‹ Caroline en Sicile (volume 4)Chapitre 6 sur 16 · GUERRE INTESTINE · texte numérisé non relu

GUERRE INTESTINE

Les troupes anglaises, parties de Mazzara pour Sélinoiiie, avaient aileini Boncévino : c'élait un beau régiment d'infanterie qui s'avançait en bon ordre et la giberne bien garnie, avec ce recueillement particulier aux soldais qui vont en campagne dans une contrée inconnue. Le major Dudley faisait partie de l'expédition. Un escadron de dragons , jetés en éclaireurs et conduits eux-mêmes par des guides du pays, marchait en avant : la cassine fut laissée de côté , à la grande

satisfaction de Pipo , qui la voyait déjà pillée , brûlée et le reste. Quelques traînards y tentèrent bien une irruption, mais la vue de l'invalide en uniforme les mit en fuite , en leur faisant croire que la maison était occupée militairement , et qu'on allait les y recevoir à coups de fusil. I.e vaniteux Pipo s'attribua toute la gloire de ce facile exploit.

a C'est égal, pensait-il en se rengorgeant, on gagne toujours à se montrer brave. »

Après avoir dépassé la cassine, les Ariglais se partagèrent en deux détachements , dont l'un poursuivit sa roule à travers les terres , tandis que l'autre, commandé par Dudiey, allait chercher la plage afin de surprendre l'ennemi des deux côtés à la fois. Bientôt les habits rouées se perdirent dans l'éloignement, les uns derrière les bois , les autres derrière les dunes.

Avant d'aller à Trapani présider le conseil de guerre, Mac-Farlane avait sommé les Calabrais de se disperser sans délai et de rentrer dans les cantonnements respectifs qui leur avaient été assignés précédemment : de retour à Mazzara , il les retrouva où il les avait laissés ; nouvelle sommation de sa part , nouveau refus de la leur, ou plutôt même inaction : la coupe de la patience

était débordée, et Texpédition avait été résolue.

Pendant ce temps , les bandes continuaient à vivre à discrétion dans le pays ; leur licence effrénée n'épargnait rien. Malheur aux vaincus, c'est-à-dire aux voisiiis ! Si quelque chose pouvait excuser leurs déprédations , c'était leur misère : tout leur manquait , surtout les vivres : le brick qui devait les ravitailler n'avait point reparu depuis la terrible nuit si funeste aux Anglais. Qu'éiail-il devenu ? Personne au camp ne le savait, et la reine elle-même, après l'avoir quiité àCastellamare, n'avait plus entendu parler de lui.

Tout le monde à l'envi se plaignait donc de ces hardis maraudeurs, excepté Fabio, qui leur devait la liberté. Arrivé à Sélinonte, il avait été présenté et reçu comme l'ami de la reine au quartier général de la Marinella. Le farouche Parafanti , son Hbéraieur et son introducteur, l'avait pris sous sa protection spéciale ; cela voulait dire : Respectez le, sinon c'est à moi que vous aurez affaire.

« (capitaine , dit au nouveau venu le stratégique et méthodique Pandigrana, vous ne trouverez dans nos cantonnements ni la discipline sévère m la bonne ordonnance des troupes de ligne;

j'en gémis tous les jours et suis le premier à blâmer ces mauvais exemples ; mais, que voulezvous! la guerre, et surtout la guerre de partisans, a des nécessités auxquelles il faut s'accommoder, et, tout en les déplorant , je me résigne à ce que je ne puis empêcher. De meilleurs jours viendront, et alors je prendrai ma revanche. >

Charles XII, ou Frédéric II , recevant en campagne la visite d'un prince étranger, n'aurait pu s'exprimer en meilleurs lerrnes , ni avec plus de majesté. Or , notez que cette harangue , digne des Commentaires de César, se débitait dans la cuisine que nous connaissons déjà, en présence du même âtre et de la même broche , sinon du même mouton. Il fallait , pour ne pas rire , une dose énorme de gravité; pourtant, Fabio garda son sérieux.

« Capitaine , dit à son tour le jovial Francatripa , le camarade veut vous faire sa cour ; il faut que vous sachiez que son idée fixe est d'être colonel, ni plus ni moins. Gaetano, le garçon meunier, a bien été général. Donc, il est rigide comme un instructeur, et toujours à cheval sur la discipline ; mais que cela ne vous effraye pas : nous n'avons ici ni les corvées ni les consignes de la caserne ; si l'on est brave, on est boa vivant.

ce qui n'esl pas défendu et n'empêche pas de se bien bailre à roccasion.

— Les babils rouges en savent quelque chose, dit Parafanli en redressant la tête et en passant avec satisfaction la main dans sa barbe inculte : le capitaine ici présent peut vous "dire qu'ils ont dansé ce matin, à Boncévino, une fière tarentelle, et je puis ajouler sans me vanter que ma carabine leur a joué des castagnettes d'une façon un peu réjouissante. Nos écrevisses sautaient comme des lapins.

— A propos de lapins , dit Francatripa , les aimez-vous, capitaine ? Vous en aurez à souhait. Le lapin donne à Sélinonte; mais comme il faut du vin pour le mettre en gibelotte, et que le vin est plus rare ici que l'eau, nous le mangeons sous l'invocation de saint Laurent, le grand patron des rôtisseurs, qui devraient tous porter son gril à leur bonnet blanc en guise de cocarde. Cela vous va-t-il ?

— Mais où donc est Spaccaforno ? demanda Parafanti. Pourquoi n'est-il pas déjà venu faire connaissance avec son compatriote ?

— Tu demandes où il est ? répondit Francatripa; ne le devines-tu pas ? Il passe en revue son régiment. Fait-il autre chose tout le long du jour ?

