CONFRONTATION
Pipo ne s'était point trompé : de retour à Mazzara , et n'y trouvant pas de nouvelles de Fabio, le baron et sa nièce venaient en clierclier à Boncévino. Rentrée en possession d'elle-même et redevenue calme en apparence par l'excès de ses émotions, la reine, assise toujours au milieu de la cour , attendait sa rivale d'un air froid et liautain , avec tous les dehors d'une parfaite indifférence ; mais cette indiff'érence affectée accusait en elle une effroyable agitation. Les eaux les
plus profondes paraissent aussi les plus calmes. La reconnaissance fut instantanée des deux côtés. La rencontre au temple de Ségeste était trop récente pour qu'on se fût déjà oublié.
< Vous le voyez , madame ! s'écria le baron en mettant pied à terre avec toute la prestesse que lui permettaient ses soixante ans, on ne peut fuir sa destinée ; et , cette fois-ci , vous ne m'échapperez point. En nous rapprochant de nouveau, la fortune entend et prétend que je sois votre cicérone , et je le serai. Vous venez sans doute visiter les ruines de Sélinonte , palmosa SelinuSy comme dit Virgile, à cause des palmes dont toutes ces plaines étaient de son temps, et sont encore aujourd'hui jonchées? Nous commencerons, si vous voulez bien, par les carrières qui sont près d'ici. En trois pas nous y sommes ; mais en fallût-il mille , je vous dirais : Faisons-les. Notre Sicile n'a rien de plus curieux. >
Là-dessus une longue et savante dissertation tonte bardée de latin , même de grec , sur les procédés du tailleur de pierres, et sur les arts mécaniques chez les anciens. Il aurait pu parler jusqu'au soir sans être interrompu : son éloquence produisait sur la reine, qui ne l'écoutait
plus depuis longtemps, ou qui, pour mieux dire, ne l'avait jamais écouté, Teffet d'une cascade; on est d'abord étourdi , puis on s'y fait et l'on finit bientôt par ne plus rien entendre. Tandis que l'oncle professait , Caroline contemplait la nièce en silence, et ses yeux n'exprimaient rien, de peur sans doute de trop exprimer. L'immobilité de son visage, jointe à la fixité de son regard, était effrayante avoir. Mais aussi, quelle épreuve !
Rafaella montait un cheval blanc qui frémissait d'orgueil sous son charmant fardeau, et dont la docilité, la patience, les mouvements doux et moelleux témoignaient d'une sollicitude presque intelligente. La longue amazone bleue de l'élégante écuyère serrait de près sa taille souple et ronde et dessinait les suaves et chastes contours de son buste grec. Tout respirait en elle l'aisance et la grâce ; d'une main gantée juste elle tenait la bride sans effort , tandis que , de l'autre , elle brandissait d'un air délibéré une cravache dont la poignée d'ambre vert, arlislement travaillée , était un cadeau du comte Allégroni. Fouettés par le vent, sous son chapeau coquet, ses magnifiques cheveux blonds flottaient en liberté sur son cou, et son teint, animé par la marche, avait l'in-
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cariiat frais et vif des madones de Rubens. Abrilés par leurs longs cils d'or, ses grands yeux noirs réfléchissaient dans leurs profondeurs incommensurables toutes les splendeurs du ciel. Rafaella était demeurée en selle et dominait la reine, assise à quelques pas , de toute la hauteur de son cheval. Celle position élevée lui donnait sur sa rivale un avantage incontestable ; elle la regardait, à la lettre , du haut de sa grandeur , tandis que, pour atteindre jusqu'à elle, Caroline était obligée de lever la tête. Piquée d'ailleurs d'être, de la part de cette étrangère, l'objet d'un examen si attentif, si obstiné , Rafaella usait sans ménagement de tous ses avantages , et , lui rendant défi pour défi , hauteur pour hauteur, l'écrasait de ses dix-huit ans.
