‹ Caroline en Sicile (volume 3)Chapitre 8 sur 15 · DEPART · texte numérisé non relu

DEPART

Caroline fut rendue le soir même à Castelvétrano. Elle en était partie pleine d'illusion, d'espérances; elle y revenait désabusée, vaincue, et , pour l'achever , quel coup Pavait frappée au temple de Ségeste! L'amour qu'elle avait eu pour Fabio , et dont elle croyait s'être guérie, n'était qu'endormi ; il s'était réveillé sur son cadavre. On ne sent tout le prix d'un bien qu'en le perdant à jamais , et l'irrévocable rend le regret

plus cuisant. Combien ne l'est-il pas davantage quand il esl irrité par l'aiguillon du remords !

« Car enfin , se disait-elle dans le secret de son âme, je lui ai porté malheur, c'est moi qui l'ai tué ! »

Atteint dans ses fibres les plus sensibles , son cœur saignait à la fois par toutes ses blessures. Précipitée du haut de ses rêves, déçue en même temps et dans sa tendresse de femme et dans ses ambitions de reine , il ne lui restait , à la suite de tous ses projets, de tous ses mécomptes, que Tisolement et la proscription. On ne revient pas de chutes si terribles. Dominée , écrasée par le sentiment de sa défaite , Caroline ne songeait pas même à continuer une partie si visiblement perdue ; il y a des expériences qu'on ne recommence pas deux fois. Et qu'entreprendre avec un Ferdinand ? Ses mines étaient éventées , ses trames percées à jour ; ses ennemis prévenus avaient les yeux ouverts , et la force matérielle , la force brutale résidait tout entière dans leurs mains. Tout ce qui était possible elle l'avait tenté ; elle avait échoué. Engager une nouvelle lutte eût été courir à un nouvel échec. Il n'y avait plus de chances pour elle que dans l'imprévu des événements.

Comme toutes les natures fières et fortes, elle subissait sans les ratifier les arrêts de la nécessité ; sa patience n'élait pas de la résignation , son orgueil protcsfail sourdement: qui sait même si elle avait abandonné toute espérance? Si noir que soit l'horizon , il y a toujours quelque point lumineux par où passe un rayon de soleil.

Du reste , à son retour de Palerme , elle se retrancha dans une solitude absolue et un silence impénétrable. Il ne sortit de sa bouche ni plaintes ni reproches, ni même l'allusion la plus indirecte et la plus éloignée aux catastrophes qui Pavaient frappée. L'intention de Bentinck était , on l'a vu, de la renvoyer à Vienne, et il s'était al tendu de sa part à une résistance désespérée au moment décisif; son attente fut trompée; soit que la Sicile lui lût devenue odieuse, soit qu'elle espérât trouver des vengeurs dans sa famille, Caroline s'exécuta sans prononcer une seule parole.

■ Le vaisseau destiné à la transporter sur le continent était à l'ancre à Mazzara ; elle s'y rendit de Castelvélrano , seule , dans sa litière , comme s'il se fût agi d'une promenade. Castroné, qu'elle n'avait pas voulu revoir, s'était flatté , à kson insu , de l'enlever en route ; et il avait compté,

pour cela , sur les Calabrais ; mais il comptait sans eux et sans les Anglais.

Francatripa avait maintenu si mal la discipline dans sa bande, qu'elle s'élait dispersée dans les bois de la Ficuzza et dans les gorges de la Madonie , où chaque partisan guerroyait pour son propre compte. Il lui fut impossible de réunir dix hommes , et il suivit lui-même le torrent du mauvais exemple ; son nom disparut dès lors des annales militaires des Deux-Siciles pour prendre place à côté des Teslalungi , des Fra Diavolo et autres rois des montagnes.

Parafanti , lui , n'était pas caché depuis vingtquatre heures dans les carrières de Sélinonte , que les Anglais étaient instruits de sa présence par la zingara, sa voisine, et il fut surpris par eux dans sa cachette comme un sanglier dans sa bauge. Une partie de sa bande périt sur place en voulant résister, le reste fut fait prisonnier; luimême passa en conseil de guerre et fut un beau matin fusillé sur les remparts de Trapani.

Quant à Pandigrana qui, fidèle à la consigne, attendait sur les hauteurs du mont Bibino Tordre de fondre sur Syracuse, il était trop loin pour qu'on pût songer à recourir à lui. Plus heureux que ses deux collègues , il manœuvra si bien

qu'il finit par atteindre son but ; incorporée plus lard dans l'armée napolitaine , sa bande y forma le noyau d'un régiment de ligne dont il fut nommé colonel.

Pour en revenir a Castroné , il se trouva dans l'impossibilité de tenter le coup de main qu'il avait médité , mais il n'abandonna pas pour cela son projet : battu sur terre , il se retourna du côté de la mer , et , révoquant à son tour les pouvoirs de son alter ego maritime , il reprit , sans dire pourquoi , le commandement de son brick.

