LA BARBARA
Nous avons vu que Fabio avait dû se travestir en villageois après sa délivrance, et nous Pavons laissé au couvent de la madone de Trapani , au moment où il partait pour le mystérieux rendezvous qu'on lui avait donné au temple de Ségesle. Il portait une jaquette de gros drap , serrée à la taille par une ceinture de cuir , et une cape brune en guise de manteau. Un chapeau à larges ailes était rabattu sur ses yeux et achevait de le rendre méconnaissable. L'escopette classique
pendait à sa selle. Comme si son cheval se fût, par insiinct, conformé à la circonstance, il avait perdu son allure militaire sous ses harnais rustiques et marchait la lêle et Toreille basses. Fabio ne le pressait ni de l'éperon ni de la voix et le laissait aller à sa fantaisie.
Surpris bientôt par la nuit , il traversa au milieu des ténèbres et sans faire une seule rencontre les grandes solitudes et les grands pâturages qui séparent le mont Éryx des ruines de Ségesle. L'obscurité l'empêchait de rien distinguer, mais il eût fait jour qu'il n'en aurait pas vu davantage , tant sa préoccupation était profonde. Son corps seul voyageait ; son âme était restée à Trapani dans la prison où Rafaella était enfermée pour lui. Quelle nuit ! quel séjour pour une femme comme elle ! Tant de courage et de dévouement pénétrait Fabio d'une gratitude ardente, infinie. Comment acquitter une semblable dette? 11 se disait avec tristesse qu'il n'y parviendrait jamais. Son amour alors égalait sa reconnaissance ; il n'aspirait plus en ce moment qu'à sortir des complications de sa vie et à triompher des difficultés de sa carrière pour offrir à Rafaella un cœur et une existence dignes d'elle. Mais i\ue ce terme était loin de lui ! Au lieu de se
simplifier, sa vie se compliquait au contraire tous les jours davantage; et, quant à sa carrière, fugitif, contumace, avait-il une carrière?
Si enclins que soient les hommes à se dissimuler leurs revers ou du moins à les atiénuer , il ne cherchait pas à se tromper lui-même et se sentait humilié de sa triste campagne. Était-ce là ce qu'il avait promis à Rafaella ? et cette haute destinée qu'il s'était vanté d'accomplir? Sou ambition déçue le ramena brusquement et violemment à la reine, dont il avait si mal rempli les instructions et si mal payé la confiance ; mais il éloigna de lui cette image , ne voulant se laisser distraire par rien de celle qui en ce moment remplissait son cœur.
La nuit et sa rêverie étaient si profondes qu'il aurait pu passer au pied du temple de Ségeste sans l'apercevoir ; mais ses yeux s'étaient par degrés accoutumés à l'obscurité, et, les ayant levés par hasard , il vit une forme carrée qui lui interceptait les étoiles; c'était le temple. Pour la première fois depuis Trapani , il fit sentir la bride à son cheval, et, le dirigeant du côté des ruines, il gravit lentement la colline couronnée par elles. En approchant, il distingua les colonnes qui se dessinaient comme autant de lignes
noires sur le firmament éloilé. Enfin il arriva.
Vu à celte heure , le monument avait quelque chose de plus monumental et aussi de plus mystérieux. Les ravins qui l'environnent et dont Toeil n'atteignait pas le fond avaient l'air d'incommensurables abîmes, et les montagnes d'alentour se dressaient à l'horizon comme des monstres gigantesques. Rien ne troublait le silence universel ; la brise nocturne passait sans bruit sur les rares arbustes et les hautes herbes de la colline ; à peine entendait-on de loin en loin le cri d'un insecte ou le frôlement d'un reptile. Un petit-duc, s'éiant venu poser sur le fronton du temple , remplit quelque temps l'espace de son cri plaintif; puis il se tut et prit sa volée pour aller gémir plus loin. Fabio mit pied à terre et, s'armant à tout hasard du fusil accroché à sa selle , il se promena patiemment sous le sombre portique en attendant les directions qu'on lui avait promises.
La faction fut longue et il était bien près de perdre patience , lorsque les pas ou plutôt le souffle haletant d'un cheval qui gravissait péniblement la colline attira son attention, et bientôt après un cavalier, enveloppé tout entier dans un vaste manteau, mit pied à terre au pied du mo-
nunient. Au même instant, Fabio s'entendit appeler par son nom , et s'avança résolument vers l'inconnu.
< C'est sans doute vous que j'attends? lui dit-il en l'abordant.
— Vous êtes donc le capitaine Fabio ?
— Moi-même... et vous?
— Ne me reconnaissez-vous pas?
— Ou je m'abuse ou vous êtes le comte AUégroni.
— Vous avez deviné juste, je suis Allégroni.
