UNE RECONNAISSANCE
La chambre que Rafaella habitait à Mazzara dans la maison de son oncle avait vue sur la mer : celle circonstance la lui avait fait préférer à toutes les autres , et elle s'y tenait volontiers. Elle ne la quittait qu'à regret quand il fallait faire ou recevoir des visites , et, affranchie enfin des devoirs du monde , elle y rentrait toujours avec joie , car elle y retrouvait les libres pensées et les songes dorés de la solitude. Les lieux s'im-
prègneni, pour ainsi dire, d^s idées et des rêves auxquels on s'y livre d'iiabilude, et qui y forment comme une atmosphère morale aussi nécessaire à Tâme que Tasmosplière physique Test au corps. On ne vil plus bien que là : c'est là seulement qu'on respire à Taise, partout ailleurs on trouve Tair épais, insalubre , et Ton se sent dépérir.
Revenue de Boncévino après sa rencontre avec la reine Caroline , Rafaella s'était retirée immédiatement dans sa chambre comme en un lieu d'asile, et rien au monde n'aurait pu l'en arracher. Après une scène si nouvelle pour elle et des émotions si vives , elle avait plus que jamais besoin de solitude et de recueillement. Ce n'est pas que son oncle fyt indiscret; il n'avait pas même cette dose de curiosité permise à tout le monde, et qui, dans la situation présente, était au moins légitime: l'altercation de sa nièce avec la reine était pour lui une énigme dont il avait plus que tout autre le droit de chercher la clef. Il avtjit bien fait d'abord quelques questions à Rafaella ; mais , n'en obtenant que des réponses évasivcs, il en avait conclu , dans sa candeur, que sa nièce n'en savait pas plus que lui.
« C'est égal , se dit-il en retournant à ses
chères médailles , qui le consolaient et le disirayaiont de tout , voilà une querelle bien singulière ! Pourquoi donc la reine nous en veut-elle ? Que lui avons-nous fait? 0 mystères du trône! Throni mysleria ! »
La découverte d'une trahison est le coup de la mort pour les âmes droites. Tant que Rafaella fut sous Tœil de la reine » puis en présence de son oncle , elle lit bonne contenance et appela à son aide toute son énergie, toute sa fierté; mais dès qu'elle fut seule, son cœur se brisa ; elle fondit en larmes et pleura toute la nuit. Le léve de toute sa vie s'était envolé sans retour. Le soleil levant la retrouva à la même place et dans le même étal où le soleil couchant l'avait laissée, la tête penchée sur son sein et les mains jointes sur ses genoux , dans l'aililude du découragement. Ses grands yeux humides erraient sur la mer, dont l'infini triste et solitaire lui offrait alors l'image de son propre avenir. Si cruellement déçue dans l'alfection unique , exclusive de toute sa vie , elle se demandait ce qu'elle allait faire désormais sur la terre et mesurait avec effroi les longues années qui lui resiaiesità vivre : elle n'avait que dix-huit ans !
« Hélas \ se disait-elle en soupirant, c'est
Tàge où mourut ma mère; que ne puis-je mourir comme elle ! »
Les natures passionnées sont absolues ; elles poussent tout aux extrêmes et s'élancent du premier bond aux dernières limites de la souffrance: une fois là , elles y demeurent , s'y retranchent, pour ainsi dire , dans le stoïcisme désespéré de l'irrévocable, et, sans pitié pour elles-mêmes, repoussent comme une impossibilité , une faiblesse , presque un sacrilège , tout, espoir de consolation. Telle était précisément Rafaella : bien loin de vouloir être consolée et de chercher une issue pour échapper à sa douleur, elle s'y complaisait au contraire , et trouvait je ne sais quel sombre plaisir à se l'exagérer encore. Du reste, pas de manifestations bruyantes, point d'éclats extérieurs. Quand elle cessa de pleurer, et ses larmes tarirent parce qu'elle n'en avait plus à répandre , elle s'absorba , s'abîma dans un silence inerte : son immobilité était si complète qu'on aurait pu la croire morte sans les mouvements intermittents de son sein tout plein de soupirs et de sanglots étouffés.
Tout à coup , elle tressaillit : sa porte venait de s'ouvrir brusquement , et un moine parut à ses yeux : c'était Fabio ! La terre trembla sous
Rafaella; elle devint pâle comme un marbre, mais retint un cri prêta lui échapper, et trouva assez de force dans sa dignité de femme et dans Timpitoyable ironie de la jeune fille pour le recevoir avec calme et froideur.
