LE BIVAC
Le guide éiail-il lue ou seulement blessé? Il n'éiaii qu'effrayé, mais la peur l'avait si complètement paralysé, qu'il n'eut pas même la pensée de chercher son salut dans la fuite : cloué sur sa selle comme une statue, il n'osait faire un pas ni en avant ni en arrière. Plongée inopinément dans l'obscurité, Caroline se crut, comme le guide, tombée au milieu d'une bande de voleurs; mais, ferme en face du danger, elle arrêta sa mule, et fut rejoiiUc aussitôt par ses deux cavaliers d'es-
corle, qui , ne «aclianl à quel ennemi ils avaient affaire, s'élaiem mis innnédialemenl en élat de défense. Un silence assez long suivit le coup de pistolet ; mais la première voix reprit la parole un instant après pour jurer et blasphémer. 11 était évident qu'on cherchait les voyageurs à travers les ténèbres de la forêt pour leur faire un mauvais parti , car la voix ne parlait que de tuer et tout hiassacrer. La reine reconnutsur-le-champ Taccenl napolitain, et quelques mots qu'elle surprit au passage lurent pour elle un trait de lumière.
« A moi, les Calabrais! i cria-t-elle en napolitain.
— Qui appelle? répondit la voix.
— Approchez, vous le saurez. >
Elle n'avait pas achevé sa phrase, qu'elle se vit entourée d'une dizaine d'ombres noires qui sortaient, les unes après les autres, du milieu des arbres. Cette apparition était effrayante , mais Caroline ne iren)blait pas.
i Qui êtes-vous? » demanda la même voix d'un ton d'autorité, et que faites-vous ici au milieu de la nuit?
— Avant de vous dire qui je suis, je vous dirai qui vous êtes.
— Voyons, qui suis-jc? Diles-le, si vous le savez.
— Toi qui parles , lu es Scarolla, le chef des Indépendants de la Busilicala.
— C'est pardieu vrai ! Vous êies donc des espions pour savoir si bien qui nous sommes.
— Je suis la reine Caroline, répondil-elle en se penchant à Toreille du partisan, de manière à n'être entendue que de lui. >
Ce nom fit sur lui l'effet du tonnerre; il resta inuet, immobile, pétrifié; le pistolet dont il était armé lui tomba des mains.
« Eloigne ta bande, et viens me parler seul, » continua Caroline à voix basse; surtout point de démonstrations ; fais comme si tu ne me connaissais pas.
Scarolla obéit en silence; Caroline éloigna de son côté ses deux cavaliers d'escorte, qui, n'ayant point entendu le mol magique de la reine, et, ignorant toujours qui elle élait, se montraient fort étonnés de cette singulière reconnaissance.
< Pourquoi es-tu ici? > demanda Caroline à Scarolla quand elle fut seule à l'écart avec lui.
— Hélas ! Majesté , parce que je n'ai pu aller ailleurs. Ce n'est pas pour mon plaisir que je suis dans ces bois de malédiction. Voici ce qui est
arrivé : le si^Mior Casironé m'avant ordonné d'amener mon régiment en Sicile pour le mettre au service de Voire Majesté nous avons quitté la Basilicala sans délai, et nous sommes venus nous embarquer en Calabre aux marines de Bova; notre espoir était d'aborder pendant la nuit sur quelque grève déserte du cap San-Alessio, afin de gagner de là la partie des environs de Messine qui nous a été assignée pour quartier général ; mais le mauvais temps nous a contrariés. Surpris par le jour au milieu du Fare, nous avons été découverts par une frégate anglaise qui nous a donné la chasse avec acharnement. Que faire? le premier coup de canon aurait coulé bas la méchante felouque que nous montions , et nous avons été obligés, pour échapper, de nous échouer sur la côte ; encore cet expédient ne nous a-l-il réussi qu'à demi , car plusieurs des nôtres se sont noyés, et ceux qui ont atteint le rivage avec moi , n'ont fait que changer d'ennemis. Les Anglais en garnison au château de la Scalella nous ayant aperçus, sont tombés sur nous à l'improviste, et m'ont tué beaucoup de monde ; non pas, grâce à Dieu ! sans en perdre beaucoup aussi de leur côté ; mais leurs morts n'ont pas ressuscité les nôtres; bref, j'ai dû me réfugier avec les débris
de mon rcgimcnl dans les forêts de TEina , où nous errons depuis deux jours et deux nuits, dans Télat où Votre Majesté nous trouve. Notre unique espoir est de rencontrer le vieux Bénincasa, qui a tout récemment débarqué de Calabre avec sa bande de Sainte-Eupbémie , et qui doit être caché par ici.
