PI PO
Nous avons laissé Pipo dans la cour de BoncévJno occupé à charger sa pipe et se deraandani quel châliment il pourrait infliger à la zingara pour prix de sa délation. La journée tout entière se passa dans celle charitable recherche, sauf une visite qu'il avait prévue et qui vint le distraire pour quelque temps de ses pensées vindicatives.
Les dragons anglais, repoussés le. matin avec lant de succès , revinrent en force -quelques
tjcures après et ne parlaient de rien moins que de mettre le feu aux quatre coins de la cassine, pour venger leur brigadier. Heureusement pour elle et pour Pipo , les assiégeants étaient commandés par un officier supérieur qui contint leur ardeur destructive dans les bornes de la discipline et de la légalité. Pipo d'ailleurs eut la précaution de tout rejeter sur le compte des maraudeurs et il dut à sa jambe de bois la triste satisfaction d'être cru sur parole ; si Pipo était brave il était prudent, et il sacrifia en cette occasion sa gloire à sa sûreté.
La maison fut fouillée de la cave au grenier, ce qui ne fut pas long ; à défaut • du capitaine qu'on ne trouva pas , on saisit ses papiers en grande pompe, mais sans beaucoup de peine, attendu que pas un n'était sous clef : tous traînaient pêle-mêle sur les tables et sur les chaises ; il est vrai qu'ils étaient peu compromettants ; en les dépouillant que trouva-t-on ? Un brevet de capitaine et un ordre de destitution ; voilà pour les pièces officielles ; quant au reste, c'étaient de vieux mémoires d'équipement , confondus avec des épîires de régiment et des receltes du Parfait Jardinier. Procès-verbal fut dressé de ces trouvailles opimes, el les dragons désappointés
s'en allèrent comme ils étaient venus sans épargner les cjoddamî
< Bon voyage ! i leur cria l'invalide en refermant sur eux la grille disloquée. Rendu à sa pipe et à la liberté, il reprit sa promenade interrompue à travers les longues herbes de la cour et ses projets de vengeance contre la délatrice de son capitaine. Il n'était pas inventif, car le soir vint sans qu'il eût rien trouvé.
« Bah ! pensa-t-il alors ; la nuit porte conseil! » Mais, fatigué par sa faction de la nuit et ses exploits de la journée , il s'endormit avant même d'avoir la tête sur l'oreiller et se réveilla comme il s'était couché. Il n'en prit pas moins sa canne le lendemain matin et s'achemina résolument vers la masure de la zingara en s'en remettant, faute de mieux, à l'inspiration du moment. Qui jamais aurait songé à personnifier la vengeance sous la figure du messager boiteux ?
Il arrive... personne. Je me trompe, le gros chat noir de la sorcière était accroupi sur le seuil de la masure , la tête mélancoliquement appuyée sur ses pattes de devant. Il dressa l'oreille au bruit sec de la jambe de bois et tourna vers Pipo son œil jaune dont les pupilles fortement contractées par le soleil brillaient comme deux
lames effilées. En reconnaissant son voisin l'invalide, il le salua d'un petit frôlement amical, et, refermant tranquillement les yeux, il continua sa méditation interrompue. On dit que Henri III tombait en syncope à la vue des chats ; en revanche , nos aïeux les Égyptiens leur rendaient les honneurs divins et se rasaient les sourcils en signe de deuil quand il en mourait un dans leur maison : notre ami Pipo tenait un juste milieu raisonnable entre l'apothéose et l'aversion , la race féline ne lui paraissant mériter
Ni cet excès crhonncur, ni cette indignité.
Telles étaient ses dispositions en général , mais dans l'espèce elles étaient bien différentes ; il nourrissait depuis longtemps contre le matou de la sorcière une haine sourde qui n'était pas exempte d'une certaine dose de terreur. Sans être superstitieux, il n'était pas éloigné de croire que le diable eiit revêtu cette fourrure moelleuse pour cohabiter avec la zingara comme Méphistophélès tournoyait dans les blés sous la forme d'un barbet noir pour se révéler à Faust.
Quand il se vil tête à tête avec l'animal suspect dans cette solitude aride et sinistre , Pipo s'arrêta court et sentit un léger frisson lui rider
i'épiderme. La veille, il avait affronté bravement un escadron de dragons anglais, maintenant il tremblait devant un cbat. Mais ce cbat était-il un chat? « Peut-être... > se disait Pipo, et comme Hamlet il ajoutait : « Voilà la question. > Dans le doute, iln'éiait pas à son aise; tranchons le mot, il avait peur. Une fois frappée, son imagination vit... Dieu sait ce qu'elle ne vil pas. Les moustaches de Rominagrobis étaient des rayons de feu qui lui sortaient des narines ; sa queue et ses griffes prenaient des proportions gigantesques ; deux cornes menaçantes couronnaient son chef noir et velu. Un reste d'honneur militaire l'empêcha seul de fuir devant ces visions fantastiques; il finit même par se rassurer et dit un Ave pour se donner du cœur.
