SOUPÇONS
Le voyage fut triste et môme maussade ; absorbé dans ses pensées du malin, Fabio marchait en silence lanlôt devant la reine, tantôt derrière, rarement à côté d'elle afin d'éviter tout entrelien suivi. Ne pouvant dire ce qui se passait en lui, il aimait mieux ne rien dire du tout , tant la dissimulaiion lui coûtait. Droit par nature et habitué de bonne heure à la franchise de la vie militaire, il avait , comme on dit, le cœur sur la main ; toute infraction à la vérité était pour lui un sup-
plice insiipporiablc, qu'il en fût l'auteur ou seulement le complice.
Heureusement pour lui , Caroline n'était pas moins préoccupée, mais sa préoccupation était d'une toute autre nature. A mesure qu'elle approchait du lieu de son exil , de son Paimos, ainsi qu'elle avait baptisé Castelvétrano , le démon de la politique , un instant conjuré par l'amour, se ressaisissait d'elle, et, une fois maître de la proie, il ne lâchait plus. Elle récapitulait en elle-même tousses projets, calculait toulesses chances, mesurait ses moyens, les dangers, et son entreprise lui apparaissait alors dans toute la splendeur du succès. Il lui arriva plusieurs fois de dire à Fabio : < Lorsque nous serons à Palerme, lorsque nous serons à Naples. — Quand sera-ce? » se demandait tristement le fugitif, et tel était son repentir qu'en ce moment les fumées de l'ambition s'étaient presque évanouies et avaient cédé au charme toutpuissant de l'amour. Il n'y avait plus pour lui sur la terre qu'un seul bien digne de tousses désirs, Rafaella, et il venait de creuser entre elle et lui, de ses propres mains, un abîme dont la profondeur l'épouvantait et que chaque instant élargissait sous ses pas.
Le seul des trois voyageurs qui eiU le cœur et
Tespril libres était Rosario. IjC joyeux braconnier allait (levant lui en chanUml lorsqu'il ne chassait pas; et son caniche, toujours gambadant, toujours flairant , partageait sa bonne hunneur quand il chantait, et ses émotions quand il cliassait. Compagnons fidèles et plus que compagnons , amis véritables , ils avaient les mêmes goûts et ne se séparaient jamais : plaisirs, peines et fatigues, ils mettaient loul «mi commun. Malgré sa discrétion, Rosario n'était pas là sans faire à part lui ses conjectures sur le couple inconnu qu'il accompagnait, et il avait arrangé dans sa tête qu'il avait affaire à une dame de la cour, peut-être à la plus grande de toutes. Quant au faux villageois , il Pavait pris dès l'abord pour un ami du comte Allégroni. Maintenant que se brassait-il? comme il disait ; pourquoi ce rendez-vous? ce vo}'age ? Pounpioi tous ces mystères ? 11 se souciait peu de le savoir , et remplissait sa mission avec la ponctualité muette d'un soldat qui observe et fait observer la consigne sans demander pourquoi. Il faisait par dévouement ce que les autres font par discipline. Guide expérimiMilé autant quochasseur habile , i\ conduisait ses hôtes par des sentiers à lui connus où il était sûr d'avance de ne rencontrer ni importuns ni sbires, mais en revanche
CAaOLINE. — 3. IG
beaucoup de gibier. De celle façon, la roule lui paraissait moins longue.
En approchant du terme, la reine devint plus soucieuse ; elle se demandait comment elle allait s\ prendre pour rentrer à Castelvétrano sans être remarquée, et pour échapper aux regards des espions anglais qui entouraient sa résidence. Le jourbaissaii, il est vrai, et la nuit favoriserait son retour, mais pas assez pour la rassurer entièrement. 11 ne fallait qu'un seul regard indiscret pour faire écrouler Tcchafaudage de sa maladie supposée , et pour redoubler les soupçons déjà trop éveillés de ses ennemis. Fabio ne pouvait lui être d'aucun secours : contumace et obligé lui-même de se cacher, ne connaissait d'ailleurs ni les lieux ni les personnes, il avait bien plutôt besoin des autres , y compris la reine , qu'il ne pouvait lui être utile. Quel parti prendre dans une situation si critique? Telle était la question embarrassante qu'elle se posait à elle-même sans la résoudre, et déjà cependant les clochers de Castelvétrano se dessinaient à ses yeux sur les vapeurs embrasées du couchant.
Sortis des montagnes de la Salémi, les voya • geurs côtoyaient les bords escarpés de la Délia , qui débouche dans la plaine ; les campagnards ,
couverts (j'e leur cape à capuchon , retournaient lentement au village, on pourrait presque dire à retable, les uns traînés sur la charrue qu'ils avaient conduite tout le jour, les autres traînant la grossière brouette où étaient entassés pêlemêle leurs outils, leurs haillons et leurs enfants au maillot. Telle est leur dégradation, qu'ils préfèrent à Tair libre et pur des champs , Tair épais et fétide de leurs bouges enfumés ; c'est que les champs ne leur représentent que le dur et incessant labeur, tandis que dans ces réceptacles immondes, plus faits pour des animaux que pour des hommes , ils trouvent du moins le sommeil, la seule trêve que la faim leur accorde. 0 Sicile, antiqueberceau des dieux et des poêles, île enchantée où naquit Cérès qui féconda la nature et Théocriie qui la chanta ! Qu'est devenue ta splendeur, ta richesse? Tes bergers et les laboureurs meurent aujourd'hui d'épuisement et d'inanition au bord de les guérels féconds ; à quoi sert donc Ion soleil puissant?
