‹ Caroline en Sicile (volume 4)Chapitre 8 sur 16 · LE DECRET · texte numérisé non relu

LE DECRET

L'entrevue fut longue, Teniretien sincère des deux côtés. Caroline répéta à Casloréo ce qu'elle lui avait dit à l'Etna sur ses projets, ses espérances, ses certitudes; mais, comme elle commençait à dérouler devant lui ses moyens d'action, ses ressources, il l'interrompit.

< Je vous ai déjà dit, madame, que je ne veux pas les connaître : sur ce point, je m'en rapporte à vous et vous crois sur parole. J'accepte sans contrôle vos moyens d'exécution : les révolu-

lions, je le sais, ont leurs nécessités ; je ne les condamne ni ne les approuve, je les constate en faisant mes réserves ; je ne prends ni ne repousse aucune responsabilité ; j'aime mieux ignorer , pour n'avoir pas à juger.

— Mais, enfin, me répondrez-vous de Catane? Vos amis sont-ils à moi?

— Non, madame, ils sont à la Sicile.

— Eh ! n'est-ce pas la même chose ? N'en suis-je pas, dans ma proscription, la personnification vivante, et ne s'est-elle pas incarnée en moi? Oui, Castoréo, ma cause et la sienne sont désormais solidaires et si étroitement unies , qu'elles se confondent pour n'en faire qu'une. Sa perte est la mienne, mon salut est son salut. Vous voyez donc bien qu'en étant à moi , vos amis sont à la Sicile.

— Telle vous serez pour elle, tels ils seront pour vous.

— Toujours des défiances !

— Vous vous plaignez de mes doutes , mes amis en auraient bien d'autres, s'ils savaient que je vous vois ; aussi, madame, le pacte mystérieux qui nous lie est-il un secret entre vous et moi.

— J'ai donc en Sicile une réputation épouvantable ?

— Il ne lient qu'à Votre Majesté de se réhabiliter, et ce n'est que trop facile : les peuples sont si oublieux, que dans le bien comme dans le mal, un seul jour suffit pour effacer toute une vie. Mais à quoi bon reporter nos regards en arrière? Les récriminations ne servent jamais à rien. Jetons un voile sur le passé, c'est de l'avenir qu'il s'agit.

— Je vous écoute, parlez. Puisque ma parole royale ne vous suffit pas , quelles conditions m'apportez-vous? Quelle garantie exigez-vous de moi ?

— Une seule, qui résume toutes les autres et sans laquelle...

— Vous savez bien qu'elle est accordée d'avance.

— Veuillez rédiger ici, sous mes yeux, tant en votre nom qu'au nom de Ferdinand, dont vous vous portez caution, un décret royal par lequel vous nommez premier ministre et président de votre conseil...

— Castoréo, j'espère. C'était mon intention, vous le savez bien.

— Ne vous ai-je pas dit, madame, que Castoréo n'était plus de ce monde?

— Quoi î vous refusez de m'assister dans mon

œuvre? La lutte s'engage, et vous vous mettez à l'écart? En qui donc voulez-vous que j'aie confiance si vous m'abandonnez à l'heure de l'exécution ?

— Vous abandonner! abandonner la Sicile! Oh î que non pas, madame! Vous pouvez, elle et vous, compter sur moi pour toujours; mais je suis juge de mon action et libre de choisir le poste auquel je me crois propre. Celui que vous m'offrez ne me conviendrait pas, souffrez que je le refuse. Dans la guerre qui se prépare, ma destinée est de combattre en simple partisan. Si je dois être pour quelque chose dans cette sainte croisade, je pourrai être d'autant plus que je paraîtrai moins.

— Alors qui voulez-vous que je nomme?

— Un homme qui a souffert aussi pour la Sicile, et dont l'amitié, née dans l'exil, durant les mauvais jours, m'honore et m'attendrit.

— Son nom?

— Don Gaspard Vaccaro.

— Homme étrange ! Qu'il soit fait ainsi que vous le désirez. »

La reine écrivit de sa main l'ordonnance sans aucune observation, et s'engagea à la faire ratifier par le roi le jour où il ressaisirait les rênes

de l'Élat. Pourvu qu'on rendît au vieux monarque le pouvoir, ou du moins les apparences du pouvoir, el qu'après cela on le laissât chasser et pêcher en paix, peu lui importait que son premier ministre s'appelât Tanucci, Acion ou Vaccaro. € Voilà mes otages, dit Caroline, en remeiiant à Castoréo l'ordonnance signée dans les formes et revêtue du sceau royal. Les vôtres, maintenant?

— Les miens?... Je n'en ai d'autres à vous donner que mon nom et mon passé.

— Ils me suffisent. Jesuismoinsexigeanleque vous, ou du moins j'ai plus de confiance en votre parole que vous n'en avez dans la mienne.

— Mais aussi, madame, comparez nos deux vies, et dites si la vôtre promet ce que la mienne a tenu.

