LA FICUZZA
Le roi Ferdinand s'ennuyait de plus en plus dans son exil de la Ficuzza ; n'étant pas soutenu comme Caroline par l'énergie et Tactiviié de l'esprit, il retombait sur lui-même de tout son poids, et se trouvait réduit, dans son oisiveté, à de vains regrets et à des colères impuissantes. Tous les efforts de ses familiers, les San-Marco, les Tommasi , les Pantelleria ne réussissaient pas à le désennuyer ; la Partanna elle-même , Mainlenon de ce Louis XiV abâtardi, y perdait ses visites
et ses sourires : le pelit-fils était moins nmusable encore que Taïeul. Rien ne pouvait dissiper les vapeurs épaisses de celle grossière intelligence, et les distractions matérielles n'avaient plus de prise sur ses sens blasés.
Le père Caccamo , confesseur du vieux monarque, n'en avait queplus d'action sur lui, et les pratiques superstitieuses d'une dévotion routinière faisaient seules diversion à l'éteriielle oisiveté de cette existence, digne en tout point des rois fainéants. Enfermé de longues heures avec son directeur spirituel , le royal pénitent faisait preuve d'une docilité exemplaire.
«Mon père, lui disait-il un soir avec componction , j'ai bien des péchés sur la conscience, mais il en est un qui la charge et qui la tourmente plus que tous les autres.
— Vous n'avez qu'à me le confesser dans un esprit de contrition , et Dieu , qui est miséricordieux , aura égard à votre repentir.
— Un jour donc que je jouais à la paume, il y a de cela bien des années, je remarquai parmi les spectateurs un petit jeune homme si bien frisé , si bien poudré , que sa vue m'inspira une mauvaise pensée.
— Laquelle, mon fils?
— Je fis apporter une couverture ; je pris un (les quatre coins y les trois joueurs les plus vigoureux m'imitèrent , et le pauvre jeune homme fui berné comme Sancho Pança.
— La faute est grande , mais la bonté du ciel est plus grande encore.
— C'est que , voyez-vous , mon père , le patient n'était pas mon sujet ; il était Florentin.
— Le cas est plus grave , et quelques Ave de plus seront nécessaires.
— Non-seulement, mon père, il était étranger, mais il était gentilhomme.
— Il eût mieux valu , sans doute , qu'il fût roturier ; mais , enfin , ce n'est pas là un péché irrémissible.
— Non- seulement , mon père , il était noble , mais de plus il était abbé.
— Abbé ! s'écria le confesseur d'un air consterné , un abbé!
— Hélas ! oui , mon père , l'abbé Mazzinghi , et qui pis est , il en est mort.
— Mort 1... Un abbé ! mais c'est un péché
mortel , un meurtre , un sacrilège !
— C'est bien pour cela, mon père, que ma conscience est si troublée ; je suis sérieusement inquiet sur le salut de mon âme.
CAKOLIWE. — 4. 17
— Ce n'est pas sans raison ; il faudra bien des Pater et bien des Ave pour racheter un si grand crime. Tuer un abbé! le!)erner!... Mais ce jourlà vous étiez évidemment possédé de Tesprit !
— Ordonnez , mon père , je suis prêt à toutes les pénitences pour rentrer en grâce auprès de TÉglise. >
En ce moment, Caroline entra brusquement dans le cabinet du roi , et en referma soigneusement la porte après elle. Le père Caccamo s'inclina respectueusement : Ferdinand fil un geste de surprise , sinon de joie.
