PARJURE
Caroline n'attendait pour agir que l'adhésion de Castoréo; cette adhésion, elle l'avait enfin : rien donc ne l'arrêtait plus. Il fut convenu qu'elle ferait quitter au roi Ferdinand sa retraite de la Ficuzza , et qu'elle ressaisirait par ses mains les rênes du gouvernement. Celte reprise de possession devait être le signal de la grande
luite si longuement, si péniblement préparée. Le reste était le secret de Dieu.
< Enfin... (lit Caroline, en respirant plus à Taise. Qu'il y a longtemps que j'aspire à celte heure!
— Prions Dieu, madame, pour qu'il féconde nos efforts et combatte avec nous, t
Caroline alla s'agenouiller à son prie-Dieu, et s'y recueillit en silence tandis que debout près d'elle, Casloréo paraissait abîmé dans une médilation profonde. S'adressaient-ils à Dieu ? Dieu leur répondait-il? Celle voix intérieure qu'on appelle conscience et qui est la sienne, sanclionnail-elle leurs desseins ou les réprouvait-elle? A la veille de metlreen feu la Sicile et de plonger leurs bras dans le sang, n'avaient- ils ni scrupules, ni remords, el la droiture de leurs imenlions, la sincérité de leur patriotisme les absolvaient-elles d'avance à leurs yeux? Quelles cjue fussent dans ce moment solennel, leurs pensées intimes, ils ne se les communiquèrent point, et cliacun garda pour soi le secret de son cœur.
Le jour éiait tombé par degrés, et le cabinet de la reine était envalii déjà par les ombres du soir. Ces deux sombres figures, toutes les deux immobiles et silencieuses au milieu des demi-
lénèbres du crépuscule élnient doublemenl imposantes , et par leur pro|)re dignité et par la grandeur des circonstances qui les rapprochaient. Le contraste de leur costume et de leur rang ajoutait encore à TelTet de ce tableau saisissant. En quittant son ])rie-Dieu, la reine fixa sur Castoréo un regard clair, profond, scrutateur, qu'il soutint sans sourciller, et auquel il répondit par un regard encore plus profond et plus inquisiteur. Us se regardèrent ainsi quelques secondes sans échanger une seule parole, avec une fixité magnétique. Les destinées de la Sicile étaient tout entières dans ce dernier regard. Caroline fut la première à rompre le silence.
« Adieu, mon père, dit-elle en lui tendant la main, ou plutôt au revoir et bientôt ! p
Casloréo plia un genou devant elle et porta à ses lèvres, ce qu'il n'avait jamais fait , la main qu'elle lui présentait.
i Madame, répondit-il, cette main que m'offre Votre Majesté a signé jadis mon arrêt de mort, mais je lui ai pardonné et je la baise avec gratitude, aujourd'hui qu'elle va bander et guérir les plaies de la Sicile. »