Fabio venait à elle avec l'effusion d'une tendresse longtemps combattue et exaltée par l'absence. Dans le transport qui l'entraînait vers elle, il bénissait sa rupture avec la reine, car sa position en était plus nette et ses combats du moins avaient cessé. Ce qu'il avait perdu n'avait plus de valeur à ses yeux quand il songeait à ce qui lui restait. Et puis , indépendamment des sentiments plus vifs qui faisaient battre son cœur, il était dans l'effervescence d'une gratitude qui ne s'élaii pas encore manifestée ; car, sauf le triste et court épisode de Ségesle qu'il ne pouvait pas se rappeler, il n'avait pas revu Rafaella depuis qu'elle avait brisé ses fers. Malgré toutes ses faiblesses, toutes ses incertitudes, il n'était pas homme à oublier un si noble bienfait , et son premier mouvement fut tout à la reconnaissance.
« Enfin! s'écria-t-il en s'élançant aux pieds de sa libératrice , je vous retrouve, et double est ma gratitude, car je vous dois avec le bonheur d'être libre le bonheur plus) grand de vous revoir. »
Comme il voulait lui prendre la main pour la porter à ses lèvres, elle la relira avec résolution, quoique sans violence. Fabio ignorait la fatale rencontre de Boncévino et la scène qui en avait été la suite ; mais , au geste de Rafaella , et en jetant sur elle un regard atlentif, il s'aperçut qu'elle était sur la défensive et qu'il s'était passé quelque chose. Quoi? C'est ce qu'il ne devinait point encore.
« Rafaella, lui dit-il, est-ce ainsi que vous me recevez?
— Relevez-vous, répondit-elle d'un ton glacé : tout est fini, tout. >
Fabio, à ces mots, eut une intuition rapide de la vérité; mais, dans sa pensée, il n'y avait eu qu'une délation, et le délateur était Castroné. Le danger lui sembla donc moins grand qu'il ne l'était en réalité ; et, quoique ému de cet accueil inattendu , il crut aisé de conjurer l'orage.
« Fini ' s'écria-t-il en restant aux genoux de Rafaella. Quel mot, grand Dieu! prononcezvous là !
— Au fait, répliqua-t-elle avec la même froideur, et en faisant, pour rester calme, un elïort surhumain, pourquoi dire que tout est fini entre nous, puisque rien n'avait commencé? Vous étiez
libre de vos actions et de vos affeciions , comme je l'étais des miennes ; vous avez fait de votre liberté Tusage qu'il vous a convenu d'en faire; seulement, vous pouviez vous épargner à mon égard un mensonge gratuit et bien desfausseiés inutiles. >
Ces reproches acérés portaient trop juste pour que Fabio n'en fût pas blessé : il devint pourpre, et, se relevant brusquemeni, il jeta sur Rafaella des regards inquiels,^ presque irrités, irrités contre lui-même , car il n'avait pas eu dans tout ce qui s'était passé de plus grand ennemi que lui.
< Moi, des faussetés! répliqua-t-il ; moi, des mensonges !...
— Oui, Fabio, vous ! N'essayez pas même de vous justifier; ce ne pourrait être qu'aux dépens de la vérité, et cela serait superflu : rien ne prévaut contre l'évidence. Toutes vos protestations seraient désormais vaines : en abusant du droit d'être cru sur parole, on finit- par le perdre, et vous l'avez perdu. »
Comme Fabio se récriait par un geste douloureux.
i II est triste pour un homme, poursuivit-elle, je le sens, de s'entendre dire en face des vérités si dures, mais il est plus triste encore de les mé-
riter, et d'avoir la conscience qu'on les mérite. > Fabio put alors comprendre que le mal était beaucoup plus grand qu'il ne l'avait cru d'abord, et que la découverte de son double rôle avait fait dans le cœur de Rafaella d'affreux ravages. Et mainienani, comment reconquérir le terrain qu'il avait perdu par sa faute ? 11 fut un instant sans répondre ; étourdi du coup qui le frappait, il se demandait à lui-même s'il nierait hardiment ou s'il s'exécuterait avec sincérité. Pendant sa délibération intérieure il cherchait les yeux de Rafaella comme pour y puiser une résolution, mais il ne réussit pas à les rencontrer: pour éviter ses regards elle laissait errer sa vue sur la vaste étendue des flots.
c Rafaella, dit-il, en obéissant à son premier mouvement qui était toujours bon , se peut-il bien que vous me traitiez ainsi ? Si j'ai commis une faute , ne devrais-je pas trouver en vous de l'indulgence, de la générosité?