On se rappelle que, d'après le plan soumis par Castroné à l'approbation de la reine, la première attaque des deux places de Messine et de Milazzo, était confiée aux deux partisans Scarolla et Bénincasa, dont le dernier, en effet, était campé provisoirement sur le revers septentrional de TEtna, en attendant le moment de tomber sur sa proie. Le chef des Indépendants de la Basilicata achevait à peine à la reine le récit de sa triste campagne, qu'un grand bruit de voix détourna leur attention d'un autre côté : c'étaient les éclaireurs deBénincasa qui venaient à la découverte, attirés par le coup de pistolet de Scarolla, et qui , rencontrant leurs anciens camarades, renouvelaient bruyamment connaissance avec eux.
< Grâce à vous et à la madone, » dit Scarolla, nous sommes sauvés; Votre Majesté nous a porté bonheur.
Caroline voulut profiter de la circonstance
pour juger par elle-même des dispositions de celte fameuse bande de Sainie-Eupliéraie dont les échos de la Calabre redisent encore les exploits. Elle ordonna à sa suite de Tattendre au lieu même où elle la laissait , et accompagna sans elle les éclaireurs de Bénincasa. Après quelques centaines de pas à travers les parties les plus sombres, les plus touffues de la forêt , elle se trouva en présence d'un spectacle étrange, bizarre, effrayant, et tout à fait en harmonie avec celte nature sauvage et formidable.
Un vaste feu brûlait au milieu d'une clairière , et autour de ce feu gisait pêle-mêle, dans toutes les altitudes des démons du Dante ou de Michel- Ange, une troupe de Calabrais armés jusqu'aux dents et vêtus comme leurs confrères de Sélinonte ; sauf que leur toilette était plus délabrée, leur tenue plus abandonnée encore, leur mine plus atroce, et qu'il ne régnait pas même au milieu d'eux le simulacre de discipline que Pandigrana maintenait parmi les siens ; tout, au contraire, y respirait la licence la plus effrénée. Ce qui ajoutait encore à Thorreur de ce hideux tableau, c'est que tous ou presque tous ces hommes étaient vieux et portaient sur leur visage les caractères du crime endurci. Les Indépendants de
— vola Basilicala et Scarolla Ini-inôme ne le cédaieiu en rien à ces terribles condottieri , si ce n'est qu'exténués par la fatigue, parla faim, ils étaient maigres, défaits, en lambeaux, borriblos à voir. Le feu du bivac jetait des reflets rouges sur ces figures patibulaires, et les armes amoncelées lançaient des éclairs sinistres.
A l'aspect de celte efl'royable armée, Caroline eut un accès d'épouvante, de bonté, presque de remords; mais elle surmonta son dégoût, son eff"roi et sut conserver un front impassible au milieu de cette affreuse mêlée. Elle ne se fit connaître qu'à Bénincasa , vieux bandit sexagénaire capable et coupable des derniers forfaits, prêt à tout pour assouvir ses appétits cupides ou sanguinaires, et qui résumait en lui tous les vices, tous les crimes de sa bande. Il portait son âme dans ses yeux fauves et sur ses traits flétris. Sa chevelure et sa barbe blanchies dans les excès de tous genres n'avaient rien de vénérable et donnaient au contraire à son visage une expression plus inculte et plus féroce. Ses lèvres blanches étaient rentrées et minces comme la lame d'un couteau ; ses dents écartées et décimées étaient pointues comme celles d'une bête de proie ; ses mains calleuses brandissaient une carabine d'où la mort
avait jailli mille et mille fois. Mais une vertu, une seule, rachetait aux yeux de la reine et dominait tous ses attentats, c'était un dévouement aveugle et sans bornes ; pour elle il fût descendu jusqu'au fond de l'Eina. Il Taccueiliit, tout en respectant son incognito , avec les signes du plus profond respect ; et quand , l'appelant par son nom , elle lui dit : « Bénincasa, je compte sur toi au jour de l'action, t sa sombre physionomie se transfigura, ses yeux éteints se rallumèrent, quelque chose qui ressemblait à un sourire entr'ouvrit ses lèvres, une larme d'atlendrissement coula le long de sa joue creuse et basanée. Il lui fut impossible d'articuler une parole, mais quelle réponse eût égalé l'éloquence d'un pareil silence?