Le drame muet de Ségesie se recommençait là, mais plus terrible encore, au moins du côlé de la reine, chez qui les antipathies instinctives avaient pris les caraclères d'une aversion réfléchie et motivée ; aveuglée par la colère , elle voyait alors dans la rivale qui la bravait , non la victime , mais la complice d'une trahison. Cette idée n'était pas raisonnable ; mais allez donc demander de la raison à une femme trompée et emportée par la passion. Le premier mouvement de
Caroline était de tout renverser , de tout briser, et il lui fallut ici , pour ne pas éclater en transports furieux , appeler à son aide toute sa dignité , toute sa force , tout son orgueil ; elle réussit à rester reine , mais à quel prix ! sa victoire pensa lui coûter la vie... elle s'évanouit.
Cet accident , auquel elle était sujette , éiait chez elle le résultat ou d'une explosion violente, ou, comme ici , d'une contrainte excessive. Elle revint à elle dans les bras de Rafaella , qui lui donnait les soins les plus empressés et en même temps les plus respectueux , car on devine bien que l'invalide n'avait rien eu de plus pressé que de trahir l'incognito de la reine , sans oublier , bien entendu, et les visites précédentes et le fameux mot classique de Sa Majesté : < Pipo , je suis contente de toi ! » mot d'autant plus classique , qu'il n'avait jamais été prononcé. Quant au baron Schininà, dont celte catastrophe avait brusquement interrompu et pouvait seule interrompre les longues digressions archéologiques , il courait çà et là dans la cour , sans trop savoir où il allait et en répétant : Infandum regina ! regina infandum !
Carohne, en ouvrant les yeux , fit le geste de
repousser Rafaella , qui s'éloigna sur-le-champ, s'imaginant , dans son innocence , avoir commis à son insu quelque infraction grave aux lois de rétiquelle ; seulement , elle ne laissait pas de trouver étrange, pour ne pas dire plus, que, dans un moment pareil, la première pensée de la reine fût pour Tétiquette. Mais la reine ne larda pas à triompher du mauvais sentiment auquel elle avait cédé sans réflexion ; elle se le reprochait comme une faiblesse et comme une ingratitude, les deux vices qu'elle haïssait le plus et dont ses ennemis eux-mêmes ne Tonl jamais accusée. Celte crise muette avait changé ses dispositions et apaisé les premiers tumultes de son cœur. Sa violence épuisée, il ne lui restait plus que du mépris et de l'amertume. Elle était fort pâle; ses lèvres mômes n'avaient pas repris leur vermillon ; ses yeux désarmés , abattus par sa défaillance , ses traits détendus et fatigués, son attitude abandonnée, ses bras affaiblis, tout en elle respirait une mélancolie sombre et douloureuse. Faisant un puissant, un suprême effort :
« Merci, mon enfant, dit-elle à Rafaella , ce n'est rien, je me sens déjà mieux ; la chaleur, la fatigue,.. »
Soit distraction, soit lassitude, soit qu'un reste
d'émotion lui ôlâi la parole, elle ne put achever sa phrase et se remit à examiner Rafaella avec la même fixité qu'auparavant. La révolution qui venait de s'opérer en elle n'était pas telle cependant qu'elle eût converti en sympathie sa malveillance et son ressentiment. C'était toujours une rivale qu'elle avait devant les yeux et une rivale redoutable. Mais, quoique peu disposée à rindulgence à son égard , un éclair de justice illumina son âme en dépit d'elle-même quand ses préventions jalouses et passionnées eurent fait place au sang-froid de la réflexion. L'air lier et candide de Rafaella excluait tout soupçon et jusqu'à la pensée d'une ignominieuse complicité, il . fallait bien se rendre à l'irrésistible éloquence de cet argument sacs réplique. La droiture et l'honneur étaient gravés en traits saisissants sur ce front noble et serein. Disons tout : à la vue de cette belle jeune fdle que la destinée suscilaii contre elle, l'infortunée reine, louie reine qu'elle était, ne put retenir un soupir de désolation. Elle eût en ce moment donné sa triste royauté pour les dix-huit ans qu'elle n'avait plus et que le trône ne pouvait lui rendre.
