UNE EXPLICATION
De retour à Castelvélrano , on devine dans quel état , après sa rencontre avec Rafaella , la reine apprit par sa camériste-mayor, un cerbère femelle de bonne race , qu'en son absence un moine, enfermé mystérieusement dans son capuchon, s'était présenté au palais: on attendait les ordres de Sa Majesté pour introduire cet inconnu ou pour réconduire.
« Qu'on l'introduise ! s'écria Caroline avec un mouvement de joie bien visible ; qu'on l'introduise sur-le-champ. »
Et elle passa immédiatement dans son cabinet pour le recevoir.
a Enfin ! s'écria-t-eile en allant à sa rencontre lorsqu'il entra ; quelles nouvelles le frère Agathon m'apporte -t-il de Castoréo?
— Agathon !... Casloréo ! répéta le moine en faisant une pause entre chacun de ces deux noms avec une intention marquée. Quels noms dans votre bouche et quel rapprochement ! »
A ces mots le moine rejeta en arrière le capuchon qui lui couvrait la tête , et, au lieu de Termite qu'elle attendait, Caroline reconnut Fabio. Elle recula d'un pas et ne put retenir un cri : son visage devint pourpre, puis d'une pâleur effrayante ; son œil clair et vif dardait des éclairs menaçants , ses lèvres blanches tremblaient convulsivement , et elle les mordait avec force pour retenir les paroles violentes qui menaçaient de faire explosion malgré elle. Les passions terribles qu'elle avait réprimées avec tant de peine à Boncévino , l'assaillaient de plus belle et la bouleversaient. Le sein palpitant , l'haleine entrecoupée , elle alla tomber sur son sofa sans avoir prononcé un seul mot.
Ignorant tout ce qui s'était passé à Boncévino, et resté sous les impressions de la Barbara, Fabio
ailrlbua à la surprise le saisissement de Caroline. 11 s'approcha d'elle et se mil à lui raconter sa campagne de Sélinonte , et la manière dont il avait quille les Calabrais après le massacre des Siciliens. Passant près d'un couvent dont le père gardien était de ses amis , il s'y était procuré rhabit qu'il portait , espérant déjouer à la faveur de ce travestissement révéré les poursuites de ses ennemis. Il ajouta que saint Jean de Procida, son patron , avait parcouru l'île sous un déguisement pareil et armé d'une sarbacane , à travers laquelle il coulait le mot de ralliement dans l'oreille des conjurés : celle ressemblance de costume avec le héros des vêpres siciliennes exaltait son pairiotisme, flattait sa vengeance et son orgueil.
Incapable de se contenir plus longtemps , la reine éclata.
i Ton orgueil ! s'écria-t-elle ; tu oses parler
d'orgueil , toi? Sais-iu seulement ce que c'est?
Va, lu ne t'es jamais élevé jusque-là ; ce que tu
appelles ton orgueil n'est qu'une vanité misérable :
c'est par vanité que tu m'as trahie et que tu trahis
la femme qui t'a sauvé la vie au péril de la sienne,
et que lu as lâchement , honteusement reniée en
ma présence au temple de Ségestc ; tu as fui de-
vant elle comme un autre jour lu aurais fui devant moi ! Et lu parles d'orgueil î Tu n'as pas même de l'honneur ! >
Fabio avait reçu ce coup de tonnerre dans le silence et l'immobilité de la stupeur ; mais les derniers mots de la reine le réveillèrent en sursaut :
« Pas d'honneur!... s'écria-t-il en se levant brusquement sur ses pieds ; vous avez dit que je n'ai pas d'honneur?
— Je l'ai dit, répliqua la reine avec une froideur écrasante , et je vous le répète afin qu'il ne puisse vous rester aucun doute à cet égard. Oui, vous avez manqué d'honneur ; vous vous êtes placé vis-à-vis de moi d'abord et vis-à-vis d'une autre personne dans une position dégradante. Vous voyez que je sais tout. M'oserais-lu dire en face que je suis mal informée ? )>
Peut-être , en posant à Fabio cette question directe , Caroline avait-elle encore au fond du cœur un rayon d'espérance ; elle fit une pause comme pour lui laisser le temps de se justifier ; mais, si elle s'était en effet bercée de ce dernier espoir, elle fut déçue cruellement , car loin d'entrer dans la voie des justifications, Fabio se retrancha dans un silence impénétrable.