— C'est assez récriminer, répondit Caroline avec dignité ; c'est vous-même qui l'avez dit tout à l'heure : ces retours vers le passé ne sont bons qu'à aigrir le présent et à compromettre l'avenir; ce qui n'est plus n'est plus. Laissons les morts avec les morts, occupons-nous des vivants. N'ai-je pas expié durement les fautes que j'ai pu commettre? n'aggravez pas mes regrets par vos reproches : ne soyez pas plus inflexible que la

Providence, qui, après m'avoir éprouvée cruellement, me prépare de magnifiques compensations. Ma vie est transformée, et, grâce à vous, des clartés nouvelles ont illuminé mon esprit. Complétez voire ouvrage ; montrez-moi nettement les roules du juste et du bien ; je vous jure d'y marcher après vous, toute reine que je suis, avec la docilité d'un disciple qui suit les pas du maître. Je vous ai promis, bien plus, je me suis promis à moi-même d'affranchir la Sicile ; je la délivrerai , dussé-je y perdre la couronne et la vie.

— Mais il ne suffit pas de la rendre indépendante, il faut la rendre libre.

— C'est à cela que vous m'aiderez, et je vous seconderai sincèrement. Si nous échouons, il faudra bien reconnaître malgré nous que le règne de la justice n'est pas de ce monde, et que votre liberté n'est qu'une chimère.

— Pourquoi ce doute ? La force est dans la foi. C'est marcher à une défaite infaillible que d'aller au combat sans croire au triomphe. Non, madame, non, la liberté n'est pas une chimère : un bien dont le désir est en nous, existe ou doit exister. Dieu n'a pas voulu tromper l'homme : -ûr, en gravant dans nos âmes l'idée d'une chose

imaginaire, il nous aurait trompés sans pitié, sans raison. Ah! j'en crois l'amour qui m'embrase, j'en crois l'idéal divin que je poursuis sans cesse, qu'avant moi tant d'autres ont poursuivi ; j'en crois la ciguë de Socrate, îa croix de Jésus, le bûcher des apôires; j'en crois l'cchafaud de tous les martyrs qui sont morts et de tous ceux qui mourront encore pour l'humanité : la persécution est le creuset du vrai, la lutte est son triomphe ; non, nos espérances ne sont pas des rêves; les principes sont des germes qui doivent tôt ou tard éclore et donner leurs fruits. Persévérez, madame, dans vos bonnes résolutions, et notre Sicile peut devenir par vous l'oasis de l'Italie, du monde. Elle est petite, il est vrai, qu'importe? Il n'y a rien de petit dans l'ordre moral. La justice et la liberté ne se mesurent pas à l'étendue du territoire. Athènes et Sparte étaient dès points dans le monde, mais ces deux grains d'encens parfument l'antiquité tout entière. Que notre île bien-aimée soit Athènes, la Sparte des temps modernes ; les mânes de ses grands citoyens en frémiront de joie, d'orgueil, dans leurs tombeaux, et quant à vous, madame, votre nom sera béni dans l'avenir plus encore qu'il n'a été maiidil dans le passé. Il y a plus de

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joie au ciel et sur la lerre pour un seul pécheur qui se repent que pour dix justes qui n'ont pas besoin de repentir.

— Vous prêchez une convertie : vous m'avez déjà convaincue, naguère, sur l'Etna, et depuis je suis loin de m'êire ravisée. Ce que je voulais alors, je le veux encore aujourd'hui, et avec bien plus de force , puisqu'il s'agit maintenant de passer du projet à l'exécution. Tant qu'on spécule dans le vide et qu'on flotte dans le paisible empire des rêves, il n'est pas besoin d'une grande énergie, mais dès qu'on pose le pied sur le terrain solide des réalités, il faut de la résolution , il en faut beaucoup. Celte résolution nécessaire, je l'aurai, n'en douiez pas : Tamour de mes sujets, la haine de leurs oppresseurs et des miens , mon droit et mon devoir de reine , la justice, l'orgueil, la vengeance, tout conspire à exaller en moi cette audace qui, grâce à Dieu, ne m'a jamais manqué. On m'a bien calomniée, mais du moins jamais personne ne m'accusa de faiblesse ou de lâcheté.

— Il ne faut pas seulement du courage, il faut de la persévérance.

— Si je venais à me décourager, à chanceler, vous serez là pour me soutenir. Mais j'ai con-

fiance en moi, je ne fléchirai point : vons serez content, la reine sera digne de Castoréo. Eh ! croyez-vons donc que je ne sois pas intéressée au succès plus que vous qui avez renoncé au monde?

— Âme vindicative, vous repaîlrez-vous toujours, même à cette heure de sincérité, de fiel et de sani;? Ne reviendroz-vous jamais à des sentiments plus cléments, plus humains? N'avezvous pas assez et trop longtemps porté le joug de ces passions implacables qui ont fait tant de mal à vos peuples, à vous-même, et l'amour de la patrie n'est-il pas un mobile assez fort sans le profaner, comme vous le faites, par un alliage adultère et sacrilège?

