LE CAP TYNDARE
Tandis que Fabio attend à la Barbara le passage des conciapelli , revenons sur nos pas jusqu'au cap Tyndare pour nous assurerque la reine et le brick y sont arrivés à bon port.
Certes , s'il y a un nom grec , c'est celui de Tyndare. Comment a-i-il passé de Grèce en Sicile? Noire ami le baron Schininà , s'il était là, nous le dirait de poiiil en point et nous édifierait complètement à cet égard. En son absence, nous en sommes réduits aux conjectures.
(.iVnOLIKE.— 3. 10
Quoique roi de Sparte, la ville aux mœurs patriarcales, le roi Tyndare ne paraît pas avoir été fort heureux en ménage : sa femme Léda n'a que trop fait parler d'elle , et ses deux fijles , Hélène et Clytemneslre, bien davantage encore ; aussi avait-il dans son palais une statue de Vénus avec les fers aux pieds. Était-ce une vengeance? Était-ce une leçon? La chronique se tait làdessus; l'imagination du lecteur y suppléera. Ajoutons que ses deux fils Castor et Pollux lui donnèrent plus de satisfaction. A la suite d'une révolution quelconque , il envoya ou conduisit lui-même en Sicile une colonie , qui vint bâtir sur le promontoire où nous sommes une ville dont 11 fut le père et le parrain. Ne me demandez pas l'histoire de celle ville, tout ce que je pourrais vous en dire, c'est qu'elle frappait des médailles au coin de Léda , représentée en tête-àtête avec le cygne amoureux , ce qui n'était pas obligeant pour la mémoire du mari.
De toutes ses splendeurs passées, il ne reste plus aujourd'hui qu'une petite église dédiée à la madone, sous le titre de Sainte-Marie-de-Tyndare. Quelle impiété ! l'époux de Léda , le père d'Hélène, baptiser la vierge de Bethléhem î
L'église de la Madone est gardée par deux ou trois ermites nichés dans un oratoire conligu où les saints hommes partagent leur temps entre la messe et la sieste ; quelques chaumières sont dispersées à Pentour et troublent d'une manière peu poétique la solitude du promontoire. Le coq n'est pas l'oiseau des ruines , et son chant se marie mal avec le poétique murmure des vagues.
Les restes de l'antique cité sont peu de chose : là , pas de temples , pas une seule colonne ; tout se borne à quelques fragments de murs secs et à quelques dalles usées des anciennes rues. Je passe sous silence les marbres épars réduits en cailloux, ainsi que les lambeaux de sculpture incrustés dans les murailles de l'ermitage ou des chaumières. N'oublions pas cependant les vestiges à peu près méconnaissables d'un théâtre et une espèce de portique aux trois quarts renversé qui sert aujourd'hui, faut-il le dire? d'étable aux pourceaux. 0 Léda ! ô Hélène ! Ajoutez à toutes ces profanations les grands bras prosaïques d'un télégraphe. De rares cyprès debout au milieu des décombres portent seuls le deuil de la cité morte.
Le cap est très-élevé et tombe à pic dans la mer; cette mer est si bleue, si limpide, qu'elle
peut à bon droit revendiquer sa part dans la voluptueuse légende du cygne olympien. Le site, au reste, est admirable : à Torient, la côte forme une courbe gracieuse terminée par la haute presqu'île de Milazzo , qui s'avance en éperon dans la Méditerranée : sa ferlililé l'avait fait nommer par les anciens Chersonèso d'or , et Homère y fait pâturer les troupeaux du Soleil. Du côté de Toccident , l'horizon est fermé par les escarpements abruptes du cap Calavà , dont les rochers sont nus et rouges comme ceux du comté de IVlodica. Au nord , s'étend la vaste mer dont l'archipel de Lipari coupe la monotonie par ses grandes masses de verdure. Le Stromboli fume plus loin comme un immense autel. Au midi , court la chaîne boisée des monts Pélores, qui masquent l'Etna, et dont l'aspect sombre jette sur le paysage une teinte mélancolique. Quant au cap Tyndare lui-même , l'aspect en est sauvage, quoique les abords en soient riants ; les sentiers qui y conduisent passent à travers les peupliers, les aloès, les cactus, et sont peuplés de rossignols; le genêt odorant s'y marie au chèvreieuille, au jasmin , et les torrents descendus des montagnes coulent comme l'Eurotas au milieu des lauriers - roses en fleur. Un de ces^ tor-
renls s'appelle Tyndare, comme le promontoire.
Ce jour -là quelques officiers anglais de la garnison de Milazzo étaient venus en partie de plaisir visiter les antiquités dont un des trois ermites leur faisait les honneurs, Dieu sait comme! Mais le cicérone était digne des visiteurs et les visiteurs dignes du cicérone. Sur le chapitre de l'érudition ils se valaient les uns les autres. Tandis qu'ils étaient là vaguant et divaguant tout à leur aise , un bâtiment qui paraissait venir du Fare, et qui naviguait sous pavillon sicilien , mouilla au pied du cap et s'embossa aussi près de la côte que le fond le lui permit. La chaloupe fut à l'instant mise à flot et débarqua sur la grève un officier de marine qui , à peine à terre , fit une reconnaissance aux environs , et après une conférence avec des pêcheurs du madrague voisin d'Olivéri , revint se mettre en faction près de la chaloupe.
