UNE EMBUSCADE
Les adeptes de Saint-Paul que nous avons laissés dans les prisons de Trapani n'y restèrent pas longtemps. En les arrêtant dans la grotte de Polypliême, la police ne savait pas elle-même qui elle arrêtait ; instruite par ses espions qu'un rassemblement suspect devait avoir lieu dans une caverne du mont Éryx, elle avait commencé par mettre la main dessus, sauf à se raviser plus tard s'il y avait lieu. « Empoignez toujours, avait-elle dit à ses sbires, ensuite on s'expliquera tout à son aise. »
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Le matin, lorsque le justicier apprit que les prisonniers n'étaient autres que les membres de la philanthropique Confrérie des JNobles, c'està-dire la fine fleur de l'aristocratie trapanaise, et qu'on n'avait saisi ni procès-verbaux, ni correspondance, ni papiers d'aucune espèce, il vint en personne rendre aux détenus la liberté, en se confondant en excuses et en rejetant toute la faute sur la maladresse de ses agents qui, pourtant, n'avaient fait que suivre à la lettre leurs instructions. Le comte AMégroni et ses complices en furent quittes pour une nuit passée en prison. La mystification de la police fut complète. Aussi, comment voir un conspirateur dans l'homme aux camées? Et si la noble et charitable confrérie tenait ses assemblées la nuit, dans une caverne, d'une façon si mystérieuse, c'était par humilité chrétienne, afin de mieux cacher ses œuvres pies.
On devine que Fabio fut excepté de la commune délivrance, et qu'il resta sous les verrous afin de purger sa contumace ; mais l'affaire du duel n'était pas son plus grand danger ; depuis que la délation de la Zingara l'avait signalé aux soupçons de ses ennemis comme l'auteur probable du meurtre de la Spagnola, depuis surtout
que le major Dudley Tavait reconnu dans la chambre de Rafaella et que lui-même avait été son propre accusateur, il ne pouvait se faire et ne se faisait en effet aucune illusion sur le sort qui rallendait.
Un courrier fut expédié sur-le-champ au général Mac-Farlane qui se trouvait encore à Mazzara, et, en attendant ses ordres ou son arrivée, le prisonnier fut tenu au secret le plus rigoureux. Le geôlier frétait pas disposé à se laisser ravir sa proie une seconde fois, et, de plus, il avait une revanche à prendre et une vengeance à saiisfaire. Plus d'appartement noble, plus de visites, plus de ménagements. Mis au pain et à l'eau comme le dernier des criminels, Fabio fut jeté dans un cachot sombre, humide, avec les fers aux pieds et aux mains. Il n'y avait pas loin de son cabanon à un dammuso d'Anali. C'est alors seulement qu'il connut la captivité dans toute son horreur et les raffinements de la barbarie civilisée ; condamné à un silence absolu, à une solitude inexorable, privé d'air, de mouvement, de lumière, il avait, dans les froides ténèbres où il était plongé, comme un avant-goût du cercueil, moins le renoncement éternel et l'éternel repos des morts. Sa vie entière passait et repassait devant lui avec
ses déceptions, ses mécomptes, et l'amertume des regrets ne faisait qu'envenimer encore la plaie saignante du présent. Tourment des souvenirs! Quand le passé n'est pas pour le cœur un refuge, un lieu d'asile et de paix, il est de tous les supplices le plus douloureux, le plus aigu, et il est irrévocable !
Fabio comptait ses jours par ses fautes, et se voyait frustré du dernier espoir qui lui restât, celui de se réhabiliter par une action éclatante et de reconquérir ainsi l'estime de la reine et l'amour de Rafaella. « Il faudra qu'elles m'admirent, > s'était-il dit orgueilleusement. Et maintenant, rejeté du haut de son rêve dans un abîme sans fond, il demeurait sous le poids du mépris. Plus de réhabilitation pour lui , plus de pardon : il n'avait en perspective qu'une mort infamante pour couronner une vie avortée.
