‹ Caroline en Sicile (volume 5)Chapitre 3 sur 14 · L ETNA · texte numérisé non relu

L ETNA

Le cap Tyndare, où le brick devait altendre la reine, est situé sur la côte septentrionale de la Sicile. Il fallait, pour s'y rendre en ligne droite, traverser TElna, puis une contrée agreste coupée de vallées profondes, hérissées d'âpres montagnes et presque entièrement dénuée de population : cette dernière circonstance était décisive pour Caroline qui, dans la situation actuelle , redoutait toute espèce de rencontre , et

préférait les plus rudes fatigues au danger de voir percer son incognito. Quant à redescendre à Calane , elle n'y pensait môme pas ; elle s'applaudissait, au contraire, de l'incident qui la dispensait de traverser cette ville une seconde fois. Qui sait si une nouvelle épreuve aurait eu le succès de la première ? Ajoutons que les craintes ex|)rimées par V Aller Ego de Gastroné étaient loin d'être chimériques. Non-seulement les démarches de la reine auraient été observées , mais on attendait son retour à Catane pour lui faire subir un interrogatoire dans les formes. Ce n'est pas qu'on soupçonnât sa qualité véritable : on la prenait pour ce qu'elle s'était donnée, mais on espérait tirer d'elle des éclaircissements sur le brick suspect qui l'avait amenée et qui n'avait fait que paraître et disparaître. La nouvelle combinaison coupait court à toutes ces difficultés , prévenait tous ces périls.

Le soleil avait marché pendant l'entretien de la reine avec Castoréo ; cependant, il était encore assez haut quand ils se séparèrent , pour qu'elle pût espérer de franchir avant la nuit les hauteurs et toute la région déserte du volcan. Le guide qui l'avait amenée de Calane devait la conduire jusqu'au premier village du revers op-

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posé. On se rappelle qu'outre sa camérisle , sa suite n'était composée que de deux hommes du brickqui lui servaient (roscorle et l'auraient suivie jusqu'aux confins de la terre.

La grotte de l'ermite auquel nous rendrons son nom de frère Agalhon, était située à la lisière des forêts; c'est-à-diie à rexirôme limite de la végétation , de la vie ; au delà il n'y a plus rien , rien que le désert et la mort. Les premiers milles se firent sans trop de difficultés : le sol, d'abord assez ferme, offrait aux pas des chevaux et des mules une résistance suffisante pour assurer leur marche ; parfois seulement on avait à traverser quelques champs de neige , qui , rares d'abord , se multiplient à mesure qu'on approche des hautes cimes. En quelques endroits la neige est recouverte par la lave et conservée par elle des années entières. Le temps était parfaitement calme, le soleil radieux et l'air si transparent que la vue portait jusqu'à Malte. La sérénité de l'air, la splendeur du ciel faisaient paraître plus lugubres et plus terribles par le contraste , la stérilité, la désolation de ces régions maudites.

On côtoya d'abord la redoutable Vallée-du- Bœuf , incommensurable abune dont les parois sont taillées à pic et les vastes profondeurs rem-

plies de scories noires et de bitume liquéfié. Un peu plus loin s'ouvre une autre vallée, un autre abîme appelé la Citerne, et qui est formé de laves suj)erposées en couches régulières , sorte d'échelle graduée où la science peut étudier Tàge du volcan. Des herbes desséchées , quelques maigres arbustes, derniers efforts, elîorls impuissants d'une nature lasse de la destruction , végètent péniblement à l'extrême bord du précipice; tout le reste est d'une effrayante aridité. Ce n'est point ici, comme le disent les pâtres, une des bouches de l'enfer , c'est l'enfer lui-même : la sombre fantaisie d'Alighieri n'a rien inventé : le volcan a posé devant lui , il n'a eu qu'à le copier pour porter l'épouvante dans les consciences timorées et les imaginations superstitieuses. L'Etna est l'Enfer du Dante retourné : la foret d'abord, puis les régions du soufre, du feu et les frimats éternels. Chaque cercle de la Cité Dolente a son correspondant et son type dans un des cercles de la Montagne infernale. Seulement la nature a jeté dans l'espace ce que le poète a plongé dans les entrailles de la terre. La caravane montait toujours , la reine était silencieuse, tout le monde imitait son silience : ses yeux erraient au hasard sur les horreurs

