce que j'ai sur le cœur. Je vous hais, vous dis-je, et je vous
méprise encore plus que je ne vous hais ; oui, je vous méprise, car vous ahusez indignement de la faiblesse d'un vieillard pour le dépouiller, et vous l'effrayez lâchement afin d'exploiter ses terreurs au profit de votre rapacité. Quel nom donner à de si bas calculs? Vit-on jamais tant de violence unie à tant d'astuce ? Qui êles-vous donc, après tout, pour vous imposer à la Sicile et pour nous tyranniser ?«Vous combattez, ditesvous , en faveur des principes monarchiques , mensonge! vous les violez tous impudemment. Est-ce en ébranlant la fidélité des peuples, en opprimant, en avilissant dans nos personnes la dignité du trône que vous prétendez sauver la royauté et vaincre les rébellions populaires? Oh ! ne croyez pas me faire prendre le change, à moi qui vous parle et qui vous pénètre! Non, dans aucun temps je ne me suis abusée sur vous ; alors même que vous jouiez avec moi la honteuse comédie du dévouement et de l'obséquiosité, je voyais sous le masque emprunté qui vous cachait à tous les yeux, je voyais, moi, votre égoïsme dans toute sa laideur; mes pressentiments ne me trompaient pas ; l'événement leur a donné raison. Je vous connais, vous dis-je, je vous connais vous et vos plans, (le grand mot de constitution
que vous murmurez à l'oreille des Siciliens n1est qu'un vain son destiné à les endormir afin de confisquer la Sicile pendant leur sommeil, et les aveugles qui se donnent à vous avec tant d'imprudence, tant de naïveté, sèment des repentirs qu'ils moissonneront plus tard à pleines mains; leur crédule révolte recevra son châtiment : vous les abandonnerez ou les asservirez, selon votre intérêt du moment. A l'heure qu'il est , il vous faut notre île, comme il vous faut Malte et Gibraltar: votre protectorat fallacieux n'est qu'une possession anticipée et préventive ; que le vent tourne ensuite , vous détruirez sans scrupule et sans pudeur votre propre ouvrage, et, vous reniant vous-mêmes, vous jetterez la Sicile en pâture aux vengeances que vous aurez vous-mêmes provoquées contre elle. Vous, lord William Bentinck, ici présent, m'oseriez-vous dire en face que je calomnie l'Angleterre et que telle n'est pas la politique dont vous êtes l'exécuteur? »
La brusque apparition de cette femme, de cette reine si justement irritée, avait fait sur Bentinck, malgré son impassibilité, une impression d'autant plus forte que cette apparition tout à fait inattendue était pour lui un véritable coup de théâtre. D'abord fougueuse, emportée, Caro-
line avait triomphé par degrés de ses premiers transports et retrouvé en face de son ennemi la double dignité du trône et du malheur. Quant à Ferdinand, il ouvrait de grands yeux étonnés, et sa grosse face bourbonienne exprimait la stupéfaction élevée à sa plus haute puissance. La vue de la Gorgone ne l'aurait pas médusé davantage.
« Madame , répondit Benlinck , qui avait eu le temps de se remettre pendant la longue invective , la longue imprécation de la reine , j'ignorais la présence de Votre Majesté, mais j'aurais dû la soupçonner, car on ne saurait attribuer qu'à son influence la démarche hasardée du roi. Certes, il aurait mieux fait de fermer Toreille à vos conseils.
— Plût à Dieu au contraire qu'il les eût suivis toujours ! Il serait encore roi et vous n'oseriez nous traiter comme vous le faites. Toute votre force est dans la faiblesse de vos ennemis.