A cette heure de sincérité et de repliement, il se rendait ce triste témoignage, qu'il avait lout poursuivi par le désir sans rien atteindre dans la réalité, et que tous ses projets avaient fait naufrage à l'heure de l'exécution. Esclave de la fausse position qu'il s'était créée lui-même, il n'avait été, en définitive , ni le mari de Rafaella, ni l'amant de la reine, car la nuit de la Barbara
n'avait pas eu de lendemain. Il en était de ses rêves d'ambition comme de ses rêves d'amour : ils s'étaient lous évanouis au moment où il les croyait près de se réaliser. Son patriotisme même n'avait été ni plus efficace ni plus fécond. Des paroles ne sont pas des actes, et la haine qui ne se traduit pas en faits n'est que vent et fumée. Il n'aurait pas même en mourant la consolation de monter sur l'échafaud comme un martyr politique; il y monterait comme un assassin.
Était-il victime d'une organisation fatalement et radicalement impuissante, ou si, capable virtuellement d'une grande destinée, il avait subi l'influence d'une mauvaise étoile ? Il se posait cette question sans la résoudre. Que d'hommes dont l'histoire est celle de Fabio! Combien qui ébauchent tout sans rien conduire à terme, et qui, dans le fol enivrement de leur présomption, prennent l'aspiration pour l'action, et les fantômes du sommeil pour les réalités de la vie pratique et positive !
Le temps est lent dans les fers. Rien ne marquait pour Fabio le cours des heures ; rien ne séparait, rien ne distinguait à ses yeux la nuit du jour : que le soleil éclatât radieux dans l'espace,
ou que la lune baignât la nature de ses molles et
pâles clartés, les ténèbres de son cachot étaient toujours les mêmes, et nulle voix du dehors, pas même celle du geôlier, n'interrompait le silence inflexible de son tombeau. Fidèle à son rôle de dissimulation, le comte Allégroni n'avait pas demandé aie visiter, et son ami, le peinire Errante, malgré l'amitié du général Mac-Farlane, n'en avait pu obtenir la permission. On se rappelait trop la part qu'il avait eue dans sa première évasion, pour lui donner les moyens d'en préparer une seconde.
Un jour, ou plutôt une nuit que le prisonnier était plongé dans ces silencieuses ténèbres et absorbé dans ses lugubres méditations, la porte de sa prison s'ouvrit à l'improviste et il se vit entouré de sbires. 11 crut que sa dernière heure était arrivée et qu'on avait résolu de le fusiller sans forme de procès. Poussé malgré lui par le plus impérieux de tous les instincts, l'instinct de la vie, il interrogea les bourreaux, mais il n'obtint d'eux aucune réponse ; leur consigne était évidemment de se retrancher dans une réserve cruelle et de lui laisser ignorer le sort qu'on lui préparait.
On brisa la chaîne qui lui liait les pieds, mais sans rendre à ses bras la liberté, et on le condui-
sit dans la rue dans un profond silence. Là , d'autres sbires attendaient les premiers, et le funèbre cortège ainsi renforcé traversa la ville d'un pas précipité par les rues les plus obscures et les plus détournées. On arrive à la porte ; elle s'ouvre d'elle-même , comme par enchantement ; les ponls-levis s'abaissent, les sentinelles se rangent; on est dans la campagne. Bientôt on s'arrête et les sbires consignent leur prisonnier à un détachement de carabiniers qui les relèvent. Fabio est garrotté sur un cheval et placé au milieu de la troupe, puis l'on prend au grand trot et toujours en silence la route de Palerme.
Fabio commença dès lors à comprendre qu'on le transférait dans la capitale pour donner sans doute à son procèsplusdesolennité, plus de retentissement. Il devinait juste : décidés à faire un exemple éclatantsurle meurtrier de la Spagnola, les Anglais -n'avaient pas trouvé qu'une ville de province comme Trapani fût un théâtre assez vaste pour le coup de vigueur qu'ils voulaient frapper ; sans compter que, dans l'état de fermentation où étaient les Palermitains, la vue d'une procédure sommaire, suivie d'une exécution à grand spectacle, ne pouvait que produire sur eux un effet
salutaire. Bref, la translation du prisonnier avait été décrétée.