— Mon père , lui répondit Caroline en lui posant amicalement la main sur Tépaule, vous êtes pur et simple comme un enfant; je vous en esiime davantage. Dans votre sainte ignorance des infirmités de la nature humaine, vous ne savez pas que le mal est la matière première du bien. Ces passions que vous anathématisez et que je n'excuse point en elles-mêmes, ont leurs fonctions providentielles dans le gouvernement des hommes : elles entrent comme éléments constitutifs et nécessaires dans les actions

les plus louables. Le feu incendie el dévore les cités les plus florissantes, lèvent anéantit les flottes les mieux ordonnées , et pourtant sans le feu, sans les vents, le globe inerte et glacé se corromprait dans un air stagnant et bientôt pestilentiel ; il périrait dans les neiges d'un éternel biver.

— Pour renverser, pour détruire, les passions suffisent, mais, pour fonder, il faut des idées.

— Au surplus, je n'entends nullement justifier mes faiblesses ; je vous dis seulement comment le grand œuvre opère dans le laboratoire ardent et souvent impur de la politique. Vous voyez que j'en fais bon marclié ; et cependant, telle qu'elle est, la politique n'en a pas moins pour les cœurs baut placés et trempés fortement un invincible attrait et des séductions irrésistibles ; en un mot, c'est une passion : or, qui dit passion, dit fascination, entraînement, aveuglement, folie, tout ce que vous voudrez ; mais c'est l'esprit de Dieu ; il souffle où bon lui semble. Hélas! c'est comme en amour, aime-l-on toujours les plus dignes ? »

Ici Caroline fit une pause et tomba dans la rêverie. Ses yeux animés s'éteignirent peu à peu, se noyèrent dans une langueur bumide , et son

regard distrait se porta macliinalemcnl vers la porte par laquelle était sorti Fahio. S'altendailelle donc à le voir reparaître? Elle ne s'attendait à rien, ne désirait rien, n'avait aucune pensée déterminée : bien loin même d'avoir conscience de ce qui se passait en elle, c'est à peine si dans ce moment- là elle avait le sentiment de sa propre existence. Un regret vague l'avait tournée tout à coup à l'atlendrissement ; une aspiration soudaine emportait son âme bien loin de la politique dans les régions invisibles, quoique non moins orageuses, où l'amour habite. Mais cet élan fut court ; elle replia son aile aussitôt et retomba sur la terre, oubliant un instant le tribun pour le prêtre.

i Ah ! mon père, dit-elle en rougissant légèrement et en passant la main sur son front pour enchâsser une pensée importune, mon père, venez à mon aide , ne m'abandonnez pas. I^a femme a plus besoin encore du frère Agathon que la reine n'a besoin de Casloréo. Mon lâche cœur a des distractions , des absences : gourmandez ma faiblesse avec l'autorité de votre divin ministère et faites-moi honle de mes défaillances. Enseignez-moi le renoncement, fortifiez mon âme ; rctrcmpez-la par vos réprimandes

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el par vos conseils. Dites -moi, répétez-moi sans cesse que le cœur des princes est dans la tête, et que l'amour de leurs sujets doit être leur unique amour.

— Eh ! madame , n'avez-vous pas reconnu vous-même la vanité de tous les autres? Que peut-on vous apprendre à cet égard ? Au point de la vie où vous êtes parvenue, c'est à vous à donner des leçons au lieu d'en recevoir.

— Vous avez raison ; c'est trop obéir en esclave à des instincts méprisables : qui ne se commande pas à soi-même est indigne de commander aux autres. Ainsi donc, continua-t-elle en passant brusquement et sans transition d'un sujet à l'autre, nous voilà bien d'accord. Tout le bonheur qu'une constitution conçue, rédigée, exécutée par vous et vos amis peut assurer à un peuple, la Sicile en jouira sous peu ; car vous savez que sur cet article fondamental vous avez pleins pouvoirs : nous allons voir enfin, par notre propre expérience, ce que peut produire ici-bas la loyale union de l'autorité royale avec la liberté populaire. Je jure devant Dieu el devant vous de conserver par tous les moyens possibles ce précieux équilibre et de me tenir fidèlement dans les termes du traité qui nous lie. »

En ce moment, Caroline était sincère, et n'avait dans l'esprit aucune arrière-pensée : entraînée par Casloréo, elle acceptait franchement le rôle, si nouveau pour elle, de reine républicaine. Son naufrage , sans doute , et son exil étaient les premières causes d'une résolution dont, sur le trône et en temps de calme, elle n'eût jamais pris l'initiative. Sa haine des Anglais était un autre aiguillon non moins ardent, non moins actif: pour se venger d'eux, pour les chasser de ses Étals, son orgueil d'archiduchesse s'était résigné d'avance aux sacrifices , et ne reculait devant aucune concession. Ses augustes cousins du Nord firent bien d'auires promesses à leurs peuples pour les lancer contre Napoléon. Mais étaient-ils sincères en s'engageant'' L'événement élève contre eux sa voix accusatrice, et l'histoire a gravé sur leur tombeau ce mot flétrissant :

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