‹ Caroline en Sicile (volume 5)Chapitre 8 sur 14 · LE LENDEMAIN · texte numérisé non relu

LE LENDEMAIN

Le lendemain Fabio soriii , dès le malin , de la métairie. 11 était seul. Il monta lentement la colline de Ségeste; arrivé au sommet , il s'assit sur le socle du temple et laissa tomber sa tête entre ses deux mains dans l'attitude d'une méditation douloureuse. Une morne tristesse était empreinte sur son visage, et son visage ne mentait point; son âme était triste jusqu'à la mort. La veille , il avait l'air superbe d'un triompbaleur ,

maintenant , tout décelait en lui un coupable, un vaincu. Que s'était-il donc passé?

Durant cette nuit ardente et mystérieuse , rimage de Rafaella lui était apparue comme une ombre accusatrice, et avait allumé dans son cœur un brûlant remords. Le sentiment de Toutrage qu'il lui faisait après avoir reçu d'elle un si grand bienfait, avait empoisonné pour lui cette coupe des voluptés que Ton croit si douce , et qui souvent est si amère. Et dans quel lieu avait-il commis celte infidélité criminelle? A Ségesle même , à l'ombre de ce temple où peu de semaines auparavant Rafaella s'était révélée à lui pour ainsi dire , où tout devait la rappeler à son cœur. Pendant ce temps, que faisait-elle ? Elle languissait pour lui (il le croyait du moins, et devait le croire) dans l'horrible prison de Trapani.

Ainsi, tout conspirait pour aggraver sa faute, son crime , et pour aigrir les reproches qu'il s'adressait. Sa conscience indignée le condamnait avec rimpartialilé, la rigueur d'un juge étranger, comme s'il n'eût pas été lui-même en cause. Il se fût agi d'un autre, qu'il aurait été moins sévère. L'ambition , la vanité , le prestige du rang l'avaient jeté dans une passion qui , en ce moment , ne lui paraissait plus qu'une intrigue; il ne tenait même

pas compte de renlraîncment , du délire des sens et de la fatalité toute-puissante des circonstances. Bien loin de se glorifier de sa victoire comme la veille, il la déplorait comme la plus honteuse de toutes les défaites , et s'exagérait plutôt qu'il ne se dissimulait les difficultés , les ignominies de la situation qu'il s'était créée.

« Le vertige m'a pris , se disait-il ; j'ai fait une chute pendant mon sommeil , et je me réveille au fond d'un abîme. Comment en sortir? >

Puis, revenant à son action en elle-même, indépendamment de ses conséquences, il l'envisageait face à face , et , plus il l'approfondissait , plus il la trouvait mauvaise, égoïste, irréparable. 11 s'accusait de manquer de volonté, de résolution, de s'être placé volontairement entre deux femmes, ce qui , pour un homme, est la pire de toutes les positions , et de n'avoir su aimer, en définitive, ni l'une ni l'auire. Bien loin de le satisfaire , l'amour couronné le rejetait avec une invincible énergie vers celui qui ne l'était encore qu'en espérance, et ce qu'il avait conquis ne lui semblait rien auprès de ce qu'il désirait conquérir.

L'image , la chaste et pure image de Rafaella passait devant lui, rayonnante de beauté, de jeunesse , telle en un mot qu'il l'avait vue au pied

de ce même temple où elle s'était transfigurée à ses yeux. Elle ne lui adressait ni reproche ni plainte ; elle le regardait en silence d'un air grave et sévère , et son œil scrutateur le transperçait jusqu'à la moelle des os. Confus et muet, il n'osait avouer sa faute ni la nier ; la rougeur de son front disait seule son repentir et sa honte ; une sueur froide lui glaçait les membres.

Tandis qu'il était là absorbé dans ses remords et récriminant tristement avec lui-même, une main se posa sur son épaule; il leva la tête en tressaillant. Une femme était devant lui, cette femme était la reine. Il y avait de la colère et presque de la haine dans le premier regard qu'il jeta sur elle : ce regard résumait et reflétait les cruelles angoisses qui bouleversaient son* cœur. 0 péripéties des passions! instinct mobile, instinct féroce qu'on appelle amour et qui de l'amour n'a que le nom !