— N'y comptez pas , j'aurais la volonté de vous pardonner que je n'en aurais pas le pouvoir: ma nature s'y refuserait, et comme je tiens à me montrer avec vous, plus franche que vous ne l'avez été avec moi, je vous déclare que, ne pouvant pard onner, je ne le voudrait pas. Pourquoi
m'avoir trompée? Rien ne vous y obligeait. Voire duplicité est tout à fait volontaire, elle est sans excuse,
— Mais enfin quel si grand crime ai-je commis?
— Vous me le demandez? C'est une ruse apparemment pour savoir jusqu'à quel point je suis instruite. Apprenez donc que je n'ignore rien, ni votre intrigue avec la reine Caroline que vous avez tronipée comme moi , ni voire promenade avec elle à Ségeste où vous nous avez désavoués indignement mon oncle et moi, à la même place où quelques jours auparavant vous m'aviez fait des proieslalions si magnifiques. Oh ! combien alors vous deviez vous mépriser ! Tenez , Fabio, ce seul instant me venge de tous vos mensonges. Je ne suis pas vindicative , mais si je l'étais , je n'aurais pu vous infliger un châtiment plus sévère que celui dont le hasard, que dis-je le hasard?... dont Dieu lui-même vous a frappé.
— Vraiment, dit Fabio, flottant entre la colère et la honte, vous avez été servie à merveille, jamais délation n'a été plus circonstanciée.
— Il n'y a eu ni délation ni délateurs, à moins que vous n'accusiez la reine elle-même...
— La reine?
— Oui, c'est d'elle que j'ai appris ce que j'aurais préféré ignorer toujours.
— Vous avez vu la reine î s'écria Fabio confondu de surprise. M'expliquerez-vous cette énigme?
— Je ne suis pas d'humeur, croyez-le bien, à vous proposer des énigmes ; je vous parle de la reine |)arce que je l'ai rencontrée à Boncévinooù nous allions, mon oncle et moi , chercher de vos nouvelles, et certes, je ne m'attendais pas à en apprendre de sa bouche ni à la trouver chez vous. La rencontre m'a plus étonnée qu'elle et que vous-même. »
Fabio, au comble de la stupeur, devina tout ce qui avait dû se passer à sa cassine et mesura d'un regard les conséquences de celte terrible confrontation. Quelle fatalité ennemie avait donc mis en présence , et dans sa propre maison , ces deux femmes inconnues Tune à l'autre et séparées par tant d'abîmes? C'était là un de ces tours de la fortune qui faisaient dire à Tacite que tout dans les choses d'ici-bas est ironie, caprice, imprévu. Privés ou publics, les événements de la vie humaine sont soumis tous à la même loi. Comment parer un pareil coup? comment le prévoir seulement? Mainlenanl qu'il était porté, comment
guérir la vive et profonde blessure qu'il avait faite? Toute tentative à cet égard eût été superflue. Dans un cœur comme celui de Rafaella, le mal était sans remède. Son innocence et sa droiture étaient implacables , comme chez toutes les jeunes tilles.
t 0 Rafaella ! s'écria tout à coup Fabio en cédant pour ainsi dire malgré lui au repentir, aux remords qui déchiraient son cœur, je suis indigne de vous, je vous l'ai toujours dit, mais je sens aujourd'hui plus que jamais l'excès de mon indignité. Je ne mérite et ne sollicite même aucune indulgence : pour obtenir mon pardon, il faut que je le conquière.
— Ne prenez pas celte peine, il y a des choses irrévocables.
— îNon, rien n'est irrévocable ; on revient de tout.
— Ne vous en iGlaiiez pas. Je vous répète que c'est fini, fini pour jamais.
— Je n'accepte pas cet arrêt , et j'en appelle de voire justice à votre clémence. Ah ! certes , je neveux ni justifier ma faute ni même l'atténuer; mais il viendra peut-être un jour où vous l'envisagerez d'un œil moins sévère. Mon premier tort a été de partager mon cœur entre deux
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passions rivales , qui ne souffrent point de partage, Tamour et l'ambition : j'ai cru possible de les faire marcher de front et de fortifier l'une par l'autre , voilà ce qui m'a perdu. Mais, sachezle bien, Rafaella , et vous pouvez me croire à cette heure de sincérité , sachez que vous n'avez jamais cessé de régner sur moi , depuis le coup de tonnerre dont vous m'avez foudroyé au temple de Ségesie. Tout ce qui a pu se passer depuis n'a été que le résultat et la conséquence fatale d'engagements antérieurs. Une fois sur la pente du précipice, j'ai roulé jusqu'au fond sans pouvoir m'arrêter, et vous me voyez plus honteux de ma chute que vous n'avez le droit d'en être irritée.