— Te voilà donc , ma chère Caroline ! lui ditil ; je suis bien aise de te voir ; d'autant plus que ce matin même, mes gardes ont arrêté dans le boisdu Capellaro un braconnier qui s'est réclamé de loi et qui a exhibé un permis de chasse signé de la main. Voici ce permis, ajouta-t-il en lui présentant un papier ; est-ce bien là ta signature ? >
Caroline reconnut au premier coup d'oeil la licence qu'elle avait donnée à Hosario, et que les gardes avaient arguée de faux tant la démarche de la reine leur avait semblé nouvelle , même risquée; elle eut besoin de beaucoup de diplomatie pour se faire pardonner une usurpation si audacieuse des prérogatives du jaloux Nemrod. Quant
à son hôte de la Barbara , le souvenir lui en était plus importun qu'agréable , car il lui rappelait Fabio , qu'elle voulait bannir de sa mémoire après l'avoir banni de son cœur. Pourtant elle le fit mettre en liberté , mais n'insista pas pour que son permis de chasse lui fût rendu. Il ne lui convenait pas d'user en ce moment son crédit à de pareilles misères : quand il s'agissait du trône, que lui importait un obscur braconnier?
Habile à tirer parti de tout , elle sut même tourner cette circonstance indifférente au profit du dessein qui l'amenait à la Ficnzza. Comme tous les esprits bornés, Ferdinand donnait aux choses vulgaires une importance exagérée , et il était de plus fort entêté : Caroline se garda de le heurter et lui fit une petite concession pour en obtenir une beaucoup plus grande.
« J'ai eu tort, fui dit-elle, d'accorder ce permis de chasse avant de vous en avoir demandé l'autorisation, et j'ai mérité vos reproches.
— A tout péché miséricorde , répondit d'un ton paternel le vieux prince. >
Enchanté de voir sa femme, qui d'habitude, ne lui cédait guère , se montrer si docile en cette occasion , il lui aurait doujié , en échange de sa docilité, la moitié des États qu'il n'avait plus.
i Qu'y a-t-il de nouveau, ma chère Caroline ? lui demanda-l-il ; et qu'est-ce qui t'amène à la Ficuzza ?
— Des choses très-graves et qui exigent toute votre attention. Prometlez-moi de m'écouter sans distraction.
— Parle, parle. Est- ce que je ne fais pas toujours ce que tu veux ? »
Le père Caccamo voulut se retirer par discrétion .
« Restez, mon père, lui dit la reine en prenant un siège près de Ferdinand ; vous n'êtes pas de trop ici. Vos conseils, au contraire, nous seront d'un grand secours dans les circonstances actuelles.
— Je suis aux ordres de Leurs Majestés , répondit le confesseur en se rasseyant.
— Enfin, reprit le roi avec une vague inquiétude , de quoi s'agitil ?
— Il s'agit de révoquer le décret en vertu duquel notre fils François, votre Aller ego, exerce les fonctions de vicaire-général : le moment est venu de reprendre en main les rênes du gouvernement.
— Je ne demande pas mieux , car je commence à m'ennuyer moriellenient à la Ficuzza ;
mais le moyen de la quitter ! J'y suis gardé à vue par ces dami>és Anglais.
— Moi aussi j'étais gardée 5 vue par eux à Castelvélrano, ei pourtant me voici.
— Oh ! toi, rien ne peut l'arrêter; quand tu as une idée en tête tu vas droit devant toi comme une lionne déchaînée.
— Puisque vous avez pour femme une lionne, soyez un peu lion vous-même , et brisez une bonne fois les barreaux de voire cage.
— Tu ne doutes de rien , non , de rien : il semble, à l'entendre, qu'il n'y ait qu'à le vouloir pour sortir d'ici. Et crois-tu donc que j'y sois volontairement, et que s'il m'était possible d'être à Naples ou tout au moins à Palerme, je serais à la Ficuzza ?
— Hélas ! je sais trop que nous avons dû , vous et moi , obéir à la loi cruelle de la nécessité ; mais nous ne sommes pas condamnés à un exil élernel : la face des affaires est changée ; avec de la résolution nous pouvons reconquérir le trône dont on nous a précipités.