Cette apparition piqua la curiosité des officiers anglais.Quel était ce bâtiment? D'où venait-il? Que venait-il faire là? Telles furent les trois premières questions qu'ils se posèrent, et les paris succédèrent bientôt aux conjectures. Qui avait gagné? qui avait perdu? Ils résolurent de s'adresser pour le savoir à l'officier lui-même. Aussitôt dit, aus-
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si loi fait. Ils l'abordèrent assez cavalièrement et rinlerpellèrent sans plus de cérémonie. Blessé d'une familiarité qui frisait Timpertinence, rofficier sicilien refusa de répondre; ils insistent, on s'échauffe, et d'interpellation en interpellation , on en vient aux menaces, aux injures, aux défis. Le Sicilien avait déjà l'épée à la main , et se préparait à en faire un bon usage malgré le nombre de ses adversaires, lorsqu'une litière , escortée par deux cavaliers, parut à quelque dislance.
« A moi, camarades! » cria-i-il aux cavaliers en leur faisant signe de venir à son aide.
Son appel fut entendu ; les deux cavaliers furent en un clin d'œil auprès de lui , et la litière elle-même arriva un instant après. A l'approche de ce renfort inattendu , les Anglais firent quelques pas en arrière et devinrent plus circonspects.
ï Eh quoi! s'écria une femme qui occupait le fond de la litière, ne peut -on faire un pas en Sicile sans rencor>trer des Anglais? Partout des Anglais ! Toujours des Anglais! Esl-ce que personne enfin ne nous délivrera d'eux?
— Par la madone de Tyndare ! répondirent les pêcheurs d'Olivéri, qui s'étaient attroupés sur la grève , si tout le monde pensait comme nous ,
il y a longtemps qu'il ne serait plus question de langoustes.
— Mieux vaut tard que jamais , ajoutèrent les matelots de la chaloupe, qui avaient sauté à terre au moment de la querelle pour soutenir leur officier.
— Mort aux langoustes! i> crièrent en chœur pêcheurs et mariniers.
La position des Anglais était d'autant plus critique qu'ils étaient les agresseurs : ni la reine , ni les gens du brick, on a reconnu l'une et l'autre, personne, en un mot, n'était disposé à leur faire quartier.
Rangés en bataille , ils attendaient l'événement, l'épée à la main, bien résolus à vendre chèrement leur vie s'ils ne pouvaient la sauver.
Caroline avait mis pied à terre , et faisant monter malgré eux dans la chaloupe son escorte et les autres marins du brick :
« Votre commandant, leur dit-elle , a besoin de vous à son bord. Laissez aux pêcheurs le soin de châtier l'insolence de ces étrangers. »
Quoique son incognito eût été respecté jusqu'au bout , elle parlait avec tant d'autorité, et l'habitude du commandement avait imprimé à sa personne une digFiilé si naturelle , que tout le
monde subissait instinctivement l'ascenclanl de sa parole et lui obéissait comme si son rang eût été connu. Demeurée la dernière sur le rivage :
« Mes amis, dit-elle aux pêcheurs , qui , bien qu'armés de simples bâtons , n'attendaient qu'un signal pour commencer l'attaque, si vous êtes les véritables Siciliens que vous vous êtes vantés d'être, prouvez-le : vous avez devant vous les plus grands ennemis qu'ait jamais eus noire Sicile. »
Elle n'avait pas achevé que les officiers anglais, indignés d'être tenus en échec par des gens de si basse condition , et se flattant d'avoir raison d'eux avec le plat de leur épée , tombèrent sur les pêcheurs qui les reçurent de manière à rabattre la morgue britannique; plusieurs des assaillants mordirent la poussière; serrés vivement entre la mer et l'ennemi qu'ils avaient tant méprisé, les autres étaient menacés du même sort : toute retraite éiait impossible. Les yeux de Caroline brillaient d'une joie sanguinaire.
« Dieu soit béni ! se disait-elle , je puis compter sur le peuple sicilien : les passions de Procida ne sont pas mortes en lui. Ton règne approche , ô vengeance ! »
Celte épreuve, qu'elle n'avait point cherchée ,
et dont le hasard seul la rendait témoin, ne fit qu'exalter ses espérances et fortifier ses résolutions. Puisqu'une troupe de pêcheurs sans armes, et qui n'avaient pas à leur tele un Mazaniello, triompliait si facilement d'officiers aguerris et bien armés, que ne devait-on pas attendre du peuple en masse soulevé et organisé par sa reine elle-même assistée deCasioréo? Après une expérience si concluante, comment douter du succès?
Cependant les oiTiciers anglais approchaient de leur dernière heure ; malgré leur résistance et leurs efïorts désespérés ils allaient tomber ignominieusement jusqu'au dernier sous le bâton des pêcheurs. A cette vue, la pitié reprit ses droits dans le cœur de Caroline; elle ne vit plus dans ses ennemis que des malheureux prêts à périr par son ordre , et la générosité fit taire en elle la vengeance.