— Irritée ! moi? Qui vous a dit que je le fusse? Je ne suis qu'affligée, et c'est pour vous que je le suis : car j'avais de l'estime pour votre caractère , je ne peux plus en avoir : il est cruel pour un homme de déchoir et plus cruel encore d'avoir, comme vous l'avez, le sentiment de sa déchéance. Mais le mal que vous vous êtes fait est irréparable. Pas une puissance humaine ne saurait le guérir. Vos excuses mêmes sont pires que vos actions et l'aggravent bien loin de l'atténuer ; car, sans dire toute votre pensée , vous
en avez dit assez cependant pour la l'aire comprendre , et je vais la compléter. Je gênais votre carrière , tandis qu'au contraire , la reine la servait ; voilà ce que vous appelez fortifier Tamour par Tambilion.
— Mais cette carrière dont vous parlez , je ne la désirais que pour me rendre digne de vous. J'aurais voulu vous élever sur un piédestal afin que la Sicile tout entière vous vît et vous adorât,
— Je suis peu flattée d'avoir été dans votre esprit la complice ou du moins la cause d'une trahison , et je ne vous remercie pas de vos bonnes intentions à mon égard. Allez , Fabio, ce sont là des calculs honteux et qui blessent tous les instincts honnêtes. En vous frappant vous^ même, vous m'avez porté un coup dont je ne guérirai jamais. »
En prononçant ces derniers mots , sa voix décelait un attendrissement profond, mais réprimé , qui n'en donna pas moins à Fabio beaucoup d'espoir; il voulut même en profiler pour saisir la main de Rafaella.
« Je vous devine , lui dit-elle en retirant sa main. Vous espérez parce que vous me voyez émue ; vous me forcez à vous dire que vous vous méprenez cruellement : je suis émue , c'est vrai ;
il m'est indifférent que vous vous en aperceviez ; mais que mon émotion tourne à votre profit, voilà où commence votre erreur. Ecoulez-moi bien, Fabio , et retenez mes paroles. Je vous ai aimé , je vous aime peut-être encore , mon attendrissement involontaire me le fait craindre : hélas ! on ne rompt pas sans douleur avec un passé si plein d'illusions; mais ne tirez de là, vous dis-je , aucun avantage , aucune espérance, je ne serai jamais votre femme.
— Jamais, dites-vous?
— Jamais. Ma confiance est absolue ; je vous l'avais donnée tout entière, je vous la relire tout entière aussi ; vos protestations, vos regrets, vos remords ne changeront rien à cela : vous ne sauriez faire que ce qui est ne soit pas. Un fait accompli est accompli ; je n'y puis rien ni vous non plus. Ah ! je bénis le ciel de m'avoir éclairée à temps : ma vie avec vous eût été l'enfer du soupçon. Ne croyez pas qu'en renonçant à vous je me repente de ce que j'ai fait pour votre délivrance, loin de là , j'agirais de même encore à présent, si votre vie ou votre liberté était menacée de nouveau. Quand vous aurez besoin de Rafaella, vous la trouverez toujours.
Le baron Schininà entra tout effaré :
< Par Bacchus ! s'écria-l-il en reconnaissant Fabio, c'est donc loi ! Les Anglais ont raison.
— Les Anglais , mon oncle ! Que voulez-vous dire?
— Qu'il faut fuir à Pinslant et sans regarder derrière soi. Ardel UcalegonI
— Mais qu'y a-t-il donc, mon cher parrain ?
— Il y a , il y a que le major Dudley est à la porte et qu'il vient pour t'arrêter.
— L'arrêter!... dans ma chambre! dit Rafaella avec fierté , je ne le souffrirai point.
— Eh ! mon enfant, on se passera de ton consentement; on ne te le demandera seulement pas.
— Que faire, mon Dieu ! que faire?
— Résister, répondit tranquillement Fabio en s'armant d'une paire de pistolets qu'il tenait cachés sous sa robe de moine.
— Seul, contre une armée, s'écria le baron de plus en plus épouvanté , tu n'y penses pas !
— Mais alors...?
— Alors... Alors... »
Ici l'on entendit résonner derrière la porte la voix de Dudley et les fusils des soldats qui l'accompagnaient.
< Ouvrez, cria le major, ouvrez à l'instant, ou je fais enfoncer la porte à coups de crosse.