— Plùl à Dieu que lu dises vrai î répliqua Ferdinand en secouant la tête d'un air d'incrédulité, mais je crains bien que tu ne te fasses illusion ; sans reproches , ma chère Caroline ,
cela farrive quelquefois. Tiens, puisque nous ne sommes pas les plus forls pour le moment , il vaut mieux , crois-moi , nous résigner à notre sort. >
— Nous résigner ! s'écria la reine en redressant fièrement la tête. Nous résigner, dites-vous ! Jamais. Nous sommes roi légitime , et , forts de notre droit , nous triompherons des insolents étrangers qui nous persécutent. Nous avons pour nous la justice.
— A la bonne heure ; mais les Anglais ont les baïonnettes.
— Eh ! nous en aurons aussi : fiez-vous à moi pour vous rouvrir les avenues du trône ; consentez seulement à y remonter.
— J'y consentirais de bien grand cœur s'il n'y avait pour cela qu'à lever la jambe; mais ces Anglais sont des démons incarnés, et plutôt que de revenir sur ce qu'ils ont fait, ils sont capables de se porter contre nous aux dernières extrémités.
— Que peuvent-ils faire de plus que ce qu'ils ont fait?
— lis n'ont attenté jusqu'à présent qu'à ma liberté; si on les pousse à bout, ils peuvent attenter à ma vie. Diable ! je ne veux pas mourir comme mon cousin Louis XV! , moi.
— Rassurez-vous, vous n'avez dans aucun cas rien de semblable à craindre.
— Le plus sûr est de ne pas s'y Her; avec cela que ces barbares ne font pas tant de façons. Alcoli m'a dit qu'ils avaient tué un de leurs rois sur l'échafaud bien avanl les Jacobins de France. Tu conçois qu'ils se gêneraient bien moins encore avec un étranger.
— Ne vous préoccupez donc pas de ces terreurs chimériques et ayez en moi plus de confiance : puisque je vous engage à remonter sur le trône, c'est que la chose est possible.
— C'est précisément ce que Castelcicala, notre ambassadeur à Londres, m'écrit partons les courriers, et il ajoute que d'après ce qu'il voit là-bas de ses propres yeux, le projet de l'Angleterre est évidemment de se mettre en noire lieu et place en Sicile.
— Castelcicala a raison , mais il ne vous dit rien là que nous ne sachions déjà. Bentinck ne fait qu'exécuter les ordres de sa cour, et cela est si vrai que lorsque nous avons envoyé à Londres, pour nous plaindre de ses procèdes, notre fidèle chevalier de Médicis , il n'a pas même été reçu. Voilà comine on nous traite , et le cas que Ton fait de nos justes réclamations.
— C'est pourtant vrai , cela.
— El pendant ce temps le prince régenlenvoie à notre ennemi Belmonle des tabatières enrichies de diamants en signe de satisfaction.
— Vraiment?
— C'est positif , je tiens le fait de gens qui ont vu les diamants de leurs yeux.
— Combien dit-on qu'ils peuvent valoir?
— Je n'en connais pas le prix , mais il est à croire qu'ils valent beaucoup d'argent.
— Ces Anglais ont donc des guinées par boisseaux !
— Hélas ! sire , dit le père Caccamo qui jusqu'alors s'était renfermé dans un silence respectueux , Mammon gorge ceux qui le servent des fiiens de la terre ; mais patience ! ils payeront cher après leur mort les jouissances dont ils abusent pendant leur vie.
— Au fait , mon père , vous avez raison , répondit le dévot monarque, ces Anglais si insolents avec nous ne sont après tout que des hérétiques, et leur triomphe est pour les bons chrétiens un sujet de scandale.
— Les voies de Dieu ne sont pas nos voies, répondit le confesseur : les orgueilleux seront écrasés.
— En allendant , ils nous écrasent , dit la reine , et nous donnons à l'Église le spectacle d'une tolérance qui compromet noire salut élernel , car nous ne faisons pas tout ce que nous pourrions pour nous défaire de ces excommuniés ; ce serait une œuvre pie que d'en purgera jamais les Etats catholiques.
— Est-ce que vraiment , mon père , ce serait , comme le dit la reine , une action méritoire aux yeux de Dieu ?