i Ah! rcpril-ellc, en repassanulc la froideur à la colère, tu t'es figuré qu'il n'y avait qu'à me tromper ; que lu serais impunément faux et fourbe avec moi. î Flattons sa faiblesse, le serastu dit insolemment ; quoiqu'elle ne soit plus reine , elle peut l'être encore , et , d'ailleurs , elle sera toujours assez bonne , telle qu'elle est , pour me servir de marchepied. » Mais dis-moi donc, pygmée, où tu veux arriver? De quoi estu capable? De quoi es-tu digne ? Quelles preuves as-tu données de ta prudence, de ton génie? Malheureux ! mes bontés pour toi faisaient tout ton mérite; tu n'avais d'autres titres à ma faveur que ma faveur même , et il en est de ton ambition , vois-tu , comme de ton orgueil : c'est encore de la vanité. On veut paraître avant d'être ; on ne rêve dans son néant qu'honneurs et dignités; on aspire atout, sans même se demander si l'on est propre à quelque chose ; on prend sa présomption pour de la capacité , ses prétentions pour des droits ; on se pose en grand homme, et l'on ne s'élève ni par l'esprit ni par le cœur au-dessus du vulgaire. Tout cela ne serait que ridicule et digne de pitié ; mais ce qui est odieux t't méprisable , c'est de ruser et de mentir par intérêt, c'est de feindre des sentiments qu'on
n'éprouve pas , qu'on n'a jamais éprouvés ; c'est de spéculer sur la tendresse et de fonder sur Tamour des calculs... que je ne veux pas qualifier. Ah ! certes , j'ai pu , comme reine et comme femme , commettre en ma vie bien des fautes ; mais, grâce à Dieu , je n'ai jamais trahi mon âme ni joué avec personne la comédie avilissante que tu as jouée avec moi ! Et pourtant je t'aimais ; ta disgrâce m'avait intéressée , ta solitude me louchait, me plaisait. En te voyant pauvre, isolé dans ta retraite , je m'étais imaginée trouver en toi un cœur simple , droit , austère , éprouvé par l'infortune, détaché des vanités, incapable d'artifice , et je me promettais avec joie d'être ta consolation , ta providence. Quel mécompte ! tu ne vaux pas mieux, tu vaux moins que les autres ; tu as répondu à ma sincérité par l'astuce , à mes bontés par l'ingratitude. Mais prends garde à toi , désormais ; tu m'offres la guerre , je l'accepte ; puisque tu n'as pas voulu de la reine pour amie, tu l'auras pour ennemie ; je dis la reine, car mon épreuve touche à son terme ; bientôt , demain peut-être , j'écraserai sous mes pieds comme dos vermisseaux les ennemis de la Sicile et les miens. Oh ! je couve au fond de mon âme des trésors de vengeance et de haine: malheur
aux premières iclcs sur lesquelles tombera la colère de Caroline ! »
Fahio continuait à se taire. Retombe sur son siège et la tête penchée sur sa poitrine, il avait moins Tair d'écouler que de s'absorber en luimême. A en juger par son attitude recueillie et par rimmobilité de sa physionomie , on aurait pu croire qu'il s'agissait de tout autre que de lui, et qu'il n'avait pas entendu un seul mot de toutes les invectives dont la reine venait de l'accabler. Elle-même sans doute en eut la pensée , car, irritée de son silence , elle s'élança vers lui comme une tigresse :
« Mais réponds donc , misérable, lui dit-elle en lui secouant le bras avec violence pour l'arracher de sa torpeur, réponds, si tu as quelque chose à dire ; que je sache au moins s'il te reste dans le cœur une ombre de loyauté ou si tu es en effet le dernier des hommes.
— Non , madame , non , répliqua Fabio d'un ton calme et triste , je n'ai rien à vous dire et je ne vous répondrai point. Je pourrais comme un autre balbutier des défaites , des faux-fuyants , je n'en ferai rien. A quoi servent en pareil cas les justifications? mieux vaut s'en abstenir. J'accepte vos reproches , parce que je les mérite : si
durs qu'ils soient, ils sont doux , sachez-le bien, auprès de ceux que m'adresse ma conscience. Vous pouvez donc vous les épargner. Il n'en fallait pas tant pour me faire rentrer en moi-même; vous le voyez, je ne nie pas mes torts, je ne cherche pas même à les excuser. Je vous dirai plus, c'est qu'ils sont plus inexcusables à mes yeux qu'ils ne peuvent l'être aux vôtres ; vous m'accusez de vanité , de ruse , de mensonge ! Eh bien! madame, j'ai été pire que cela, j'ai été faible. Ce seul mol résume toute ma faute, et l'aggrave bien loin de l'atténuer ; car la faiblesse est plus qu'une faute, c est un crime, et plus qu'un crime, c'est un opprobre. Ce crime , je l'ai commis , et je l'expie cruellement : cet op- ])robre , je m'en suis couvert devant vous , et vous voyez ma confusion. Je n'ai su être ni tout à fait bon ni tout à fait mauvais. En étant mauvais j'aurais élé du moins quelque chose , tandis que je ne suis rien , et en rougissant de ma nullité , je n'ai pas trouvé en moi la force d'en sortir. Je n'ai pas même su me venger ; j'ai pris des rêves pour des actes , des velléités passagères pour de la volonté , et jusqu'à présent mon ambition n'a été que l'aigreur jalouse d'un cœur mécontent. Voilà ce que j'ai élé , madame , ce que j'étais
encore tout à l'heure ; mais une révolution s'est opérée en moi, mes yeux sont dessillés : à mesure que vous parliez je voyais s'évanouir une à une toutes mes illusions, et la réalité s'est révélée à moi clans toute sa nudité. Si j'ai eu le malheur de perdre voire estime, je saurai la reconquérir, et vous n'aurez du moins pas à rougir de l'homme que vous avez aimé. »
Dans celte réponse, qui était une confession , et qui du moins avait le mérite de la sincérité , Fabio n'avait point touché la fibre sensible, celle qui avait vibré avec tant de violence dans le cœur de Caroline. DeRafaella, pas un mot. Ne pouvant résoudre la question véritable, n'osant même l'aborder, il l'avait déplacée. Sa défense était une diversion.