Caroline devina-t-elle la secrète pensée de Fabio et la révolution qui du soir au matin s'était opérée en lui? Si sa clairvoyance découvrit la vérité, sa fierté n'en laissa rien paraître ; seulement , une légère rougeur passa sur son front ; mais ce nuage s'effaça si vite qu'il échappa à

Fabio , qui , d'ailleurs , était alors plus occupé à se cacher lui-même qu'à pénétrer la reine. Enfin, il revint à lui , c'est-à-dire à elle , et cet orage intérieur n'eut pas d'autre suite pour le moment. € Je n'avais jamais vu ce temple, dit Caroline en lui prenant le bras ; puisque vous m'y avez précédée, vous allez m'en faire les honneurs.

— Vous ne pouviez choisir un plus mauvais cicérone : je ne saurais vous dire que : Regardez ! admirez !

— Regardons ensemble ; en admirant à deux on admire davantage. »

Fabio avait l'air contraint ; il suivait la reine à contre-cœur et du pas d'un homme qui s'exécute parce qu'il ne peut s'en dispenser. La présence de Caroline dans ce lieu consacré par Rafaella lui semblait une profanation dont il lui coûtait de se rendre complice. Il aurait voulu dire à la reine : Allons-nous-en. Il ne l'osait de peur qu'elle lui demandât : Pourquoi? Car, que répondre à cette simple question ? Obligé de taire le motif véritable, il fallait un prétexte, or il n'en trouvait pas, et tout en protestant dans son cœur, il jouait par embarras et par nécessité le rôle de victime. Quel triste lendemain ! Mais il était réservé à une épreuve encore plus pénible.

Tandis qu'il parcourait les ruines, allant de colonne en colonne avec sa royale compagne , une litière accompagnée d'un homme à cheval s'arrêta au bas de la colline ; une femme en descendit, le cavalier mit pied à terre, et tous deux montèrent lentement vers le temple ; ils n'étaient pas à mi-côle que Fabio avait reconnu dans les deux visiteurs... devinez qui?... Rafaella et son oncle.

On se rappelle que le couvent dont la sœur du baron était abbesse, et où Rafaella avait été élevée, se trouvait dans la petite ville d'Alcamo. Après la délivrance de Fabio, sa libératrice avait exprimé le désir de rendre une visite à sa tante et à ses religieuses. Après tant d'émotions , tant de dangers, avait-elle besoin de la iranquillilédu cloître pour rasséréner son cœur ; ou si elle aspirait à rendre grâces à Dieu dans celte même église où quelques années auparavant l'image terrestre de Fabio s'éiait tant de fois unie dans ses prières à celle du Sauveur? Le plus probable est qu'elle ne cherchait qu'un prétexte pour revoir le temple de Ségeste, qui est sur la route d'Alcamo , ce temple auguste et cher, consacré dans sa mémoire comme dans celle de Fabio par un souvenir ineffaçable , et qui , pour elle

comme pour lui , était devenu le temple de l'amour.

Quoi qu'il en soit , rexcellent baron s'était empressé de satisfaire au désir de sa nièce, trop heureux de lui offrir une diversion qui pût la distraire de l'absence de Fabio, dont le voyage, lui disait-il insidieusement , devait se prolonger quelque temps encore ; car , persévérant dans son système de dissimulation, il taisait à sa nièce la délivrance du prisonnier comme il lui avait tu son arrestation, afin de ne point l'effrayer par la pensée des périls qu'il courait encore ; or, en jouant cette comédie, qui faisait plus d'honneur à son cœur qu'à son esprit, il se croyait bien fin. Hélas ! il n'était que dupe. Pour toute vengeance, Rafaella jouait de son côié la crédulité, l'ignorance, et lui rendait dissimulation pour dissimulation, ce qui lui était d'autant plus facile que le secret concentré entre elle. Errante et Mac-Farlane avait été gardé religieusement. ïl ne convenait à personne de le violer. Cette mystification en partie doublé aurait été plus plaisante si des intérêts moins graves eussent été en jeu. Cependant Rafaella ne résistait pas toujours à la tentation maligne d'embarrasser le baron.

< Mais enfin , mon cher oncle , lui disait-elle

en souriant intérieurement ; vous me dites toujours que Fabio voyage, mais où?

— Où? tu me demandes où?... Et si par hasard je ne voulais pas te le dire ?