« Arrêtez ! cria-t-elle aux pêcheurs d'une voix qui commandait l'obéissance et qui fut obéie ; faites grâce aux vaincus! Quanta vous, continuât-elle en s'adressant aux Anglais , recevez la vie qu'on veut bien vous laisser, et que cette leçon vous profite ! Apprêtiez à respecter le peuple que vous opprimez , et qui pourra bien quelque jour, si vous le poussez à bout, vous faire repentir d'avoir
éveillé sa colère. C'est riiommeel non TAnglais, sachez-le bien , qu'on épargne en vous ; car si la tyrannie étrangère dont vous êtes les instruments devait périr ici avec vous, vous seriez tous morts à Theure qu'il est. Allez ! on vous rend votre épée , faites-en à l'avenir un usage plus noble et plus juste. >
Humiliés de leur défaite et plus encore de la grâce qu'ils obtenaient, les Anglais remontèrent à cheval sans mot dire et repartirent à l'instant pour Milazzo , où ils ne se vantèrent pas de leur aventure. La reine , à son tour, monta dans la chaloupe , et quelques instants après elle était rendue à bord du brick.
Le soir était arrivé, une soirée comme il n'y en a qu'en Sicile : la mer était unie et transparente comme un lac , et la sérénité du ciel s'harmoniait avec la tranquillité des eaux. Quelques promeneurs de la petite ville voisine de Patii s'étaient approchés du brick sur des barques pavoisées ; les uns chantaient sur la guitare , les autres jouaient du tambour de basque, tandis qu'un berger assis nonchalamment sur les ruines dont son troupeau maigre broutait l'herbe rare et desséchée, leur répondait du rivage sur sa cornemuse. La cloche argentine de l'ermitage
de Tyndare mariait sa voix pieuse à ce concert agreste et mondain.
Pendant ce temps , le soleil s'abaissait rapidement; caché derrière un long rideau de nuages , il n'éclairait au-dessous de lui qu'une ligne de mer que la brise soulevait comme une lame d'or liquide ; la petite île d'Alicuri , au-dessus de laquelle il était comme suspendu , nageait dans un océan de feu. L'horizon était sillonné de larges bandes éclatantes, qui allaient se fondre par degrés dans l'azur du crépuscule naissant. L'œil ne discernait pas le point où la mer finissait et où commençait le ciel. Mais peu à peu les teintes s'adoucissent ; les obliques rayons pâlissent , s'éteignent , et l'astre enfin submergé sombre ajii sein des flois.
La nuit fut belle et l'on marcha vite , pas assez cependant au gré du commandant ; craignantquelque mauvaise rencontre dans leseauxdePalerme, il avait espéré franchir avant le jour ce point périlleux ; il fut trompé dans son attente. Quoiqu'il eût donné toutes ses voiles et pris tout le vent qu'il pouvait prendre, il n'arriva à la hauteur de la capitale que pour voir le soleil se lever sur les rochers stériles du mont Fellégrino. il est vrai
qu'il s'en tenait assez loin pour que la dislance atténuât le danger qu'il redoutait , et il fut assez heureux pour doubler sans encombre le cap de Gallo. 11 se croyait sauvé , il ne Tétait pas , car le danger n'est presfjue jamais où on croit le voir. A peine avait-il filé quatre ou cinq nœuds qu'il aperçut , dans la direction d'Usiica , une frégate anglaise qui venait droit sur lui ; il se trouvait alors en vue de Carini , l'ancienne Hycarra , pairie de Laïs, et la mer le jetait irrésistiblement à la côie. Contrarié par le vent, menacé par la frégate, qui arrivait à toutes voiles, il fallait prendre un parti ; ïalter ego de Caslroné le prit immédialemenU
Quoique la matinée fût déjà avancée , la reine n'avait pas encore paru sur le pont ; le repos de la nuit l'avait à peine remise de ses fatigues de corps et d'esprit ; le matin elle était resiée dans sa chambre , à demi couchée sur un canapé. Seule et concentrée dans ses récents souvenirs, elle récapitulait les événements de ce voyage si rapide et cependant si plein d'enseignements et d'émotions. Elle repassait en elle-même tout ce que lui avait dit Castoréo, et, loin d'ébranler l'empire que tout d'abord il avait pris sur elle, la réflexion ne faisait, au contraire, que l'alTermir
davantage. Chacune de ses paroles lui revenait en mémoire comme autant d'oracles; elle n'avait oublié que les récriminations et les vérités impitoyables que, de la part d'un autre, son orgueil vindicatif n'eût jamais pardonnées. Son cœur frémissait de joie en songeant aux conséquences du pacte mystérieux qu'ils venaient de conclure ensemble. Quel coup de théâtre pour la Sicile ! Quel coup de foudre pour les Anglais !