sublimes qui l'environnaient, sans faire pari de ses iujpressions à personne , pas même à sa camérisie. Le sol , d'abord ferme , était devenu friable et mouvant : on marchait dans le sable et la cendre ; les montures enfonçaient à cbatpie pas, et quelquefois jusqu'au genou. On avançait lentement et le soleil descendait vite. On fit de cette manière, et non sans peine, plusieurs milles encore; enfin on atteignit le plateau supérieur, le Piano-del-Lago, où est bâtie la Tour du philosophe. Le mot tour est ici quelque peu ambitieux , car cette ruine fameuse se réduit à un quarré de briques qui, à peine, s'élèvent à quelques pouces du sol. Quelle fut sa destination ? voilà le problème ; ei dix-huit siècles de controverse ne l'ont pas résolu.

. Les uns veulent que c'ait été un observatoire, les autres une vigie des Sarrasins ou des Normands; ceux-ci prétendent que ce fut un temple de Vulcain , ceux-là une simple maison de refuge bâtie à l'époque où l'empereur Adrien fit l'ascension de l'Etna. Enfin l'opinion vulgaire, celle-là même qui lui a fait donner son nom actuel , est qu'elle fut élevée en l'honneur d'Empédocle ou par lui-même lorsqu'il se retira , comme Casloréo, sur ces hauteurs augustes où

Platon vint méditera son tour. On njoiilc même que , jaloux de faire croire au monde que les dieux l'avaient enlevé au ciel, Empédocle poussa riiéroïsme de l'orgueil jusqu'à se précipiter dans le sein du cratère ; mais voyez la fatalité! le volcan rejeta les sandales du philosophe , qui , frustré par là des honneurs posthumes qu'il s'était promis, perdit les bénéfices de son vaniteux suicide, et resta simple mortel comme devant. C'était jouer de malheur, mais son mécompte n'a pas découragé ses successeurs : la race des Empédocles n'est pas éteinte; que de philosophes , encore aujourd'hui , se croient dieux pour se dispenser d'être hommes ! Sublimes révélateurs , cachez bien vos sandales !

La tour du Philosophe marque le point culminant de l'Etna , moins toutefois le cratère qui la domine et qui a la figure d'un cône tronqué. Le cratère est comme la gueule du monstre ; c'est par là qu'il vomit en mugissant des torrents de fumée et de flamme qui , tour à tour, embrasent ou ternissent le ciel. Arrivée là , Caroline se retourna pour mesurer l'espace qu'elle avait parcouru et pour jeter un dernier regard sur la carte immense déployée à ses pieds. Quoique toujours le même, le point de vue avait changé d'aspect

avec les changenienls survenus dans la position du soleil. Les parlies de Pile qui le malin se trouvaient lumineuses étaient maintenant dans Tombrc , ettraulres qui alors gisaient dans les ténèbres s'étaient illuminées. Tel est le prestige et la variété des grandes vues de montagnes , qu'elles se modifient à chaque instant du jour , et (jue d'tine heure à l'autre les mêmes objets chiingent d'apparence , suivant les accidents de l'atmosphère et delà luinière. Le spectacle était moins radieux, mais il était plus doux, plus voilé; moins vives et moins heurtées , les couleurs du paysage se fondaient harmonieusement avec les teintes affaiblies du ciel.

