LA METAIRIE
Après cette alerte , la reine poursuivit son voyage sans autre événement. Aucun des quatre campieri n'avait entendu sa conversation avec L^zzaro ; aucun n'avait deviné son rang. Fabio marchait à côté de la litière, sans regarder dedans : un signe de Caroline lui avait imposé cette réserve ; gênée par sa camériste, elle ne regardait elle-même qu'à la dérobée le faux villageois, et ne lui adressait que des questions conformes à son travestissement. Mais, si insignifiantes que
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fussent ses paroles, il y avait dans le son de sa voix quelque chose de vibrant qui annonçait une émotion profonde ; et une tendresse combattue, mais victorieuse , éclatait dans ses regards furlifs. Immobile au fond de la litière, et ses beaux bras croisés sur la poitrine, elle avait des accès de rêverie, de silence, pendant lesquels son esprit absorbé semblait rouler en lui-même quelque dessein secret.
Ce dessein, quel était-il?
« Dites-moi, demanda-t-elle tout d'un coup à Fabio, en penchant sa tête hors de la portière, connaissez- vous quelqu'un dans les environs?
— Personne, à Texception de ce braconnier, qui vient au-devant de nous avec son fusil et son chien. »
Il achevait à peine, qu'ils furent rejoints par Rosario.
« Eh bien î camarade , dit-il à Fabio , vous avez donc renoncé à votre voyage de Palerme ? Ma toi, tant mieux ! Je ne vous voyais pas avec plaisir au milieu de ces gratteurs de peaux. Quant à moi, j'ai entendu un coup de fusil, et me voici ! Les bons chasseurs et les bons chiens sont comme les bons généraux , ils vont droit au feu. Que s'est-il donc passé? Vous avez reçu une balle
dans votre chapeau , à ce qu'il me semble ! Par saint Hubert! vous avez du bonheur : deux pouces plus bas , et la balle vous disait dans l'oreille deux mots auxquels vous n'auriez certainement pas répondu.
— Et c'est pour moi , dit à Fabio la reine attendrie, que vous avez affronté la mort de si près ! »
Fabio ne répondit à ce cri de sensibilité que par un sourire qui semblait dire : « Pour vous, que n'affronterais-je pas ? > La passion de Caroline prit en ce moment des proportions gigantesques. Elle envoya tout son être à Fabio dans un regard. Puis revenant à sa première idée :
i Ce chasseur demeure-t-il loin d'ici? lui demanda-t-elle à demi-voix.
— Tout près, madame, dans la métairie que vous voyez là-bas au penchant de la colline.
— Âllons-y. »
Le braconnier se prêta de la meilleure grâce du monde à la visite dont on l'honorait. Il se mit à la tête de la caravane , et l'on fut bientôt rendu à la Barhara. La reine mit pied à terre, et, après un entretien secret avec la camériste, celle-ci continua seule sa route vers Castelve» trano.
« H ne me convient pas, lui avait dit (Caroline, (Vy arriver encore, prends les devants. IjCS intérêts de rÉtat veulent que je demeure ici vingtquatre heures. >
Deux des campieri de Castellamare escortèrent la camériste ; la reine retint les deux autres, mais pour la forme seulement ; car à peine la litière eut-elle disparu derrière la colline qu'elle les renvoya chez eux, rémunérés avec sa magnificence ordinaire.
a Je viens de m'assurer, dit-elle à Fabio , vingt-quatre heures de liberté. »
Que voulait-elle faire de cette liberté?
« Mon ami, reprit-elle en s'adressant au métayer, je me sens fatiguée, j'ai besoin de repos, voulez-vous me donner l'hospitalité jusqu'à demain ? »
C'était s'y prendre un peu tard pour la de mander, car la litière était déjà loin et les campieri aussi. Toutefois Rosario ne lui en fit pas l'observation et mit sa métairie à la disposition de l'inconnue avec une courtoisie rustique du meilleur goût.
« Elle est peu digne d'une belle dame comme vous, répondit-il, mais, lelle qu'elle est, elle est à votre service. La ménagère vous arrangera de
son mieux la chaml)re que M. le couilc Allcgroni occupe lorsqu'il vient à la Barbara. Pendant ce temps je m'en vais, avec votre permission, tirer quelques perdreaux pour le souper. Si vous avez besoin de moi, dit-il à Fabio en prenant son carnier, vous n'avez qu'à tirer un coup de fusil, je ne tarderai pas à me rendre à l'appel. »
Il s'éloignait par discrétion : son tact naturel, qui lui avait fait deviner dans le faux villageois un ami du comte Allégroni, lui faisait comprendre également que cette visite féminine cachait quelque mystère et qu'il fallait laisser le champ libre aux deux inconnus.
