ADIEUX
Lorsque la barque qui emportait Fabio eut disparu aux yeux de Rafaella, et qu'elle se retrouva seule dans sa chambre de Mazzara, elle tomba dans un morne accablement; elle ne pleurait pas ; elle avait tant versé de larmes, qu'elle n'en avait plus à répandre; mais son œil sec avait perdu son éclat splendide , et une pâleur mate décolorait son jeune et frais visage. Elle ne voulait recevoir ni voir personne ; rien ne l'intéressait plus, elle ne donnait à sa parure que les
soins indispensables. Que lui importait maintenant sa beauté? Sa jeunesse même était pour elle un objet d'épouvante, car elle éternisait sa solitude et sa douleur. Pourquoi vivre désormais, et pour qui?
Elle passait de longues heures , de longues journées , à sa fenêtre , l'œil fixé sur la mer et absorbée dans une contemplation sans objet, car elle ne regardait, ne voyait, n'entendait rien : la nature était morte à ses yeux comme le monde. Son oncle et la vieille baronne ne lui épargnaient pas les consolations ; mais , ignorant la vérité , leurs paroles n'avaient pas de sens, et^ comme toujours, portaient à côlé. Elle ne les recevait pas moins avec douceur et ne témoignait ni impatience ni fatigue.
< Je n'ai besoin que de repos, dit-elle un jour à son oncle, mais d'un repos absolu. Je sens qu'une retraite au couvent me fera du bien. Voulez-vous m'y conduire?
— Soit ! répondit le baron, heureux de la voir prendre elle-même l'initiative d'une diversion dont il ne soupçonnait pas toute la portée. Puisque nous ne pouvons rien sur les événements, autant vaut les attendre au couvent qu'ailleurs. Alcamo n'est pas si loin de Mazzara. »
Rafaella ne répondit rien ; elle avait son projet, projet mystérieux, inébranlable, dont elle gardait le secret soigneusement, afin, sans doute, de n'avoir point à disculer sa résolution avec la philosophie voltairienne de son oncle. Elle parlait bien d'une retraite monastique ; mais ce qu'elle ne disait pas , c'est que celte retraite était, dans sa pensée, irrévocable, éternelle. Le cloître ou Fabio , telle est l'alternative où elle s'était de tout temps placée : Fabio perdu pour elle, il ne lui restait plus que le cloître. Car que faire dans le monde sans une affection absolue, un intérêt exclusif? Elle appartenait à Dieu par le plus irrémissible, le plus terrible de tous les vœux, le vœu du désespoir.
Le jour du départ arrivé, on se mit en roule comme la première fois, Rafaella en litière et son oncle à cheval, afin, disait-il, qu'une seule pierre Fie pût échapper à ses investigations, car sa passion archéologique dominait toutes les inquiétudes , toutes les alarmes que lui inspirait le sort de Fabio. Il appelait cela le triomphe de l'antiquilé : Triumphus anliquitalis. On partit le soir pour éviter la chaleur du jour, et, remontant le fleuve Mazzara jusqu'à sa source, on prit
la ligne droite à travers les gorges escarpées et
solitaires du mont Polifo. On marcha toute la nuit sans rien voir , au grand regret du baron , qui avait compté sur la lune pour reconnaître une vingtième fois à Salemi la position d'Halycia, ville siculo-grecque qui jamais, s'écriait il avec orgueil, ne paya tribut aux Romains. Au lever du jour, on descendit des hauteurs de Calaialîmi dans la plaine de Ségeste, et Ton entendit même de loin la fusillade des carabiniers et des Beati Paoli.
« Voilà des chasseurs bien matineux, » dit le baron sans se douter de rien.
Pour Rafaella , elle n'entendit même pas les coups de feu, tant elle était absorbée en ellemême. Elle ne sortit de sa préoccupation qu'en apercevant le temple de Ségeste aux premiers rayons du soleil , et fut saisie à la vue de ce monument qui lui rappelait tant de choses d'une émotion violente : c'est là que Fabio l'avait aimée, c'est là qu'il l'avait reniée ! Sa vie était concentrée dans ces deux termes, qui la résumaient tout entière.
En approchant de la source au caroubier, elle laissa tomber ses yeux machinalement sur le sombre groupe qui était auprès. D'abord, elle ne distingua rien; mais, après quelques pas, elle
vit un homme pâle couché sans mouvement sur l'herbe de la prairie, et cet homme... Elle n'en put voir davantage : elle avait trop vu, ses yeux se fermèrent, un cri déchirant lui brisa la poitrine.
