‹ Caroline en Sicile (volume 4)Chapitre 3 sur 16 · COMBATS · texte numérisé non relu

COMBATS

De retour à Casielvéïrano, Caroline était tombée dans un accablement nouveau pour elle. Comment s'en étonner? Toute action violente appelle une réaction nécessaire. La surexcitation fébrile de son voyage à TEtna , jointe aux fatigues excessives qu'elle avait éprouvées, devait être inévitablement suivie d'une prostration pbysique et morale. Cet état dura plusieurs jours, durant lesquels elle demeura enfermée dans son apparlemcnt. Le médecin, continuant son rôle politique, la disait convalescente, et cette fois, chose

rare ! Esculape avait raison ; mais il avait raison sans le savoir. Quoiqu'elle ne voulût recevoir personne , Caroline avait fait une exception en faveur de Rosario. Feignant par un raffinement de délicatesse , dont l'instinct était dans son cœur, de ne point reconnaître dans la reine la dame mystérieuse de la Barbara , le braconnier avait rempli le message de Fabio avec une religieuse fidélité ; après quoi il avait demandé la permission de se retirer.

i 11 faut bien que je vous l'accorde , lui répondit Caroline avec une bonhomie qui tourna promptement à l'amertume, car je ne puis pas même vous rendre l'hospitalité que j'ai reçue chez vous. Vous êtes roi dans votre métairie, et moi je ne suis ici qu'une étrangère, que dis-je? une exilée. La reine des Deux-Siciles ne serait pas obéie, même à Castelvétrano ! Mais, patience ! D'autres temps viendront, et je n'oublierai pas, croyez-le bien, mon hôte de là Barbara. En attendant, ajouta-t-elle en lui offrant une montre qui se trouvait sous sa main , acceptez ceci en mémoire du voyage que nous avons fait hier ensemble ; cette montre vous servira à compter les heures de ma captivité.

— Ah! madame, il ne dépendra pas de moi

qu^elle ne marque promplement celle de voire délivrance. Quand le moment viendra, Votre Majesté n'aura qu'à faire un signe, et comptez à l'occasion sur un bon tireur ; je puis le dire sans me vanter ; Rosario n'est pas homme à brûler pour rien sa poudre quand il tiendra un habit rouge au bout de son fusil. »

Le braconnier prit le bijou de la reine avec l'embarras d'un homme fier qui craint de voir un salaire dans un cadeau, pourtant il l'accepla. Comment refuser à la reine?

« Au revoir donc, et bientôt î» lui dit Caroline en le congédiant.

Rosario s'inclina respectueusement, pourtant il ne s'en allait pas.

i Pardon! dil-il enfin, j'ai une grâce à demander à Votre Majesté.

— Parlez, mon ami, parlez sans crainte. S'il dépend de moi de vous accorder votre demande, elle est accordée d'avance.

— Eh bien ! Majesté , voici ce que c'est : Je suis métayer de mon état , et M. le comte Allégroni, le propriétaire de la Barbara, peut attester au besoin que j'aimerais mieux mourir sans confession que de lui faire tort d'un tornèse.

— J'en suis persuadée. Après?

— Je suis donc métayer, pour servir Voire Majesté, ce qui irempêclie pas de brûler de temps en temps une anjorce quand le gibier vous passe entre les jambes , et si c'était un effet de votre bonté, je voudrais bien pouvoir...

-Quoi?

— Me promener quelquefois...

— Où?

— Dans les forêts royales de la Ficuzza avec mon caniche et mon fusil.

— Ce que vous me demandez là n'est pas une petite affaire : un prince ne l'obtiendrait pas. Cependant, voyons, y tenez-vous beaucoup?

— Si j'y liens !... »

11 prononça celle exclamation d'une voix si pénétrée, ses yeux exprimaient un désir si ardent, si profond, que la reine prit sur elle, c'était prendre beaucoup , de lui octroyer la licence qu'il sollicitait, sous prétexte que le gibier qu'il tuerait à la Ficuzza était pour elle. Cette précaution lui avait paru nécessaire afin de ménager la susceptibilité de Ferdinarjd , qui , en digne fils de son père Charles III , éiait plus jaloux de ses chasses que de sa couronne. La reine , au temps de sa puissance , nommait et destituait les ministres, disposait des flottes et

— sodés armées, mais elle ne se serait pas risquée a changer un officier de la vénerie ou à réformer un chien des meutes royales.