— Mes pressentiments ne me trompaient donc point ; c'est vous dont l'œil et le bras amis veillaient sur moi pendant ma captivité. Vous êtes ma providence, mon créancier...
— Mais j'ai le regret de n'être pas votre libérateur. On a pris les devants sur moi.
— Je ne vous en dois pas moins une vive et sincère reconnaissance.
— Vous ne me devez rien. Ne vous ai-je pas dit que vous m'aviez rappelé mon fils ? A ce titre je veux être votre père. Je ne vous demande qu'une chose en échange, c'est que vous m'aidiez à le venger en vengeant notre Sicile et vousmême. *
— Je vous l'ai juré, monsieur le comte, et,
c&noiiHB. — 3. 9
depuis mon serment, les Anglais ont acquis de nouveaux litres à ma iiainc. Ils n'en avaient pas besoin, vous le savez , pour qu'elle égahU la vôtre, si niêjne elle ne la surpasse.
— La surpasser! s'écria le comte avec un cri sauvage, c'est impossible ! Au surpins, nous ne sommes pas venus ici pour faire assaut de haine, mais de prudence. Avant de nous venger, il fiiut vous cacher et vous bien cacher.
— Mais où ?
— Voilà îa question, et je crois l'avoir résolue. Ceci exige quelques préliminaires ; allons à ma métairie de Barbara, nous y serons mieux et plus en sûreté qu'ici pour causer confidentiellement. Elle n'est qu'à deux pas. >
Ils remontèrent à cheval et furent bientôt rendus à la métairie, située à un mille de là tout au plus, au penchant d'un coteau qui jouissait de la même vue que celui de Ségeste, avec le temple de plus en perspective ; ce n'était cu'une maison rustique, presque une cabane, assez mal tenue par un métayer plus occupé à braconner qu'à labourer. Pour une heure passée à la charrue, Rosario, c'était son nom, en passait dix le fusil à la main ; la besogne n'en allait pas mieux ; mais il raclietait son inaptitude agricole par un
dévouement sans bornes à la personne du comie Allégroni , qu'il payait -en £;ibier à défaut d'argent. Le comte était assez riche pour se conlenler de ce payement; la Barbara n'élait pour lui qu'une bague au doigt; et d'ailleurs, en sa qualité de grand seigneur sicilien, il laissait aller ses affaires à la débandade, et en sa qualité de grand conspirateur, il préférait de beaucoup à un métayer exact et rangé un braconnier entreprenant, audacieux, et prêt à tout pour son service, dût-il lui remettre éternellement Tarriéré de ses fermages et lui payer encore par-dessus le marché sa poudre et ses balles.
« Debout , Rosario ! cria le comte en frappant à la porie de la métairie , ei fais taire ion caniche. >
Le chien se tut de lui-même en reconnaissant la voix du comte , et son maître parut bientôt une lampe à la main; car, quoique Taube s'annonçât par une hieiir blanchâtre à Torient , il faisait encore nuit. Rosario était un grand et vigoureux gaillard, taillé en Hercule, jeune encore, dont la physionomie sanguine exprimait les passions violentes et la prédominance des instincts sur les facultés réfleciives.
i Par la madone de Trapani! dit-il en ouvrant
la porte , Votre Excellence est matinale ; si je n'avais pas reconnu votre voix , j'aurais pu me croire visité par quelque comitive...
— Ou débauché par quelque camarade pour aller braconner sur les terres du prochain.
— Que voulez-vous, Excellence, il faut bien se donner parfois du bon temps. On se perdrait tout à fait la main, sans parler du coup d'œil, si Ton n'échangeait de loin en loin le manche de la charrue contre un lusil.
— A ce compte , personne ne doit avoir la main plus sûre que toi ni le coup d'œil plus juste. Au fait, j'en sais quelque chose, et si ma bourse en souffre , ma table ne s'en trouve pas plus mal. »
Cet éloge du maître arracha un sourire de satisfaction au métayer qui fit tomber sur Fabio sa bonne humeur. Trompé par son costume rustique , il le prit pour ce qu'il paraissait être.
a Holà ! mon camarade , dit-il en lui frappant familièrement sur l'épaule au moment où il metlait pied à terre, si tu viens pour garder les troupeaux de la métairie , ils ne te donneront pas grand'peine : une vache et deux chèvres en font toute l'affaire ; il y a longtemps que le dernier de nos moutons a passé par la broche de la
ménagère , et par malheur il est mort sans héritier, i
Fabio rit de la méprise et s'en applaudit, mais il pensa trahir sa condition véritable en laissant au mélayer le soin de conduire son cheval à récurie avec celui du comte Allégroni.
i Voilà un garçon qui ne se gêne pas , se dit Rosario en passant son bras dans la bride des chevaux. Patience! puisque monsieur le comte le trouve bon, il a ses raisons pour cela. Suffit!... •
Les abords de la métairie étaient plus que négligés : les instruments aratoires, en fort petit nombre et en fortmauvais état, gisaient pêle-mêle dans un coin de la cour, et des tas <lc pierres et d'immondices obstruaient partout le passage , sans compter les mares et le reste. I/xil du maître ne se sentait nulle part et ne brillait que par son absence. L'intérieur répondait au dehors : le désordre et la malpropreté régnaient dans toutes les parties de la maison : une seule pièce était un peu moins sale et moins nue que les autres ; c'est là qu'on recevait le comte etoii luimême reçut Fabio.