< Je suis trop coupable pour récriminer, conlinua-t-il en prenant peu à peu l'offensive ; mais vous, madame, soyez juste, êtes- vous sans reproches ? Avez-vous été avec moi ce que vous deviez être? M'avez-vous témoigné la confiance à laquelle vos bontés m'avaient donné droit de prétendre , et que peut-être aussi je méritais un peu pour moi-même? Ce Casironé est mieux traité (jue moi : il a vos secrets, et je ne les ai jamais eus. Évasive avec moi , vous êtes pour lui sans
mystères , il est de moiiiédans vos projets > dans vos démarches , même dans vos voyages , tandis que moi j'ignore tout ce que je ne devine pas, et j'en suis réduit aux conjectures. Que devais-je penserd'unc pareille réserve ? Car enfin, madame, quelle opinion avez-vous de moi, et que suis-je donc pour vous ? Eh quoi ! je serais digne de vos bontés et pas de vos confidences ! Mais c'est là pour un homme une condition ignominieuse. Avoir le corps sans avoir Tâme est le comble de rignominie , et le nom qui désigne , qui suppose seulement un pareil rôle est le plus sanglant de tous les outrages : le soupçon seul à cet égard est une flétrissure. Tout ou rien est la devise de Famour comme de l'ambition , ou plutôt l'amour est de toutes les ambitions la pins exclusive, la plus absolue. Vous m'aviez donné trop , madame, pour vous réserver quelque chose. Vous concertez des plans politiques dont je ne sais rien ; vous avez fait un voyage occulte dont vous m'avez dit à peine quelques mots vagues. Toula l'heure encore , comme j'entrais , vous avez prononcé deux noms qui m'annoncent et me cachent de nouveaux mystères; le hasard seul , un quiproquo m'ont appris qu'ici même, en ce moment, vous attendez le saint ermite de Calane Agaihon , et
que ce grand , cet illuslrc Caslorco dont la Sicile onlicrc pleure la mort...
— Est vivant , s'écria Caroline en interrompant brusquement Fabio ; et c'est lui-même que j'altends ici ; c'est lui que j'ai été chercher à travers mille dangers, mille fatigues, jusque dans la Thébaïde du frère Agathon ; et puisque le hasard vous a mis sur la voie de ce secret formidable , apprenez-le de moi tout entier : Agathon et Castoréo ne font qu'un. Oui , poursuivit-elle avec un enthousiasme sincère mais hostile à Fabio , Castoréo vit ; Dieu Ta conservé pour le salut de la Sicile et pour ma propre réhabilitation. J'ai beaucoup à réparer à son égard , mais je connais mon devoir, et je le remplirai ; la réparation sera plus éclatante encore que ne Ta été Tinjure : la même main qui avait dressé son échafaud lui dressera des arcs de triomphe , et jamais sujet n'aura été si cher à ses souverains , ni placé par eux plus près du trône. C'est que c'est un homme, lui! conlinua-t-elle en écrasant Fabio sans pitié sous le poids de cette redoutable comparaison. Plût à Dieu que je l'eusse connu plus tôt ! Il était digne, celui-là, de mon estime, de mon amour; il ne m'eût pas trahie. Mais le malheur des princes est de ne rien voir par leurs yeux , de ne rien en-
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tendre par leurs oreilles , et de faire le mal en voulant le bien. La tourbe avide et servile des courtisans forme aulour d'eux , à leur insu , un rempart inexpugnable au pied duquel expire la vérité. Trompés sur tout, comment ne se tromperaient-ils pas eux-mêmes? L'air qu'ils respirent est vicié par les passions basses qui rampent sans cesse autour d'eux , et d'impures vapeurs leur voilent dans les plus beaux jours les splendeurs du soleil. On ne les aime pas, on les flatte ; on les sert sans dévouement ; dupes couronnées, on les éblouit, on les aveugle pour les mieux exploiter , sauf à leur lancer par derrière, du même bras qui par devant leur tient l'encensoir, les traits empoisonnés de la calomnie. Telle est la vie des rois , telle fut la mienne ; mais j'aurai du moins eu la consolation d'envisager avant de mourir la vérité face à face, et il m'a été donné de contempler un bomme!... Cet homme... ce n'est pas toi. >
Jamais insulte ne fut plus directe ni plus préméditée. Fabio n'eut pas le temps de répliquer. Interrompant le cours de ces outrages , la camérisie vint informer Sa Majesté qu'un second moine était là , réclamant , avec une sorte d'autorité, l'honneur d'une audience immédiate.