« Qu'y a-t-il? Qu'y a t-il? i s'écria le baron en pressant son cheval qui était resté en arrière.
Mais, avant qu'il eût rejoint sa nièce, elle s'était élancée de sa litière pour aller tomber à genoux à côté du blessé. Fabio était revenu à lui-même au cri poussé par elle, et ne vit qu'elle en rouvrant les yeux. Elle!... Rafaella !... à genoux devant lui!... Quel réveil! Quel rêve! Où donc se trouvait-il? Elail-il déjà mort? Etait-elle morte aussi, et leurs âmes réconciliées s'élaienl-elles réunies à jamais dans le céleste élysée de l'éternel amour? Toutes ces idées et bien d'autres que nulle langue humaine ne saurait exprimer, lui traversèrent l'esprit confusément, avant qu'il eût conscience de la réalité. Enfin, la mémoire lui revint et avec elle le sentiment de son état. Ses joues se colorèrent, ses yeux voilés brillèrent d'un feu rapide, un sourire ineffable passa sur sa bouche.
* Hafaella ! » fut le premier mot, le seul qu'il
put articuler, et en prononçant ce nom chéri , une auréole lumineuse parut illuminer son front ; mais elle s'éteignit promptement; il ht un effort pour parler sans y parvenir , ses lèvres et ses yeux se refermèrent, et la pâleur du tombeau se répandit de nouveau sur son visage.
« 0 Fabio ! Fabio ! s'écria l'infortunée Rafaella , dont tous les ressentiments s'étaient évanouis. Fabio, m'entendez-vous?... Répondezmoi ! Au nom de notre amour, réponds, répondsmoi ! i
Fabio ne répondit point; mais une légère pression de sa main, qu'elle avait prise dans les siennes, lui prouva qu'il l'entendait et la fil palpiter d'espérance.
La tête penchée sur son visage et ses cheveux mêlés aux siens , elle réchauffait de son haleine ses joues glacées ; elle épiait du regard avec une fixité fébrile le premier mouvement de ses yeux ou de ses lèvres. En face de la mort, ou du moins de son image , tous les torts de Fabio étaient pardonnes, oubliés; hélas! n'élaient-ils pas expiés cruellement? Quelle colère ne se fût apaisée dans un moment si solennel, si douloureux? Rendue tout entière à l'amour par la pitié, Rai'aella s'abandonnait sans résistance et sans con-
irainte aux entraînements de son cœur. La présence de son oncle et même celle du comte Allégroni ne lui causaient ni embarras ni distraction ; la passion foule aux pieds, dans ces crises suprêmes, les froides convenances du monde et les hypocrisies de la dissimulation ; d'ailleurs , Tétat des deux vieillards était moins fait pour intimider que pour exciter sa compassion : tous les deux pleuraient amèrement ; l'un croyait voir expirer une seconde fois sous ses yeux le fils unique que Dieu lui avait donné, puis ravi ; l'auire perdait celui qu'il avait choisi lui-même pour l'assister dans ses vieux jours ; il tremblait du moins de le perdre, car la défaillance de Fabio se prolongeait d'une manière alarmante ; une pâleur de plus en plus livide inondait son visage ; ses mains glacées se roidissaient dans celles de Rafaella ; un silence tragique régnait sur ce tableau de deuil ; on n'entendait que les sanglots entrecoupés des deux vieillards unis à ceux de Rosario.
En ce moment, une seconde litière, escortée de plusieurs cavaliers , arriva par la route de Palerme. Comme les morts étaient ensevelis et les mourants transportés à la Barbara , rien ne trahissait le sanglant combat qui venait d'avoir
lieu, et la caravane traversa le champ de bataille sans rien remarquer ni se douter de rien. Mais, comme elle passait près de la source au caroubier, le baron Schininà s'entendit appeler par une femme qui occupait seule le fond de la litière ; il se retourna et poussa un cri sourd en reconnaissant la reine Caroline. C'était elle, en effet, qui, de la Favorite où nous l'avons hissée sous le coup de sa défaite, retournait à son exil de Caslelvélrano. Or, par une fatalité cruelle, Ségeste était sur son chemin comme il s'était trouvé sur celui de Rafaella. Quelle rencontre! Dieu les amenait-il donc là pour voir mourir, l'une son premier, l'autre son dernier amour?
Caroline n'avait pas reconnu Fabio, qui lui était caché par Rafaella ; mais elle avait le pressentiment d'une catastrophe, et les pleurs du baron ne firent que la fortifier dans ses appréhensions. Elle mit pied à terre aussitôt en ordonnant à sa litière et à son escorte d'aller l'attendre à deux cents pas de là, sur la roule de Calatafimi.