— Sans doute, répondit le père Caccamo , qui s'ennuyait à la Ficuzza et regrettait l'influence que sa position de confesseur d'un roi dévot lui donnait dans les intrigues de cour : le Créateur sait toujours gré à sa créature de ce qu'elle fait pour lui.
— Vous Tenlendez, reprit Caroline ; si donc vous ne voulez pas agir en vue du trône , agissez en vue du ciel , et si vos devoirs de roi vous paraissent trop difficiles à remplir , remplissez au moins vos devoirs de chrétien.
— Sa Majesté la reine a raison , dit le confesseur, intervenant tout à fait dans l'entrelien : l'impiété de ces hérétiques est d'un mauvais exem ])le pour vos sujets et engage votre responsabilité , car vous êtes comptable devant Dieu non-
seulement du corps, mais aussi de Tâme des peuples dont il vous a confié la tutelle.
— A propos , dit la reine au roi en brisant brusquement la conversation pour arriver plus vile au but qu'elle se proposait , avez-vous connaissance de la nouvelle loi sur la chasse?
■ — Quelle loi? demanda le roi chasseur, en dressant l'oreille comme un vieux cheval qui entend la trompette.
— Celle que le parlement vient de voter à l'instigation des Anglais.
— Et que dit cette loi?
— Que désormais vous ne pourrez plus chasser quand et où vous voudrez , mais , comme tout le monde , à des époques fixes et dans des lieux déterminés.
— Serait-il possible? s'écria le roi devenu rouge de colère. Quoi ! après m'avoir volé mon trône ils veulent encore m'ôter ma dernière distraction , mon dernier droit : cet affront comble la mesure et je ne le supporterai pas ; non, je ne veux pas le souffrir. La chasse fut de tout temps la première des prérogatives royales, surtout dans ma maison ; mon père chassait, mon aïeul chassait, tous mes ancêtres ont chassé, et, par saint Janvier ! je chasserai comme eux, quand je voudrai, où je voudrai,
sans que personne s'arroge le droit de le trouver mauvais. Ah ! nous allons voir, messieurs les Anglais, qui l'emportera de vous ou de moi. Vous voulez m'empêcher de chasser ; vous m'empêcherez plutôt de respirer. Je chasserai malgré vous et à votre barbe , enlendez-vous bien , jusqu'au dernier soupir ; c'est moi qui vous le dis, moi, le roi. J'ai été trop bon jusqu'à présent, je me le reproche, mais ma patience est à bout, et je prouverai à ceux qui m'ont méconnu, oui, je leur prouverai qu'on ne m'insulle pas impunément. Le sang de Louis XÏV coule dans mes veines. )>
Emporté par la colère et par l'éloquence, Ferdinand s'était levé , et se promenait à grands pas en gesticulant à la manière napolitaine. La cause de Caroline était gagnée : elle aurait obtenu du roi, séance tenante, dix fois plus de signatures qu'elle n'en demandait, malgré l'invincible répugnance qu'il avait pour la plume et pour l'écritoire ; bien plus , elle l'aurait conduit parla main jusqu'au milieu de Palerme, mais elle n'en voulait pas tant pour un jour.
Pourtant le fer était trop chaud pour ne le pas battre immédiatement.
< Causons sans vous emporter, dit-elle à son
royal époux ; le révérend père Caccamo , ici présent*, vous dira que la colère est un péché ; et d'ailleurs, si légitime qu'elle soit, elle nuit à la prudence , et c'est de prudence que nous avons surtout besoin.
— Voyons , dit le roi , en se rasseyant , que faut-il faire î
— D'abord , et avant tout, il faut avoir pleine et entière confiance dans voire dévouée Caroline, et faire ce qu'elle va vous conseiller. Vous quitterez demain la Ficuzza, sous prétexte d'une partie de chasse , et vous vous rendrez droit à Partanico , où vous trouverez le prince de Casséro.
— Casséro !... mais c'est un ami des Anglais !