« Le tête-à-tête ne leur déplaira pas, se dit-il d'un air narquois, car il est bien impossible qu'ils ne se connussent pas auparavant et qu'ils se soient rencontrés ici pour la première fois ; mais cela ne me regarde point; les affaires du comte et de ses amis ne sont point les mieimes. Suffit!... .
Là-dessus il siffla son caniche qui commençait à se réconcilier avec Fabio, et il se mil discrètement en campagne. On le |)erdiibientôt de vue, mais on ne lut pas longtemps sans Tentendnî tirer des coups de fusil.
« Nous voilà rassurés sur noire souper, dit la
reine en souriant ; je le suis moins sur votre sûreté ; votre travestissement témoii^ne de vos dangers. Vous me devez Thisioire de vos aventures. 7>
En disant ces mots elle se jeta dans un grand fauteuil de cuir jadis doré, le seul siège commode qui fût dans la chambre : celle pièce, du reste, le quartier noble de la maison, était assez propre et pas trop mal pour une chambre de métairie. Il est vrai que c'était celle du maître, qui pourtant n'y venait guère et y couchait encore plus rarement ; mais elle était toujours prèle à le recevoir, et, en son absence , personne n'eût osé l'habiier. Elle ne dérogeait point ce jour-là.
Un vaste lit à colonnes et à rideaux de serge verte comme ceux des croisées occupait le fond de la pièce ; une grande table ronde en racine de noyer était au milieu. Des chaises et des fauteuils de cuir complétaient Tameublement, une natte de sparte couvrait les briques du carreau. Quant aux parois, elles étaient passées à la chaux vive suivant l'usage sicilien , mais un Watteau camj)agiiard les avait décorées de guirlandes de fleurs impossibles et de groupes d'amours estropiés.
« N'étaient ces magnificences raphaélesques,
dil gaiement Fabio, je pourrais me croire à Boncevino. Mes chaises de paille valent presque celles-ci. Votre Majesté me fait-elle Thonneur de s'en souvenir?
— Ma M;tje8lé vous fait cet honneur ; mais vous, faites-moi celui de vous souvenir qu'il n'y a point ici de reine, comme il n'y a point de capitaine. Je ne vois en vous qu'un villageois, ne voyez en moi qu'une voyageuse inconnue. Soutenez voire rôle comme je soutiens le mien ; de celte manière noire secret sera bien gardé.
— Les indiscrélions ne sont pas à craindre; notre hôte n'est point marié, et sa ménagère est sourde, ou peu s'en faut.
— Mais vous ne me direz donc pas vos aventures ! Je veux les savoir dans les moindres détails. >
Fabio se rendit au vœu de Caroline et lui raconta ce que nous savons déjà : son voyage à Trapani, le duel où il avait été témoin, Tarreslalion qui l'avait suivi, sa captivité, son évasion, tout en un mol, excepté le dévouement de Rafaella ; le nom de sa libératrice ne fut pas même prononcé, et le peintre Erranle eut tous les honneurs de sa délivrance.
< Du reste» continua-t-il en passant fort rapi-
dément sur les événements qui lui étaient personnels, si je n'ai pu remplir qu'en partie la mission que Votre Majesté m'avait confiée, j'en ai vu assez pour vous affirmer que les dispositions de la garnison de Trapani sont telles que vous pouvez les désirer-
— Ainsi vous me répondez de voire régiment, je veux dire du régiment dont vous êtes colonel in pello ?
— A juger des soldats d'après les officiers, je réponds de l'armée tout entière : au premier coup de fusil tiré contre les Anglais, l'explosion sera générale.
— Vous croyez ?
— J'en suis certain.
— Dieu vous entende et suriout vous exauce! » Caroline prononça ce vœu assez froidement ;
elle avait même écouté avec une indifférence qui ne lui était pas ordinaire, quand ses intérêts politiques étaient en jeu , le rapport de Fabio, quoique ce rapport flatlâl ses passions et servît ses projets. L'instant d'auparavant elle bondissait comme une lionne blessée , au seul nom des Anglais, et maintenant l'espoir fondé de tirer d'eux une vengeance éclatante, prochaine, faisait battre à peine son cœur.