I Oh î celle fuis c'esl bien lui ! s'écria Caroline en s'avançant jusqu'à la porle de son cabinet. Enirez, mon père , enirez ; vous êles altendu comme le Messie de la Sicile ; venez achever en moi la révolulion que vous avez commencée ; venez m'arracher à moi-même ; venez éteindre, étouffer par vos leçons et par voire exemple les lâches ardeurs de ce cœur , asservi trop longtemps au joug honteux des passions. >
Castoréo , car c'était lui celte fois , jeta un regard froid sur la reine et un plus froid sur Fabio, dont le travestissement ne lui imposa pas; il comprit aux premiers mots de Caroline, et surtout à son air animé , qu'il tombait au milieu d'une scène amoureuse : l'altitude embarrassée du capitaine transformé en moine , ne lui laissa aucun doute sur son caractère véritable et sur le personnage qu'il jouait dans cet imbroglio. Cette découverte lui fit froncer le sourcil , et son premier mouvement fut de se retirer sur l'heure. La reine le devina.
« Restez , lui dit-elle en le prenant par la main, j'ai besoin de vous plus que jamais, et vous avez ici vous-même un grand devoir à remplir envers la Sicile. Que la présence de cet inconnu ne vous trouble pas ; parlez comme si
j'étais seule. Puisse-t-il apprendre, en vous écoutant , ce que c^est qu'un homme et ce que c'est que la vertu !
— Ah ! c'en est trop , répondit Fahio en reprenant son assurance en face d'un tiers de cette importance ; j'ai eu des torts envers vous , les ai-je niés? N'ai-je pas été, au contraire, le premier à les reconnaître , et ne me les avez-vous pas fait expier assez cruellement par les -humilialions dont vous m'avez abreuvé , sans m'accuser encore devant un tel juge? Que voulez-vous qu'il pense de moi , madame , et de vous-même , si vous me déshonorez à ses yeux? Mon père, ne croyez pas la reine ; sa colère me calomnie : ma faute n'est point de celles qui font tache à l'honneur. Si vous êtes vraiment Castoréo, ce grand citoyen , ce martyr dont la Sicile déplore tous les jours la perte et vénère la mémoire, je rougirais doublement si j'avais à rougir devant vous. Non, le capitaine Fabio , qui vous parie , n'est point un traître, mais un bon Sicilien prêta donner son sang , jusqu'à la dernière goutte , pour délivrer sa patrie et pour mériter votre estime. Oh! maintenant que vous vivez, je suis plein d'espoir, la Sicile est sauvée. Heureux le jour où vous lui serez tout à fait rendu ! Ah
— Ul —
certes j'eusse été fier de devoir à une confiance, dont je suis digne , non au hasard d'une rencontre , la découverte de ce secret miraculeux. Je n'abuserai pas d'une surprise ; je ne veux pas même en user en m'immisçant dans vos projets : je me retire ; adieu , madame ! adieu, mon père ! Que Dieu bénisse vos pensées , et si pour les réaliser , il vous faut un cœur fidèle , un bras sûr, songez à Fabio. Au reste , que vous l'appeliez ou non sur la brèche, vous entendrez parler de lui. »
A ces mots il sortit sans que Caroline le retînt et sans que Castoréo l'eût honoré d'une seule parole. Mécontent d'avoir assisté malgré lui à un débat de cette nature :
« Madame, demanda-t-il sévèrement à la reine , est-ce pour m'interposer entre vous et vos favoris que vous êtes venue me chercher dans ma solitude ?
— Non, mon père, non, c'est pour élever mon âme au-dessus de ces agitations sans dignité, et pour délivrer la patrie. Mon cœur est calme désormais , parlons de la Sicile.
— Parlons d'elle, répliqua-l-il avec gravité, et non d'autre chose : je suis ici à titre de citoyen, non de confesseur.