— 11 le fut, il ne l'est plus. Quoique membre du cabinet formé par eux , il fait nos affaires au ministère aussi bien et mieux que nous ne pourrions les faire nous-mêmes. Son inimitié contre son collègue Belmonte nous a servis à souhait. Il vous exposera lui-même l'état des choses, et vous mettra au fait de la situation ; après quoi, il vous accompagnera à notre villa de la Favorite , d'où vous ferez votre entrée à Palerme : là , vous déclarerez que votre santé s'étant rétablie, vous reprenez les rênes du gouvernement, et vous
publierez la proclamation dont je vous soumets ici le modèle. »
Par celte proclamation, qui vit le jour en effet, mais beaucoup plus tard (i) , Ferdinand prenait rengagement formel de donner une constitution libre et de fonder rindépeiulance nationale sur une nouvelle base. Les termes de cette solennelle promesse sont tels, que Castoréo lui-même, ce représentant du principe démocratique en Sicile, ne les aurait pas mieux cboisis. « Le peuple, y « esl-il dit textuellement, sera souverain , et le i prince, qui n'est que dépositaire des lois, don- « nera la plus désirable et la plus énergique des « constitutions. » Le mot de constitution fit bien froncer le sourcil au vieux despote qui avait une antipathie invincible contre tout ce qui sentait de près ou de loin le jacobinisme ; or , pour lui , tout ce qui n'élait pas ancien régime et habillé comme tel, était jacobin. 11 suffisait, pour revêtir à ses yeux ce caractère infernal , découper sa queue et d'allonger ses culottes. Le pantalon n'eut jamais d'ennemi plus acharné que lui.
(1) Le 1" mai 181 S. L'auteur est obligé de dire historique , comme dans les romans de M">e de Genlis. Quand on tient au mot propre il n'y a malheureusement qu'une manière de dire les choses semblables.
Ce n'est pas que le mot de oonslitution représentât quelque chose de net à son esprit obtus ; maisiliui suffisait de savoir que c'était une limitation quelconque de son pouvoir et de ses caprices, pour qu'il abhorrât d'instinct ce monstre né du délire populaire.
Quant à Caroline , elle n'avait dans l'origine, à cet égard , des idées ni plus justes ni plus libérales : sa conduite ne l'a que trop prouvé ; mais l'adversité l'avait modifiée et plus encore la parole austère et dominatrice de Casloréo ; elle était sincère en ce moment vis-à-vis de lui , vis-à-vis d'elle, mais non vis-à-vis de Ferdinand qu'il fallait tromper pour le faire agir, comme on trompe dans leur propre intérêt les enfants têtus. S'apercevant du mauvais effet produit par sa proclamation sur l'esprit du roi, eiïet d'ailleurs qu'elle avait prévu, elle lui dit en souriant :
« Ces mots nouveaux vous étonnent? Ne vous en alarmez pas. 11 faut bien, pour triompher des Anglais , les combattre avec leurs propres armes : la victoire n'est possible qu'à celle condition. »
Ferdinand n'était pas homme à engager une discussion approfondie sur un sujet &'\ stérieux; sa haine des affaires , qui n'était qu'une incapacité radicale , servait merveilleusement les pro-
— sujets de Caroline : il demeura convaincu que celle proclamalion n'était qu'une ruse de guerre imaginée par sa femme pour mieux arriver à ses fins, et il signa sans plus d'explications. Il n'en demanda pas davantage et ne s'enquit ni des ressources ni des moyens d'action que la reine avait en son pouvoir; il s'élait mis tout d'un coup dans la tête de ressaisir sa couronne , et toute idée , même la pins impraiicable, la plus folle, devient idée fixe dans les cerveaux étroits et opiniâtres. i Je vous ai soumis mon plan, reprit diplomatiquement Caroline; vous ne me dites pas si vous l'adoptez, ou si vous en avez un autre? Je suis prête à abandonner le mien pour embrasser le vôtre.
— Le lien me va , répondit le roi , enchanté, comme on dit vulgairement , qu'on lui mâchai la besogne , je me range à ton avis ; demain je quille la Ficuzza , et nous verrons ce que dira Benlinck.