Castoréo cependant et ses projets n'absorbaient pas tellement ses pensées qu'elle n'eût vers Fabio des aspirations violentes. Emprisonné pour elle, il avait acquis par là sur son cœur des droits sacrés, légitimes. Quelles réparations ne lui devait-elle pas ! Qui sait même s'il sortirait sain et sauf des dangers de toute espèce où elle l'avait précipité ? Se donnant le change à ellemême , afin sans doute de se mettre plus à l'aise avec ses passions , elle baptisait du nom de reconnaissance , de devoir , un sentiment beaucoup plus vif, et se livrait sans scrupule aux sympathies ardentes qui l'entraînaient vers lui.
Toutefois, en passant devant Palerme, elle fut assaillie d'un souvenir bien différent : elle se sou-
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vinl, avec une douleur poignante, que, naviguant naguère en fugitive et déjà exilée dans ces mêmes parages , elle y avait perdu un de ses enfants mort dans ses bras au milieu d'une afr freuse tempête. La vue des mêmes flois, du même ciel rappela si vivement à son cœur maternel cet accident douloureux , qu'elle fondit en larmes et pleura longtemps.
Elle pleurait encore lorsque le commandant du brick se présenta devant elle.
« Madame, lui dit-il, la fortune et les vents cessentde nous être propices; ilsvenlentse venger sans doute de nous avoir tro|) favorisés jusqu'à présent, r
Là-dessus il la mit au fait de la situation, sans atténuer le péril qui était pressant. Le premier mouvement de Caroline était toujours pour les moyens exirêmes : elle voulait qu'on atiendît la frégate, et qu'on opposât au besoin la force à la force.
« C'est bien ce que je ferais si j'éiais seul , répondit le commandant, mais Votre Majesté doit-elle s'exposer au danger d'être reconnue , et, qui pis est, arrêtée , si nous n'étions pas les plus forts, sans compter toutes les chances d'un combat naval ? »
Ces raisons étaient trop fortes pour que la reine n'en sentît pas la justesse.
« Que laire ? demanda-t-elle après un instant (le réflexion.
— Je propose à Votre Majesté de la débarquer à Caslellamare , une petite ville de pêcheurs qui est au fond du golfe et où le vent nous porte directement ; nous avons là des amis, et vous y trouverez toutes les facilités nécessaires, sans que votre incognito soit compromis. Votre Majesté achèvera son voyage par terre, comme elle a été de Catane au cap Tyndare, et sera rendue ce soir même à sa résidence, pour peu qu'elle le désire.
— Mais vous ?
— Oh ! moi , je m'en tirerai toujours ; j'en ai vu bien d'autres; Votre Majesté peut être tranquille sur mon compte. »
Le plan du commandant fut exécuté ponctuellement et sans rencontrer d'obstacle. La reine débanjua à Castellamare où elle monta immédiatement en litière, avec sa camériste : ne voulant pas affaiblir l'équipage du brick au moment d'un engagement possible , elle se contenta , pour escorte, de trois campieridu pays, et partit résolument pour Casielvetrano.
Midi soimait aux cloches d'Alcamo , comme
elle commençait à gravir le mont Inici , qui sépare Caslcllamare de la plaine de Ségesle où nous avons laissé P^abio.
LES CONCIAPELLI.
Nous voici ramenés à la Barbara ; car du mont
Inici à la métairie du comte Allégroni , il n'y a
que la plaine de Ségesie à traverser. Le comte
parti, Fabio attendait patiemment le passage des
Conciapelli sous la garde du métayer Rosario.
Celui-ci était assez embarrassé vis-à-vis de son
hôte ; il n'était pas sans s'apercevoir combien
ses manières démentaient son costume rustique ;
d'autant plus que son maître lui avait dit en parti.
tant : « Rosario , fais loul ce qu'il le dira, et t veille sur lui comme sur moi-même ; lu me « réponds de lui sur la tête. » Donc ce n'était pas un villageois. Mais qui étail-il ? voilà ce qu'il ne devinait point et n'osait demander. < Que m'importe? se dit-il enfin. Les affaires du comte ne sont pas les miennes. Suffit ! j» Et continuant à j)rendre Fabio pour ce qu'il voulait paraître : « Hé 1 l'ami, lui cria-t-il, qu'allons-nous faire avant déjeuner pour gagner de l'appélit? Si nous allions merloUer dans la plaine ?
— Que je ne vous retienne pas, répondit Fabio qui ne se souciait pas d'aller au-devant des mauvaises rencontres pour le seul plaisir de brûler sa poudre aux moineaux ; je vous attendrai à la maison.
— Ob! si vous n'y allez pas, répliqua Rosario dont les instructions étaient formelles, je n'y vais pas non plus; restons donc au logis. Nous déjeunerons bien sans cela. 11 me reste d'hier un lièvre et quelques perdreaux qui , arrosés d'un bon coup de marsalla, feront bien noire affaire.
— Ainsi soii-il ! dit Fabio ; l'air du malin m'a aiguisé restomac. s
Le déjeuner se passa gaiement et se prolongea fort avant dans la journée; car que faire en un
gîte à moins que l'on ne mange? Rosario n'élaii pas hypocrite.