« Sainte Rosalie ! assistez-moi ! s'écria-t-il en se signant trois fois, et délivrez-moi des pièges du grand tentateur des hommes. Ce n'est qu'un chat après tout, que l'esprit des ténèbres soit ou non dans sa peau. Ma foi ! continua-t-il en s'enhardissant jusqu'à apostropher la bêle en face, et en confondant dans sa colère la bêle et la femme, cela dure depuis trop longtemps. Toutes choses ont une fin, même les mauvaises; et, comme dit le proverbe : Tant va au lard la chatte
CAKOLIKH. — 4. i>
qu'elle y laisse la patte ; et le moment est venu de régler nos vieux comptes. Je cherchais une vengeance, je l'ai trouvée : privée de son démon familier, la zingara n'est plus qu'un corps sans âme ; morte la bêle, mort le venin. >
A ces mots il s'exalta jusqu'à l'héroïsme, et s'approchant à pas de loup de son ami sans défiance, il lui assena sur la nuque un coup de bâton si violent, que le tronçon lui resta dans la main. L'infortuné matou fit un bond convulsif accompagné d'un miaulement lugubre, et tomba pour ne se plus relever. Son museau mordit la terre, ses jambes se roidirent, sa queue balaya une dernière fois la poussière... Belzébuth, si c'était lui, n'était plus qu'un cadavre.
Le meurtrier contempla quelque temps sa victime, puis, saisi d'un remords subit, il tourna le dos brusquement au théâtre de son assassinat, et s'enfuit de toute la vitesse de sa jambe de bois comme s'il eût eu à ses trousses tous les diables de l'enfer, unis à tous les sbires du grand justicier. Pourquoi n'y aurait-il pas un code pénal en faveur des animaux? Les habitants de Camboge, qui croient à l'âme et au paradis des bêtes, nous donnent à cet égard un exemple à suivre; sans compter qu'en Egypte notre ami Pipo aurait
passé un fort mauvais quart d'heure. Toutefois, après une centaine d'enjambées , il calma sa course, mais non pas sa conscience : la fatigue l'obligeant à quitter le pas accéléré pour le pas ordinaire, il se mit à siffler, pour s'étourdir, une marche d'infanterie, et poursuivit sa roule sans regarder derrière lui. Déjà il entendait le chant joyeux et perçant des hirondelles nichées à la cassine, lorsqu'une litière arrêtée à quelque distance attira son attention ; une femme en descendit.
«Si c'était Sa Majesté? se dit-il avec un grand battement de cœur. Ces campiéri en bonnets pointus m'ont bien l'air d'être les siens. »
En se parlant ainsi , l'invalide faisait à tout hasard l'inspection de son fourniment. Il boulonna son uniforme jusqu'au menton, rajusta sur l'oreille son bonnet de police afin de se donner un air martial, et, s'effaçant militairement, mit sa pipe dans sa poche en signe de respect. Quand il fut près de la reine, car c'était elle, en effet, qui venait aux informations auprès de la zingara, il se rangea pour border la haie, en étendant la main gauche le long de la cuisse et portant l'autre à son bonnet.
* C'est donc toi , mon ami ? dit Caroline, qui de loin avait reconnu l'invalide.
— Pour servir Votre Majeâié, répondit Pipo tout fier d'avoir été reconnu par Sa Majesté, et en se rengorgeant sans toutefois quitter Tattitude du salut militaire.
— Puisque le voilà, tu vas m'accompagner jusqu'à la maison de la zingara.
— Ce serait beaucoup d'honneur pour moi , répliqua Pipo sans se vanter de son homicide expédition ; mais Votre Majesté a fait un voyage inutile, la zingara n'est pas chez elle.
— En ce cas, j'irai me reposer à Boncévino. > A ces mots, l'invalide ne fil qu'un saut jusqu'à
la grille, dont il ouvrit en grande cérémonie, et avec tout le fracas commandé par la circonstance, les deux baltanls rouilles.
« Hélas ! madame, dit-il à la reine quand elle fut dans la cour, quel crève-cœur ce sera pour mon pauvre capitaine, quand il saura que Votre Majesté l'a honoré de sa visite sans qu'il fût là pour la recevoir! Mais c'est la faute des Anglais ; ces scélérats ont juré sa mort. »
Là-dessus il se mit à raconter, avec la verbosité d'un témoin, bien plus, d'un acteur, le siège de la veille et la visite domiciliaire qui l'avait suivi. Caroline avait refusé d'entrer dans la maison et s'était fait apporter une chaise au milieu
de la cour. Sa litière l'attendait dans l'avenue d'aloès, à la même place où elle l'avait laissée la première fois. Pipo parla tant qu'il voulut parler, elle ne l'écoutait pas. Absorbée dans ses pensées et dans ses souvenirs, elle se remémorait la première visite qu'elle avait faite à Boncévino , et quoiqu'il fût désert aujourd'hui, elle trouvait un charme secret à se retrouver seule et libre dans ces lieux pleins encore de Fabio.