« Maintenant, dit-elle au baron, vous pouvez parler. Pourquoi pleurez-vous? Que s'est-il passé ?
— Hélas ! madame, je l'ignore ; tout ce que
je sais, c'est que mon pauvre filleul a été blessé; c'est lui que vous voyez là couché sur le gazon.
— Lui!... Fabio!... Blessé!... s'écria la reine en changeant de couleur et en reculant d'un pas. Par qui? »
Comme le baron ne répondait pas, il y eut une pause.
« Mais enfin, reprit la reine avec une brusquerie qui déguisait peut-être une émotion qu'elle ne voulait point laisser paraître, ne me direz- vous pas ce qui est arrivé?
— Mon ami le comte Allégroni est là , qui pourra vous le dire ; car pour moi, madame, je n'ai pas eu le courage de l'interroger. >
Sur un signe du baron , le comte s'approcha et raconta tout à la reine, depuis l'arrestation de Fabio, dans la grotte de Polyphême, jusqu'à la délivrance qu'il payait si cher.
i Et qu'allait-il faire à Trapani ? demanda Caroline avec une préoccupation visible.
— Je puis le dire à Votre Majesté : il y venait en bon Sicilien pour rendre la liberté à sa patrie, au péril de sa vie, et à vous, madame, le trône dont les Anglais vous ont chassée.
— Sa blessure est-elle grave? demanda Caroline avec un intérêt de plus en plus vif.
— Jugez-en, madame, i répondit Allégroni en lui montrant de la main la pâle figure du blessé.
La reine hésita quelques secondes, puis s'avança résolument vers Fabio. L'œil sec, la narine ouverte, les lèvres serrées, elle le regarda quelque temps en silence, plongée dans une rêverie sombre et tout entière aux souvenirs qui l'oppressaient. C'est à peine si elle prenait garde à Rafaella qui, de son côté, ne l'avait pas encore aperçue. Agenouillée , les mains jointes , auprès du mourant et la tête penchée sur son sein, la malheureuse enfant n'avait rien entendu , rien vu. Absorbée dans sa douleur, indifférente , étrangère à tout ce qui se passait autour d'elle, elle priait Dieu pour ne le pas maudire , mais sa prière n'était qu'un élan sans paroles. Quelle langue a des mois capables de traduire de telles émotions ?Sa prière terminée, elle leva les yeux au ciel comme si elle se fût attendue à en voir descendre un ange , ou Dieu lui-même , pour rendre à Fabio le mouvement et la vie. C'est alors seulement qu'elle aperçut la reine debout devant elle , et les bras croisés sur sa poitrine , dans l'attitude d'une méditation profonde. Elle fixa sur sa rivale un œil haineux; puis , étendant
tout d'un coup son bras vers elle en se renversant en arrière :
« N'approchez pas ! s'écria-t-elle d'une voix égarée ; éloignez-vous ! Mon instinct me dit que sans vous il ne mourrait point. Oui, oui, j'en suis certaine , vous êtes la cause de sa mort ; c'est vous qui l'avez tué!... »
Caroline tressaillit. Elle sentit remuer dans les profondeurs de son être quelque chose qui ressemblait au remords.
« Elle a raison, se dit-elle en elle-même, si je ne l'avais pas jeté moi-même dans ces entreprises hasardeuses , puis chassé de ma présence après l'avoir attiré , il n'aurait pas tenté l'action désespérée qui l'a fait arrêter, il ne serait pas là mourant... mort... à mes pieds; oui, c'est moi qui l'ai tué! »
Appuyant fortement la main sur ses yeux, elle détourna la tête comme pour échapper à la vue accusatrice du blessé ; mais tout à coup , par une de ces brusques révolutions qui lui étaient habituelles , les mauvaises passions triomphèrent de sa sincérité, et l'orgueil, la colère, la jalousie, se ressaisirent d'elle violemment. Honteuse comme d'une faiblesse du bon mouvement qu'elle venait d'avoir, aigrie d'ailleurs par l'échec poli-
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tique qu'elle avait éprouvé la veille , elle retourna la tête avec emportement , et fixant sur Fabio un regard terrible :
« Je suis vengée ! » se dit-elle d'une voix sourde.