— Alors, mon oncle, je penserais que vous n'en savez rien. »

Il est vrai qu'elle-même n'en savait pas davantage ; elle n'en mellaii pas moins à la (orlure le malheureux patient; et c'est précisément ce qu'elle faisait en gravissant la colline de Ségesle. Mais le baron se sentait là chez lui, il faisait bonne contenance, et par une lactique habile et hardie, déplaçait la question pour la ramener sur son terrain. On devine que les divinités de l'Olympe jouaient un rôle considérable dans ses digressions. La nièce disait Fabio, l'oncle répondait Gérés ou Diane ; c'était entre eux un chassécroisé perpétuel.

En approchant du temple , ils aperçurent la reine el son compagnon qui avait conservé son costume de villageois, et les prirent de loin, elle pour une étrangère qui visitait les ruines, lui pour un paysan des environs qui lui servait de guide.

< Tant mieux ! pensa le baron qui songeait déjà à remplir auprès de l'étrangère les fonctions de cicérone officieux.

— Tant pis! se dit Rafaella ; j'espérais être seule. Plus de solitude , partant plus de recueillement. Ma journée CvSt gâtée. »

Et un nuage passa sur son front serein.

QuaniàFabio, son premier mouvement en Ta percevant avait été un transport de bonheur. Elle était donc sauvée ! Ses fers étaient tombés ! Peu s'en fallut qu'il ne poussât un cri de joie et ne volât vers elle. Au lieu de céder à cet élan du cœur il sut le refouler, et rabattant son chapeau sur ses yeux, il entraîna précipitamment la reine loin de la vue des visiteurs. Sa position justifiait d'autant mieux ses alarmes, que la reine les partageait pour son propre compte.

i Ketournons à la Barbara, i dit-elle en prenant rinilialive de la retraite.

Mais ;t peine avaient-ils fait dix pas dans la direction de la métairie , que la voix de l'impitoynble baron leur retentit aux oreilles.

« Madame, madame, cria-t-il à la reine, permettez que je vous fasse les honneurs du monument. Le hasard, ou pour mieux dire la fortur»e, forluna non sors, m'envoie tout exprès pour cela.

— Vous allez voir, dit Caroline à Fabio , que nous n'échapperons pas à ce fâcheux.

— Je le crains, ré()ondit Fabio qui savait à

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quoi s'en tenir sur le prosélytisme archéologique de son parrain.

— Soitl il faut faire tête à l'orage quand on ne peut le conjurer. Tenez-vous à l'écart : votre qualité de contumace vous expose plus que moi. J'irai vous rejoindre quand je me serai débarrassée de cet importun. >

Le baron eut bientôt atteint la reine.

< Monsieur, lui dit-elle en se retournant vers lui brusquement, que me voulez-vous ?

— Ce que je vous veux , madame ? Je vous offre mes services , et j'ai l'amour-propre de croire qu'ils ne seront pas tout à fait inutiles : un cicérone expert n'est pas de trop pour admirer en détail les merveilles de ce temple qui est l'orgueil de l'antiquité, la gloire de la Sicile, et que personne, j'ose m'en vanter, ne connaît mieux que moi. Je l'ai assez étudié pour cela. Ce campagnard, poursuivit-il en désignant Fabio qui leur tournait le dos prudemment, n'a pu vous donner sur ce monument sans pareil que les fausses notions du vulgaire , profanum vulgus. Souffrez que je les reciifie, c'est un devoir pour tout amant de l'antiquité.

— Je vous remercie de vos offres, répondit la reine en souriant malgré elle ; il m'est impossible

ô^en profiler, et je suis tout à fait indigne de vos savantes leçons ; je ne sais pas le latin, monsieur.

— Qu'à cela ne tienne, madame, qu'à cela ne tienne ; rien n'empêche de mettre la traduction en regard du texte. >

Rafaelia rejoignit en ce moment le baron qui avait pris les devants sur elle, afin de ne pas laisser échapper sa proie.

c Arrêtez, mon oncle, dit-elle en venant charitablement au secours de la reine, vous poussez le zèle jusqu'à la persécution.