Son escorte, autant qu'il pouvait en juger au milieu des ténèbres d'une nuit sans étoiles, se composait d'une douzaine d'hommes commandés par un officier et assistés d'un fiscal, nom qu'on donnait alors aux magistrats du ministère public. Pas un mot ne fut échangé entre l'escorte et Fabio, et les carabiniers même ne se parlaient pas entre eux. Celte marche silencieuse à travers l'obscurité avait quelque chose de sinistre, de tragique surtout, quand on songeait que le point de départ était un cachot et le terme un échafaud.
On franchit les premiers milles sans rien distinguer et sans faire aucune rencontre. Passant rapidement sous le mont Eryx dont les hauteurs invisibles plongeaient dans les nuages, on déboucha dans les vastes pâturages qui, du pied de la montagne, s'étendent jusqu'à la ville d'Alcamo. Jusque-là les pas des chevaux avaient retenti bruyamment sur les rochers et les cailloux du chemin ; une fois dans les prairies, l'herbe les étouffa, et rien ne troubla plus le silence de la nuit.
Fabio, privé de l'usage de ses bras, et livré
par conséquent, comme Mazeppa, à tous les caprices, à lousles mouvements de la monture qui remportait vers la mort, serré de près, d'ailleurs, par son escorte qui veillait sur lui, surtout le fiscal, avec des précautions inouïes, Fabio n'entrevoyait pas même la possibilité de s'échapper, et s'abandonnait à sa destinée avec la résignation désespérée de la nécessité. Il n'en subissait pas moins, à son insu, l'heureuse influence du voyage: le brusque passage de son cachot sans air à l'air libre et pur des campagnes, avait dilaté sa poitrine. Il respirait plus à Taise, et son sang rafraîchi circulait dans ses veines avec une facilité nouvelle. Ce bien-être physique réagissait malgré lui sur son esprit et donnait à ses idées une direction plus calme sinon plus gaie ; la pensée de la mort le dominait moins tyranniquement, et quelque chose qui ressemblait à l'espérance s'agitait sourdement au fond de son cœur.
L'aube pointa et lui découvrit à l'horizon le temple de Ségeste. Reporté violemment à Rafaella dont la chère image régnait à jamais sur ces ruines consacrées par elle, il tomba dans une mélancolie qui n'était pas, quoique profonde, sans charme et sans douceur. Le souvenir du bonheur, dit le poète, est cruel dans l'adversité,
et cependant Fabio contemplait sans amertume ces lieux bénis par l'amour. Il lui semblait retrouver, en les voyant, celle qu'il avait perdue; il entendait sa voix et jusqu'au frôlement de sa robe dans les soupirs des longues herbes froissées par la brise; il respirait sa suave haleine dans les parfums du matin.
« Rafaella ! s'écriait-il en lui-même dans l'ardeur de ses aspirations passionnées et sanctifiées par l'approche du moment suprême ; noble Rafaella! j'ai mérilé la mort pour vous avoir trompée; mais, s'il faut mourir, je veux mourir à vos pieds de repentir et d'amour! >
Cependant la caravane avait ralenti sa marche et allait en ce moment au pas sous la colline de Ségeste ; quoique le jour fût levé , les objets étaient encore fort peu distincts ; la nature était comme enveloppée d'un linceul gris. Le temple dessinait vaguement sur les vapeurs du matin ses colonnes svelles et son gracieux fronton. Les grandes montagnes d'alentour sortaient lentement des ombres du crépuscule. La plaine était déserte ; on n'apercevait ni troupeau ni pâtre à l'horizon.
Tout à coup une décharge effroyable éclata au milieu de la caravane et presque sous les pieds
des chevaux : deux carabiniers tombèrent ; les autres se rallièrent immédiatement en tirant leurs pistolets de leurs fontes et en ayant soin de placer enire eux le prisonnier ; mais ils ne découvraient personne, lorsqu'une seconde décharge encore plus meurtrière que la première, et qui semblait partir de terre, leur fit voir à quelques pas d'eux les assaillants embusqués et couchés sous les hautes herbes, le seul rempart qu'ils eussent trouvé dans ces vastes solitudes sans habitations, sans bois, sans rochers, sans accident d'aucune espèce. Les cavaliers poussèrent droit sur l'ennemi, qui fut bientôt debout et qui soutint de pied ferme leur choc et leur décharge; mais, en ce moment, l'officier tomba sous la balle d'un tirailleur posté seul à vingt pas du champ de bataille et dont tous les coups portaient. Cette perte démoralisa le reste de la troupe, réduite, en quelques minutes, à cinq ou six hommes.