« Je ne suis, disait-il , qu'un franc braconnier ; mais que voulez-vous, c'est plus fort que moi, le sang m'emporte. Je chasse de race comme les bons chiens ; mon père est mon braconnier, et braconnier je mourrai ; je tâche seulement de ne pas finir conmie lui, car il a été lue par un garde dans les buis du marquis Arlali qui, dit-on, en a tué bien d'autres. Si jamais je liens ce marquis-là au bout de mon fusil, il fera sagement de recommander son àme à la madone de Trapani. Par saint Hubert ! ce coup de fusil en vaudra bien un autre.
— Oui, mais après?
— Après? Si le justicier s'en mêle, M. le comte Allégroni a les bras longs et me tirera d'atîaire ; ce ne sera pas la première fois, et dans cette circonstance, il le ferait d'autant plus volontiers qu'Artali et lui ne se chauffent pas du même bois. En attendant de tirer sur le marquis , je lire sur son gibier, et, à l'occasion, sur ses gardes. Quant à celui qui a tué mon père, ajoula-t-il en ouvrant démesurément son grand œil fauve, il y a longtemps qu'il ne tue plus personne.
— Ah çà ! mon camarade, dit Fabio, sans re-
lever la dernière phrase du braconnier, vous aimez donc furieusement le gibier ?
— Le gibier a son mérite ; mais c'est moins le gibier qui me plaît que le coup de fusil qui l'abat. 11 y a dans Todeur de la poudre quelque chose d'enivrant qui monte au cerveau, et il n'est pas jusqu'à l'explosion qui ne me fasse battre le cœur. C'est de l'enfantillage si vous voulez, mais c'est comme cela. Et puis, la chasse est le seul métier digne de l'homme ; les lois qui la prohibent ou la limitent sont des abus de pouvoir ; chacun a le droit de les violer ; c'est comme si l'on défendait de boire et de manger. On chasse comme on respire ; vivez donc sans respirer ! Moi, je meurs si je ne chasse. Il me faut le grand air et les grands bois ; il me faut surtout la liberté. Qu'on me jette seul au milieu d'une forêt déserte, pourvu que j'aie un bon fusil à la main, je ne crains ni gardes ni justiciers ; je suis roi du monde. La nécessité seule me condamne à la charrue ; je la méprise , et tandis que je suis courbé sur le soc comme un mercenaire, je sens mon cœur battre avec une violence à tout rompre chaque fois qu'un oiseau passe sur ma tête ou un lièvre au bout du sillon. »
Rosario s'exprimait avec une espèce d'enlhou-
siasme sauvage , et Fabio écoulait avec un vif intérêt ce Nemrod rustique , dont la vocation était si décidée. Tandis que le braconnier parlait, son chien, couché à ses pieds , le regardait avec intelligence et témoignait son approbation par les mouvements de sa queue.
< Il n'est pas beau mon caniche, reprit Rosario, mais il est fidèle, et quel nez ! >
Le caniche répondit au compliment de son maître par un petit cri joyeux, et vint lui lécher les mains avec tendresse. Mais il dressa tout à coup l'oreille ; les pas d'un cheval avaient retenti dans la cour , et quelques secondes après un homme robuste , quoique déjà d'un certain âge , entra dans la métairie.
« Ah ! c'est vous, don Lazzaro? dit Rosario en se levant avec déférence.
— Pour vous servir, répondit le consul des conciapelli d'un ton qui voulait dire au contraire : Pour être servi. C'est sans doute vous, camarade, continua-t-il en s'adressant à Fabio en lui faisant un signe d'intelligence, dont m'a parlé Sa Seigneurie le comte Allégroni?
— Moi-même
— Ainsi donc, vous voulez vous enrôler dans la corporation dont j'ai l'honneur d'être consul?
— C'est mon inlcntion, si Ton y veut de moi.
— Je me charge de votre apprentissage , et nous aviserons à ce qu'il ne soit pas trop long.
— Comment ! s'écria Rosario avec une indignation mal déguisée , vous voulez être tanneur quand vous pourriez être braconnier comme moi? Je m'étais trompé sur voire compte, vous n'êtes pas ce que je croyais.
— Eh ! Tami, demanda Lazzaro, qu'avez-vous à dire contre les tanneurs?
— Rien, répondit Rosario , ce sont de braves gens, je le sais , et de bons chasseurs dans l'occasion. Seulement il m'est bien permis de préférer mon métier au leur. Chacun son goût , n'est-ce pas ?
— C'est bon , c'est bon , dit brusquement Lazzaro, je n'ai pas le temps de discuter aujourd'hui. En roule ! poursuivit-il en se -retournant vers Fabio ; les camarades nous attendent au bas de la colline ; allons les rejoindre, et de là en avant sur Palerme. Il faut que nous y soyons rendus celle nuii. r>
Au moment où Fabio moniait à cheval, Rosario s'approcha de lui sournoisement.
« Qui que vous soyez, lui dit-il à voix basse, villageois ou non , vous devez bien comprendre
qu'on nVsl pas aveugle, tout braconnier qu'on soit, et qu'on voit clair sans en avoir l'air, vous n'êtes pas ce que vous paraissez, et vous avez vos raisons pour vous déguiser.... Suffit! je ne vous demande pas voire secret; mais si jamais Tennui vous prend à Palcrme, et que vous vous lassiez de tanner ou voir tanner d'ignobles peaux de bœuf, revenez à la Barbara, je me charge de vous y faire passer le temps, et, au besoin, je vous cacherai dans certains bois où le diable en personne ne vous découvrirait pas.