Mais il a beau frotter et lessiver ses insulaires, on perd son savon à laver la tête d'un âne. Pardon , capitaine, il y a Siciliens et Siciliens, comme il y a fagots et fagots; et tout Sicilien que vous êtes, je vous ferais injure si je comparais de pauvres recrues qui n'ont jamais vu que le feu de leur marmite, à un bel et brave officier tel que vous.

— Messieurs, dit sévèrement à ses deux collègues le sévère Pandigrana , au lieu de vous moquer de notre ami Spaccaforiio, dont j'ai toujours apprécié Finstinct militaire et qui connaît son île comme un renard son terrier, je vous engage à imiter plutôt son exemple. Il y a longtemps que nous n'avons inspecté nos troupes, et c'est une faute : la bonne tenue en souffre et le i)on ordre aussi. Prenez garde, messieurs; la discipline va se relâchant tous les jours, et sans discipline pasde soldats; nous ne sommes déjà plus que des maraudeurs; pour peu que ce scandale continue, nous ne serons bientôt que des bandits. Quanta moi, je vais mettre à l'instant mes hommes sous les armes, et, si vous m'en croyez, vous en ferez autant de votre côté. De cette manière au moins, le capitaine pourra prendre de nous une meilleure opinion et rendre à SaM ajesté la reine

Caroline un compte favorable de ses fidèles (Calabrais, t

Ce qui fut dit fut l'ail, et Fabio dut subir le fatigant honneur d'une grande revue générale. Ce qu'un militaire de profession méprise le plus après la garde nationale, ce sont les volontaires et surtout les partisans. Qu'on juge avec quel œil do dédain Fabio, qui avait toutes les idées, tous les préjugés de son état, vit défiler devant lui ces hordes sauvages qui s'intitulaient modestement : Armée d'observation de lueurs Majestés napolitaines au delà du Fare.

La vue de ces légions sanguinaires le reporta brusquement au souvenir de leur première rencontre dans la plaine de Casielvéïrano. La voix rude et rauque de ces réprouvés le frappait comiue alors, et il lui semblait, en l'entendant, que cent mille pistolets allaient lui partir dans les oreilles. 0 fille des Césars ! c'étaient donc là les instruments avoués de votre indomptable ambition et de vos implacables vengeances ! 0 soif du trône et du sang! tes ardeurs brûlantes donnent le vertige au cerveau et la mort au cœur î

Chaque bande avait le caractère de son chef : celle de Pandigrana, mieux vêtue, mieux armée que les autres, gardait mieux le rang, observait

une tenue et une discipline plus militaires; celle (le Francatripa, au contraire, effrontée, débraillée, sans vergogne, allait à la débandade, en criant, riant et maugréant. Quant à celle de Parafanti , le plus cruel des trois partisans , elle avait la physionomie sinistre, le regard farouche et marchait à pas lents, la tête basse, plongée dans un morne et sombre silence.

Vint le tour de Spaccaforno avec son fameux régiment insulaire, et ici Tamour-propre national deFabio fut mis à une dure épreuve. Nous avons déjà dit que la première ardeur des recrues ne s'était pas soutenue, et la désertion avait fort éclairci leurs rangs. Il est vrai que les magnifiques promesses du beau parleur Francairipa s'en étaient allées en fumée à Theure de Texécution; à peine leur avait-on octroyé la portion congrue : ainsi, par exemple, tandis que les Calabrais étaient fort commodément campés au milieu des ruines, qui leur donnaient de l'ombre, et, en attendant de leur faire un rempart contre l'ennemi en cas d'attaque, les abritaient contre les ouragans africains , les Siciliens étaient relégués dans une lande ouverte et découverte, en butte à tous les vents et à tous les rayons du soleil. Doubles gardes et triples factions, longues patrouilles,

rondes fréquenles, loules les fatigues, toutes les corvées leur tombaient en partage, et, pour compensation, qu'avaient-ils ? De maigres rations, la terre pour lit, une paye imaginaire, et , dans le butin, zéro. Tout le reste à l'avenant. Se plaignaient-ils? c'étaient des ingrats. Ne les avait-on pas tirés des griffes des racoleurs? Pouvaient-ils payer trop cher un si grand bienfait? Mais nos insulaires, qui ne voyaient pas de différence entre la servitude de la caserne et une liberté de cette espèce, perdaient à la fin patience et regagnaient leurs villages sans demander leur congé. C'était chaque jour un nouveau vide , et l'illustrissime Spaccaforno voyait fondre son influence avec son régiment. Il accablait ses trois collègues de réclamations, de reproches, mais on le payait en paroles, et son régiment fondait toujours.

Il faut dire pourtant qu'il s'était renforcé d'une troupe de vagabonds traqués par la justice ou échappés des galères, qui faisaient nombre s'ils ne faisaient pas honneur. Mais Spaccaforno n'était pas plus difficile sur ce point qu'un ministre constitutionnel : il tenait à la quantité plus qu'à la qualité.

Nous avons dit deux mots précédemment des coups de langue et des coups de couteau échangés

tous les jours entre Siciliens ei Calabrais. Comment deux races antipathiques et si profondément hostiles auraient-elles pu vivre côte à côte sans qu'une ligne de sang marquât la limite qui les séparait? Les plus irrités étaient les Calabrais. Ils avaient sur le cœur la distribution d'argent faite aux Siciliens par Casironé sous les yeux de la reine: n'ayant pu leur faire rendre gorge, ils leur gardaient rancune. Malgré leur petit nombre, les Siciliens n'étaient pas en reste, et les coups de couteau allaient leur train. Il y avait eu déjà des deux côtés des blessés et des morts. Ces sanglants préludes annonçaient quelque grande catastrophe.