« En attendant mieux, lui dit-il, vous êtes ici
en sûreté; sous la garde de mon métayer, vous
n'avez rien à craindre ; le drôle est un franc bra-
connier, mais il est d'une fidélité à toute épreuve ; vous pouvez vous fier à lui. Et d'ailleurs j'espère que vous ne resterez pas longtemps ici, non que je ne sois heureux de vous y offrir un asile, mais j'ai à vous en proposer un où vous pourrez en même temps vous cacher et vous venger.
— Ce serait si beau , monsieur le comte, que je n'ose y croire.
— Croyez-y ou plutôt écoutez-moi : vous m'avez demandé à Trapani , la veille du jour de votre arrestation, si la confrérie des nobles, dont je suis le grand maître , n'avait ])as des analogies, des relations quelconques avec l'ancienne confrérie des Beali-PaoH ; apprenez que les deux confréries n'en font qu'une ; je vous l'aurais déjà dit, si votre emprisonnement ne m'avait empêché devons initiera nos mystères, comme c'était mon intention. Je ne puis, pour le moment, je ne dois pas vous en découvrir davantage ; encore ne vous fais-je cette confidence que sous ma responsabilité personnelle et sous le sceau d'un secret inviolable. Vous voyez que ma confiance en Vous est sans bornes. Contentez-vous aujourd'hui de celte demi-révélation : quand il en sera temps vous en saurez beaucoup plus ; sachez seulement qu'en aitendant d'être un adepte eu
litre, vous êtes un adepte en esprit; car, à riieurc qu'il est , la confrérie n'a qu'un but , et ce but est le vôtre.
— Quoi ! s'écria Fabio , vous voulez , vous aussi, chasser les Anglais de Sicile?
— Je veux les exterminer tous et venger du même coup ma patrie et mon fils égorgé sous mes yeux par ces barbares. Jamais représailles furent-elles plus légitimes? Je serais le dernier des hommes, et comme père et comme citoyen, si j'endormais dans un lâche oubli mes haines politiques et ma vengeance particulière.
— Mais quels moyens avez-vousde les satisfaire?
— D'immenses, si nous savons en user.
— Mon attention redouble et mon impatience avec elle ; ne les faites pas trop languir.
— Vous ne languirez pas longtemps, rassurezvous. Vous n'êtes pas là sans avoir entendu parler de la corporation des tanneurs, de ces terribles conciapelli qui font trembler Palerme. Nul corps de métier n'est constitué plus fortement qu'eux ; leur quartier, véritable cité dans la cité, est uji sanctuaire redouté autant que redoutable, où la police n'oserait mettre le pied, sous aucun prétexte ; ils ont leurs lois , leurs franchises, leurs immunités que tous les gouvernements ont
respectées, même celui d'à présent. Entre autres privilèges, ils ont celui de porter des armes en lout temps , en tout lieu ; passionnés pour la chasse, ils sont excellents tireurs et toujours prêts à faire le coup de fusil sur les hommes comme sur le gibier. Liés étroitement entre eux, ils se soutiennent en frères dans toutes les circonstances. Offenser un membre de la corporation , c'est offenser la corporation tout entière , et malheur à Toffenseur ! De temps immémorial, ils ont pour la madone de Trapani une dévotion particulière et ne manquent jamais de venir l'adorer en troupe une ou deux fois par an. Ces fréquents voyages les ont mis, depuis longtemps, en rapport avec la confrérie des nobles dont ils constituent pour ainsi dire le bras séculier; c'est-à-dire qu'en servant la confrérie publique , ils servent en même temps la confrérie secrète et sont Beati-Paoli sans le savoir. Leur consul est seul initié, et, pour nous, c'est comme s'ils l'étaient tous ; car il est auprès d'eux l'organe de l'ordre , son intermédiaire , et , comme il règne sur eux en dictateur , nos ordres sont exécutés aussitôt que formulés. Nous avons de cette manière tous les avantages de l'association sans les dangers de l'indiscrétion.
— Permetlez-moi de vous dire, monsieur le comte, que je ne vois pas encore bien clairement ce qu'il peut y avoir de commun entre les Anglais ei les conciapelli.