«i Tenez, dit-elle à Rosario, prenez ce papier et soyez content. J'espère que le roi fera honneur à ma signature.

— Oh! merci. Majesté! s'écria le braconnier en s'emparant du permis avec mille fois plus d'empressement qu'il n'avait pris la montre ; merci î merci ! vous exaucez le vœu de toute ma vie. Je n'avais pas dix ans que déjà je regardais de loin, avec un œil de convoitise, ces grands bois de la Ficuzza qui étaient pour moi le paradis terrestre dont monsieur le curé nous parlait au cathéchisme. Vive saint Hubert! quelle revanche nous allons prendre, mon caniche et moi ! Oh ! je sens déjà mes poumons qui se dilatent ; j'ai les yeux pleins de chevreuils et de gelinottes. Tenez, Majesté, je suis si heureux, qu'à la fête des Langoustes, j'en expédierai une douzaine de plus. »

Comme Rosario sortait du palais, Castroné y entrait pour prendre les ordres de la reine. 11 fut frappé de l'air de jubilation du braconnier et de son caniche qui, le voyant revenir si joyeux, bondissait autour de lui en poussant des cris d'allégresse.

« Voilà un compagnon que Voire Majesté a rendu bien heureux, dit Casironé à Caroline, en pénétrant dans son cabinet. Un soldat qui passerait tout d'un coup capitaine ne serait pas [)lu8 . content que hii.

— Ce n'est pas toi, répondit la reine avec un peu d'aigreur, qui te contenterais à si bon marché. »

Elle n'en dit pas davantage. Comparant en elle-même ces deux hommes, dont l'un si franc, si naïf, était simple et fier comme un enfant de la nature, tandis que l'autre, fruit dépravé d'une civilisation dépravée, représentait et résumait en lui toutes les corruptions sociales, elle ne put s'empêcher de faire sur elle-même un pénible retour : déplorant la bassesse, le dévouement iervile et sordide des instruments que sa position la forçait d'employer :

« Cruelle condition des princes ! se disait-elle amèrement, que même dans l'exil ils ne sont entourés que d'ambitions sans frein et d'insatiables cupidités ! >

Ses instincts nobles étaient blessés ; mais que faire? Dans l'état actuel de la société, l'exercice du pouvoir, et surtout sa conquête, ne sont possibles qu'à ce prix. Triste société ! triste pouvoir !

Casironé vit au premier coup d'œil que le

vent ne soufllaii pas de son côlé ; il quitta par conséquent le ton de la plaisanterie et, devenu tout à coup sérieux, se renferma dans le cercle des affaires. 11 rendit compte en termes brefs et précis de sa mission de Trapani, fit un rapport à sa manière sur les dispositions du peuple et de l'armée , et se mit aux ordres de sa souveraine légitime, comme il disait, sans lui adresser une seule question touchant son voyage à l'Etna. C'était le moyen le plus sûr d'obtenir une réponse pour peu que la reine eût été disposée aux confidences ; mais elle ne l'était point ce jour-là ; elle-même d'ailleurs n'avait obtenu de Castoréo que des promesses vagues et elle attendait d'un jour à l'autre la réponse qu'il devait lui apporter en personne à Castelvélrano.

Le nom de Fabio n'avait pas encore été prononcé : Castroné se fût bien donné garde de prendre l'initiative sur ce chapitre délicat de peur que la reine ne devinât l'inimitié cachée derrière un empressement maladroit. On se défie d'un ennemi, pensait notre Machiavel de bas étage. Aussi pour mieux noyer son homme jouait-il l'intérêt ou du moins l'indifférence.

« Pour le moment, dit la reine, il s'agit de venir en aide au fugitif.

CABOLI.NE. — 4. 4

— Bon! se dit Castroné ; nous y voici. De quel fugitif Voire Majesté veut-elle parler? demanda-t-il avec la candeur affectée d'un fieffé tartufe.

— Eh ! mais du capitaine Fabio.