Telles étaient les dispositions des esprits à l'arrivée de Fabio. En apprenant qu'un officier 'sicilien, un ami de la reine, élai tau camp, Spaccaforno s'était piqué d'honneur et n'avait voulu paraître devant son compatriote qu'armé de toutes pièces et à la tête de son régiment ; cela pour la plus grande gloire de la Sicile ! Sa troupe donc s'était mise en grandissime tenue , mais, hélas ! quelle tenue ! La défroque des carabiniers ne leur avait pas profité : le peu qui en restait était en lambeaux, et les nouveaux venus n'avaient pour la plupart , comme les débar-

deurs de ISaples, qiriiu caleçon de toile. La chemise se laissait ij;énéralemenldésirer, ce qui faisait dire à Francalripa que le tailleur du régiment attendait la réco'tedu chanvre pour leur couper leur uinforme. Cet ensemble immonde et grotesque n'ôtait rien à Spaccal'orno de son importance ni de sa dignité. Il eût commandé les grenadiers de la vieille garde, qu'il ne se tut pas montré plus fier. Vêtu de son inséparable habit rouge à épaulettes d'or , et coiffé du casque à crinière , il montait son grand cheval blanc et brandissait un sabre de cinq pieds de long. En passant devant Fabio, il le salua militairement et se mit à crier : « Vive la reine de Sicile ! »

« Vive la reine de Sicile ! > cria après lui son ignoble bande.

Ceci déplut aux Calabrais ; ils y virent un défi, et crièrent de leur côté : < Vive la reine de INaples !

« Vive la reine de Sicile ! répétèrent les Siciliens.

— Vive la reine de Naples ! répliquèrent les Napolitains.

— De Sicile !

— De Naples !

— De Sicile !

— De Naples ! »

Et ainsi de suite jusqu'à ce que la voix leur manquât à tous. Exaspérés par cette bravade, les Calabrais , qui couvaient depuis longtemps dans leur cœur des pensées de vengeance , lâchèrent la bride à leurs passions brutales, et commencèrent par vomir contre la Sicile et les Siciliens de grossières injures et d'effroyables menaces ; puis, la parole ne suffisant plus pour assouvir leur fureur, un coup de fusil partit: aussitôt la guerre civile éclata ; un second coup, un troisième , vingt autres à la fois retentirent , et le feu ne s'arrêia plus. 11 faut rendre à Pandi grana cette justice que , commandé par la présence deFabio, il fit violence à ses instincts sanguinaires, et eut assez d'empire sur sa bande pour la ramener promptement à la discipline. La bande de Francatripa, qui avait crié le plus fort, fit plus de bruit que de mal ; mais celle de Parafant! fut digne d'elle-même et de son chef, c'està-dire qu'elle fut atroce.

Le signal était parti de ses rangs , et une décharge n'attendait pas l'autre : bientôt même , une vengeance à coups de fusil ne paraissant ni assez prompte ni assez directe à sa féroce impatience , brûlant d'étreindre ses ennemis corps à

corps et de repaîlre ses yeux du sang qu'elle répandait, elle se précipita sur les Siciliens comme une bande de loups enragés, prête à les déchirer avec les dénis à défaut d'armes plus meurtrières.

La lutte n'était pas égale : mal armés et presque nus , les malheureux insulaires avaient tout contre eux, et surtout le nombre. On les éventrait à coups de couteau, on les assommait à coups de crosse, ce qui ne les empêchait pas de traiter les Napolitains de bâtards de Polichinelle et de mangeurs de macaroni. Les blessés eux-mêmes et les moribonds n'étaient pas épargnés. Foulés aux pieds, écrasés sans pitié , on se livrait , sur eux, pour les achever, aux cruautés les plus raffinées. On les mutilait horriblement, et, par représailles, ces abominations se commettaient des deux côtés. L'avantage devait rester et resta en effet aux Calabrais. Les débris sanglants du fameux régiment insulaire s'enfuirent à travers la plaine ; ils se dispersèrent dans les bois, dans les montagnes, et pas un seul des fuyards ne reparut au camp.

Dès le début, et pendant tout le cours de l'action, Spaccaforno s'était bien comporté : il avait fait des efforts surhumains pour soutenir sa troupe , pour la surveiller, la mettre en ligne , pour organiser , en un mot , une défense régu-

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lière ; mais, renversé lui-même de son cheval et embarrassé dans ses hauies boites à réeu}ère, il ne put jamais reprendre son aplomb. Son casque à crinière et son habit écarlale ne le sauvèrent pas du sort commun ; il fut trouvé mort parmi les morts. Au moins n'eut-il pas le crève-cœur de survivre à son régiment.

Fabio s'était jeté Tépée à la main au milieu de la mêlée pour arrêter cette effroyable boucherie, mais, quoiqu'il exhortât, priât, menaçât et frappât au besoin , il ne fut pas plus heureux que Spaccaforno, à cela près, ])0urtant, qu'il se retira sain et sauf , lui et son cheval , de ce pêlemêle de bêles féroces. Bien loin de modérer les homicides fureurs de sa bande, Parafanli l'excitait, au contraire, par ses paroles et par son exemple. A la vue du sang, il se retrouvait dans son élément naturel; ses narines s'enflaient pour en mieux respirer l'odeur , et ses yeux couverts brillaient sous ses gros sourcils d'une joie sombre et sinistre. Il lançait son cheval au plus épais du carnage, afin que tous ses coups portasseril, et, tout 1 uisselant du sang de ses victimes , il parcourait les rangs en criant :

« Tue ! tue ! Mort aux insulaires ! Point de quartier ! Mort ! tue !