— Ce n'est pas ce qu'il dira qui nous importe, c'est ce qu'il fera ; voilà ce qu'il faut prévoir , ei ce que j'ai prévu de longue main. Soyez ferme , soyez roi, et la partie est infailliblement à nous.
— Quant à cela , ma chère Caroline, tu peux êlre tranquille : si l'affaire manque, ce ne sera
pas par ma fauie ; je m'ennuie bien trop à la Ficuzza pour y revenir jamais, à moins d'y êlre contraint par la puissance des baïonnettes, comme disait ce scélérat de Mirabeau , à la lète de ses jacobins. Mon père, conlinua-t-il, en s'adressant à son confesseur , bénissez notre entreprise, et priez Dieu qu'elle réussisse. »
Le révérend père ne se fit pas demander deux fois sa bénédiction ; il la donna tout de suite dans les termes les plus propres à inspirer à son pénitent du courage et de la sécurité. Entrevoyant déjà le port , c'est-à-dire la cour, il entrait à pleines voiles dans les eaux de la reine , et appuyait de toute la force du pouvoir spirituel les projets temporels et tout mondains de l'alliée de Casioréo. Quand il eut béni et rebéni le couple royal, il s'agenouilla dévotement: le roi et la reine l'imitèrent , et il fit une prière fervente pour le triompbe de Leurs Majestés siciliennes, les absolvant à l'avance de tous les péchés, grands ou petits, qu'ils pourraient commettre dans l'exécution de leur pieux dessein. Dieu aurait égard à la circonstance ; et si le sang des hérétiques devait couler, ce sang, disait-il comme Parafanti, était-il , après tout , si précieux ?
La nuit était fort avancée quand la reine prit
congé du roi pour aller , disait-elle , allendre au lieu de son exil sa prochaine délivrance ; mais , au lieu de retourner à Castelvétrano , elle prit mystérieusement la roule de Palerme , pour y surveiller , y diriger, à Tinsu du roi , les grands événements dont il n'était que l'instrument obligé, mais passif. L'expérience lui avait prouvé qu'elle ne devait confier à d'aulres mains qii'aux siennes les lils qui faisaient mouvoir cet automate couronné.
« Eh bien ! Majesté , lui demanda Castroné , qui l'avait accompagnée dans son expédition et qui l'attendait à quelque distance , la visite s'estelle bien passée ?
— Enfin ! répondit elle avec un tressaillement intérieur..... le jour de la vengeance est arrivé. »
Ivre de joie , d'espérance , elle passa le reste
delà nuit à cheval sans ressentir aucune fatigue,
aucune crainte malgré l'obscurité de la nuit, et
quoique les sentiers détournés que le prudent
Castroné lui faisait suivre à travers les montagnes
de Marineo fussent étroits, scabreux, souvent en
précipice, et de plus exposés à toute espèce de
rencontre : il est vrai que la bande de Francatripa
l'escortait à dislance , prêle à faire main basse
sur les indiscrets, qu'ils lussent Anglais ou Sici-
liens ; mais elle ignorait cet excès de précaulion, (lue encore à la prudence de Casironé : ei , se croyant seule avec son guide , elle avait tout le mérite de son courage.
La nuit se passa sans accident. La seule émotion qu'éprouvât Caroline était l'impatience. Elle aspirait ardemment au lendemain; il lui semblait qu'en précipitant la marche de son cheval, elle précipitait la marche du temps , et son ïourd écuyer avait bien de la peine à suivre son allure fougueuse et saccadée.
Le jour la surprit sous les hauteurs du Gibilarossa.
Quand elle vit les coupoles de Palerme briller aux rayons du soleil levant, son cœur battit avec violence, comme le joueur qui voit poindre la carte sur laquelle repose toute sa fortune. Toutefois, elle évita la ville , et la tournant à distance, elle alla s'enfermer dans la villa royale de la Favorite, sans avoir été vue de personne pendant ce rapide et périlleux voyage.