— Merci, répondit Fabio en lui serrant affectueusement la main ; je m'en souviendrai. >»
Quand ii voulut faire ses adieux au caniche du braconnier, le caniche lui montra les dents et lui tourna le dos avec mépris.
Lazzaro pouvait avoir la cinquantaine , mais malgré ses cheveux grisonnants , tout chez lui accusait la vigueur. Ses traits étaient fins et son œil gris pénétrant. 11 portait le costume des artisans riches de Palerme : une jaquette brune tombant au-dessous des hanches; une culotte de velours bleu à boucles d'argent, et un chapeau rond à larges ailes. Une ceinture de soie rouge était roulée autour de ses reins , et une longue guêtre de cuir destinée à la chasse et au voyage
lui serrait la jambe. Il avait sans doute en poche le couteau classique, maison ne lui voyait d'autre arme qu'un fusil de chasse pendu à la selle. Les autres conciapelli, une trentaine environ, portaient à peu près le même costume que leur consul : jaquette , culotte et chapeau rond ; leurs habits à tous étaient invariablement coupés sur le même patron; ils ne se distinguaient les uns des autres que par la couleur de leur ceinture. Les uns montaient des chevaux , les autres des mulets, mais aucun n'était à pied et tous avaient le fusil pendu à la selle.
Quant aux physionomies, elles n'étaient pas des plus rassurantes ; la licence et toutes les passions désordonnées étaient empreintes sur ces visages basanés , dont quelques-uns respiraient une singulière énergie. Malheur à qui tombait entre ces mains calleuses ! Ils revenaient d'offrir leurs saints hommages à la madone de Trapani ; mais il n'y paraissait guère ; la dévotion avait fort peu sanctifié leurs actions et encore moins leurs discours. *
« Camarades, leur dit Lazzaro en les rejoignant avec Fabio au bas de la colline , voici un brave garçon qui veut entrer dans la corporation ; faites-lui bon accueil pour l'amour de moi.
— Qu'il soil le bienvenu! > s'écrièrent en chœur les conciapclli.
Et afin de rendre leur réception plus bruyante, c'est-à-dire plus joyeuse (en Sicile il n'y a pas de joie sans beaucoup de bruit), ils firent en son bonneur une décharge générale. Rosario , resté au seuil de sa métairie, poussa un vivat retentissant, en humant à pleines narines la fumée de la poudre que le vent emportait de son côté.
L'armée se remit en route. Lazzaro marchait en tête avec la dignité d'un général ; le reste venait ensuite et allait sans ordre au gré des chevaux et des mulets , car les bons écuyers étaient plus rares que les bons tireurs , et quand un conflit éclatait entre un cavalier et sa monture, la victoire restait rarement au premier. Enfin, tant bien que mal on avançait , nonobstant quelques chutes et force ruades.
Fabio qui , en qualité de militaire, méprisait ce ramassis d'artisans (il employait en lui-même un mol moins poli), Fabio, dis-je, se tenait à l'écart ou près du vieux Lazzaro qui , fidèle aux recommandations du comte Allégroni, veillait sur lui avec une sollicitude toute paternelle.
Le temple de Ségeste était dépassé. On avait fait un mille au delà dans la direction d'Alcamo,
petite ville arabe sur la route de Palormo. Le corps d'armée avait pris les devants et l.oissé en arrière une dizaine de traînards plus mal montés ou plus mauvais cavaliers que les autres, et qui n'étaient pas, tant s'en faut, Télile de la troupe. En ce moment une litière, descendue du mont Inici et escortée de quatre campieri à cheval , croisa Parrière-garde indisciplinée des conciapelli.
« Holà ! vous autres, crièrent-ils grossièrement aux campieri , quel gibier conduisez-vous dans cette bourriche ?
■ — Passez votre chemin, répondirent les campieri, et laissez-nous passer le nôtre.
— Nous passerons notre chemin si cela nous plaît ; quant à vous , mes braves , vous avez tout l'air d'escorter de la contrebande. C'est ce que nous allons voir avec ou sans votre permission. »
A ces mots, ils entourèrent la litière dont les rideaux étaient fermés hermétiquement , et comme ils se disposaient à les ouvrir de force , les campieri s'y opposèrent résolument :
< Halle-là! crièrent-ils en se plaçant aux deux portières le fusil à la main. Le premier qui fait un pas de plus est un homme mort. »
La lulte n'élaii pas égale : les agresseurs étaient trois contre un et habitués d'ailleurs à toutes les violences , à tous les excès ; les campieri n'en faisaient pas moins bonne contenance et ne semblaient pas disposés à quitter leur poste sans coup férir. Il leur survint un renfort inespéré : Fabio, qui était resté en arrière, rejoignit Faitroupement au moment où les hostilités allaient commencer. Il devina au premier coup d'œil de quoi il s'agissait ; quelques mots des campieri achevèrent de le mettre au fait ; et il se rangea de leur côté sans savoir encore de qui il prenait si chevaleresquement la défense, car les rideaux de la litière étaient toujours fermés. Il ne fut pas longtemps dans l'ignorance à cet égard : aux premières paroles qu'il prononça, un des rideaux s'enir'ouvrit , et il vit la reine qui, ra}'ant reconnu à la voix , se faisait reconnaître de lui , mais de lui seul ; pas un mol ne fut échangé ; on ne se parla que du regard, et le rideau se referma. Caroline lui avait fait entendre par signes qu'elle voyageait incognito.
