‹ Caroline en Sicile (volume 4)Chapitre 10 sur 16 · DELATION · texte numérisé non relu

DELATION

Il éiaii nuil close lorsque Castoréo quitta la reine , et immédiatement après Castelvétrano , pour retourner à Catane où Tatlendaient, tout en ignorant son voyage, Réquécence , Rossi et son ami de cœur et d'esprit, ce Gaspard Vaccaro dont il venait de faire un premier minisire à son insu. Le temps était calme et les armées du ciel resplendissantes : les étoiles fixes flamboyaient dans les sombres profondeurs du vide ; les planètes, moins vives, moins scinlillanles, gravitaient dans l'espace avec grâce et sérénité ; la

voie lactée coupait le firmament comme une écharpe lumineuse, le croissant de la lune brillait mystérieusement sur les collines de Sanla- INinfa comme remblème du prophète sur un minaret gigantesque. La roule était déserte : Casloréo était seul ; les yeux fixés sur Timmensité, il marchait vite, comme emporté vers le but par le souffle impétueux de ses pensées. Tout à coup il fut rejoint par un inconnu , vêtu en moine, qui le suivait depuis quelque temps avec précaution et qui ne tarda pas à se faire connaître.

«I Mon père, lui dit-il en Tabordani, je suis le capitaine Fabio; je vous attendais à votre sortie de chez la reine, et je vous ai suivi jusqu'ici pour combattre les préventions injustes qu'on a dû vous inspirer contre moi.

— Que vous importe mon opinion, puisque nous ne nous connaissons pas ?

— Vous me le demandez? Quel homme fier peut se résigner au mépris d'aulrui? L'honneur est le premier des biens; c'est le seul, hélas! qui me reste à cette heure ; souffrez, mon père, que j'en sois jaloux, plus jaloux que de nia vie môme: la vie, sans riioiineur, n'est qu'une mort de tous les instants.

— Mais enfin que voulez-vous de moi?

— Je veux que vous me rendiez votre estime, car, à Tair dont vous m'avez regarde ce soir, j'ai vu trop clairement que je ne l'avais pas. Voire dédain, si vous êtes vraiment Casioréo, serait une double flétrissure.

— Que je sois ou non Casioréo , comment aurais-je pour vous de Teslime ou du dédain ? Je n'ai que de l'indifïérence ; je ne sais pas même qui vous ôles.

— Vous l'apprendrez plus lard, et cela avant qu'il soit longtemps ; mais en attendant qu'une action d'éclat vous ait recommandé mon nom, comme celui d'un bon Sicilien , je vous adjure, je vous supplie d'ajourner votre jugement à mon égard, et de ne pas croire à Taveugle et sans contrôle le mal que vous a dit de moi une femme irritée. Ces choses-là n'ont aucun rapport avec la politique, et d'ailleurs...

— Dispensez-moi de voire justification , interrompit Casioréo : ces choses-là sont en dehors de ma compétence, je préfère ne les point entendre ; j'en devine assez pour n'en vouloir pas savoir davantage.

— Pourtant il est impossible que vous me quittiez ainsi sans un mot qui me rassure et qui

me relève à mes yeux. Dites-moi seulement que vous ne me méprisez point.

— Je vous répète que je ne vous connais pas, et j'ajoute qu'après votre départ Sa Majesté n'a pas même prononcé voire nom ; je n'ai par conséquent ni ne puis avoir sur vous aucune opinion. Mais vous êtes jeune, et puisque vous tenez tant à votre considération , je veux bien vous donner une preuve de mon intérêt, en vous disant la vérité tout entière. Apprenez de moi, si vous l'ignorez , que vous avez contre vous toutes les appareî'.ces : vous êtes vis-à-vis de la reine dans la position la plus fausse et la moins noble où un homme se puisse mettre ; car, enfin, qu'êies-vous? Un officier destitué, à ce que j'ai pu comprendre; si vous ne vivez pas des bienfaits de la reine, vous [)arai8sez en vivre.

— Mon père, serait- il possible!...

— Cela est certain. Le monde, sachez-le bien, méprise les favoris lorsqu'il ne les craint pas. A tort ou à raison, il ne veut voir en eux que de voluptueux mercenaires, des instruments... mais je n'en dirai pas là-dessus davantage pour ne vous point blesser.

— Je suis donc un homme déshonoré ! Et pourtant, mon père, si vous saviez mon histoire...