— Misérable ! lui cria Fabio en se jelanl an devant de lui ; m'as-lu fait venir ici pour assister au massacre de mes compatriotes ? Moi aussi , je suis Sicilien, et si lu n'élais pas un brigand tout souillé de rapines et de meurtres , jeté forcerais bien à croiser le fer avec moi. Mais c'est un honneur qu'on ne fait qu'à ses égaux , et j'imprimerais à mon épée une éternelle tache si je la souillais de ton ignoble sang. Les scélérats de'ta sorte sont réservés au gibet et ne doivent mourir que par la main du bourreau.

— Par saint Bologaro ! répondit le bandit un peu déconcerté de l'apostrophe et de l'air résolu de Fabio ; je suis tout comme vous au service de Sa Majesté Caroline , qui est reine de Naples , entendez-vous bien , non de Sicile , et qui n'est comme moi dans votre île que par nécessité. Vous imaginez-vous , par hasard , qu'on y vient pour son plaisir? Je la donnerais, pardieu ! lout entière, votre Sicile , ses habitants par-dessus le marché , pour revoir seulement vingt-quatre heures ma bien-aimée Calabre.

— Retournes-y dans ta Calabre , et tout de suite ; qu'on n'entende plus parler de toi ni de tes infâmes maraudeurs.

— Oh ! quant à la maraude , ce n'est pas vous,

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en tout cas , qui avez droit de vous plaindre , car si elle ne m'avait pas conduit ce malin à votre méchant poulailler de Bon... Boncé... Bonva..., est-ce que je sais seulement son nom ? vous ne seriez pas ici.

— CVest bien ce qui m'indigne. Je rougis de devoir quelque chose à un vil assassin tel que loi ; va , sans cela , tu serais déjà mort : ainsi nous sommes quittes ; tu m'as sauvé la vie et je t'ai laissé la tienne.

— Allons ! allons ! dit Francatripa en arrivant au galop , toutes les paroles du monde , sortissent-elles de la bouche du pape , ne rendront pas la vie aux morts ; à moins que vous n'ayez , commele fils de la sainte Vierge, le don des miracles. Plût à Dieu que vous l'eussiez pour ressusciter ce pauvre diable de Spaccaforno qui , du moins , a eu la consolation de mourir dans son habit écarlate ! Jésus , ayez pitié de son âme. Que voulez-vous? c'est un accident : il en arrive tous les jours , et puisque le mal est fait, on le réparera.

— C'est égal , dit sévèrement Pandigrana , la faute en est à vous. Que vous disais-je tous les jours? Réprimez Tinsubordination , faites observer la discipline. Vous n'avez tenu compte de

mes recommandations , et vous voyez ce qui est arrivé. Vous avez donné au capitaine un véritable sujet de mécontentement.

— Eh! taisez-vous donc, reprit Fabio, avec votre mécontentement et votre discipline , vous me faites horreur les uns comme les autres. Mais, ne devais-je pas m'attendre à vous trouver ce que vous êies, le rebut et l'opprobre de Tltalie, un tas de vagabonds sans foi ni loi , qui usurpent le beau nom de soldais et parodient le noble métier de la guerre ? Vous , des soldats ! vous n'êtes pas même des volontaires , pas même des partisans. Si la reine faisait bien... Mais , soyez tranquilles , je m'en expliquerai avec elle , et je vous démasquerai à ses yeux ; car vous compromettez son nom et vous perdez la cause que vous prétendez défendre. Vous n'êtes capables ni d'amour ni de haine; vous servez qui vous paye : aujourd'hui la reine, demain les Anglais; oui, les Anglais ! Il n'y a déjà pas si longtemps que vous combattiez dans leurs rangs en Calabre : si vous vous êtes tournés contre eux , c'est qu'ils ont fini par rougir eux-mêmes , tout Anglais qu'ils sont , d'auxiliaires de votre espèce , et vous ont chassés de leur service comme Sa Majesté vous chassera du sien , si elle en croit mes conseils.

Allez , misérables ! j'aimerais mieux retomber enirelesmainsdes Anglais que de rester avec vous une seconde de plus. >

A ces mots , il remit son épée dans le fourreau, et, piquant des deux , il eut bientôt laissé derrière lui ce sanglant théâtre de meurtre et de barbarie.

I C'est pour de bon , ma foi ! s'écria Franca- Iripa en le voyant disparaître derrière le taillis. C'est dommage, c'était un bel officier, quoiqu'il ait le propos un peu vif , et sa présence nous aurait fait honneur. Mais, par la madone des Polsi , pourquoi s'est-il chaussé dans la tête d'être insulaire ? Est-on Sicilien ?

— Voilà pourtant ce que vous m'attirez par votre indiscipline ! dit Pandigranaqui voyait avec inquiétude son régiment futur fortement compromis. Car enfin, il a raison , ce capitaine, et je vous l'ai dit moi-même cent fois , nous ne sommes pas des soldats.

— Nous sommes ce que nous voulons être , répliqua le sombre Parafanii , de bons partisans ainsi que cela convient à de bons Calabrais. Ce n'est pas pour nous que la caserne est faite. Il faut aux enfants des montagnes la liberté, et nous l'avons. Celte vermine insulaire était de trop

parmi nous ; grâce à Dieu , nous en voilà délivrés. Par saint Bologaro ! je voudrais bien voir que quelqu'un ici ou ailleurs le trouvât mauvais ! Vous regrettez Spaccaforno ; je le regrette aussi : quoique Sicilien , c'était un bon chien de chasse , il connaissait les gîtes et flairait bien la piste. Mais après tout , il n'a pas à se plaindre ; il est mort par le plomb : c'est la mort des braves. Et quant à ceblanc-bec de capitaine insulaire qui m'a traité de brigand et d'assassin parce que je l'ai tiré ce matin des grifl^es des Anglais , il peut se vanter de l'avoir échappé belle. Rendez service aux gens, voilà comme ils vous en récompensent. C'est égal, corps de Dieu ! ma carabine avait une furieuse envie de lui dire à l'oreille deux petits mots qui l'auraient fait rentrer en lui-même. Il a bien fait de partir. Fût-on le roi des anges, la patience a des bornes.