— Non, madame, non, répondit fièrement Bentinck, la force de ma patrie est en elle, elle est à Londres, à Québec, à Calcutta, dans ses flottes, dans ses armées, et elle ne redoute aucun ennemi, quelque redoutable qu'il puisse être ; sa lutte acharnée avec la France révolutionnaire
serait là pour prouver la puissance britannique si elle avait besoin d'être prouvée ; mais elle éclate d'elle-même aux yeux de l'univers, comme le soleil en plein midi. L'Angleterre dédaigne les vains outrages de l'envie ; elle se rit de la stérile haine de ses détracteurs, et leur prodigue à tous, en échange de leurs insultes, les bienfaits de la civilisation et de la liberté ; elle est assez riche pour donner, assez grande pour être généreuse avec tout le monde, même avec ses ennemis, même avec vous, madame, et l'ingratitude la surprend si peu , que d'avance elle dispense ses obligés de toute espèce de reconnaissance. Elle fait le bien pour le bien, et pour sa propre satisfaction.
— C'est très-magnanime, en vérité, dit la reine avec une ironie poignante ; il est cruel d'être méconnu quand on est si bienfaisant, car, hélas ! vous ne devez vous faire à cet égard aucune illusion : le monde est d'une incrédulité désespérante sur le chapitre du désintéressement britannique; voyez sa mauvaise foi! il nie obstinément que l'amour de l'humanité dévore de ses feux les entrailles d'Albion, et votre égoïsme est passé en proverbe dans les quatre parties du globe ; mais que vous importe l'opinion univer-
selle? la calomnie est le baptême des grands sacrifices; vous avez pour vous votre conscience, sans compter les profils du bien que vous faites gratuitement. Il y a toujours avantage à être vertueux : la vertu manque rarement, quoi qu'on en dise, d'être récompensée dans ce monde en attendant de l'être encore dans l'autre.
— Voire Majesté dit plus vrai qu'elle ne pense ; mieux que personne, elle doit savoir que la calomnie n'épargne rien. Si on parle mal de l'Angleterre, on ne parle pas bien de la reine Caroline; mais je suis plus juste qu'elle, et je me refuse à croire aux bruits qui circulent.
— Eh ! que m'importent à moi les jugements téméraires d'une foule ignorante et abusée ! Peut-être, en remontant à la source des calomnies qui m'outragent, vous trouverais-je encore, car toules les armes vous sont bonnes, et, par excès de précaution , l'Angleterre a soin d'empoisonner les traits qu'elle fait lancer dans l'ombre par ses satellites ou ses complaisants.
— Je ne sache pas, madame, que l'Angleterre eût des complaisants à Rastadt; mais, en revanche , on prétend que Votre Majesté y avait des satellites. *
Caroline sentit le trait et devint rouge dft colère.
« Brisons-là, milord, s'écria-t-elle en redressant la tête avec fierté ; il est des choses que je vous défends de me répéter en face.
— Madame, répondit l'impassible Anglais sans se laisser intimider, je ne me serais point permis certaines allusions si Votre Majesté n'eût pris l'initiative à cet égard ; je ne fais que me défendre, et mes représailles sont légitimées par le droit de la réplique. C'est bien le moins que dans le combat les armes soient égales.
— Égales, dites-vous? La plaisanterie est un peu forte. Vous disposez des trésors, des flottes, des armées de la Grande-Bretagne, et moi je ne dispose pas même de ma personne ; écrasée par la force brutale, je n'ai pour moi que mon droit. Est-ce là, milord, ce qu'on appelle en Angleterre combattre à armes égales?
— Eh ! madame, vous n'êtes pas si abandonnée que cela vous plaît à dire ; sans parler de vos auxiliaires intérieurs, nous les connaissons! vous avez au dehors des alliés redoutables.
— Des alliés!... moi? Quels alliés peuvent avoir des rois détrônés?
— J'ignore ceux qu'ils peuvent avoir, mais je sais que vous en avez un dont seraient jalouses les premières puissances de l'Europe. J'imagine
que ce n'est pas pour parler de la pluie et du beau temps que vous échangez des courriers avec Napoléon Bonaparte, *
Ce mot arracha Ferdinand de la torpeur où il était resté plongé pendant toute la discussion ; il bondit sur son siège, comme un homme réveillé en sursaut par une détonation violente. 11 serait tombé de la lune qu'il n'eût pas été plus dépaysé.