Ce mot féroce ne fut entendu de personne ; mais Rafaella devina par une intuition magnétique l'atroce pensée qui l'avait dicté ; elle se releva avec indignation , et dominant Caroline de toute la hauteur de son innocence , de son désespoir :
< Ah ! lui dit-elle avec une dignité écrasante, on ne vous a pas calomniée. J'aimais à vous croire meilleure que votre réputation , mais elle vaut encore mieux que vous ; vous êtes bien la reine implacable, la femme sans entrailles quia pour sceptre un poignard et pour couronne un bandeau de sang. La mort même , la mort causée par vous n'assouvit pas vos fureurs. Jouissez donc de votre ouvrage ; repaissez vos yeux du spectacle de vos victimes , et priez Dieu qu'il vous pardonne, car nous, jamais nous ne vous pardonnerons , jamais ! »
La force à ces mots lui manqua ; sa voix mourut dans les larmes , elle retomba à genoux en sanglotant.
Caroline était vindicative , emportée, cruelle, mais elle avait dans le caractère un côté magnanime. Bien loin de l'irriter, les paroles de Rafaella la désarmèrent , et son attendrissement la ramena par une transition aussi brusque que la première à des sentiments plus humains, son cœur impérieux s'amollit , ses yeux ailiers se mouillèrent, et, s'agenouillant elle-même à côté de la jeune fille en pleurs :
c Pleurons-le ensemble , lui dit-elle en cédant à son émotion : nos pleurs et nos vœux réunis le rappelleront peut-être à la vie. >
En ce moment , Fabio fit un mouvement imperceptible ; sa poitrine se souleva légèrement, un faible soupir s'échappa de ses lèvres : ses paupières se rouvrirent et il eut la force de se dresser sur son séant à l'aide de Rosario qui le soutenait de son bras vigoureux. Il fut quelques instants à se recueillir, à se reconnaître, et arriva subitement à une clairvoyance effrayante , car elle était comme le préludeel Pavant-coureur de la suprême lucidité des esprits purs , délivrés parla mort de l'obscure prison des sens. Tous les voiles se déchirèrent; son front , ses yeux s'illuminèrent; fixant un regard calme et profond sur la reine et Rafaella , toutes les deux agenouillées à ses
côtés, il devina d'un coup d'œil ce qui avait dû se passer entre elles et en elles , plus encore ce qu'elles avaient tû que ce qu'elles s'étaient dit. Il prit une de leurs mains dans chacune des siennes, et, après quelques efforts pour retrouver la parole :
c Pardonnez-moi, leur dit-il d'une voix faible maisdistincle, et pardonnez-vous l'uneà l'autre. 11 n'y a eu qu'un coupable , et ce coupable repentant expire à vos pieds en expiation de ses faiblesses et de ses perfidies. Tout est consommé, je le sens ; la mort est là qui m'appelle. Et pourtant il est triste de mourir si jeune, sans avoir rien fait pour les autres ni pour soi-même, sans laisser une œuvre , un souvenir, un nom ! Hélas! je meurs sans m'être réhabilité , je meurs tout entier, i
Il fit une pause dont le silence ne fut troublé que par les sanglots étouffés de Rafaella. Caroline ne pleurait point, elle ne faisait aucun mouvement; mais les palpitations précipitées de son sein révélaient la violence de son émotion.
« Je meurs , reprit Fabio après un moment de repos ; mais ma mort est une délivrance puisqu'elle m'arrache à l'ignominie de l'échafaud. Cher comte Allégroni , c'est à vous et à l'héroïque
dévouement .de vos amis que je dois le bonheur de mourir entouré de tout ce que j'aime. Merci ! soyez béni ! Vivez pour la Sicile , pour celle bien-aimée patrie que je porte dans mon cœur avec vous, et qu'avec vous aussi j'aurais voulu servir. Puisse mon sang versé pour elle être fécond en vengeurs ! Adieu, comte, adieu ! Et vous, mon parrain, mon père, adieu ! Adieu, mon fidèle et bon Rosario ! Pensez tous à Fabio , parlez ensemble de lui quand il ne sera plus. »
Aces mots, dont les derniers furent prononcés avec peine, le blessé eut une faiblesse qui lui ôta la parole; personne ne la prit ; on n'avait de lorces que pour pleurer. Que faire, que dire dans un pareil moment ? Fabio revint à lui; mais sa voix défaillante était presque éteinte, quoiqu'il eût toute sa connaissance.
* Enterrez-moi là-haut, dit-il avec une extrême lenteur et en levant les yeux vers le temple qui dominait ce tableau funèbre ; ne mettez rien sur ma tombe , vous la trouverez bien sans cela, et je ne veux pas que les indifférents viennent troubler la paix de mes mânes. Adieu , madame ! adieu, Rafaella ! continua-t-il en serrant d'une même étreinte les deux mains charmantes qu'il tenait dans les siennes. Adieu ! adieu ! ne m'ou-