— Tout cela est bel et bon , reprit Francatripa , mais la pièce n'est pas finie. Ce n'est pas le tout que d'avoir tué les insulaires , il faut les enterrer. "Nous garderons Spaccaforno pour le bouquet. Préparez son catafalque, je me charge de l'oraison funèbre.

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l'oraison funèbre.

Les partisans avaient découvert près des temples une antique citerne qui autrefois, sans doute, avait dû servir pour abreuver les troupeaux destinés aux sacrifices: comme elle était profonde, ils eurent l'idée d'en faire un caveau funèbre, et tous les cadavres, siciliens et calabrais, y furent précipités sans distinction : on jeta par-dessus de la terre et des pierres, puis on la scella au moyen de l'une des énormes colonnes couchées et dispersées dans la plaine. Réunis par la mort , et

encore tout sanglants des coups qu'Us s'étaient portés, les ennemis de la veille allèrent attendre ensemble, dans les froides ténèbres du sépulcre, le jour des réconciliations éternelles et de la paix qui ne finira plus.

Gardé pour le bouquet, suivant l'avis de Francalripa, Spaccaforno échappa au sort du vulgaire dispersé qui n'a pas de nom, comme dit le poète de l'Italie moderne :

D'un vulgo disperso che nome non ha.

11 eut l'honneur de funérailles splendides. Dès le malin , une haute estrade , formée de lauriersroses et de grenadiers, avait été dressée en manière de catafalque au pied de la colonne de Jupiter olympien : le cadavre de Spaccaforno était étendu sur ce lit de parade dans son grand uniforme écarlate à épauletles d'or, sans oublier son casque à queue de cheval et ses bottes à l'écuyère. Son sabre et sa carabine étaient placés en sautoir sur sa poitrine, et vingt cierges empruntés , le pistolet au poing, au sacristain de l'église la plus voisine, brûlaient tout autour. Armé d'une branche de myrte , en guise de goupillon, l'aumônier du camp, un capucin rubicond que Francatripa avait baptisé frère

Bacclïiis , et qui niériiaii ce nom , aspergeait (reaii bénite , de Teau bénie par lui ! le corps (lu défunt et la léte des assistants» en chanlant à plein gosier les litanies d'usage : quand sa voix commençait à s'enrouer, il s'esquivait furtivement et s'administrait, dans un coin, une forte dose de Syracuse ou de Marsalla , puis revenait à son poste la voix éclaircie et la face enluminée.

Les trois bandes rassemblées assistaient à la cérémonie avec tout le recueillement dont elles étaient capables ; les plus dévots murmuraient à genoux des Oremus et des Ave; les autres se contentaient de faire de temps en temps le signe de la croix. Parafanti trouvait que c'était bien des laçons pour un insulaire : Pandigrana occupait gravement la tête de sa division et commandait en personne , comme s'il se fût agi d'une revue ou d'une bataille. Quant à Francatripa , qui avait promis l'oraison funèbre du héros de la fêle, il tint parole, au grand déplaisir de frère Baccbus , qui avait préparé pendant la nuit un superbe sermon approprié à la circonstance.

« Ci-gît Spaccaforno ! dit Francatripa en montant sur un fût de colonne, et en s'efîorçant de donner un air triste et recueilli à sa physionomie joviale , effrontée. C'était un insulaire ,

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c'est vrai , mais en servant dans nos rangs , il avait reçu le baptême calabrais, et nous pouvons, sans déroger, prier pour lui. Prions donc, camarades, pour le repos de son âme, prions en bons chrétiens-, afin qu'ea revanche il prie pour nous les saints du paradis, p

A ces mots les partisans entonnèrent en chœur un De profundis répété sourdement par Técho des ruines. La puissante voix du capucin dominait l'ouragan comme un chantre de paroisse conduit le pieux orchestre des ouailles du village:

« Bien , mes amis, très-bien ! reprit l'orateur ; nos prières sont allées réjouir au purgatoire l'âme du trépassé , et lui ouvriront le paradis ; maintenant nous pouvons être tranquilles sur lui, son sort est assuré dans l'autre monde : c'est un homme sauvé , ni plus ni moins que s'il avait l'honneur d'être Calabrais comme nous. A tout péché miséricorde. >

Ici commença l'éloge du défunt , éloge qui aurait pu s'appliquer à Alexandre , à César , à Napoléon ou à tout autre conquérant , beaucoup mieux qu'à Spaccaforno, le chef de bandits. Bossuet n'en dit pas tant du haut de sa chaire épiscopale à la louange du grand Condé. Le défunt avait les quatre vertus cardinales sans pré-

judicc des trois théologales ; et quel marcheur ! Cinquante milles par jour étaient son pain quotidien , et le double ne lui faisait pas peur. Quelle tête dans le conseil î quelle jambe dans la marche! (juel bras dans l'exécution î

La prudence du serpent s'alliait en lui , comme dit la sainte Écriture, au courage du lion. Fallait-il éviter une embuscade , qui s'en lirait mieux que Spaccaforno ? Et s'il s'agissait d'en dresser une , Spaccaforno n'avait pas son pareil. Si vous en voulez savoir davantage, interrogez la plaine de Sainte-Euphémie et les gorges du Campotémèse. La Calabre tout entière , et même la Sicile, retentissent du nom de Spaccaforno. Et puis , quoique insulaire , c'était un bon enfant ; tous les héros sont bons enfants.