« Bonaparte! répéta- t-il en regardant alternativement sa femme et Bentinck. Qui est ce qui parle ici de l'usurpateur?
— C'est moi , sire, répondit froidement l'Anglais. Au point où en sont les choses , il n'y a plus de ménagements à garder ; le moment est venu d'arracher tous les voiles.
— De quels voiles parlez-vous? demanda Caroline d'une voix dédaigneuse.
— De ceux dont vous couvrez vos intrigues, répondit lord Bentinck avec fermeté ; j'appelle les choses par leur nom. Eh ! croyez vous donc, madame, que je n'aie pas percé vos trames ? Je connais toutes vos machinations, tous vos complots, et je pourrais au besoin vous nommer tous vos agents, tous vos acolytes, depuis les artisans de désordre que vous entretenez à Palerme , à Messine, à Trapani, dans toutes les villes, jus-
qu'aux bandits calabrais soudoyés par vous pour nous assassiner, oui, madame, nous assassiner ; car tout moyen , tout instrument vous est bon. Vous rêviez, je le sais, de nouvelles vêpres siciliennes, et mon armée tout entière était désignée au couteau de vos sicaires. Le Te Deum de Saint-François était le signal de cet abominable massacre , et, par vos soins charitables, l'assassinat devait faire le tour de l'île comme une traînée de sang. Nos cadavres vous auraient servi de marchepied pour remonter sur le trône où vous n'avez que trop régné pour le malheur de vos sujets. Mais j'étais sur mes gardes, car depuis longtemps j'avais l'œil sur vous , et nous avons pris la liberté de ne pas nous laisser égorger comme des agneaux. Vous voyez, madame, que je suis bien informé. »
Caroline reçut ce coup de massue sans sourciller. Le front haut, l'œil fixe, la narine enflée, la lèvre frémissante, elle écouta jusqu'au bout lord Bentinck sans l'inlerrompre de la voix ni du gesie, sans faire le plus léger mouvement. Quand il eut fini de parler, elle garda le silence quelques instants sans cesser d'attacher sur lui son regard allier, puis croisant ses bras sur sa poitrine en faisant un pas en arrière :
« Quand cela serait? dit-elle enfin d'une voix concentrée, qui m'oserait dire ici que je ne suis pas dans le cas de légitime défense? Quoi ! vous venez en Sicile comme des forbans : ports, villes, forteresses, vous prenez tout, vous occupez tout, vous disposez de toutes les places, de tous les emplois, vous bouleversez de fond en comble le gouvernement, et, parce que, forts du droit souverain que nous tenons de Dieu, nous résistons, vous nous détrônez, vous nous proscrivez, vous soulevez contre nous nos sujets, notre propre fils ; vous lui donnez jésuiliquement le sceptre à bail pour qu'il en use à votre profit, sans vous compromettre, et vous prétendez que nous acceptions dans un lâche silence et avec la stupide résignation des rois fainéants tant d'outrages , et que nous baisions à genoux la main qui nous soufflette? Mais vous avez donc oublié qui je suis, qui nous sommes ? Vous avez donc oublié que le sang de Louis XIV coule dans les veines de Ferdinand et que je suis fille de Marie-Thérèse!
— C'est vous, madame, qui l'avez oublié. Ne tleviez-vous pas , par respect pour cet auguste sang, sinon pour vous-même, réprouver les armes déloyales, les guet-apens ténébreux...