— Toi aussi, ma nièce ! Tu quoque, mî Brute! s'écria le baron d'un ton de reproche. Mais c'est une trahison. Dans quel siècle vivons-nous? 0 lempora ! ô mores l »

Pendant ce temps , Caroline promenait sur Rafaelia ce regard particulier que les femmes d'un certain âge réservent aux jeunes filles qui sont belles : il y a dans ce premier coup d'œil de l'envie, du regret, de la malveillance, de la haine; et de leur côté les jeunes filles ont bien de la peine à n'y pas répondre par quelque chose qui ressemble, même à leur insu, à delà bravade, à un défi. Le grand air de la reine frappa Hafaella, la beauté de Rafaelia frappa la reine; mais tout

en se rendant justice réciproquement , elles ne se plurent point : leur admiration demeura à l'état de glace. Rien n'est plus froid que l'admiration quand elle ne monte pas à l'enthousiasme. Quoique inconnues Tune à l'autre , les deux rivales se traitèrent comme telles instinctivement : il s'échappa d'elles comme un fluide répulsif qui les tint à distance, et toutes les deux obéirent à cette répulsion involontaire, invincible, sans l'analyser, sans même en avoir conscience. Les âmes ont leur magnétisme comme les corps. Exiles sont, à première vue, amies ou ennemies; pourquoi ? là est le mystère ; mystère profond , impénétrable ou du moins encore impénéiré ; car la science des corps a partout des prêtres et des adeptes , partout elle marche à pas de géants ; mais la science des âmes est au berceau. Qui Téludie? qui la professe? Elle n'a ni chaire ni temple. On ne la nomme guère que pour la nier, et le monde moral est livré de toute éternité à l'instinct aveugle et aux hasards de l'ignorance.

Et puis indépendamment de l'antipathie naturelle, Rafaella avait troublé le tête-à-tête delà reine, et la reine la solitude amoureuse que Rafaella s'était promise au temple de Ségeste; sa

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présence inattendue avait mis en fuite Tessaim léger des rêveries et des souvenirs. Toutes les deux étaient coupables Tune à l'égard de l'autre du crime de lèse-amour, le seul que les femmes ne pardonnent jamais.

On se parla à peine; qu'avait-on à se dire? C'est tout au plus si on échangea froidement quelques mots de politesse. Caroline , à qui les persécutions du baron avaient arraché un sourire , redevint sérieuse, hautaine même, si bien que le baron , battu sur toute la ligne , ne renouvela point ses attaques et opéra sa retraite en gémissant. Il ne reconnut point la reine par plusieurs raisons, dont la première est qu'il ne la connaissait pas. Vivant loin de Palerme et absorbé dans ses passions archéologiques, il n'avait jamais eu l'occasion de la voir. Il continuait à la prendre pour une étrangère, d'autant mieux qu'elle l'était en effet. Ses cheveux blonds et ses yeux bleus dénonçaient de reste son origine septentrionale; blessé dans son amour de l'antiquité, le baron était scandalisé qu'on vînt de si loin pour voir si mal.

Kepoussé avec perte , et n'osant faire tomber sa colère sur l'inconnue, qui lui imposait malgré lui, il s'en fallut de peu qu'il ne s'en prît à son

guide, à celui du moins qu'il croyait l'être ; il avait même déjà fait quelques pas de son côté dans rinlenlion de lui demander compte du rôle de cicérone qu'il usupait. Fabio ne fut préservé de cet imminent péril, que par la précaution qu'il avait eue de mettre une côte rapide entre lui et l'ennemi. Le baron ne jugea pas à propos de la descendre pour courir après lui , car il aurait fallu la remonter, et ses soixante ans s'accommodaient peu de cet exercice ; Rafaella , d'ailleurs, ne lui en aurait pas laissé le temps.

4 Parlons, mon oncle, lui dit-elle en lui prenant le bras.

— Déjà ?

— Oui ; notre campagne est manquée ; ce sera pour le retour.

— A la bonne beure. Je suis l'oncle modèle, je fais tout ce que lu veux. »

Et jetant sous forme d'adieu un triste et dernier regard sur son temple adoré, il se laissa reconduire avec résignation vers la litière qui les attendait au bas de la colline. Quelques beures après ils s'arrêtaient à la porte du couvent d'Alcamo.

Restée maîtresse du champ debalaille, Caroline avait rejoint Fabio. Elle aussi disait dans son

cœur : J'ai manqué ma campagne. La beauté de Rafaella, surtout sa jeunesse, lui avaient fait faire sur elle-même un de ces retours que les femmes ne font jamais sans tristesse et qu'elles n'avouent pas. Sur ce terrain-là , il n'y a plus de reine , toutes les femmes sont égales. La disposition de Fabio n'était pas de nature à dissiper les nuages dont son front s'était tout à coup chargé; elle le retrouva sombre et préoccupé. La voix de Rafaella avait fait vibrer toutes les fibres de son cœur, et quelle violence n'avait-il pas dû se faire pour résister au penchant impérieux qui l'entraînait vers elle!... Elle était là, à deux pas de lui , et il n'osait pas même se retourner pour la voir. Quelle épreuve et aussi quelle humiliation ! Car, enfin, la fausse position où il s'était placé lui-même entre ces deux femmes également trompées, n'avait rien d'honorable, sans compter qu'en ce moment elle était ridicule. Il souffrait donc à la fois et dans sa droiture, et dans fierté. Celte double blessure faisait saigner son cœur. Telle était sa douleur, sa honte , qu'il eût préféré presque un éclat décisif à rignominie d'une si dure contrainte.