Quelle révolution s'était opérée en elle?
Après avoir été tendus si longtemps, les ressorts de son âme s'étaient relâchés peu à peu ; des sentiments violents, elle était revenue aux sentiments tendres ; à mesure qu'elle s'éloignait de Casioréo, elle se rapprochait de Fabio, dont l'image ne s'était présentée à elle que par échappées, durant ce voyage , à la fois si long et si court, mais surtout si rempli. Son apparition inattendue et presque miraculeuse au moment où elle le croyait en prison ne pouvait manquer de produire, et avait en cflet produit sur elle, une impression profonde, presque superstitieuse.
« Dieu le veut! >> s'était-elle dit dans le plus intime de son être.
Quelle femme ne fait intervenir le ciel dans ses passions? Laquelle ne voit des complices ou des ennemis dans les forces aveugles et les accidents de la nature?
Les dangers courus par Fabio , ceux qu'il courait encore, n'avaient fait qu'exalter le sentiment qui l'entraînait irrésistiblement vers lui; il n'est pas jusqu'à son déguisement qui ne lui donnât une nouvelle grâce à ses yeux. Tandis qu'il |)arlait de lui-même, elle l'écoulait avec une attention ardente et le regardait avec des yeux
trop éloquents pour n'être pas compris ; puis parfois, comme si elle eût craint d'être trop ou trop tôt pénétrée , elle détournait de lui ses regards et les laissait errer au hasard sur la campagne.
Elle avait approché son fauteuil d'une fenêtre encadrée de plantes grimpantes et qui avait vue sur la plaine; cette plaine, tout à fait déserte et bornée au nord par les pentes à peine boisées du mont Inici, se déroulait des deux autres côtés comme un large ruban de verdure; on y cherchait en vain, je ne dis pas un arbre, mais un arbuste ; un gazon ras et quelques bouquets de chardons étaient sa seule parure, et quelle parure! Ce paysage sec et muet était loin d'être pittoresque; seulement, on apercevait de profd le temple de Ségeste, qui couronne d'une auréole poétique ces tristes solitudes. L'air était tiède et tout imprégné de Tarome enivrant des pâturages; le jour, à demi voilé par de grands nuages blancs qui se promenaient dans l'espace, avait je ne sais quelle langueur mélancolique qui invitait à la rêverie , et le soleil , invisible derrière les nuées, s'approchait lentement des montagnes d'Alcamo pour se plonger dans les vapeurs ondoyantes du couchant.
Le silence régnait dans la nature ; il régnait aussi dans la métairie. Caroline ne paraissait pas disposée à le rompre ; il y avait dans son aiiiiude quelque chose d'abandonné , et son visage por tait tous les signes d'une préoccupation intérieure qu^elle ne cherchait pas à dissimuler. Enhardi par le tête-à-têie, Fabio se rapprocha d'elle, et la regarda fixement.
« Je viens de vous raconter mes aventures, lui dit il ; Votre Majesté me doit maintenant les siennes. Par quel miracle est-elle à Ségeste quand tout le monde la croit malade à Castelvé- Irano ?
— Castroné vous a donc fait ce conte comme aux autres? J'admire sa discrétion. Ma maladie est un voyage mystérieux...
— Mystérieux?
— Oui, un mystère d'Étal. Ne m*en demandez pas davantage pour le moment ; un autre jour, je vous raconterai tout ce que vous voudrez. A demain les affaires sérieuses. Je me suis arrêtée ici avec vous pour échapper pendant quelques heures à la politique ; ne m'y faites pas retomber malgré moi. Laissez, laissez-moi jouir, ou plutôt, Fabio, jouissons ensemble des courts instants de liberté que le hasard me donne. Oublions vos
dangers et les miens pour ne songer qu'au bonheur de nous retrouver, et rendons grâce au destin de la faveur signalée qu'il nous accorde. Elle doit nous être d'autant plus chère qu'elle est plus inattendue. Le calme de cette retraite champêtre a passé en moi. Jamais je ne me suis senti le cœur si serein, si paisible. Les mauvais jours de ma vie se sont effacés de ma mémoire par enchantement; vous le dirai-je, Fabio? il me semble qu'il n'y a plus d'Anglais en Sicile, qu'il n'y en a jamais eu. »
Certes, c'était là une métamorphose étrange et tout aussi merveilleuse que la rencontre qui l'avait opérée. Sans être présomptueux , Fabio pouvait, à juste titre, s'en faire honneur. Quelle modestie aurait triomphé d'une pareille épreuve? Et puis, au point où en étaient les choses, il s'agissait bien de modestie !