Le jour fixé pour le départ de la reine était donc arrivé ; toutes les troupes britanniques cantonnées dans les places voisines avaient été échelonnées sur la route qu'elle devait parcourir ; mais ce déploiement de forces était bien superflu et Mac-Farlane en fut pour ses précautious inutiles. Le seul incident du voyage n'était pas de nature à porter ombrage à la Grande-Bretagne.

Au moment où Caroline passait en vue de Doncévino , le lévrier de Fabio s'élança sur la litière et la suivit quelque temps en poussant des hurlements plaintifs comme pour lui demander compte de son maître. Ce reproche indirect lui serra le cœur : les souvenirs des carrières et de

Ségeste se dressèrent tout à coup devant elle comme autant île spectres accusateurs , et , vaincue par l'émotion , elle tomba au fond de sa litière en fondant en larmes. La douleur l'empêcha de voir Pipo qui portait un crêpe à son bonnet de police et qui regagnait tristement la cassine avec le lévrier, non moins triste que lui ; fidèles l'un et l'autre au même souvenir, au même regret, ils vieillirent, ils moururent ensemble à Boncévino, et, en pleurant son jeune et bien-aimé capitaine , l'invalide ne soupçonna jamais, dans la simplicité de son cœur, qu'il eût été la première cause de sa mort.

H parlait toujours de tuer la zingara ; pourtant il ne la tua point, et la vieille pyihonisse mourut de sa belle mort , c'est-à-dire de sa laide mort, comme elle avait vécu.

Cependant , la reine avait atteint Mazzara, et, sans s'arrêter dans la ville, elle se rendit au port immédiatement. Peu de monde y était rassemblé ; car les Anglais avaient caché par excès de prudence , et pour prévenir une démonstration possible en faveur de Caroline, le jour précis de son embarquement. Mac-Farlane la reçut au rivage , entouré d'un brillant état-major et d'un régiment d'élite qui bordait la haie. La reine ne

lui parla point ; à peine jeta-l-elle sur lui un coup d'œil hautain ; et , comme il lui offrait la main pour passer dans la chaloupe qui devait la conduire au vaisseau , elle refusa son ai<ie et s'appuya sur le bras d'un simple maieiot. Au moment où elle mit le pied sur le navire de l'exil , elle fut saluée par une salve d'artillerie , mais elle répondit à ces honneurs dérisoires par un sourire de mépris et descendit sur-le-champ, sans échanger une parole , un regard , avec personne, dans la chambre qui lui était destinée.

Les ancres étaient levées, le vent propice ; on partit aussitôt. En voyant fuir cette Sicile qu'elle ne devait jamais revoir , elle ne put retenir un soupir ; une douleur poignante envahit son âme; et cependant , qu'y laissait-elle après elle? Un complot déjoué , un trône usurpé , un ennemi victorieux et son dernier amour au tombeau. Quand le panache ardent de l'Etna descendit sous l'horizon , il lui sembla voir Castoréo se voiler la tête de sa robe de moine et lui faire un triste et suprême adieu.

La traversée fut longue et orageuse : on fut obligé , à cause de la guerre , d'aller passer par Constanlinople , et l'on compta les jours par les tempêtes. Dès la sortie du port de Mazzara , on

avait remarqué un brick sans pavillon qui suivit le bâtiment tout le jour et aussi toute la nuit, car au lever du soleil on l'aperçut encore et Ton continua à l'apercevoir les jours suivants. C'était le brick de Castroné, qui, n'ayant pas réussi à enlever la reine sur terre , se flattait d'être plus heureux sur mer. Ne se sentant pas de force, malgré la résolution de son équipage , à attaquer seul un vaisseau de guerre anglais , son projet était de le suivre jusque dans les mers de l'Archipel , et là de s'associer quelque pirate grec qui , alléché par l'appât d'un riche butin , lui prêterait main-forte pour l'exécution de son hardi projet. Il atteignit ainsi les Cyclades, mais ces îles lui furent funestes : un matin on ne le vit pas ; une tempête effroyable avait régné toute la nuit. Périt-il dans la tourmente, ou fut-il capturé lui-même par les pirates qu'il voulait embaucher ? C'est ce qu'il fut impossible de jamais savoir, car, à partir de ce jour, on n'entendit plus parler ni de Castroné ni de son brick. Après des fatigues inouïes et des dangers tous les jours renaissants , l'auguste exilée franchit enfin les Dardanelles , et de Conslantinople se rendit par terre à Vienne, où l'attendait la triste mort des proscrits : juste et tardive expiation

des erreurs , et , disons tout , des forfaits de sa vie.

Est-il besoin d'ajouter que son départ ne fit qu'affermir la domination britannique, et ajourna indéfiniment toutes les entreprises dirigées contre eux ? Catane ne remua pas plus que Palerme. En attendant mieux, les deux Emmanuels , Réquécense et Rossi allèrent siéger aux communes , Gaspard Vaccaro les présida , sans se douter jamais qu'il eût été premier minisire in petto et que l'exil de Caroline lui coûtait son portefeuille.