La reine fut frappée de son air soucieux pour ne pas dire boudeur ; déjà sourdement irritée par

son accueil du malin , blessée de sa froideur ei de plus mécontente de la rencontre qui avait troublé leur solitude et provoqué peut-êire des comparaisons dangereuses, elle réprimait à peine Tessor de sa mauvaise humeur, et marcha quelques instants sans parler à côté de Fabio , qui n'était pas plus disposé qu'elle à rompre le silence. Elle plongeait dans ses yeux des regards fixes qui le perçaient d'outre en outre comme des coups de poignard , et scrutaient impitoyablement le fond de son âme. Enfin , incapable de se contenir plus longtemps :

« Fabio , dit-elle avec une colère contenue , il se passe en vous quelque chose d'extraordinaire ; vous êtes sombre, inquiet ; la vue de celte jeune fille vous a troublé.

— Moi!

— La connaîtriez-vous , par hasard'^

— Je ne l'ai pas même vue.

— Je vous demande si vous la connaissez.

— Je vous dis (jue je ne l'ai pas regardée.

— Fabio, Fabio, s'écria-t-elle en éclatant tout à fait , prenez garde à vous ! S'il vous arrivait jamais, après ce que j'ai Oiii pour vous, de lever les yeux sur une autre femme; si seulement l'ombre d'un regret traversait votre âme, vous

sorliriez de mon cœur à rinslant, cl ma liainc vengerait mon amour. Je veux un dévouemenl aveugle , absolu , sans bornes ; loule infruclion à celle loi suprême serait pour moi une injure mortelle, non parce que je suis reine, mais parce que je suis femme. Je ne vous prends pas en traître ; je vous préviens d'avance ; vous seriez donc sans excuse et moi sans pitié. Mes passions sont loyales , j'exige que celles qu'on a pour moi le soient également. J'en ai le droit, je pense, puisque je ne demande que ce que je donne. Je ne parle pas seulement de ces infidélités grossières qui portent avec elles leur condamnation ; non, Fabio, non ; un mot , un geste, un regard , une pensée sont des crimes en amour, et ces crimes-l:) ne se pardonnent point. »

Ces paroles superbes furent prononcées d'un ton plus superbe encore , et accompagnées d'un regard impérieux. Que répondit Fabio? Que pouvait-il répondre? Il se retrancha dans le silence, et renferma ses émotions dans le plus profond de son coeur. Le rem^ords l'agitait , non la crainte , et sa conscience lui parlait plus haut que la reine, quoiqu'elle ne lui dîl pas les mêmes choses. En le voyant marcher à côté d'elle , muet et la tête baissée , Caroline se méprit sur

les causes de son silence, et se reprocha de l'avoir conlristé.

« Mon pauvre Fabio, lui dit-elle en pressanlson bras avec tendresse, je le fais de tristes noces; pardonne-moi: lajalousieestinséparablederamour.»

Cette méprise fit plus de peine à Fabio que tout ce que la reine aurait pu lui dire. On regagna ainsi la métairie.

4 Maintenant, dit Caroline, revenons aux affaires sérieuses; nous avons assez donné de temps aux folies. Partons pour Caslelvélrano. »

Les apprêts du voyage furent bientôt fails. Une selle de femme qui avait servi jadis à la feue comtesse Allégroni fut tirée de la poussière et de l'oubli où elle gisait depuis longues années. La reine monta un des chevaux du braconnier qui céda le sien de la meilleure grâce du monde. Il n'avait rien à refuser aux amis du comte. 11 fit plus , il consentit à conduire ses hôtes jusqu'à leur destination par des chemins de traverse ; mais il n'eut garde d'oublier son fusil et son caniche afin de tromper au besoin les ennuis du voyage et de laisser plus de liberté au couple mystérieux.

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