Toutes les traces du combat de la veille avaient disparu ; le calme et le silence étaient rentrés dans cette champêtre demeure , qu'avaient un instant troublée, ensanglantée la politique et ses fureurs, inondées de sang le jour précédent, les longues herbes de la cour n'éiaient plus humides que de la rosée du malin ; le vent les courbait doucement aux pieds de Caroline. A la voir si majestueuse et si blanche dans sa longue robe de velours noir, on l'eût prise pour la reine des fées à la porte d'un palais enchanté.
< Rassure-toi , mon ami, dit-elle à Pipo qui
se répandait en lamentations sur le sort de son
maître ; nous sauverons ton capitaine malgré les
Anglais , et nous prendrons notre revanche sur
les habits rouges, comme tu les appelles.
— Que le ciel exauce Votre Majesté ! Je sais
qu'elle peut tout ce qu'elle veut ; elle dirait à l'Etna, comme sainte Agathe : Éteins-toi ! qu'il s'éteindrait à l'instant. Mais enfin, il ne suffit pas de rendre la liberté au capitaine, il faut lui rendre aussi son grade, et, de plus, le nommer colonel à titre de dédommagement. Il l'a bien mérité , et Votre Majesté n'y perdra rien : je lui prédis d'avance qu'elle aura là un fameux colonel et un fameux régiment.
— Mais toi, qui sollicites si chaudement pour autrui , n'as-tu rien à demander pour toimême?
— Oh! moi? répondit l'invalide en abaissant nn regard mélancolique sur sa jambe de bois, je suis réformé pour toujours. Mon unique espoir, tout mon bonheur sur cette terre , est de ne jamais quitter mon capitaine et de lui dire un jour : Mon colonel ! De quoi ai-je besoin, moi? De rien. Mais lui, c'est autre chose ; il est jeune, il est bel homme; il aimerait, s'il était riche, à s'amuser tout comme un autre ; et d'ailleurs , quand on est sur le point d'entrer en ménage...
— Il est donc vrai qu'il se marie ! » s'écria Caroline, incapable de se maîtriser.
Mais cette exclamation ne lui fut pas plutôt échappée qu'elle rougit de se posséder si mal.
Honteuse intérieurement du rôle humiliant (juc lui faisait jouer en ce moment sa folle passion, elle souffrait dans sa dignité, dans son orgueil, dans toutes les fibres les plus sensibles de son âme. Elle baissa la tête pour cacher les larmes qui roulaient déjà dans ses yeux, se mordit la lèvre pour prévenir une nouvelle explosion, et, croisant fortement les bras sur sa poitrine comme pour refouler les battements de son cœur , elle s'abîma dans un morne silence. Quant à Pipo , qui ne se doutait ni du drame terrible qui se jouait devant lui, ni des orages qu'il provoquait, il répondit tout naturellement :
« Eh ! oui , Majesté , mon capitaine est à la veille de prendre femme , si du moins le bon Dieu lui vient en aide, car, comme dit le proverbe : « Au mariage comme à la mort, le diable fait son effort. » Or, on ne fait pas la noce avec des champignons ; l'amour est une belle chose, oui ; mais, en ménage, l'amour sans argent n'est qu'une maladie. Voilà pourquoi. Majesté, mon capitaine doit passer colonel.^ »
Caroline fût morte plutôt que d'adresser à l'invalide une seule question ; c'était bien assez de l'écouter sans l'interrompre. Elle brûlait pourtant d'en savoir davantage, et, dans ce moment,
elle eût donné sa couronne pour savoir le nom de sa rivale.
« Comme je le disais à Votre Majesté , continua rimperturbable , Tintarissablé Pipo , une fois marié, le colonel, le capitaine, veux-je dire, aura besoin de numéraire, car la famille arrive, et pour faire bon visage aux enfants qu'envoie le bon Dieu, il ne faut pas avoir les mains vides. Ce n'est pas, au moins, que la future soit une pauvresse; au contraire, la dot est fort ronde, sans compter les espérances ; et c'est bien pourcette raison que le capitaine est encore garçon ; il ajourne le mariage Dieu sait depuis combien de temps. Car c'est un noble cœur que mon capitaine ; il lui en coulerait de devoir tout à sa femme : son idée est qu'entre époux il faut de l'égalité. Lorsqu'il sera colonel, je voudrais bien savoir ce qu'on pourra dire. Un régiment vaut la dot d'une princesse. >
Ici le portrait de la future et un éloge, un ditbyrambe dont chaque mot était un dard aigu lancé au cœur de la royale victime.
« Votre Majesté me demandera peut-être le nom de cette merveille ? poursuivit Pipo ; quoique ce soit le secret du capitaine et pas le mien, je puis bien le dire à Votre Majesté : on dit tout
à la reine, conune au confesseur. Celle merveille s'appelle dona Rafaella ; elle est nièce du baron Schininà, le plus riche baron du pays, un homme qui en sait long et qui n'est pas plus fier pour cela. Mais, par sainte Rosalie ! vous allez le voir en personne et sa nièce aussi, car les voici qui arrivent tous les deux à cheval. Je gagerais ma bonne jambe contre la mauvaise qu'ils viennent de Mazzara tout exprès me demander des nouvelles du capitaine. >
Il n'avait pas achevé sa phrase que Rafaël !a et sqn oncle entraient dans la cour de la cassine.