— Quelle insolence! dit Rafaella devenue pour|ire de colère et d'effroi. Entrer chez moi, malgré moi ! Nous allons voir s'ils l'osent. >
A ces mots elle se leva, malgré Fabio qui voulait la retenir : elle alla droit à la porte et l'ouvrit résolument.
ï Monsieur, dit elle au major pétrifié par celte apparition inattendue, vous n'oseriez, en Angleterre , entrer de cette manière dans la chambre d'une femme; pourquoi l'osez-vous en Sicile?
— Parce qu'on cache ici, au mépris des lois , un malfaiteur échappé des prisons. >
Fabio avait dédaigné de ramener son capuchon sur son visage. Dudiey l'aperçut.
< C'esi lui ! c'est lui ! s'écria -t-il avec un cri de joie, c'est lui-même, je le reconnais; c'est l'assassin de la Spagnola.
— Je vous défends, monsieur, de (aire un pas de plus, dit Rafaella en se mettant courageusement au milieu de la porte.
- — Par Bacchus! ma nièce a raison, ajouta le baron enhardi par l'exemple de Rafaella et en s'allant placer à côté d'elle, le domicile des citoyens estsacré, c'est un asile inviolable, asylum inviolahile. La Sicile est-elle revenue aux jours du proconsul Verres pour qu'on foule aux pieds
nos droits et nos libertés? A quel titre et au nonri de qui vous permettez vous de pénéirer chez moi sans mon aveu ? Vous parlez des lois , c'est vous qui les transgressez indignement, et, s'il y a encore en Sicile une ombre de justice, votre conduite mérite un châliment exemplaire. »
Impatienté de cette harangue qui menaçait de se prolonger beaucoup, Dudley fit un mouvement brusque pour éloigner le double obstacle qu'on lui opposait ; il poussa le baron sans ménagement, et prit avec rudesse le bras deRafaella pour la forcer à lui livrer le passage. A celte vue, Fabio s'élança sur lui comme un furieux, et lui appuyant sur la poitrine la bouche de son pistolet :
€ Major Dudley, lui dit-il, vous avez reçu à la Spagnola une leçon qui aurait dû vous profiter ; mais , puisque la première n'a pas suffi, je suis prêt à vous en donner une seconde. Si vous ne sortez à l'instant , vous et les vôtres , de celte chambre et de celle maison, vous êtes un homme mort. Je vous donne trois minutes pour opérer voire retraite. »
La première pensée de Dudley fut de commander le feu à ses soldats ; mais , au premier mot, au premier geste, il aurait été prévenu, et
sa mort eût inévitablement précédé celle de Fabio. H hésita donc quelques iiibianls sur le parti qu'il avait à prendre : le temps pressait , et il n'avait aucune chance d'échapper au pistolet braqué sur lui ; Tair de Fabio disait assez qu'il faisait sur lui-même un efîort prodigieux pour attendre la dernière des trois minutes qu'il avait accordées ; son doigt , impatient de presser la détente, la tenait déjà embrassée. D'un autre côté , Dudley craignait un éclat dont les suites auraient pu avoir de la gravité, d'autant plus que les gens du baron, accourus à sa voix, étaient disposés à lui prêter main forte: un attroupement considérable s'était même formé sur la place , et les dispositions de la foule étaient loin d'être favorables aux Anglais. Bref, Dudley se décida à la retraite, et Fabio l'accompagna pas à pas jusqu'à la porte de la rue.
Ce n'était là qu'une trêve : Fabio sentait bien lui-même que la partie n'était pas égale. Cédant aux instances de l'oncle et de la nièce, il s'évada par la porte dérobée du jardin : gagnant le port aussitôt , il se jeta , sans avoir été aperçu , dans la première embarcation qui lui tomba sous la main , c'était un bateau de pêcheur, qui fut bientôt à la voile, et il était déjà bien loin en mer
lorsque l'ennemi eut l'idée tardive et inutile de cerner le jardin du baron.
Rentrée dans sa solitude après ce rapide orage , et appuyée à la croisée de sa chambre, Rafaella vit fuir la barque libératrice, et la suivit des yeux aussi loin qu'elle put l'apercevoir: quand elle disparut , son cœur se serra , un profond soupir s'échappa de son sein, une larme brilla au bord de ses longues paupières. Cette barque emportait toute sa vie, et laissait après elle un vide que rien ne pourrait désormais combler. Quelle que fût la destinée de Fabio, qu'il succombât ou qu'il triomphât dans sa lutte acharnée contre les Anglais, il était à jamais perdu pour elle, et avec lui s'évanouissaient ses projets, ses rêves, ses espérances, son avenir tout entier.