Cette scène étrange se prolongeait ; et le silence de Caroline menaçait de la prolonger long-
temps encore. Immobile sous le feu de ses regards, Uafaella commençait à perdre contenance et à ne plus rien comprendre à ce qui se passait, car enfin que lui voulait la reine et pourquoi rexaniinaii-elle avec tant d'insistance? Cet examen frisait Tinsulie. Puis elle finit par se demander ce que la reine, après tout, faisait chez Fabio et ce qu'elle y était venue faire précédemment? Elle se posait celte question jalouse lorsqu'un nouvel incident compliqua encore cet imbroglio muet.Castroné, qui avait suivi la reine à dislance, entra tout à coup dans la cour de la cassine ; il reconnut au premier coup d'œil dans Rafaella rinconnue mystérieuse qu'il avait entrevue dans la prison de Trapani après l'évasion de Fabio.
< Bon ! se dii-il , le tour est fait. »
Et, devinant tout ce qui allait se passer, il se félicita méchamment du succès de son stratagème.
« Par saint Janvier ! s'écria-t-il en sautant en bas de son cheval, que vois-je! la libératrice du capitaine Fabio.
— Vraiment! répondit Caroline à qui l'arrivée d'un tiers , et d'un tiers comme Castroné , rendit toute sa présence d'esprit. Je m'en dou-
lais un peu, ajoula-t-clle avec un sourire forcé , quelle autre qu'une fiancée aurait poussé le dévouement jusque-là?
— Que dit Sa Majesté? demanda le baron en ouvrant de grands yeux étonnés.
— Eh quoi ! baron Schininà , répondit Caroline, ignorez-vous que c'est votre nièce qui a tiré de prison votre filleul , je veux dire votre futur neveu, en y demeurant à sa place? Il serait plaisant que vous l'apprissiez de ma bouche.
— Qu'est-ce que j'entends? dit le baron en regardant alternativement sa nièce et la reine ; est-ce que je veille ou si je rêve? Rafaella, mon enfant, sérait-il bien vrai ?... Quoi ! tu aurais manqué de confiance en moi au point de...? Non, je ne puis croire...
— Baron , vous ne croyez pas à la parole de votre souveraine.
— Que Votre Majesté me le pardonne ! répliqua le pauvre baron déconcerté, le cas est si... singulier... il serait si... nouveau, qu'en vérité... Mais parle donc, ma nièce...
— Eh bien ! oui , mon oncle , j'ai mérité vos reproches , je ne vous avais pas tout dit, sachez donc... »
Elle n'en put dire davantage, mais sa rougeur
et son embarras raccusaienl et parlaient plus haut que sa bonclie n'aurait pu le laire.
a 0 dissimulalio feminea ! s'écria le baron en croisant les mains d'un air pénétré.
— Ma chère petite, reprit la reine en s'adressant à Rafaella avec une supériorité sarcastique, et en reprenant sur elle tous ses avantages, il ne faut pas rougir pour si peu^Quoi de plus naturel que ce que vous avez fait? Vous aimez ce capitaine Fabio, du moins je le suppose puisque vous répousez ; il vous aime sans doute, du moins il vous le dit... et vous brisez ses chaînes pour mieux serrer celles de votre hyménée, qu'y a-t-il là dont vous deviez rougir? Toute femme à votre place en aurait fait autant ; bien qu'à coup sûr , je me plais à le reconnaître , toutes n'eussent pas montré le même courage que vous. Je vous félicite, vraiment, d'avoir des passions... pardon !... des vertus si romaines. Porcie n'eût pas mieux agi... Il est vrai que la fdle de Caton avait pour époux Brutus... Êtes-vous bien sûre, ma chère , que votre futur soit digne de tant de dévouement ? »
Outrée des ironies de la reine, Rafaella était redevenue tout d'un coup fière et froide ; la seconde vue lui avait révélé une rivale dans Caroline.