Fabio garrotté sur sa selle ne pouvait prendre aucune part au combat; mais il profita de la confusion générale pour lancer son cheval du côté de ses libérateurs. En voyant sa proie lui échapper, le fiscal poussa un cri de bête fauve.
c Tuez-le ! tuez-le ! cria-t-il aux carabiniers
en écumant de rage ei en leur désignant Fabio; de cette manière, au moins, il n'échappera pas, vivant, à la justice, et la loi sera satisfaite. »
Cette recommandation féroce était un ordre impératif dans la bouche d'un magistrat , et les soldats obéirent avec la docilité passive de la discipline militaire : plusieurs coups de feu partirent à la fois dans la direction du fugitif; il fut atteint ainsi que son cheval, et tous les deux roulèrent sur l'herbe de la prairie. Après ce lâche assassinat, les carabiniers qui n'étaient pas hors de combat tournèrent bride, avec le fiscal en tête, et tous ensemble reprirent au grand galop !a route de Trapani.
Les vainqueurs, au nombre de neuf, étaient masqués, à l'exception du tirailleur sous la balle duquel avait péri l'officier , et qui n'était autre que notre vieil ami Rosario, le braconnier de la Barbara. Mais les huit autres qui élaienl-ils? Ces combattants mystérieux étaient des Beati-Paoli trapanais, commandés par Aliégroni en personne. Deux avaient été blessés dans l'action, et un tué sur place; ce dernier, le chevalier Vito-Vitali, que l'on retrouvait toujours au poste le plus périlleux, avait rendu lame en laissant échapper de ses lèvres mourantes ces quatre mots qui
résumaient toutes ses passions , toute sa vie : « Vengeance!... Artali!... Madone!... Absolution !... »
Et, tandis que d'une main il faisait le signe de la croix, il serrait de l'autre sa carabine dans la dernière convulsion de l'agonie.
Allégroni s'empressa de porter secours à Fabio qui gisait sans mouvement et perdait son sang par plusieurs blessures ; une seule était grave, mais Tétait horriblement : la balle, entrée par le côté, s'était logée dans les régions du cœur, où elle avait dû faire des lésions considérables. Le blessé fut dégagé de ses liens et porté sans connaissance près de la source au caroubier, qui coule au pied de la colline. Là, on banda ses blessures sans le rappeler à lui-même, tant son évanouissement était profond. Couché sur l'herbe humide, il ne donnait aucun signe de sensibilité physique ou morale ; son visage plombé et tourné du côté du temple avait déjà la pâleur de la mort ; ses yeux, naguère si vifs, paraissaient éteints pour toujours ; sa respiration, courte et intermittente, disait seule que la vie ne l'avait pas abandonné ! Penché sur lui avec la sollicitude d'un médecin et la tendresse d'un père, Allégroni attendait avec anxiété son retour à la vie.
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Debout à côlé de lui, Rosario recevait les ordres du comte en dévorant ses larmes.
Pendant ce temps, les morts, y compris Vito Vitali, avaient été ensevelis sur le lieu même où ils avaient péri, et les blessés étaient transportés à la Barbara, à l'exception de Fabio, qu'on avait craint de déplacer.
Le soleil s'était levé radieux sur les montagnes ; les rayons naissants doraient le front du mourant, comme le marbre d'une statue, et baignaient ses membres glacés sans les réchauffer ; la brise du malin se jouait dans ses cheveux noirs ; la nature en fêle semblait insulter par ses splendeurs riantes à la mélancolie de cette funèbre scène.
En ce moment, parut une litière qu'on n'avait pas entendue venir, et une femme qui en occupait le fond poussa un cri déchirant à la vue du blessé.