— Cest juste ! J'espère qu'il se sera tiré d'affaire hier au soir.

— Il s'est réfugié à Séîinonte au milieu des Calabrais.

— C'est-à-dire qu'il s'est jeté de lui-même au-devant de l'ennemi.

— Comment cela?

— Eh ! oui, Mac-Farlane est déjà de retour à Mazzara, et il y revient, sans aucun doute, avec des projets contre Séiinonle. Au surplus, le capitaine Fabio se trouve là en bonne compagnie et n'est pas homme, j'imagine, à se laisser prendre comme un agneau. Et puis il y a un Dieu pour les amoureux, i

Cette dernière phrase, jetée incidemment avec une insouciance pleine de duplicité , bouleversa Caroline ; tout son sang lui reflua au cœur : malgré l'empire qu'elle avait sur elle-même, elle devint pâle comme un marbre et pourpre un instant après. Pourtant son orgueil triompha de son émoiion : comment supposer que Castroné

l'eût en vue et qu'il se permît, quoiqu'il osât

beaucoup, une allusion si téméraire? Évidem-

menl ce n'est pas elle qu'il avait dans l'esprit.

« Amoureux? dit-elle négligemment; de qui?

— Voilà ce que je ne sais pas encore, mais le nom ne fait rien à l'affaire; la chose est certaine; l'amour approche même de sa phase critique.

— C'est-à-dire?

— Que le notaire est en train d'allumer les flambeaux de Thyménée.

— Lui, se marier !

— C'est du moins ce que m'a dit l'invalide qui est à son service. Pour peu que Votre Majesté fût curieuse d'en apprendre davantage , il lui serait bien facile de savoir la vérité.

— Castroné, répondit sèchement la reine, je l'ordonne de découvrir les véritables intentions de Mac-Farlane relativement à Sélinonte. i»

Le soir même, Castroné était sur la route de Mazzara.

En même temps qu'il avait enfoncé le poignard plus avant dans le cœur jaloux de Caroline, il y laissait, selon sa coutume, le gçrme d'une résolution qui devait, suivant lui, mûrir toute seule et éclore à son heure. *î Toute reine qu'elle est ,

pcnsait-il, elle est femme ; et la curiosité, siiiofi la jalousie, sera plus forte en elle que Torgueil ; si vraiment elle aime ce Fabio, nul doute qu'elle n'aille aux informations. Si elle n'y va pas, c'est qu'elle n'y tient guère , et alors son influence n'est pas à craindre. Nous verrons bien. »

Restée seule enfin, Caroline se cela entièrement et fut inaccessible à tout le monde. Un moine , on devine son nom , était seul excepté de la consigne, mais il ne vint point, et pourtant avec quelle ardeur ce nouveau messie n'était-il pas attendu ! Quel accueil on lui préparait! Toute l'ambition , toutes les espérances de la reine étaient en ce moment concentrées et reposaient sur celle tête cénobitique. A force de se dire que le succès dépendait de Castoréo , elle avait fini par attacher à son intervention une idée superstitieuse. Singulier jeu de la fortune! C'est un anachorète, bien plus un condamné qui devait rendre à la fille des Césars le trône des Deux- Sicilesî

Si inquiète , si fiévreuse que fût son attente , la pensée de Fabio faisait une diversion puissante à ses préoccupations politiques. Les levains jaloux déposés dans son cœur par le rusé Castroné fermentaient sourdement et soulevaient en elle

de violeiils orages. Le douie la rongeait. Tous les fantômes de Torgueil outragé , de l'amour trahi , se dressaient furieux dans son âme et lui livraient des assauts acharnés ; mais elle seule avait le secret de ses combats et de ses angoisses. Elle brûlait d'interroger Caslroné, d'apprendre par lui, dans les moindres détails, et la captivité de Fabio et, surtout, son évasion ; sa dignité de lémme et de reine enchaînait sa légitime curiosité; réduite à s'adresser à elle-même les questions qu'elle n'osait adresser à d'autres, elle se consumait en conjectures, en soupçons. Quelle était cette femme jeune et belle mystérieusement entrevue dans la prison de Fabio? Qu'y faisaitelle? Lui devait-il vraiment sa liberté? S'il était en effet sur le point de se marier, ce ne pouvait être qu'avec celte libératrice inconnue; quelle autre femme qu'une fiancée eût été capable d'un si grand dévouement? Ainsi l'intuition surnaturelle de la jalousie faisait jaillir à ses yeux, du sein des ténèbres qui l'environnaient, la vérité dans tout son jour. L'amour, dans ses moments lucides, a, comme toutes les passions, une seconde vue dont le coup d'œil lumineux perce, à l'heure fixée , tous les masques et tous les

voiles.