i J'ignore, lui répondit-elle, si le prisonnier dont il est question aurait eu les vertus de Brutus , mais je sais qu'il est bon , même trop bon Sicilien. Votre Majesté est si bien informée de certaines choses qu'elle ne doit pas ignorer celle-là. '
— C'est un privilège de mon rang ; que servirait-il d'être reine si l'on n'en savait un peu plus que tout le monde ? Je sais en efïet certaines choses , comme vous dites , qui pourraient vous éclairer sur les sentiments véritables de votre futur pour peu que vous eussiez l'envie d'être éclairée sur son compte.
— Je suis plus surprise que flattée de l'intérêt que Votre Majesté veut bien me porter sans me connaître , et je sollicite la faveur de n'en pas profiler.
— Vous êtes cependant à l'âge , ma chère , oii l'on reçoit des leçons plutôt qu'on n'en donne.
— C'est là, madame, une infériorité relative dont je suis loin de me plaindre.
— Vous vous piquez , ma chère , et vous essayez d'être agressive.
— Moi, madame? au contraire ; je m'incline avec respect , quoique sans envie , devant une
expérience si supérieure à la mienne ; je ne doule point que Votre Majesté ne connaisse aussi bien que moi, beaucoup mieux peut-être, le maître de cette maison ; du moins les visites qu'il a reçues d'elle et l'honneur inespéré que nous avons eu de la rencontrer chez lui , nous autorisent à le supposer.
— Supposez, ma petite, tout ce qu'il vous plaira , » répliqua sèchement Caroline.
Blessée au vif par les représailles qu'elle s'était attirées en commençant les hostilités, elle ne cherchait plus qu'à se retirer du combat en bon ordre et en masquant sa retraite par une habde diversion.
« Ce n'est ici , continua-t-elle, ni le lieu , ni le moment de commencer voire éducation : à vous parler franchement, je ne me sens pas aujourd'hui d'humeur à l'entreprendre; les affaires d'État, je le crains, ne sont pas de votre compétence , elles pourraient d'ailleurs vous distraire de vos affaires de cœur, et ce serait grand dommage , d'autant plus , ma chère , que vous me semblez peu propre à les bien conduire : vous êtes jeune , du moins vous me l'avez dit ; un Mentor expert et surtout clairvoyant ne vous serait pas inutile, croyez-moi. Tenez, par exemple.
Taulre jour quand j'ai eu l'heureuse chance de vous rencontrer une première fois aux ruines de Ségesle, savez-vous avec qui je m'y trouvais? La voix du cœur aurait dû vous le dire et vous avez commis, en ne le devinant pas, un crime de lèsehyménée; oui, ma chère, le prétendu villageois dont j'étais accompagnée n'était autre, apprenezle de moi , que votre capitaine Fabio. Voyez la fatalité ! vous ne l'avez pas reconnu , et lui n'a pas voulu vous reconnaître. ïl m'a dit comme saint Pierre : Je ne connais pas cette femme ! Fi donc ! renie-t-on sa future ? »
Caroline fuyait ; mais, comme les Parthes, en fuyant, elle lançait au cœur de sa rivale un dernier trait, un trait empoisonné; la loi du talion est la loi des passions. J'ai souffert par toi , souffre à ton tour par moi ! Voilà leur langage à toutes et leur règle de conduite. Pour de la générosité, de la justice, ne le demandez pas, surtout de femme à femme. Junon pardonna-t-elle à Sémélé ? Toutes les femmes sont des Junons. La reine avait visé juste, le coup porta droit au but :
« Il m'a reniée ! se disait l'infortunée Rafaella, reniée!... i»
Ce seul mot produisait en elle des ravages in-
calculables, irréparables. Sa main tremblait , ses genoux fuyaient sous elle ; les pourpres de son teint s'effacèrent, une pâleur mate et plombée, la pâleur de la mort , envahit ses trails ; un éclair humide avait traversé ses yeux, mais il s'éteignit avec eux dans les ombres de la douleur. En se frappant l'une et Tautre à la fibre la plus délicate, la plus sensible, ces deux femmes s'étaient fait sans pitié tout le mal qu'elles avaient pu se faire. L'exquise organisation de Rafaella était plus profondément ébranlée , et si elle ne paya pas à la faiblesse féminine le tribut que la reine avait acquitté l'instant d'auparavant en perdant connaissance , elle en souffrit davantage : une crise l'eût soulagée. L'affïiciion , l'indignation, la fierté luttaient dans son âme , mais avant qu'elle se fût assez remise pour répondre à la reine d'une voix assurée , son oncle intervint.