11 comptait conclure son discours par le refrain de la fameuse chanson d'Henri IV, qu'il avait naguère entendu chanter, en Calabre, à un voltigeur français.

Belle conclusion et digne de l'exorde!

Mais la mémoire lui manqua.

« Vive Spaccaforno ! s'écria-t-il , enivré luimême de son éloquence.

— Vive Spaccaforno! * répétèrent les assistants

en lançant leurs chapeaux en Pair avec enihousiasme.

El le De profundis du début se termina par le plus bruyant de tous les Alléluia.

Une fosse avait été creusée sous la colonne de Jupiter, afin que le pilier des Géants servît de cippe fjnéraire à Timmortel partisan. Son corps fut déposé toui habillé dans sa dernière demeure avec la pompe exigée par la circonstance. Il n'eut pas d'autre linceul que son habit écarlate. Mais en pouvait-il avoir un plus précieux, un plus cher? Une décharge générale marqua le moment où la dernière pelletée de terre retomba sur sa dépouille mortelle et termina la cérémonie. Chaque bande rentra dans son campement , tandis que les chefs regagnèrent leur quartier général de la Marinella. Pandigrana était d'avis que l'on soumît le combat de la veille à un conseil de guerre, ne fût-ce que pour la forme, et dans l'intérêt de la discipline. Mais Parafanli n'en voulut pas entendre parler. Ne s'éiait-on pas assez et trop occupé de ces vils insulaires ? et leur sang, après tout, était-il si précieux? Homme de conciliation, par humeur, Francatripa observait sur la question en litige une prudente neutralité; mais il inclinait visiblement du côté de Parafanli , non qu'il

lui irouvâl raison, mais parce qu'il le craignait plus que Pandigrana. La discussion commençait à s echaufler cl menaçait de fournir au prôneur de feu Spaccaforno l'occasion d'une nouvelle oraison funèbre , lorsque Casironé entra tout à coup dans la bergerie.

€ Soyez le bienvenu î lui dit Francatripa , enchanté qu'une diversion vînt mettre fin à la querelle de ses deux collègues. Qu'y a-l-il de nouveau ?

— 11 y a qu'il faut plier vos lentes à l'instant et décamper sans tambours ni irom pelles.

— El pourquoi cela, s'il vous plaît, signor Casironé ?

— Parce que lel esl le bon plaisir de la reine, signor Parafanli. Celle raisoi» vous sulïii-elle ?

— Elle doil nous suffire à tous, dii Pandigrana, qui , toujours préoccupé de son régiment futur, s'eiforçait de raccommoder ses allaires par une soumission aveugle et servile aux ordres de Caroline. En bonne discipline , comme en bon gouvernement, le supérieur ne doil compte de ses motifs à personne: le droit de Sa Majesté est d'ordonner, le nôtre est d'obéir. Parlez, signor Casironé, où faul-il aller?

— Vous le saurez tout à l'heure. Apprenez

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d'abord que les Anglais sont sur mes talons, et qu'ils seront rendus ici avant le coucher du soleil. Vous en avez tant fait qu'ils ont perdu patience, et ils ne parlent de rien moins que de vous exterminer jusqu'au dernier.

— Par saint Bologaro ! s'écria le violent Parafanti en labourant la muraille avec la pointe de son stylet, c'est ce que nous verrons.

— C'est ce que nous ne verrons pas, attendu qu'avant une heure nous serons bien loin d'ici.

— Pour moi, dit Francatripa , qu'on aille au nord ou au midi , peu m'importe , pourvu qu'on aille quelque part. Je commence à m'enrouiller ici furieusement ; je ne serai pas fâché de faire un peu d'exercice.

— Qu'à cela ne tienne, mon camarade, on te contentera. Mais écoulez-moi tous les trois. De grands événements se préparent en Sicile; en qualité de Napolitains vous êtes destinés à y jouer le premier rôle. Je vous parle à cœur ouvert : Sa Majesté a confiance en vous et vous réserve aux plus hautes destinées. Toi , Pandigrana , ton lot est la place de Syracuse, occupée en ce moment par les Anglais. Mais ici la prudence est nécessaire : tu vois cet écu ? nous allons le casser en deux ; prends celte moiiié ; l'autre, je la garde, et, lorsqu'on le

In remettra de ma part, n'importe où, n'importe qui, c'est que l'heure de l'action aura sonné; lu t'introduiras alors dans la place, par force ou par adresse, c'est ton affaire ; et si les habits rouges font les méchants, ma foi ! tant pis pour eux, ils n'auront que ce qu'ils se seront eux-mêmes attiré. Tu sais maintenant, continua-t-il en baissant la voix, ce qu'il te reste à faire pour obtenir ton brevet de colonel. Je l'ai vu signé entre les mains de Sa Majesté. »

Pandigrana témoigna par un regard d'intelligence qu'il comprenait son devoir et surtout ses intérêts.

« Il s'agit de te rapprocher de Syracuse , car le jour de l'exécution n'est pas éloigné. Tu prendras ton quartier général à quelque distance de la ville, sur les hauteurs du mont Bibino qui la domine au couchant, et c'est là que tu auras de mes nouvelles. Pars à l'instant ; sois prudent en route; ménage les populations pour te les concilier.

— Vous pouvez , signer Castroné , vous en rapporter à moi ; Pandigrana connaît les obligations d'un bon militaire , et , en fait de discipline, il peut dire sans se vanter qu'il a fait ses preuves.