— Voire histoire? Je la sais sans que vous preniez la peine de me la raconter. Une circonstance, n'imporle laquelle, le hasard peut-être, vous a fait rencontrer Caroline ; ébloui par Téclat du diadème, vous avez pris pour de l'amour votre amour-propre, et la tête vous a tourné. Être amant de la reine vous a paru le premier des titres : vous vous êtes cru déjà Godoï, Acton, que sais-je! Où n'atteint pas un homme qui prend une reine pour piédestal? C'est là sans doute ce que vous vous êles dit. Le reste n'est que trop facile à deviner. Voilà le rêve, voici maintenant la réalité. Le siècle des Acton et des Godoï est passé : vous vous êtes trompé de temps et de route; la voie que vous avez jihoisie ne mène plus où vous vouliez aller; et d'ailleurs la place est prise, je vous en préviens : la reine elle-même en a disposé et si vous aimez la Sicile, vous serez le premier à bénir son choix. Les jours approchent, je vous le dis, où la patrie aura besoin de tous ses enfants et les appellera tous autour d'elle. La journée sera terrible, mais décisive , et quel magnifique lendemain ! Plus d'étrangers ! plus d'usurpateurs ! plus de favoris ! Les ministres seront les gens du peuple non les gens du roi. Tout homme aura sa valeur intrin-

sèque el uen aura pas craulre : on n'existera que |)ar soi-même. Préparez-vous donc, si vous voulez niériler mon eslime, à remplir votre devoir de citoyen ; car l'heure iixée par le ciel ne lardera pas à sonner, je le sais, ei jamais plus noble carrière n'aura été ouverte , croyez-moi , aux ambitions légitimes et aux hommes de bonne volonté. Profilez-en pour vous réhabiliter à vos propres yeux et pour faire vos preuves. S'il y a en vous TétofTe de quelque chose, on le verra; jusque-là qu'en sait-on ? et vous-même qu'en savez-vous? »

A ces mois Casioréo continua son voyage, laissant Fabio méditer seul au milieu du chemin sur les rudes conseils qu'il venait d'entendre. Certes, c'était là ce qu'on appelle en style mythologique, la vérité toute nue. Pas de ménagemeiiis,pasde périphrases. L'épreuveélaitcruclle, mais salutaire. Aux grands maux les grands remèdes. Quand la plaie est profonde , et le malade bien constitué, rapj)licaliou du fer et du feu est plus efficace que les palliatifs, qui ne pallient rien.

Fabio fut quelque tem[>s à se demander s'il devait se tenir pour ofîensé de la brutalité du moine , ou pour honoré de sa l'ranchise : son

cœur ulcéré flollaii entre la colère et la gratilude. Ce n'est pas que sa conscience ne lui adressât les mêmes reproches : quelques heures auparavant il avait dit lui-même, de lui-même, en présence de la reine, des choses tout aussi dures; mais se les entendre dire, quelle différence! Dans la confession volontaire et spontanée, on a du moins à ses yeux le mérite de la sincérité, ei c'est une compensation au mal qu'on dit de soi. Qu'un autre intervienne, ne lût-ce que pour faire écho , ou trouve cet écho bien incommode : ou veut Lien s'exécuter et faire de soi bon marché ; on le fait souvent même avec ostentation, mais à la condition d'être contredit ; on s'irrite de ne l'être point, et Ton chercherait volontiers querelle à ceux qui vous prennent au mot et vous croient sur parole.

Cependant les bons sentiments triomphèrent dans Fabio, et il se dit qu'après tout Termite avait raison. Quant à la reine, ignorant sa rencontre avec Uafaella, il se demandait par quelle fatalité son secret lui avait été révélé. Le délateur ne pouvait être queCastroné. Mais comment ce génie bas et malfaisant était-il lui-même si bien informé? Voilà ce qu'il ne s'expliquait |)oint

et renonçait pour le moment à s'expliquer. Une

fois le mal accompli qu'importe la cause du mal?

< Rien n'est désespéré, se dit-il en reprenant courage. On revient de tout ; je les forcerai bien à m'eslimer, par ma vie ou par ma mort. »

Quoiqu'il fût assez près de Boncévino , il ne jugea pas prudent, malgré son travestissement nouveau, d'y aller passer le reste de la nuit, et il profita des ténèbres pour se rapprocher de Trapani , où le rappelait l'exécution du secret dessein qu'il avait conçu , et qui devait le réhabiliter aux yeux de Caroline et de Casloréo. A peine avait-il fait quelques milles qu'il se trouva face à face avec la zingara.

< Eh ! la vieille ! lui cria-l-il sans réflexion , lu as donc élu toutes les nuits domicile sur la route de Mazzara.

— Et vous donc , mon beau capitaine encapuchonné?

— Tu me fais bien l'effet, avec tes courses nocturnes, d'être encore plus espionne que sorcière.

— Et vous plus amoureux que sage, répondit la vieille, sans avoir l'air de prendre au sérieux cette injurieuse accusation.

— Que veux-tu dire? demanda Fabio distrait de ses soupçons par cette habile diversion.

— Que la tourterelle une fois rentrée au nid, le louriereau y vole à lire-d'ailes,

— Je ne le comprends pas.

