‹ Caroline en Sicile (volume 3)Chapitre 7 sur 15 · MO · texte numérisé non relu

MO

Liiez jamais. Je ne mourrai pas tout entier si je vis dans votre mémoire. Laissez-moi cet espoir en mourant, c'est ma dernière consolation. Hélas ! nous nous sommes fait bien du mal sur la terre ; nous nous retrouverons au ciel où tous les maux sont réparés. Là, plus de rivalités, plus de jalousies , plus de souffrances ; l'amour est immense , immortel comme Dieu , infini comme lui. En attendant le bienheureux jour des réunions étemelles et de la paix sans terme et sans orages, aimez-vous ici-bas, aimez-vous pour l'amour de moi. Soyez heureuses. Régnez, madame, et vous, Rafaella... >

Ici, la parole lui manqua ; ses lèvres remuaient encore , mais il n'en sortait aucun son ; bientôt elles cessèrent tout mouvement; ses mains gla cées se crispèrent dans la dernière convulsion de l'agonie , sa tête tomba sur sa poitrine , ses yeux se fermèrent pour ne plus se rouvrir.

Il était mort.

Rosario le soutenait encore dans ses bras ; les deux vieillards assistaient tout en larmes le pauvre braconnier, et les deux femmes , à genoux près de ce corps inanimé , échangeaient des regards de désolation. Le silence régnait, un silence profond, solennel ; on n'entendait que le murmure

plaintif de la fontaine et le frémissement de la brise dans les feuilles du caroubier ; peut-être élait-ee l'âme invisible du jeune homme qui soupirail en prenant son vol vers les régions inconnues d'où Ton ne revient pas. -

Quand tout fut consommé , Caroline se releva la première ; elle se ressouvint qu'elle était reine et qu'elle devait l'exemple de la résignation , du courage; elle ne pleurait pas; mais elle était d'une pâleur effrayante et son cœur se brisait en soupirs refoulés, étouffes. Elle serra fortement la main des deux malheureux vieillards , môme celle de Rosario ; mais elle ne put trouver un seul mot d'exhortation ni de consolation.

Faisant pour parler un effort violent :

« Mon enfant , dit-elle à Hafaella en la pressant dans ses bras , chère enfant , je sais ce que vous perdez.

— Je perds tout, madame... tout!...

— ■ Non, ma tille, répliqua la reine avec une gravité mélancolique , il vous reste le premier des biens, la jeunesse. Tandis que moi... oh! moi ! vous ne pouvez comprendre ce que je souffre... on ne saura jamais ce que j'ai souffert sur la terre. »

Ne pouvant plus résister à son attendrisse-

ment, elle s^éloigna rapidement et remonta dans sa litière sans avoir retourné une seule fois la tête. A peine y fut-elle enfermée qu'elle éclata en sanglots désespérés.

Les dernières volontés de Fabio furent exécutées fidèlement. 11 fut enseveli dans le temple de Ségesle , ce temple si cher à son cœur qu'il n'avait pas voulu le quitter même après la mort; aucun signe , pas même une croix , pas même une pierre, ne marqua la place où il dormait du dernier sommeil. Rosario creusa la fosse, le comte et le baron y déposèrent le corps du jeune ami qui aurait dû leur survivre. A genoux et en prière au seuil du monument , Rafaella voulut assister jusqu'à la fin à ces tristes cérémonies. Chaque pelletée de terre qui retombait sur cette dépouille adorée, lui donnait une secousse au cœur et lui causait dans tous ses membres un frisson convulsif ; à la dernière, le comte Allégroni, qui s'était contenu jusqu'alors, tomba sur la poussière comme une masse inerte et y demeura sans mouvement. On le crut mort , il n'était qu'évanoui.

« Mon fils! mon fils! s'écria le malheureux père en revenant à la vie , mon pauvre fils ! »

Il lui fut impossible d'ajouter un mot à celle

exclamation déchirante ; les sanglots étouffèrent sa voix ; il fondit en larmes dans les bras de son ami.

La mort sanglante de Fabio, ces soins funèbres , cette séparation brusque , éternelle, lui avaient rappelé si vivement la perte de son propre fils , qu'il lui semblait le perdre et l'enterrer une seconde fois. Quand il fut un peu calmé , il repartit pour Trapani , où ses. amis eurent de la peine à le reconnaître , tant cette seule jonrnée l'avait vieilli. Il ne fit plus dès lors que languir dans la solitude de son palais désert , et mourut bientôt après ces catastrophes , triste , isolé, déçu dans toutes ses espérances et sans avoir vu réaliser un seul de ses rêves.

Avec lui périt ce qui restait en Sicile du mystérieux tribunal de Saint-Paul , et, sauvé par là de la sentence capitale prononcée contre lui , Artali devint président de la grande cour criminelle.

La mort d'Allégroni entraîna aussi la dissolution de la confrérie des Nobles , qui disparuf sans retour.

Resté seul avec sa nièce sur ce théâtre de mort, le baron Schininà fut en proie à un désespoir si violent , que la nécessité de le secourir arracha

quelque temps Rafaella à l'égoïsme passionné de sa propre douleur. La sœur de charité l'emporta cette fois encore sur la femme. Elle ajourna même, en voyant son oncle dans cet état, l'accomplissement de son vœu monastique : comment abandonner à son affliction et à la solitude un vieillard si malheureux et si bon ? Elle était incapable d'une telle cruauté, et se dévoua, nouvelle Anligone, à cet OEdipe inconsolable. Au lieu de continuer sa route vers le monastère d'Alcamo , elle retourna avec lui à Mazzara.

Le temps, qui n'avait aucune prise sur elle, finit cependant par adoucir les regrets du baron. Sa passion archéologique fut une diversion puissante et endormit sa blessure si elle ne la guérit pas. Pourtant il mourut sans avoir mis au jour le grand ouvrage de toute sa vie , cette Trinacria Velus dont \\ nous a tant parlé. Si nous ne disons rien de la barenne , c'est qu'il n'y a rien à en dire : réduite depuis longtemps à la vie végétative , elle mourut le même jour que son mari , comme si le même fil eût lié l'une à l'autre ces deux vieilles vies.

Rafaella remplit son devoir filial jusqu'au bout avec une consiance héroïque ; mais elle resta pâle comme une statue d'albâtre et personne ne la vit

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jamais sourire. Quand la mort de ses derniers parenls lui eut enfin rendu sa liberté , elle distribua ses biens aux pauvres , ei , faisantau monde un éternel adieu , elle entra en religion au couvent d'Alcamo.

Jamais plus belle et plus pure victime ne s'immola sur les autels du Christ. On prétend qu'en voyant tomber sous les ciseaux sacrés sa magnifique chevelure blonde, le peintre Errante, qui assistait à la cérémonie du voile, ne put retenir une exclamation de douleur et d'indignation, et

qu'il dit en sortant de l'église :

< Unesemblable barbarie est faite pour rejeter

dans les bras du paganisme tous les artistes qui

ont l'amour du beau. >

Nous avons oublié de dire que, longtemps

encore après les funérailles de Fabio, un homme

venait prier et pleurer, la nuit, au temple

de Ségesle; cet homme, c'était le braconnier

Rosario.

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