L'excellent baron était arrivé de surprise en surprise au comble de la stupéfaction ; moins perspicace queCastroné qui, en renouvelant connaissance avec Pipo pour se donner une contenance, avait tout entendu, tout compris sans paraître avoir rien écouté , le nourrisson des chastes muses archéologiques avait tout écoulé et n'avait rien compris. Il voyait bien qu'on
échangeait des paroles aigres et des mots piquants, mais pourquoi ? Qu'y avait-il de commun entre sa nièce et la reine Caroline? Comment et le mariage et le nom de Fabio se trouvaient-ils mêlés à tout cela? Voilà ce qu'il ne devinait pas. Non-seulement ridée d'une rivalité d'amour entre ces deux femmes ne lui serait pas venue spontanément à l'esprit, mais on la lui aurait suggérée quMl l'aurait repoussée comme une folie. En théorie, il faisait les plus belles dissertations du monde sur les passions et sur les femmes; dans la pratique et en présence des faits , ce n'était plus qu'un enfant et pas même un enfant terrible.
« Décidément, pensait-il. Sa Majesté est blessée que nous ne l'ayons pas reconnue. >
Comme Caroline ne passait pas en Sicile pour être très -bonne, il en conclut naturellement qu'elle était moins bonne encore que sa réputation , et ne trouvait pas d'autre explication à la scène étrange qui venait de se passer sous ses yeux. Epouvanté, confondu de la témérité de sa nièce , il se jeta pour ainsi dire au-devant d'elle pour conjurer l'orage qu'elle attirait sur sa tête.
< Madame , dit-il à la reine du ton le plus soumis qu'il put prendre et en s'inclinant jusqu'à
icrre, je comprends que Votre Majesté soit irritée contre nous ; et nous avons, ma nièce et moi, d'humbles excuses à lui adresser. Avoir eu le bonheur de jouir deux fois de son auguste présence, sans la reconnaître, voilà, j'en conviens, un crime de lèse-majesté au premier chef , car comment s'y méprendre ? La reine est comme Vénus qu'on reconnaissait à sa seule démarcj^e. Incessu patuit dea. Il est vrai , continua l'orateur après une pause , que plusieurs princes de l'antiquité , Titus entre autres et Trajari , imités en cela par leur digne successeur l'empereur Joseph II , votre auguste frère , sans parler d'Aroun-al-Raschid , l'ami de Charlemagne, aimaient, dit-on , à se promener incognito au milieu de leurs sujets, et, certes, il y aurait eu une grande indiscrétion à les reconnaître quand ils ne voulaient pas être reconnus. Or, s'il avait plu à Votre Majesté de suivre un si noble exemple...
— Eh! baron, interrompit Caroline avec impatience, je ne suis ni Aroun-al-Raschid ni Trajan, et il m'est indifférent qu'on me reconnaisse ou non. Ainsi vous pouvez, sur ce point, mettre votre conscience en repos.