Quoique chef suprême et diciateur absolu, il eut quelque peine à contenirsa bande qui, n'étant pas dans le secret de Caroline, ne voyait en elle qu'une femme, c'est-à-dire une proie : leurs yeux brillaient à sa vue d'une ardeur impure, et de brutales passions grondaient dans ces cœurs déréglés. L'un d'eux même, plus audacieux que les autres , osa faire un pas vers la reine avec une inlenlion qui faillit lui coûter la vie. Bénincasa le rejeta en arrière avec son poignard, et il allait l'achever d'un coup de pistolet si Caroline
n'eût désarmé d'un geste sa terrible colère.
Cependant elle avait remarqué dans un coin du bivac un groupe d'hommes qui se tenaient à l'écart et qui, armés seulement de quelques mauvais fusils de chasse, évitaient le contact de leurs voisins. Elle s'approcha d'eux pour savoir ce qu'ils étaient et ce qu'ils faisaient dans un lieu pareil, avec de pareils compagnons, car leurs manières, leur costume, leur langage, tout en eux attestait qu'ils n'étaient point là avec leurs pairs.
i Nous sommes des carbonari , lui répondit un grand et beau jeune homme dont l'air noble et la voix cultivée contrastaient avec la voix rude et l'air vulgaire des partisans.
— Des carbonari ! dit la reine étonnée ; et qu'est-ce qui vous amène en Sicile?
— La persécution. Après nous avoir protégés, flattés pendant plusieurs années dans l'espoir sans doute de faire de nous les instruments de la tyrannie naissante, Murât s'est ravisé tout à coup, et Manhès, le digne Séjan de ce Tibère au petit pied, inonde la Calabre du plus pur de noire sang. Les tribunaux ordinaires sont trop doux au gré de sa fureur ; il faut des cours martiales pour nous juger ; que dis-je? pour nous frapper ;
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et, comme la guillotine fonctionnerait trop lentement, on nous fusille comme des déserteurs, des espions ; nous dont tout le crime est de réclamer des lois, on nous traite comme les derniers de ceux qui les violent. Mais le despotisme en vain nous décime , ses efforts sont impuissants ; l'arbre auguste de la Liberté croît plus fort et plus robuste dans le sang fécond des martyrs. > . En prononçant ces dernières paroles, les yeux du jeune homme brillaient des pures flammes de l'espérance et de la foi ; la sainte inspiration du sacrifice rayonnait sur son front comme une auréole splendide ; toute sa figure paraissait illuminée. Ses compagnons d'exil l'écoulaienl avec un attendrissement mêlé de respect.
€ Comment vous appelez-vous? lui demanda la reine avec un vif intérêt.
— Mon nom est celui d'un martyr, répondit-il en portant sa main sur son cœur, et levant ses grands yeux noirs vers la voûte étoilée ; mon désir le plus cher comme mon devoir le plus sacré est de m'en rendre digne en le portant avec honneur, et puisque je ne peux l'illustrer, je ne dois pas du moins l'avilir. Un homme juste el probe vivait en Calabre; sa vie était sobre et simple comme celle des patriarches ; il habitait comme
ses pères un vieux manoir des montagnes, où sa vie appartenait tout entière à la pratique des vertus publiques et privées. Sa famille était fière de lui, ses compatriotes le vénéraient, quoique jeune, comme un sage; il était leur providence et leur idole. Cet homme était carbonaro, c'esth-dire qu'il voulait des devoirs pour les princes, des droits pour les peuples, et qu'à l'exemple des premiers chrétiens, il appelait de tous ses vœux le règne de la liberté, de l'égalité, de la justice. Le nouveau gouvernement lui portait une haine égale à l'amour dont il était l'objet de la part de la Calabre entière; mais il le redoutait et craignait, en l'arrêtant publiquement, un soulèvement universel. N'osant l'attaquer de front on lui dressa un guet-apens infâme. Le général Janelli, retenez ce nom pour le flétrir comme celui d'un lâche et d'un traître, l'attire un jour à Cosenza , dans sa propre maison, sous le prélexic d'un banquet où devaient assister les autorités de la province, y compris l'évoque; il s'y rend sans défiance et dîne sans inquiétude; mais, comme il sortait de la salle du festin , des gendarmes apostés se jettent sur lui , le garrottent comme un malfaiteur, et le jettent en prison : le lendemain sa tête tombait sur l'échafaud. Ce
martyr sans tache s'appelait Capobianco , et c'est le nom que je porte, car ce martyr était mon frère. »
Le jeune homme n'en put dire davantage ; il cacha sa tête dans ses deux mains, et fondit en larmes au souvenir de cette abominable perfidie,
« Pleurez, lui dit la reine avec émotion, pleurez le frère que vous avez perdu ; mais vengez-le sur ceux qui vous font ravi. Peul-èire trouverezvous en Sicile même des vengeurs et des libérateurs.