Casloréo regagna sa montagne. Seuls dépositaires de son secret, ses trois amis le gardèrent fidèlement, et la Sicile ignore encore aujourd'hui sa romanesque aventure ; Catane même ne connaît que le frère Agathon. Redevenu, ou plutôt resté moine , l'austère anachorète était assis un jour devant sa grotte et tenait à la main une lettre conçue en dix mots :

< Nous avons fait un beau rêve , le réveil est atîreux ! >

Que de choses dans ces dix mots ! On devine la main qui les avait tracés.

« Oui , la reine a raison , se disait le tribun cénobitique en promenant un triste regard sur sa bien-aimée Sicile, oui , c'était un beau rêve, niais c'était un rêve. Le pacte monstrueux conclu entre elle et moi était contre nature , et n'a rien produit parce qu'il ne pouvait, ne devait rien produire. Dieu réprouve les alliances illégitimes; il n'avait pas béni la nôtre. Une voix intérieure me l'avait bien dit d'abord. Pourquoi ne l'ai-je pas écoulée ? C'est Dieu lui-même qui m'avertissait. Il me punit par un mécompte de mon aveuglement volontaire. Caroline est toujours Caroline ; on ne secoue point son passé comme on se dépouille d'un vieux vêtement; mauvais ou bons, les antécédents sont des litres dont on subit malgré soi la fatalité ; la main qui a fait le mal ne saurait le guérir. »

Comme il était plongé dans ces réflexions , il vit descendre du haut de la montagne une troupe d'hommes inconnus qui venaient droit à lui. Celaient les carbouari que nous entrevîmes un soir au bivac des bandits calabrais, campés dans les forêts de l'Etna ; poursuivis et dispersés par les Anglais , ces derniers avaient été contraints de se rembarquer précipitamment. Le vieux Bénincasa avait pu regagner ses bois de Sainte-

Euphémie; moins heureux que lui, Scarolla s'était noyé dans le Fare avec le peu qui restait des Indépendants de la Basilicata. Privés du seul abri qu'ils eussent en Sicile, les carbonari erraient sans asile à travers les laves et cherchaient une hospitalité qu'ils ne trouvaient pas. Le jeune frère du martyr Capobianco faisait partie de cette troupe de misère.

« Mon père, dit-iî à Termite avec la franchise d'un cœur intrépide, nous sommes des carbonari calabrais et nous ne savons où reposer la tête.

— Ah! vous aussi , lui répondit Castoréo en l'embrassant, vous nourrissez dans vos âmes le divin rêve de la liberté? Ne vous étonnez donc pas de souffrir vous et les vôtres, et attendezvous à souffrir davantage encore ; la victoire n'est qu'à ce prix; et môme, sachez-ie bien , la génération qui souffre n'est pas toujours celle qui triomphe ; ainsi , armez-vous de résignation , de constance, et si longue que soit votre épreuve , ne désespérez jamais ; croyez en Dieu , croyez en vous; l'avenir est aux plus patients; dussiezvous, comme tant d'autres, mourir avant d'avoir vaincu , espérez encore , la foi sauve les nations comme les hommes , et , fécondés , mûris par le sang , par les larmes, les germes semés par

les pères écloront pour les enfants. Prions Dieu, mes frères, prions-le, non pour nous, mais pour In pairie, pour l'humanité; tout le reste ne vaut pas une prière , pas une pensée. i>

A ces mots, Castoréo s'agenouilla, les carbonari l'imitèrent ; oubliant leurs dangers , leurs souffrances , s'oubliant eux-mêmes , tous ces proscrits , ces martyrs élevèrent à Dieu leurs âmes et se retrempèrent en commun aux sources divines, éternelles de l'espérance et de la foi.

Ce qui devait arriver arriva. A la paix générale, c'est-à-dire à la chute de l'empire, l'Angleterre abandonna la Sicile avec une perfidie insigne , et , au mépris des promesses les plus solennelles, les plus saintes, elle livra ses partisans , tous ceux qui s'élaient compromis par elle et pour elle, aux vengeances dune cour implacable. Déchu de ses fonctions iYaller ego, le prince-vicaire redevint prince royal comme devant , et le nouveau parlement fut aboli , sans que l'ancien fût rétabli ; c'est là tout ce que les Siciliens gagnèrent à la protection de leurs bons

amis les Anglais. Rentré en possession du trône, et plus absolu qu'il ne Pavait jamais été, le vieil exilé de la Ficuzza foula aux pieds , lui aussi , toutes ses promesses et viola sans scrupule tous ses serments. Il est vrai que pour décharger sa conscience du crime de parjure, il inventa ou on inventa pour lui un tour ingénieux. Comme roi de Sicile, il était Ferdinand III, et Ferdinand IV comme roi de Naples ; il réunit en un seul les deux royaumes et prit le titre de Ferdinand Ier, roi des Deux-Siciles ; le tour fait, il déclara avec un aplomb imperturbable qu'un nouveau règne commençait , et que le Ferdinand numéro 1 ignorait les engagements qu'avaient pu prendre les Ferdinands trois et quatre.

Maître Escobar , pends- loi , tu n'avais pas trouvé celui-là.

CWOUNK. S. 12.

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