La reine demeura quelque temps immobile et toujours silencieuse en présence du vaste et mélancolique horizon étendu devant elle ; puis son regard retrouvant au passage la grotte de l'ermite ou du moins la place qu'elle occupait, elle repassa subitement de la nature à la politique et retomba sous le joug de ses préoccupations habituelles. Toutes les pensées soulevées par son entrelien du malin bouillonnaient à la fois dans son cerveau comme la lave en fusion au sein du cratère. Incapable dès lors de recevoir aucune autre impression et dominée , tyrannisée par son

idée fixe , elle continua son chemin sans plus rien voir ni rien regarder.

On avait alleint le sommet de TEtna, et Ton marcha quelque temps en plaine au pied du cratère. Le vent s'était levé, un vent glacial , et i! soufflait avec une violence à tout renverser; on eût dit que le dieu de la montagne défendait son empire contre les approches de Thomme; la fumée qui , Tinslant d'auparavant montait droit au ciel comme une colonne, tourbillonnait maintenant avec des sifflements formidables. Enveloppée , suffoquée par elle , la caravane était parfois plongée dans une obscurité profonde ; il fallait toute Texpérience du guide pour s'orienter à traversées ombres bitumineuses , sans compter que le vent fouettait au visage des voyageurs des nuages de cendre, de poussière , et que les montures ne résistaient qu'avec effort à ses assauts furieux. Les cavaliers eux-mêmes avaient bien de la peine à faire têle à la tourmente : à chaque pas ils étaient menacés d'être arrachés de leur selle et lancés dans les précipices. Celle luile et ce supplice durèrent aussi lor^temps qu'on fut sur les hautes cimes.

La reine souffrait en silence et opposait un front stoïque à la rage aveugle des éléments.

Enveloppée dans une ample pelisse où le vent s'engouflrait , elle soutenait par son exemple » encore plus que par ses paroles , le courage chancelant de la pauvre caniérisle , qui était à demi-morte de fatigue , d'effroi , et même celui des marins du brick, qui, ne se senlant pas là sur leur terrain , regrettaient les tempêtes de rOcéan. Enfin , on acheva de franchir le plateau supérieur de la montagne et Ton commença à descendre le revers opposé ; à mesure qu'on s'éloignait du trône des orages , l'ouragan diminuait de violence : il s'apaisa par degrés et la fumée n'atteignit bientôt plus les voyageurs; l'air libre du ciel leur parut plus pur et plus léger en sortant de ces vapeurs fétides.

Cependant , les mêmes spectacles de destruction les environnaient. Partout des laves, des cendres, des scories aiguës ou pulvérisées : partout la stérilité , la désolation , la mort. Le point de vue seul avait changé. De ce côté on plane sur la chaîne agreste des monts Pélores, et sur tout le pays que la reine avait à franchir pour gagner le cap de Tyndare; les villes et les villages de la côte septentrionale , de Palerme à Messine , apparaissaient comme des taches blanchâtres , et, plus loin, l'archipel de Lipari, avec les

îles Alicuri , Filicuri et même Uslica , avaient l'air d'une flotte éparse en pleine mer ; Stromboli, la dernière détentes, fumait à l'Iiorizon , comme un gigantesque candélabre allumé sur les flots.

Du côié du couchant , l'œil se perd à travers un dédale de montagnes sombres , qui appartiennent à la chaîne des antiques Nébrodès, et que la crête boisée de la Madonie domine comme une coupole de verdure. On a mônie au delà une échappée sur le mont Éryx. De ce côté le spectacle est austère et mélancolique ; de l'autre il est bien plus riant : le regard tombe sur les eaux bleues du Détroit et sur les côtes de la Calabre ; on découvre même le golfe de ïarenle par-dessus la longue crête de l'Apennin ; la ville de Messine et la pointe du Fare sont cachées par le Mont-de-Neplune; mais on se dédommage de ce qu'on ne voit pas par ce que l'on découvre ; car on a sous ses pieds le Mont-d'Or , habité , dit-on, par Pyihagore; le mont de Sainte- Vénus, habité par la déesse qui lui a laissé son nom , et une troisième montagne appelée la Porte-des- Sarrasins. Plus bas est Taormina et son magnifique théâtre grec ; plus bas encore la presqu'île de Naxos et le fleuve d'Alcanlara, à l'embou-

cîiure duquel le papyrus croît comme à Mégare et à Syracuse.