Les souvenirs propres à justifier ses défiances et à fortifier ses hypothèses lui. revenaient tous alors en mémoire ; tous conspiraient à convertir ses doutes en évidence, et la froideur de Fabio au temple de Ségesle , et sa maussade humeur durant le voyage, et son embarras trop visible, lors de la rencontre de Castroné ; quelles présomptions accablantes î que de symptômes d'artifice et de trahison !

« Fabio ! Fabio ! s'écria Caroline en s'élançant du sofa où elle élait à demi couchée, ô Fabio, si vous m'avez trompée, malheur à vous ! >

Elle se promenait dans son cabinet avec une agitation fébrile , le sein palpitant , le regard enflammé, et ses traits bouleversés exprimaient la colère bien plus que la tendresse. L'idée d'être méprisée parce qu'elle n'était plus jeune et plus reine, faisait bondir son cœur superbe ; et mé- })risée par qui?... Par un homme qu'elle avait tiré du néant pour l'élever jusqu'à elle, pour se donner à lui, pour l'aimer... Quel affront ! Quelle ingratitude! Quelle douleur! 0 nuit de la Barbara ! rêve enivrant et rapide, deviez-vous être suivis d'un si prompt réveil et d'un lendemain si cruel! Le berceau de la volupté aurait-il été le ombeau de l'amour ?

L'indignation pourtant céda par degrés : usée, épuisée par ses propres transports, la colère fit place à rattcndrisscment. Retombant sur le sofa qu'elle atail quitlé , Caroline fondit en larmes. Vinrent alors les regrets et le désir et l'espoir, toutes les lâchetés de l'amour sincère : à la clairvoyance de l'espoir succéda l'illusion volontaire du cœur. Peut-être s'abusait-elle elle-même? L'amour est si prompt aux alarmes î Un mot de Castroné devait-il à ce point Tinquiéter ? Quelle preuve avait-elle de l'infidélité de Fabio ? Ce li'éiaient après tout que des présomptions gratuites, et pas même des présomptions, c'étaient de simples craintes, Pourquoi s'acharner à convertir en certitude ce qui était à peine probable, à peine possible? Bref, d'argument en argument, de sophisme en sophisme , elle passa presque sans transition du dernier terme de l'inquiétude à une sécurité à peu près complète.

Ces orageuses alternatives durèrent toute la journée, toute la nuit, et le soleil du lendemain retrouva Caroline telle que celui de la veille l'avait laissée, toujours en proie à l'incertitude et se dévorant elle-même, tantôt dans les abîmes, tantôt dans les espaces. Parvenue aux limites de la patience, et ne pouvant plus résister au triple

iiiguillon de la curiosité , de la jalousie et de Tainour, elle donna droit aux insolentes prévisions de Caslroné, et suivit, à son insu, la ligne de conduite qu'il lui avait tracée. Elle s'était dit d'abord : « C'est un conte ; Fabio ne songe point à se marier... S'il était déjà marié? pensa-t-elle ensuite. Au fait, ajouta-t-elle enfin, il m'est bien facile de m'en assurer. »

Une heure après , elle montait seule dans sa litière, et le médecin disait gravement aux curieux :

< J'ai permis à Sa Majesté de faire sa première sortie. Une promenade dans la campagne ne peut qu'abréger sa convalescence. »

Le hasard voulut qu'en revenant de iVlazzara, où il avait rempli la mission de Caroline, Castroné aperçût de loin la litière royale qui s'avançait sur la route de Boncévino.

« Bon! pensa-t-il, elle aime vraiment son capitaine. Que va-t-il se passer? Il faut que j'y aille voir. /•

Tournant bride à l'instant, il suivit la reine à distance, de manière à n'être pas vu.

Page 1