— Les plus mauvais sourds sont ceux qui ne veulent pas entendre.

— T'expliqueras-lu enfin?

— Ah çà ! mon jeune officier, croyez-vous qu'on ne sache pas ce que Ton sait ?

— Que sais-tu donc? Parle! sinon...

— Sinon quoi ?

— Sibylle de renier ! te fais-tu un jeu de ma patience ?

— Votre patience !... Je vous conseille d'en parler.

— Le baron Schininà serait-il de retour à Mazzara? Réponds.

— Je vous l'aurais déjà dit si vous étiez plus franc, mais vous avez un nom sur les lèvres et un autre dans le cœur. Les caries veulent avant tout de la sincérité, sinon...

— Sinon quoi ?

— ■ Sinon elles sont muettes.

— Au diable toi et les caries !

— Prenez garde que les habits rouges ne vous y envoient avant moi.

— Par saint Bologaro ! qui est-ce qui parle ici

d'habits rouges?! dit toiU à coup, à quelques pas d'eux, une rude voix calabraise. >

Fabio reconnut immédiatement Parafanli.

C'était lui en effet qui, après avoir fait un long détour pour éviter Tarmée ennemie, allait prendre position avec sa bande dans les carrières de Sélinonle.

« Comme nt ! c'est encore vous ! s'écria le vindicatif Calabrais en reconnaissant Fabio et en portant instinctivement la niain sur le njanche de son si}'let.

— Et pourquoi ne serait-ce pas moi?

— Parce que j'espérais bien, corps de Dieu ! ne vous jamais revoir.

— Et moi donc, vous figurez vous, par hasard, que je vous aie cherché ? Passez votre chemin, comme je passe le mien.

— C/est parbleu bien ce que vous avez de mieux à faire.

— Et si je ne voulais pas le faire, qui est-ce qui aurait la prétention de le trouver mauvais ?

— Qui?... Tenez, mon jeune officier, je ne veux pas me fâcher; mais, par saint Bologaro ! n'abusez pas de vos avantages.

— Mes avantages! . . . Vous appelez un avantage d'être seul contre vous et votre bande.

— Oubliez-vous donc que je vous ni sauvé la vie? Vous Tôter niainlenant sérail un véritable parricide. Si vous étiez Calabrais, vous sauriez que vous êtes sacré pour moi, malgré moi, et que je suis obligé de supporter de voire part ce que je ne supporterais de personne. Une fois déjà ne m'avez-vous pas traité de brigand , d'assassin ? A cela, qu'ai-je ré|)ondu? Rien ; et cependant, corps de Dieu ! le sang me sifilait furieusement dans les oreilles. Allez, vous pouvez bien brûler à la Madone un cierge «l'actionsde grâces : jamais homme n'a vu la mort d'aussi près que vous. Croyez-moi, vous dis-je, passez votre chemin, et laissez-moi passer le mien ; c'est le plus sûr pour vous et pour moi : c'est déjà trop que vous m'ayez mis dans le cas de vous rappeler le service que je vous ai rendu , car il n'a plus de mérite : un bienfait reproché n'en est plus un; sans compter que c'est indigne d'un bon Calabrais. Si on savait cela dans nos montagnes, j'y serais un homme déshonoré. Mais c'est vous qui en êtes cause; que la honte en retombe sur votre tête, et non sur la mienne ! »

Cette étrange lutte entre l'instinct féroce de la vengeance et les scrupules d'un dévouement forcé ne manquait pas d'une certaine magnanimité

sauvage qui fil impression sur Fabio; mais il n'eut pas le temps de répondre : craignant peut-être de succomber à la tentation , Parafai\li le quitta brusquement, et continua sa route à la tête de sa bande.

Fabio en fit autant de son côté. Heureux de se savoir plus près de Rafaella qu'il ne l'avait d'abord espéré , il alla droit à Mazzara , résolu , pour la voir, à braver tous les dangers.

Quanta laZingara, elle s'était échappéeà l'apparition des Calabrais. Il était grand jour quand elle regagna son gîte. La première cbose qu'elle vit en y arrivant fut le corps inanimé «le son malheureux chat. Quel spectacle î Le fidèle compagnon de sa solitude, son unique ami, il était là... mort... à ses pieds!... Qu'on juge de sondésespoir ! Elle le prit tendrement dans ses bras décharnés, en s'efforçant de le réchauffer contre elle et de le rappeler à la vie à force de caresses ; vain espoir! elle n'embrassait qu'un cadavre. Quelques larmes coulèrent sur ses joues ridées.