Le soleil se couchait et répandait ses dernières pourpres sur ce panorarna plein à la fois de grâce et de majesté. Les rochers des montagnes étaient embrasés; de larges bandes de feu sillonnaient la mer et TEina lui-même, dont la fumée était transformée en un jet de flamme immense. Quant au Slromboli avec son panache rouge, on l'aurait pris alors pour un navire incendié. Au moment où le soleil descendit sous les flots, un grand coup de vent passa sur Tile qui se couvrit aussitôt des ombres du crépuscule comme si la rafale eût en passant éteint Tincendie du couchant. Les monts , les mers et les plaines , tout se décolora, et les premières étoiles jaillirent bientôt du fond du firmament.

A rapproche du soir, la reine avait pressé la marche; et malgré les difficultés, les dangers même d'une descente rapide, les cendres mobiles et les laves glissantes de la région déserte furent assez lestement franchies. Toutefois, on n'atteignit la lisière du bois qu'aux dernières lueurs du jour. C'est ici qu'il l'allail du sangfroid et de la résolution. Le guide allait en avant une torche à la main , et, soit qu'il voulût trom-

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per l'ennui du voyage ou se donner du cœur et des forces, il chantait d'une voix rude, mais assez belle, des airs nationaux. Les échos des forêts en étaient tout émus , et cette harmonie champêtre, même un peu sauvage, ne déplaisait pas à la reine. L'infortunée camériste, la seule qui fût dans le secret de sa royale maîtresse, marchait aussi près d'elle que le permettaient les difficultésdu chemin. Les deux cavaliers d'escorte suivirent en silence, [^'obscurité fut bientôt profonde et rendue plus profonde encore par l'épais ombrage des chênes et des châtaigniers. La torche du guide projetait des reflels sinistres et donnait aux troncs noueux et difformes les apparences les plus bizarres. S'il se faisait une éclaircie on apercevoit le dôme étoile de la nuit, et, par des rares échappées, la fumée rougeâire du volcan. Le sentier était comme celui du revers méridional , tantôt sablonneux , tantôt hérissé de scories dures et acérées, presque toujours bordé de précipices. A mesure qu'on descendait, la forêt était plus épaisse , plus sombre , et le guide, tout expert qu'il fût, dévia plusieurs fois au milieu des ténèbres. Quand il était indécis ou inquiet, il se taisait et l'on n'entendait alors que le pas des chevaux sur les laves; mais il recommençait bien-

lot son clianl interrompu, ei les bois muets retentissaient au loin de sa voix âpre et sonore.

La reine, absorbée tout entière en elle-même, avait fini par oublier complètement la fatigue , lés dangers de ce voyage nocturne , et jusqu'au lieu où elle se trouvait. L'épreuve cependant était dure pour une reine, pour une femme, mais la force morale la soutenait et plus encore la fièvre de l'ambition. La grandeur du but lui faisait tout supporter avec une résignation héroïque ; chaque passion a son héroïsme, et l'ambition plus que toute autre :

« Qu'importe la route ! se disait-elle , pourvu qu'on arrive! »

On approchait des lieux habités ; le guide chantait gaiement et pressait l'allure de sa mule, qui, sentant elle-même le gîte â dislance , doublait le pas spontanément; la caravane suivait de près, sans échanger une parole. Tout à coup une voix brutale, partie du sein des bois, interrompit grossièrement la joyeuse chanson du guide :

« Te tairas-tu, braillard ! > lui cria-t-elle avec colère.

Le guide se lut sans attendre une seconde injonction , et , un coup de pistolet , tiré à côté de lui , lui fil tomber la torche des mains.

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