— On a eu raison d'écrire que la clémence est la vertu des grands princes, regia virtusy comme
dit Sénèque. Voire Majesté en est la preuve vivante. Si maintenant, ajouta-t-il en se redressant par degrés dans le sentiment de son importance archéologique. Votre Majesté me permettait une humble prière , j'oserais la supplier de prendre en considération ma requête de tout à Pheure : comme j'ai eu l'honneur de le lui dire , les carrières sélinontines sont près d'ici , et c'est un monument digne des regards de Votre Majesté. Quelle gloire pour moi si je pouvais imprimer dans ma Trinacria vêtus: « Tel jour de telle année, la reine a visité les carrières de Sélinonte et j'étais son cicérone !... j>
— Je sais , baron , que vous êtes un savant homme , et je sais de plus que la baronne Schininà fait d'excellentes confitures ; mais pour aujourd'hui je ne profiterai ni de ses talents ni des vôtres. >
Le baron se retira consterné. La confusion sacrilège que Caroline affectait de faire entre les vulgaires occupations de sa femme et la noble, la sublime science de l'antiquité , le scandalisait , l'indignait profondément.
< Décidément , se dit-il , Rafaella a eu raison de lui tenir tête : toute reine qu'elle est, ce n'est, après tout , qu'une femme , et , qui pis est , une
méchante femme. Je songeais à lui dédier mon grand ouvrage sur la Sicile, mais, par Bacchus ! je n'en ferai rien ; elle n'en est pas digne. »
L'esprit guerrier grondait encore dans le cœur de Caroline ; elle avait besoin d'une victime sur qui faire tomber sa colère ; cette victime fut Castroné.
€ Pourquoi es-tu ici? lui demanda-t~elle durement ; ne t'avais-je pas donné des ordres pour Mazzara ?
— Ils sont exécutés. Majesté. Caslroné n'est pas homme à se les faire répéter deux fois.
— Mais pourquoi es-tu ici ? Réponds. T'avaisje ordonné de m'y suivre ?
— Aussi n'ai je point pris cette liberté. Ce n'est pas moi qui commettrais jamais , sans instructions , une pareille inconvenance.
— Mais alors, comment justifies-tu ta présence ici?
— En revenant de Mazzara , j'ai aperçu de loin la litière de Votre Majesté, et je suis accouru pour lui rendre compte de ma mission.
— Eh bien ! qu'as-tu découvert ?
— Que les prévisions de Votre Majesté étaient parfaitement justes : Mac-Farlane s'est décidé à faire marcher des troupes contre Sélinonte. Ces
troupes sont parties aujourd'hui même de Mazzara, et ne tarderont pas à paraître, car elles doivent passer par Boncévino.
— Et c'est à présent que lu me le dis ! s'écria la reine en se levant brusquement et en faisant quelques pas vers la grille. Tu attendais donc que l'ennemi fût dans la place pour m'annoncer son approche ?
— Voyant Votre Majesté occupée avec mademoiselle, répondit Castroné avec une componction feinte, je n'ai pas osé l'interrompre: mais j'avais l'œil aux aguets , et il n'y a pas de temps perdu : avant que les Anglais soient ici , Votre Majesté sera rendue à Castelvétrano.
— N'est-ce rien que de les avoir aperçus ? Castroné , j'ai failli les rencontrer. »
A ces mots, elle ordonna à Pipo de faire avancer sa litière ; et, tandis que l'invalide courait à l'avenue d'aloès , où elle était arrêtée :
« Castroné, reprit-elle à voix basse , va droit à Sélinonle : tu préviendras les Calabrais du danger qui les menace, ei tu les feras partir sur-lechamp. Quant au capitaine Fabio, lu lui diras de ma part qu'il cesse désormais d'être à mon service, et que je lui défends de paraître jamais devant moi. »
On devine avec quel empressement haineux cet ordre vengeur fut exécuté par Castroné : il partit à Tinsiant même, et mit son cheval au galop, de peur que la reine ne se ravisât.