Mais la colère ne tarda pas à faire diversion à sa douleur : apercevant les tronçons de la canne qui avait servi au crime , elle reconnut celle de Pipo. Cette pièce de conviction accusatrice, accablante, ne permettait aucun doute sur l'auteur

du meurtre. La Zingara comprit tout , et la fureur, la vengeance séchèrent les larmes que le regret lui avait arrachées.

Tout à coup des pas de chevaux retentirent à quelque distance : elle leva la tête et vit s'avancer vers elle au galop une cavalcade d'officiers anglais. C'était le major Dudiey, que son colonel dépêchait à Mazzara, sous bonne escorte , pour rendre compte de l'expédition de Sélinonie au général Mac-Farlane.

« Soit ! disait-il à l'un des officiers qui l'accompagnaient ; cela nous divertira un instant , car, pour tirer quelque chose de cette vieille pyihonisse

— Pyihonisse ou non , interrompit l'officier, ses rapports nous ont été plus d'une fois utiles. Tenez , par exemple , c'est par elle qu'on a su l'intrigue delà reine Caroline avec ce capitaine Fabio, qu'elle avait envoyé à Trapani, Dieu sait pourquoi. Et l'autre jour encore , c'est grâce à elle que nous avons failli lui mettre la main dessus.

— Et peut-être aussi grâce à elle qu'il s'est échappé. Ces gens là reçoivent de toutes mains.

— C'est probable; mais , dans ce cas même , les guinées anglaises étant plus de leur goût que

le cuivre indigène , la liaiance penche de nôlrc côté. >

Tout en cansani , ils arrivèrent devant la masure.

i Holà ! la vieille, cria Dudiey à la Zingara en lui jetant une pièce d'or, prends les caries et prouve-nous que lu es sorcière. »

La Zingara lira ses caries de sa poche sans prononcer une parole , sans même lever la lêle » et se mit à les bailre avec Pair grave et sérieux qu'elle apportait dans Texercice de ses fonctions cabalistiques.

< Mais d'abord, reprit Dudiey, ayant de consulter l'avenir, voyons si tu connais le passé. Qu'est-ce que les cartes te disent de la Spagnola ?

— Un homme mort , un homme blessé^ un homme qui fuit !

— il n'y a pas besoin d'être sorcière pour trouver cela. Mais rhomnie qui fuit, quel est-il ?

— Un militaire dont le grade commence par un C et le nom par un F.

— Sur mon honneur , dit un des officiers , il serait plaisant que ce fût ce même capitaine Fabia: les initiales concordent.

— Le général a plus d'une raison de le soup-

çonner , répondit Dudley ; que je Taperçoive seulement, je le reconnaîtrai bien. Mais les cartes ne disent-elles pas autre chose?

— Donnez aux couleurs et aux figures le temps de se combiner. Tout ce que les caries disent de celui que vous appelez le capitaine Fabio, continua-l-elle après avoir fait son jeu, c'est qu'il était sur le théâtre du crime au moment du crime.

— El mainlenant, où est-il. »

La Zingara fui quelque temps sans répondre ; puis, comme se parlant à elle-même :

« Un moine, murmura-t-elle, une jeune fille blonde, un mariage ! Ce qui veut dire, poursuivit-elle à haule voix, que le capitaine en question s'est déguisé en moine , et qu'il se trouve en ce moment auprès d'une personne qu'il doit épouser.

— Mais celte personne qu'il doit épouser, demanda l'officier, quelle est-elle?

— C'est Rafaella , répondit Dudley, la nièce du baron Schininà. Du moins, c'est ce que m'a dit à Trapani le peinire Errante. '

— Quoi ! celle belle personne que nous avons rencontrée hier à cheval sur le chemin de Mazzara?

CAROIINR. — 4. 15

— Précisémeni. Mais ce mariage n'est pas encore fait. J'y mettrai bon ordre. Il ne sera pas dit qu'nn contumace se jouera impunément de la justice britannique. Le conseil de guerre aura raison de lui, et cela avant qu'il soit longtemps. Ces misérables Siciliens ont besoin d'une leçon, ils l'auront bonne. Quelle ingratitude ! Nous les protégeons , nous les entretenons, et ces mendiants vaniteux nous témoignent leur reconnaissance en nous assassinant ! »

A ces mots il piqua des deux, et la cavalcade s'éloigna comme elle était venue. En la voyant prendre au galop la route de Mazzara , l'œil gris de la Zingara brilla d'un feu sinistre, un sourire infernal, le sourire de la vengeance satisfaite, contracta ses lèvres minces et livides. Elle venait de venger sur le maître l'attentat du serviieur , car elle espérait bien que sa délation ne resterait pas stérile, et qu'elle porterait bientôt ses fruits. Quelquesuspecie, en effet, quelque impure qu'en fût la source, Dudley n'était pas homme à négliger rien de ce qui pouvait servir ses ressentiments et lui faire découvrir son mystérieux adversaire de la Spagnola.

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