< Une femme ! s'écrièrent les conciapelli en poussant un hourra sauvage. Une femme! par saint Roch et son chien ! nous avions bien raison de dire que c'était de la contrebande. Arrière !
conlinuèrent-ils en s'adressant aux campieri. Arrière ! ou nous faisons feu sur vous.
— Eh quoi ! dit Fabio d'une voix conciliante, car il craignait que le combat une fois engagé , quelque balle perdue n'allât frapper la reine, n'avez-vous pas honte de ce que vous faites là ? Êtes-vous des voleurs de grands chemins pour arrêter les voyageurs? Allons, mes amis, laissez passer cette litière , sur laquelle nous n'avons aucun droit, et hâtons-nous de rejoindre les camarades , qui ont pris sur nous beaucoup trop d'avance.
— Frère prêcheur, répondit un des plus animés de la troupe, garde tes sermons pour le carême, nous ne sommes pas ici à l'église.
— Parbleu ! dit un autre, le voilà déjà qui parle en maître, et il n'est pas même apprenti.
— Vous allez voir, dit un troisième en ricanant , que c'est son amoureuse qui est là dedans.
— C'est une femme que vous respecterez ou c'est à moi que vous aurez affaire , > répondit Fabio à qui la colère commençait à faire oublier la prudence qu'il s'était d'abord imposée.
Peu endurant de sa nature, il s'était fait violence pour tenter les voies pacifiques, et ne pas
éclater plus tôt. Le soldat reparaissait sous l'habit du campagnard.
« Passez votre chemin , continua-l-il en armant son fusil ; passez-le , vous dis-je , ou vous ne le passerez plus du tout. >
Il n'avait pas achevé sa phrase, qu'un coup de feu parti des rangs ennemis lui perça son chaj)eau.
(I Misérables ! s'écria tout à coup Caroline en s'élançant de sa litière et en allant droit aux conciapelli; qu'osez-vous faire en ma présence? Éloignez-vous , c'est moi qui vous l'ordonne , moi la »
Elle allait dire la reine, mais elle retint le mot prêt à lui échapper. Au reste, la découverte de son rang n'aurait pu produire plus d'effet que n'en produisirent son geste et sa voix. Quelle autre femme qu'une reine aurait commandé d'un Ion si absolu et pris une attitude si fière , si impérieuse ? Tout grossiers, tout insolents que fussent les conciapelli , ils subirent l'ascendant de Caroline et reculèrent de quelques pas devant elle, frappés d'un respect involontaire. Mais bientôt, ils se ravisèrent ; honteux de leur faiblesse, ils s'encouragèrent les uns les autres à revenir à
la charge non contre la reine, mais contre Fabio
qui avait attiré sur sa tête toute la colère de Tennemi. Plusieurs fusils le menacèrent à la fois. A la vue d'un danger si pressant, Caroline ouvrit la bouche pour se nommer, mais Fabio lui coupa la parole avant même qu'elle Teût prise; la voyant près de se compromettre pour lui, il prévint son dessein généreux autant par amour-propre que par dévouement ; il aimait mieux être son créancier que son débiteur. Feignant toujours de ne la point connaître, il se jeta vivement entre elle elles conciapelli.
« Madame, dit-il en lui faisant un rempart de son cheval, ne craignez rien; ces bandits ne seront pas les plus forts ; nous sommes plus qu'il n'en faut , votre escorte et moi , pour en avoir raison. En joue î > continua-t-il en se retournant versles campieri, toujours immobiles sur leurselle.
Il allait ajouter : Feu ! et Dieu sait la mêlée qui s'en serait suivie , lorsque Lazzaro , arrivant bride abattue, tomba comme la foudre au milieu des combattants. Véritable deus ex machina du drame antique , il dénoua par sa présence, et avant l'effusion du sang , cette tragédie compliquée.
« Drôles , dit-il aux agresseurs quand il sut de quoi il était question, c'est ainsi que vous
déshonorez la corporation ? Que voulez-vous que l'on dise de nous en Sicile , si vous vous comportez de la sorte? Teslalunga et Romano valaient mieux que vous, tout baiidils qu'ils étaient : ils auraient eu honte d'attaquer les femmes ; ils les protégeaient au contraire, mais vous... allez, vous êtes indignes du nom que vous portez, et vous me faites rougir de vous. Mieux vaudrait pour moi être chef de voleurs que consul de gens de votre espèce. Eh! par saint Roch ! puisque vous voulez à toute force tirer des coups de fusil, gardez votre poudre pour les Anglais , vous n'en aurez pas de reste lorsque le jour viendra de leur donner la chasse.