— Ah! madame, puisse le ciel vous entendre et vous exaucer ! Puisse-t-il rendre à ma bienaimée patrie l'indépendance et la liberté ! A ce prix les mânes de mon frère seront satisfaits, et moi suffisamment vengé. Que les bons principes triomphent, et je bénirai mes souffrances , mon exil et les privations que j'endure, et les dangers que j'ai courus, que je cours encore dans ces forêts inconnues, parmi ces hommes sans frein , qui nous donnent l'hospitalité à leur bivac parce qu'ils sont Calabrais comme nous, mais qui ne sont pas des nôtres, et dont les mains sanglantes souilleraient, en y touchant, l'autel immaculé de la Liberté.
— Qui sait si ces hommes ne sont pas des
instruments dans la main de Dieu , et si leur intervention n'entre pas dans les plans de sa providence? Ne jugez point avant de savoir ce que vous ignorez ; attendez que ce qui est dans les ténèbres soit mis en lumière. Espérez de meilleurs jours, et ne perdez point courage ; de grands événements se préparent ; secondez-les vaillamment, car il y aura pour tous des dédommagements glorieux, et votre part sera belle, croyezmoi. >
Caroline ne s'expliqua pas davantage, et laissa les carbonari frappés de son air imposant et de la fiertédeson langage, llssedemandaient entre eux quelle était cette femme inconnue qui parlait avec tant d'autorité; peu s'en fallait que leurs imaginations superstitieuses, ébranlées par cette apparition merveilleuse, inattendue, ne vissent en elle la divinité de la montagne descendue au milieu d'eux pour les fortifier et les consoler.
Elle-même, en les quittant, était rêveuse et préoccupée. L'infortune était pour elle fertile en enseignements et en leçons. Que de choses elle avait apprises et vues de ses yeux , touchées de ses mains, qu'elle ne soupçonnait même pas aux jours de sa puissance, dans le délire aveugle du commandement! Mais ces fruits tardifs de
radversité éiaient-ils destinés à mûrir? C'est ce que l'avenir dira.
- Les deux partisans Bénincasa et Scarolla sollicitèrent à Tenvi la faveur d'escorter Sa Majesté jusqu'au terme de son voyage ; mais elle ne voulut être accompagnée que jusqu'à l'endroit où elle avait laissé sa suite; une fois qu'elle l'eut rejointe, elle les congédia et continua son voyage comme elle l'avait commencé.
Les voyageurs aiielgnirent bientôt le pied de l'Etna. La imit était fort avancée : le premier village où ils entrèrent se crut envahi par une comilive , mot poli pour désigner une bande de voleurs ; saisie d'une terreur panique , la population tout entière fut en un instant sur pied; elle accourut en désordre , mais elle se rassura aussi vile qu'elle s'était effrayée. Caroline donna au repos le reste de la nuit , elle en avait besoin. A défaut d'un autre gîte, elle accepta l'hospitalité du curé, qui aurait été bien fier, le saint homme, s'il avait pu soupçonner le rang de la voyageuse qu'abritait son modeste presbytère.
Pendant ce temps on se procura des chevaux frais ; on fut même assez heureux pour trouver une litière où la reine prit place avec sa camérisic. Le premier guide retourna à Catane récom-
pensé royalement ; on en prit un dn pays même pour achever le voyage , et le malin , assez lard , on se remit en roule avec l'assurance d'arriver au cap Tyndare avant le coucher du soleil.
Nous laisserons la reine traverser sans nous la chaîne classique des monts Pélores , et nous retournerons à un aulre voyageur que nous avons abandonnétroplonglempssurla roule de Ségeste»