— Toi , reprit Castroné en s'adressant à Para-

fanti , ton voyage ne sera pas long ; on le destine Mazzara , c'est-à-dire les Anglais qui y tiennent garnison , car il ne s'agit que d'eux , entendezvous bien? tout le reste doit être religieusement respecté. Mais, quant aux habits rouges, vous avez carie blanche ; on vous les livre corps et biens sans rémission : mangez-en à votre faim et buvez-en à votre soif.

— Voilà qui est parlé , corps de Dieu ! s'écria le farouche Parafanti , passant sa langue sur ses lèvres comme une bêle de proie qui a du sang aux babines. A quand la fêle ?

— Bientôt , bientôt : en aitendant tu t'iras cacher dans les carrières de Sélinonte , et arrangetoi de façon à ne pas rencontrer les ennemis en roule, car je le préviens qu'ils sont en nombre , et tu ne serais pas le plus fort.

— Et moi , signor Caslroné , demanda Francatripa , où m'envoyez-vous ?

— A la Ficuzza, et prends garde à la garnison de Corléone. Dans tous les cas, et quoi qu'il arrive , aie soin de tenir une vedette en permanence à la Rocca-Busambra afin qu on sache où le prendre quand on aura besoin de tes services. Quant à Spaccaforno, que je m'étonne de n'avoir point encore vu

— N'en 8oyez pas surpris, interrompit froidement Francalripa ; il lui est arrivé un petit accident : notre pauvre camarade s'est cassé le cou en tombant de cheval , et le régiment insulaire en a éprouvé un chagrin si vif, qu'il a demandé son congé. >

Caslroné n'était pas homme à prendre le change aisément. Fixant ses petits yeux gris sur les trois partisans, il s'aperçut, à leur air contraint et faux , qu'on lui cachait quelque chose , et devina à peu près ce qui s'était passé ; mais , comme ce n'était ni le temps ni le lieu des reproches , que d'ailleurs il n'avait jamais fait grand fonds sur les recrues , et qu'en sa qualité de Napolitain , il était loin de porter les Siciliens dans son cœur , il se paya des mauvaises raisons de Francalripa.

« Et le capitaine Fabio, demanda-t-il d'un ton qui dut prouver aux partisans que s'il était leur dupe , c'est qu'il le voulait bien , est-il aussi tombé de cheval?

— Ma foi ! cela pourrait bien être , du train dont il est parti.

— Parti ! lui aussi ?

— Que voulez-vous ! le mauvais exemple est contagieux. 11 a suivi ses compatriotes dans leur retraite. Tous ces Siciliens, voyez-vous , sesou-

— il8 —

tiennent comme larrons en foire; avec cela qu'ils ne nous veulent pas plus de bien qu'il ne faut. Ils sont jaloux des Calabrais , quoi !

— Et pourtant , s'écria Parafant! , qui est-ce qui a sauvé la vie à ce jeune insulaire? Un Calabrais , corps de Dieu ! L'ingratitude est un vilain vice. Je les pardonne tous ; mais celui-là , non , non , non !

— Entre nous, signorCaslroné, dit le madré Pandigrana, qui ne perdait jamais de vue son but, je crains que ce jeune officier ne fasse sur nous de faux rapports , et qu'il ne cherche à nous nuire dans l'esprit de la reine.

— Oh! quant à cela, vous pouvez être sans inquiétude : Castroné est là ; comptez sur moi, d'autant plus que ce jeune blanc-bec se vante quand il se donne pour l'ami de la reine. Il n'est pas.mieux dans les papiers de Sa Majesté que dans ceux des Anglais. Enfin, il est parti, bon voyage ! Ce n'est pas moi qui prendrai la peine de lui courir après.

— Ni moi !

— Ni moi !

— Ni moi !»

S'écrièrent en choçur les trois partisans, qui, après leur exploit de la veille, avaient craint une

mercuriale des plus sévères , el s'eslimaienl heureux d'eu être quittes à si bon marché.

A Signer Caslroné , reprit Pandigrana, les ordres de Sa Majesté seront exécutés de point en point, et les populations seront respectées. Seulement, je prendrai la liberté de vous faire observer qu'en guerre comme en paix il n'y a que deux moyens de se procurer des vivres...

— Eh ! je te vois venir ! interrompit Castroné en cachant , sous une apparence affectée, un embarras r^el , et le plus grand embarras de tous les embarras , celui du débiteur en présence de son créancier : tu vas me dire , n'est-ce pas , que pour ne point voler il faut payer, et que pour payer il faut de l'argent ?

— Précisément, i

Or , Castroné n'en avait pas ; mais , aussi riche en promesses qu'il était pauvre en espèces , il allait , pour la centième fois , payer les partisans de cette monnaie-là , lorsqu'un coup de canon , suivi de deux autres tirés coup sur coup , se fit entendre du côté de la mer.

— Par saint Janvier ! s'écria Castroné en frappant dans ses mains d'un air de triomphe , il y a une providence pour les honnêtes gens. Tu disais donc, Pandigrana?...

— Qu'une armée ne voyage pas sans argent.

— Eh I croyez-vous donc que je sois venu ici les mains vides ? Pour qui me prenez-vous ? Cas- Ironé pense à tout. Préparez-vous au départ: quand vos préparatifs seront terminés, je reviendrai vous faire mes adieux et vous lester décemment. Les bons comptes font les bons amis, i»

Un quart d'heure après , il était sur la plateforme de la tour des Forts , occupé à hêler son brick, qu^on a reconnu sans doute aux trois coups de canon.