« Ah! madame, s'écria-t-il en saisissant la main de Caroline, qui la lui abandonna, le destin nous conduit au bonheur par des routes bien mystérieuses, et je bénis mes dangers, car c'est à eux que je dois celle rencontre inespérée. Puisque je vous retrouve, soutîrez que je ne vous quille plus.
— Eh ! qui vous dit de me quitter? Le ciel ne
nous a pas réunis par un prodige pour nous séparer aussitôt. Non, Fabio, non, je ne suis pas oublieuse ni ingrate.
— Que parlez-vous d'ingratitude? C'est Votre Majesté qui a des droits à ma reconnaissance. Je n'en ai aucun à la vôtre. Croyez, madame, que je ne me fais aucune illusion; je connais toute mon indignité, et je sais à quel point je mérite peu vos bontés. Que suis-je, après tout? Un pauvre officier disgracié qui ne tient à rien sur la terre. Je n'ai ni fortune, ni famille, ni carrière; mon avenir n'est pas même une espérance, c'est à peine un rêve.
— Eh bien ! rêvons ensemble , dit Caroline avec un de ces sourires charmants dont elle avait le secret , et qui, sur ses lèvres, étaient irrésistibles ; de nos doux rêves il naîtra peutêtre une réalité. Et puis, ajouta-telle d'un ton sérieux, ne vous ai-je pas déjà dit que rien au monde ne m'est plus profondément indifférent que la condition des hommes? Que m'importe le rang, je vous le demande, à moi, héritière des Césars et fille de Marie-Thérèse? Vous me plaisez tel que vous êtes, cela ne vous suffit-il pas ? Vous me plairiez moins peut-être si vous étiez mon égal. J'aime les contrastes et même, pour
vous dire loul , je préfère ce costume villageois au plus riche habit de cour, et celte métairie à un palais. Mettez que ce soit un caprice, je suis femme, j'ai le droit d'avoir des caprices, et vous n'avez pas le droit de vous plaindre de celui-là. i
En parlant ainsi, elle attira doucement à elle Fabio qui se mit à ses pieds et couvrit de baisers ses mains et ses beaux bras nus. Il devint bientôt plus hardi, et leurs lèvres ne tardèrent pas à sceller le pacte conclu tacitement dans leurs cœurs.
Le reste de la journée se passa dans la plus douce des intimités. Au coucher du soleil , ils firent une promenade dans la campagne ; leurs âmes, plongées dans cette vague rêverie inséparable d'une certaine attente, respiraient avec enchantement les voluptueuses émanations du couchant. Appuyée sur le bras de Fabio et sa main dans la sienne, Caroline était tombée dans le silence et se livrait sans résistance aux émotions tendres qui amollissaient son cœur altier. Elle s'étonnait de trouver la nature si belle ; il lui semblait respirer pour la première fois les brises et les parfums du soir; c'est que l'amour, magicien sublime, transfigurait à ses yeux la création; le monde extérieur n'arrivait à elle qu'à travers Fabio. Quant à lui , il jouissait de
sa conquête avec sécurité; l'ivresse du triomphe et l'ivresse de l'amour se partageaient son cœur et brillaient dans ses regards; il était à la fois victorieux et subjugué.
Enfin la nuit vint. Ils regagnèrent la métairie où Rosario les avait précédés. Sa chasse avait été heureuse, et le souper s'en ressentit ; le braconnier l'égaya par ses saillies rustiques, et il eut la discrétion de ne le point prolonger. On essaya bien de le retenir, mais cette tentative était-elle sincère? II fit semblant de la croire telle, et agit comme si elle ne l'était pas.
< Ils sont charmés de me voir, pensa-t-il en prenant congé de ses mystérieux convives, ils le disent du moins, mais ce qui est certain, c'est qu'ils seront encore plus charmés de ne pas me voir et de rester en tête-à-tête. C'est égal, c'est aujourd'hui la journée aux aventures, et la nuit... Suffît ! tout le monde a ses secrets ; ceux de monsieur le comte et de ses amis ne me regardent pas. Chacun ses affaires. >
Là-dessus il alla fermer avec un redoublement de précautions toutes les portes de la métairie, et recommanda à son fidèle caniche de faire bonne garde.