— Lazzaro ! > dit Caroline, qui avait profité de la harangue du vieux consul pour remonter dans sa litière , où la malheureuse camériste l'attendait à demi morte d'elïroi.
Surpris de s'entendre appeler par son nom , Lazzaro s'approcha de la portière. Quelle fut sa stupéfaction en reconnaissant la reine!
I Madame ! s'écria-i-il en ôtant son chapeau , c'était donc Votre Maj...
— Silence ! je ne veux pas être connue. Eloigne Ion monde et viens me parler ensuite. »
II n'eut pas la peine d'exécuter la première
partie des ordres de Caroline : honteux d'être pris en flagrant délit par leur consul , et humiliés de sa virulente sortie, les conciapelli s'étaient éloignés d'eux-mêmes sans répliquer un seul mot. tant ils se sentaient dans leur tort ; et , mettant leurs chevaux au galop, ils eurent bientôt rejoint leurs camarades. Lazzaro revint alors auprès de la reine.
Qu'on ne s'étonne pas de cette reconnaissance. Caroline , pendant son séjour à Palerme, flattait les différents corps de métiers dans la personne de leurs consuls ou échevins , consoli di arlieri, et cela dans la double intention de se populariser et de se créer au besoin des auxiliaires contre les Anglais. En sa (jualité de chef des conciapelli, la plus redoutable et la plus redoutée des corporations palermilaines , Lazzaro avait eu sa part, et une large part, dans les faveurs royales ; appelé souvent au palais, il y voyait chaque fois la reine , qui l'avait honoré , dans plusieurs circonstances , d'une attention particulière.
.( Lazzaro, dit Caroline d'une voix sévère et encore toute frémissante, comment jusiifieras-tu l'indiscipline et l'insolence de tes subordonnés ? S'attaquer à moi!... Quelle audace! A moi!... Est-ce ainsi que tu veilles sur eux ? »
Et comme Lazzaro cherchait à s'excuser luimême et à excuser les coupables :
« Je le pardonne et à eux aussi , ajouta-t-elle brusquement , en considération de la haine que vous portez aux Anglais , mais à condition que vous n'en resterez pas aux paroles.
— Ce que nous avons dit , Majesté , nous le ferons , et ce jour-là sera le plus beau de ma vie. Vos fidèles conciapelli ont ressenti plus que personne en Sicile Touirage que les Anglais ont fait à Votre Majesté ; son injure est la nôtre , et nous n'avons rien de plus à cœur que de la venger : nous la vengerons , par saint Roch ! nous la vengerons dans le sang des habits rouges ! Avant qu'il soit longtemps, Votre Majesté rentrera en triomphe dans sa bonne ville de Palerme , et Lazzaro ne sera pas le dernier à lui donner la bienvenue.
— J'accepte vos offres et au besoin votre assistance , répondit Caroline les yeux rayonnants de joie ; jusque-là , garde un secret inviolable sur notre rencontre. Adieu , Lazzaro ! ou plutôt au revoir ! Les beaux jours de ia Sicile nous seront bientôt rendus. »
Lazzaro s'éloignait , elle le rappela.
« Ce jeune villageois qui m'a prêté main-forte,
lui dii-elle en désignant Fabio , esi-il avec toi?
— Oui, Majesté.
— Eh bien! dès ce moment , il passe de ta compagnie dans la mienne. Je Temmène avec moi. >
Qui fut embarrassé? Ce fut Lazzaro. Il avait promis au comie Allégroni de ne point quitter Fabio. Quel parti prendre dans une situation si critique ?
< C'est que..., répondit-il en balbutiant, c'est que...
— Quoi?
— C'est que j'ai promis de veiller sur ce jeune homme.
— Crains-tu que je ne veille pas sur lui aussi bien que toi ?
— J'ai répondu de lui sur ma tête.
— Si ce n'est que cela , je t'en réponds sur la mienne. Il est convenu, coniinua-t-elleens'adressant directement à Fabio, que vous m'accompagnez. Vous m'avez si bien défendue, que je ne saurais choisir une meilleure escorte. >
Fabio inclina la tète en signe de consentement.
Il va sans dire que c'était pour la forme et pour jouer son rôle dans la petite comédie impro-
visée par Caroline ; sa résolution de raccompagner avait été prise au moment même où il l'avait reconnue. Qu'aurait pu le vieux Lazzaro contre deux volontés si arrêtées et si bien d'accord? 11 se résigna à ce qu'il ne pouvait empêcher, et, saluant profondément la reine, il rejoignit son armée au moment où elle arrivait aux portes d'Alcamo.
Disons, en passant, que celle ville est la patrie de Vincenzo , dit Ciullo d'Alcamo , le créateur delà poésie italienne ; mais les conciapelli étaient peu sensibles à celle illustration litléraire ; en qualité de tanneurs , ils l'étaient beaucoup plus au sumac , arbre dont abonde le territoire d'Alcamo , et dont la feuille , réduite en poudre, sert à la préparation des cuirs.