— Vous allez bientôt le voir. Lazzaro , leur consul actuel , est un homme à moi ; je l'ai sauvé d'une banqueroute imminente, et il m'en a gardé une vive reconnaissance. Je lui dirais aujourd'hui qu'il faut tuer lord Bentinck, qu'aujourd'hui même lord Bentinck aurait cessé de vivre. Commencez-vous à comprendre?
— Je comprends même tout à fait.
— Notre projet cependant n'est pas de faire assassiner Beiitinck. A quoi cela nous servirait-il? Lui mort ^ l'Angleterre nous enverrait un autre proconsul, un autre tyran, et nous ne gagnerions rien au change. Un meurtre isolé , nous étant inutile, ne serait qu'une puérile vengeance. Nous visons plus haut ; il ne s'agit pas de frapper un Anglais, mais tous les Anglais, et, pour cela, nous soulèverons contre eux , avec l'aide de nos alliés les conciapelli , le peuple de Palerme en masse. Que si maintenant Bentinck reçoit un mauvais coup dans la mêlée, nous nous en consolerons sans trop de peine.
— Je vous avoue que je n'en mourrais pas
non plus de chagrin. Mais continuez, monsieur le comte, vous me dites des choses si agréahles à entendre que, dans mon propre inlérêl, je me reproche mes moindres interruplions.
— Nous sommes déjà plus avancés que vous ne le supposez : un de nos confrères, le chevalier Vilo Vitali, est déjà à Palerme, occupé à organiser rinsurreclion , et Lazzaro est venu lui-même à Trapani avec une vingtaine de conciapelli, sous prétexte de rendre hoilimage à la madone, mais en réalité pour prendre mes ordres ; il retourne à Palerme aujourd'hui même pour les exécuter.
— Eh quoi ! vous en êtes déjà à Texécution î
— Pas tout à fait encore. Nous n'éclaterons que lorsque le succès nous paraîtra infaillible; en attendant, nous faisons les morts, et nous prenons nos mesures de manière à ne pas échouer. Voici maintenant ce que je vous propose. Les conciapelli doivent passer par la Barbara pour retourner chez eux , prenez place dans leurs rangs; vous entrerez avec eux à Palerme sans être seulement remarqué, l.azzaro est prévenu et vous cachera chez lui. On n'ira pas, à coup sûr, vous chercher là , et d'ailleurs vous y serez bien gardé. Vous payerez l'hospitalité du consul par vos conseils , et , quand viendra le jour de
l'action , je m'en rapporte à vous pour joindre l'exemple au précepte. Acceptez-vous mes propositions ?
— Avec reconnaissance.
— Demeurez donc à la Barbara jusqu'au passage des conciapelli ; Lazzaro vous y prendra lui-même ; abandonnez-vous à lui en toute assurance , et s'il imagine quelque fable sur vous pour mieux donner le change à son monde , répondez oui à tout ce qu'il vous dira. Quant à moi , je vous quitte ; il faut que je retourne surle-champ à Trapani , où ma présence est nécessaire , et où l'on doit ignorer mon absence. Mais vous aurez de mes nouvelles et j'aurai des vôtres. Adieu, cher capitaine, adieu ! Voyez un père en moi , comme je vois en vous un fils ; vous avez cessé d'être orphelin , et je ne suis plus seul au milieu des hommes. »
Allégroni prononça ces dernières paroles avec un attendrissement dont il n'était jamais le maître lorsque le souvenir de son hls lui revenait à la mémoire.
< Ce n'est pas le moment de s'attendrir , reprit-il en dévorant ses larmes , c'est le temps d'agir , agissons ! Fermons nos cœurs à la pitié, ouvrons-les à la vengeance. Délivrons la Sicile de
ses tyrans , et vous de vos persécuteurs. Exterminons jusqu'au dernier les assassins de mon fils; nous le pleurerons ensemble, ô Fabio ! quand nous l'aurons vengé. »
A ces mots , il monta à cheval et repartit , après avoir donné ses instructions à Rosario. Le soleil s'était levé sur les hauteurs crénelées de San-Bonifaio : les montagnes , les collines , le temple de Ségeste et la plaine elle-même, toutes les parties de ce magnifique paysage s'étaient illuminées l'une après Tautre et nageaient dans des flots de lumière. Le comte allait vite ; il disparut promptement aux yeux de Fabio, et fut bientôt rendu à la porte de Trapani. Comme il entrait dans la ville , Lazzaro en sortait à la tête de sa petite armée. Ils se croisèrent sur le dernier pont-levis; mais ils n'échangèrent pas une parole, pas même un salut. La prudence leur commandait cet excès de réserve : ils se connaissaient trop pour laisser voir qu'ils se connussent. Seulement le comte fit à Lazzaro un signe de lête imperceptible qui voulait dire :
« Tout va bien , le fugitif vous attend à la Barbara. »
XXX vu