« Caporal, dit-il au commandant de la tour pendant que le navire mettait sa chaloupe à la mer, je n'étais pas sans inquiétude sur vous et sur vos hommes. Le brick arrive à point nommé pour me tirer de peine ; à moins pourtant que vous ne préfériez passer en conseil de guerre ; chacun son goût. En deux mot§ voici : parlons clair et parlons vite , car le temps presse. Avant la fin du jour, l'armée anglaise sera au pied de votre tour, et après la fameuse nuit... que vous savez , vous devez bien comprendre qu'il n'y a pas de quartier pour vous. Vous serez fusillé quoi que vous puissiez dire , vous et votre garnison. Si donc vous m'en croyez, vous vous embarquerez avec elle sur le brick que le ciel vous

envoie , et vous y demeurerez jusqu'à ce que Sa Majesté vous attache au cou le hausse-col de lieutenant qu'elle vous a promis et que vous avez si bien mérité. »

Entre les épaulettes d'officier et le conseil de guerre il n'y avait pas à balancer. Le caporal et ses trois fusilers accompagnèrent Castroné à bord du brick et y restèrent avec le titre imposant de volontaires de royal-marine.

« Alier-Ego, mon ami, dit Castroné à son lieutenant , il me faut de l'argent

— Je m'en doutais et je vous en apporte.

— Sois béni dans ce monde en attendant d'être canonisé dans l'autre. >

Le brick que nous avons laissé dans les eaux de Caslellamare avait eu maille à partir avec la frégate anglaise dont la poursuite l'avait forcé de débarquer la reine. On avait échangé plus d'une bordée en manière de salut ; le canon est la langue universelle ; mais à ce jeu la chance n'était pas pour V Aller-Ego : il pouvait disputer la partie vaillamment , mais non la gagner. Toute chose a des compensations : si la frégate était plus forte en canons , le brick était plus fort en voiles , et comme il était bon marcheur il gagna le large non sans avoir logé plusieurs de

ses boulets dans les flancs de son' ennemie. Il doubla tant bien que mal et non sans peine le cap de San-Vilo , et , gouvernant de là droit sur Tile de Malle, il y avait réalisé et converti en beaux ducats sonnants la riche cargaison britannique, capturée par lui quelques semaines aupa ravant dans les parages de Sélinonte.

Remis fidèlement à Castroné par son lieutenant , le prix de ce butin suspect reçut un emploi non moins suspect, car il servit à défrayer et soudoyer l'armée d'observation de Leurs Majestés napolitaines au delà du Fare. On devine l'importance officielle que se donna le trésorier de la reine, et le sordide enthousiasme qu'excita cette distribution opportune autant qu'inespérée; mais, toujours défiant , Castroné ne s'en rapporta point à la parole de ses bien-aimés Calabrais. Imitant le capitaine de vaisseau qui dans le danger n'abandonne son bord qu'après tout le monde , il resta le dernier à Sélinonte et ne reprit la route de Castelvétrano qu'après avoir vu , de ses yeux vu , les trois bandes partir pour leurs destinations respectives. Pendant ce tenips , le brick , pourvu d'instructions nouvelles et renforcé des quatre volontaires de la tour des Forts , s'était éloigné rapidement et se perdit bientôt dans les brunes

du lointain. La tour, les ruines , les temples, la grève et les mers , tout rentra dans le silence et dans la solitude.

Ajoutons que , pendant ce temps , la vieille bande de Sainie-Euphcmie, combinée avec les Indépendants de la Basilicaia , était toujours cachée dans les forêts de TEtna en attendant le signal qui devait les lancer sur leur proie. N'ayant pas un toit en Sicile où reposer leur lêie, et réduits toujours à la sauvage hospitalité de ces bandits , les carbonari continuaient à partager leur bivac en réprouvant leurs excès.

Selon les prévisions de Castroné, Pavant-garde des Anglais venus par la côte , atteignit au soleil couchant les bords du Modiuni. La plage était déserte et muette , les montagnes roses , le ciel bleu , la mer calme et les brises du soir charriaient dans l'espace les agrestes parfums des algues et des bruyères. Ne rencontrant ni sentinelles ni postes avancés, les Anglais craignaien t une embuscade à chaque pas et n'avançaient qu'avec des précautions infinies. Pourtant ils passèrent à gué sans obstacle le fleuve et arrivèrent au pied de la tour si funeste à leurs compatriotes , en se promettant bien d'en pendre aux créneaux la gar-

nison lout entière ; mais la garnison voguait au large. Trouvant la tour ouverte et vide , Dudiey désappointé en prit possession au nom de Sa Majesté Britannique. Cette première position occupée, on pousse jusqu'aux ruines de la ville... personne; on va plus loin... même solitude; enfin Ton aperçoit la colonne de Jupiter , puis les temples , mais point d'ennemis.

Tout dans la plaine indiquait un campement récent , et le désordred'un départ précipité. Charmés d'être enfin délivrés de la visite au moins importune des démons calabrais , les bergers àfi la Marinella confirmèrent par leurs rapports la retraite de Tennemi ; mais quelle direction avaitil prise? C'est ce qu'ils ne purent ou ne voulurent pas dire. Du reste , ils ne gagnèrent rien au change : les deux corps d'expédition qui s'élaient divisés à Boncévino ayant opéré leur jonction , le colonel prit possession de la bergerie sans plus de cérémonie que les partisans ; il y établit comme eux son quartier général, et s'il fût resté une seule tête de bétail au pâturage , il est probable que John Bull en aurait fait sans scrupule du bifteck et du rosbif.

Déçus dans leurs projets de vengeance, mais ne rêvant toujours qu'embûches et que surprises,

les Anglais multiplièrent les rondes, les scnlinelles , les précautions de toute espèce , et bivaqucrent toute la nuit au milieu des temples.

CAROtlNE, — 4 [I

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