— Avais-je le choix des armes? interrompit Caroline avec vivacité ? Ne m'avez-vous pas vous-même réduite à la déplorable nécessité de recourir aux guet-apens? Ah! certes, il m'en a coulé de comploter dans les ténèbres au lieu de combattre au grand jour comme ma mère a combattu. Que n'ai-je eu sa puissance? Que n'ai- je eu en partage un vaste empire, une nation prépondérante ! L'Angleterre alors eût compté avec moi, car j'aurais opposé la force à la force. Oh ! que de fois j'ai envié la destinée de Catherine II ! Ce n'est pas ^lle que vous auriez osé traiter comme vous m'avez traitée; et moi, à sa place, je vous aurais lait trembler dans votre île.
— L'Angleterre ne tremble devant personne.
— Quelle joie ! quelle ivresse, continua Caroline sans écouler Benlinck, sans lui répondre, d'occuper un trône redouté et de jeter son glaive dans la balance européenne! J'étais née pour l'initiative des grandes affaires, des grands événements , et n'ai fait que végéter sur l'étroit théâtre où Dieu m'a confinée. Il ne m'est pas arrivé de m'y sentir à Taise et d'y respirer librement un seul jour dans toute ma vie. Que faire d'un État de troisième ou quatrième ordre, dont les trois quarts mêmes m'ont été enlevés par la
conquête et l'usurpation ? Recevoir le mouvement et ne le jamais donner, quelle ignominie ! Par quelle fatalité ai-je été condamnée à un pareil rôle? Etait-ce ici la place d'une archiduchesse, qui apportait en dot le sang des Césars ! Mieux eût valu pour moi ne régner jamais que de régner ainsi.
— Avec tout cela, dit Ferdinand resté à cheval sur son idée fixe, lu n'as pas justifié ta correspondance avec le tyran corse ; si tant est, ma chère Caroline, que tu aies correspondu vraiment avec lui, ce dont j'aime encore à douter, >
La reine aurait pu répondre à son auguste époux que lui-même, naguère, n'y avait pas regardé de si près et ne s'était pas fait scrupule de traiter avec l'usurpateur ; mais les récriminations eussent été bien inutiles; l'idée ne lui 'vint seulement pas d'en user; à peine songeat-elle à répondre. Elle laissa tomber sur Ferdinand un regard qui semblait dire : Je vous méprise trop pour entrer en discussion avec vous. Mais , hors d'état d'élouffer plus longtemps les rancunes légitimes qui fermentaient dans son cœur, elle éclata tout à coup en reproches.
< Je crois, en vérité, dit-elle au roi d'un ton superbe, que vous attendez dô moi des justifica-
lions et des excuses ! C'est à vous plutôt à m'en adresser, car c'est vous qui m'avez perdue en vous perdant vous-même par votre faiblesse et voire pusillanimité. Oh ! que n'avez-vous dans les veines une goutte du sang qui coule dans les miennes ï [Nous régnerions encore à cette heure, et d'insolents étrangers ne feraient pas la loi chez nous. Mais vous n'avez d'un roi que le nom; vous n'avez jamais su faire tôle à aucun danger, et vous fuyez lâchement quand il faut combattre. Ne parlez plus de Louis XIV, vous n'êtes pas son héritier; s'il avait le malheur d'être encore de ce monde, il rougirait de vous et me plaindrait profondément, a
Caroline parlait d'une voix de plus en plus animée, et son œil, un instant abattu, étinceiait de colère. Écrasé par cette avalanche, le vieux Ferdinand regardait sa femme d'un air stupéfait.
« Ma pauvre Caroline , lui dit-il d'une voix paterne, y a-t-il du bon sens à se meure dans un pareil état?