La litière royale était arrivée à la grille, escortée des campiéri de service. Au moment où Caroline y montait , appuyée sur le bras du capitaine d'armes , Rafaella s'approcha d'elle d'un pas ferme , et lui dit avec une humilité noble et fière ;
« Madame , je regrette la scène qui vient d'avoir lieu , et , quoique je ne l'aie pas provoquée , je demande pardon à Votre Majesté des paroles déplacées qui ont pu m'échapper dans la vivacité de la défense. Veuillez , madame , les oublier comme j'oublie vos sarcasmes et vos cruautés. Mais ce n'est pas de moi qu'il s'agit , et ce n'est pas pour moi que j'implore Votre Majesté. La vie d'un autre est en danger, et cette vie, madame , souffrez que je la recommande à votre protection : elle ne peut être sauvée que par vous , et vous la sauverez pour vous-même , car les grands cœurs font le bien pour le bien , que l'objet du bienfait en soit digne ou non. Ah ! madame, si chacun était traité selon ses mérites, que serions-nous devant Dieu ? »
Caroline était faite pour sentir ce qu'avait de magnanime la demande de Rafaella.
i Mademoiselle, lui répondit-elle avec la gravité de son rang, vous m'attribuez plus de pouvoir que je- n'en ai ; les rois détrônés en ont moins que le dernier de leurs sujets. Vous en avez plus que moi, car vous avez délivré un prisonnier dont ma sollicitude avouée n'aurait fait qu'appesantir les chaînes. Eussé-je d'ailleurs le pouvoir que vous me supposez et que je n'ai plus , il est douteux que j'en usasse en faveur d'un homme déchu de mon estime et indigne de votre main. Adieu , mademoiselle ! Si vous m'en croyez, vous abandonnerez comme moi le coupable aux soins de la Providence , qui veille sur tout le monde, même sur les moins dignes, et dont la miséricorde est inépuisable. »
A ces mots Caroline monta dans sa litière , qui la ramena rapidement à Castelvétrano.
Peu d'instants après , Rafaella reprenait avec son oncle la route de Mazzara, et ils se croisèrent à moitié chemin avec les troupes anglaises destinées à Sélinonle.
Resté maître du champ de bataille , l'invalide reprit sa pipe et sa promenade. La cour n'était plus assez vaste pour le contenir: enflé d'orgueil
et transporté de joie , il se regardait comme le héros de la journée et de la Sicile. « Car enfin, se disail-il avec complaisance , Sa Majesté a causé avec moi , et mon capitaine me devra ses épauleitesde colonel. Bravo, Pipo ! Par sainte Rosalie ! il faut convenir que le fils de ton père est un drôle heureusement né et fièrement adroit ! »
C'est ainsi que le malheureux imbécile se rendait compte de la situation , tant il avait peu conscience des maux irréparables qu'il avait causés. Que de gens, même dans un rang supérieur, ne jugent pas les choses avec plus de discernement et se parent à leurs yeux et aux yeux des autres de leurs fautes les plus grossières ! Combien de généraux , d'ambassadeurs et d'artistes érigent en victoires leurs défaites ! Ce ne sont pas les individus seulement qui s'abusent et qui s'aveuglent ; les peuples eux-mêmes voient dans leurs revers des succès, et tout cela par vanité ! O vanité ! mère des illusions et des mécomptes , cause petite de grands effets, bizarre instinct du paraître que personne n'avoue et que tout le monde sert , travers égoïste , passion puérile et souvent féroce, c'est toi, non la fortune, qui es la reine du monde, car c'est par toi que sont gouvernés les hommes qui gouvernent les empires !
Prolée souple et rusé, tu as beau prendre pour te mieux cacher mille noms et mille formes , on le reconnaît sous tous les masques , et c'est toi , toujours toi , Vanité ! tout est vanité !