— Hélas ! répondit-elle en tombant dans le découragement , je sais trop que je perds mes paroles et que le vent emporte mes-justes plaintes. Tout est fini désormais. Prise entre la fai-
blesse et la violence, il ne me reste pins, je le sait» , qu'à reprendre le chemin de l'exil , qu'à ensevelir dans nn silence éternel ma défaite et ma honte. Malheur aux vaincus! Triomphez, milord, et l'Angleterre avec vous; usez et abusez de votre victoire ; ne craignez pas que je la trouble par de stériles protestations ou des doléances sans dignité. Non, je ne vous donnerai pas cette satisfaction. Vous m'avez vaincue par la force , je vous vaincrai par l'orgueil , et si je ne me résigne pas, je saurai me taire. Dépouillée de tous mes droits, déçue dans tous mes rêves, j'abandonne à l'avenir le soin de ma vengeance, quoiqu'il m'eût été doux de me venger moi même. Mais le siècle est mauvais pour les princes ; le monde est plein de rois détrônés, sans compter ceux qui, comme ma sœur, ont perdu la vie avec la couronne. Qu'importe un nouveau désastre après tant de désastres? Ma chute ne fera qu'ajouier un nom de plus au long martyrologe de la royauté. Mais notre épreuve aura son terme ; cet orage passera comme tant d'autres, et, retrempée aux sources de l'adversité, la monarchie restaurée renaîtra plus jeune et plus forte pour la consolation, pour le bonheur des peuples et pour l'honneur des principes. >
La reine prononça ce8 dernières paroles avec un calme sloïque, imposant, et son ennemi luimême fut frappé de la majesté qui régnait dans toute sa personne. Elle sortit sans ajouter un mot, et rendit Benlinck et le roi au tête-à-tête qu'elle avait troublé.
< Vous voyez , sire, dit l'Anglais en revenant de plein saut à son idée, que l'éloignement de la reine est nécessaire; elle convient elle-même qu'elle intrigue, Dieu sait dans quel but], avec Napoléon Bonaparte, et qu'elle a voulu nous faire assassiner. H n'y aura de repos pour le royaume et pour vous-même que lorsqu'elle aura quitté la Sicile. Pourquoi n'irail-elle pas se reposer à Vienne et calmer au sein de sa famille les passions qui l'agitent ? Tout le monde s'en trouvera bien.
— Faites pour le mieux, répondit le faible monarque encore tout ému de l'orage conjugal qui venait d'éclater sur sa tête; pourvu qu'on lu rende pendant le voyage tous les honneurs qui lui sont dus.
— Votre Majesté me fait injure en supposant que jamais je puisse manquer d'égards pour son auguste épouse. »
Tout en disant ces mots, il libellait de sa main
victorieuse le consentement du roi et l'ajoutait en post-scriptum au traité secret dont il lui avait soumis, ou pour mieux dire imposé les conditions, et Ferdinand signa le tout sans rien lire. Dans son trouble et son impatience, il s'estimait heureux d'en être quitte à si bon marché ; nul doute que lui-même ne fût parti pour Malte immédiatement comme il en avait fait la proposition, pour peu que Bentinck eût insisté ; mais, soit qu'il jugeât la précaution superflue, soit qu'il n'eût pas d'instructions à cet égard, Bentinck se contenta de tenir en charte privée, à la Favorite, le petit-fils de Louis XIV.
Il ne fut pas si facile avec la reine, qui était son épouvantait. Elle reçut l'invitation sinon l'injonction de partir incognito dans le plus bref délai et de retourner sans bruit à Castelvétrano en attendant le navire qui devait la conduire beaucoup plus loin. En cas de résistance, un escadron de dragons britanniques avait ordre de lui composer une escorte d'honneur. C'était le mot poli dont Bentinck s'était servi , par égard , et sa manière de tenir parole à Ferdinand.
« Eh bien ! mon père? dit le roi à son confesseur quand il se retrouva seul avec lui.
— Eh bien ! mon fils ? » dit le révérend père à son pénitent. ,
Ils ne s'en dirent pas davantage et se regardèrent d'un air contrit. Le roi fut le premier à prendre son parti, et il le prit gaiement.
« Par saint Janvier ! reprit-il en se frottant les mains, j'avoue que je souperai ce soir de meilleur appétit qu'hier. »