La reine voyait de ses yeux, touchait du doigt, pour ainsi dire , la misère de son peuple , et malgré les récentes leçons de Castoréo, elle n'en avait pas conscience; comment l'aurait-elle soulagée? A la vue de ces visages hâlés, desséchés
|)ar le soleil , de ces corps voûlés cl déCorniés par l'excès du travail , elle aurait voloniiers chanté réiernelle et menteuse idylle du bonheur champêtre. Elle aspirait au pouvoir avec toute l'ardeur d'une âme ambitieuse, mais le but, mais Pobjet du pouvoir, y songeaii-elle ? Les savaitelle seulement? Qui les lui aurait appris? Ce n'était ni sa mère , la fière et belliqueuse Marie- Thérèse , ni son frère Joseph II , ce faux philosophe impérial ; encore moins son ignare et matériel époux Ferdinand. Et quant à Castoréo, quoique vive et profonde , l'impression qu'il avait faite sur elle était trop récente pour balancer les habitudes , les idées , les préjugés de toute une vie passée dans l'exercice et l'enivrement du rang suprême. De tous les pécheurs, les plus endurcis sont les princes , et les princesses encore plus que les princes ; comment se convertiraient-ils sur le trône? Ils ne se convertissent pas même dans l'exil. Mais ici Caroline d'Autriche péchait par aveuglement, par ignorance. Pour guérir une plaie il faut la voir , elle ne la voyait pas.
La royale voyageuse avançait lentement et abîmée dans ses réflexions; Fabio marchait à quelques pas derrière elle , si indilféreni à sa
propre sùrelé , qu'il ne prenait aucune précaulion pour caclier son visage et ne se demandait ni où il allait ni ce qu'il allait devenir, li abandonnait sa destinée aux chances de la forlune et de Tamour. Rosario et son chien cheminaient devant en éclaireurs. Tout le monde gardait le silence. A deux ou trois milles de la ville , la petite caravane fut rejointe par un voyageur qui suivait la même route qu'elle , et dont le cheval inondé de sueur paraissait fatigué d'une longue course. En passant près de la reine, qui avait baissé prudemment son voile en approchant de Castelvétrano , le nouveau venu fit un haul-lecorps si violent , si brusque , que sa monture en fit autant , et tous les deux faillirent rouler sur la poussière. Embarrassé dans un grand manteau qui l'enveloppait tout entier , le cavalier ne retrouva les élriers qu'avec peine et en proférant le jurement napolitain :
« Saint Janvier maudit !
— Au blasphème on reconnaît l'homme , dit la reine.
— Pardon , Majesté , pardon, la surprise m'a fait perdre la tête.
— Mais non la parole. D'où sors-tu donc?
— Ma foi , Majesté , je sors , comme Jonas ,
du ventre de la baleine, c'est-à-dire de la prison de Trapani.
— Quoi ! toi aussi ?
~— Eh ! oui , Majesté , j'y étais resté en otage à la place de votre protégé qui a pris sa volée à point nommé pour éviter un voyage à la Favignana.
— Que veux-tu dire?
— Que la fameuse affaire où il était impliqué a passé ce malin même devant le conseil de guerre ; le héros du duel a été condamné à vingt ans de déportation et les témoins à dix.
— Dix ans ! vingt ans ! dit Caroline avec un sourire amer ; les Anglais disposent du temps comme si Tavenir leur appartenait. Ils croient donc leur usurpation fondée en Sicile pour l'éternité ! Nous leur ferons voir avant peu que leurs années ne sont pas même des jours.
— Encore , les condamnés doivent-ils s'estimer heureux d'en être quittes à si bon marché; si le conseil eût écoulé le major Dudley, on les aurait fusillés tous. Il ne sortait pas de là.
— Comment ! s'écria la reine avec un mouvement d'effroi mal déguisé, le major Dudley faisait partie du conseil de guerre ?
— Sans doute, Majesté, et il faut convenir
que celui-là n'est pas payé pour Tindulgence , après son aventure de la Spagnola. »
Ce rapprochement fit tressaillir Caroline ; elle ignorait que Dudley dut siéger au conseil , et frémit en songeant à Timminence du danger auquel avait échappé Fabio ; il était impossible que le major ne reconnût pas en lui son mystérieux adversaire de la Spagnola, et alors ce n'est plus la Favignana qui Tattendait , c'était Técliafaud. Cette pensée la fit à la fois pâlir et rougir. Son imagination de femme, et de femme éprise, lui représenta le danger couru par Fabio, quoique passé, sous des couleurs si vives, qu'elle se retourna brusquement de son côté comme pour le disputer aux bourreaux.
Mais ce mouvement passionné fut perdu pour Fabio , qui ne l'aperçut point. Peu désireux de renouveler connaissance avec Castroné , il marchait à l'écart avec son chapeau rabattu sur son visage , de manière à se dérober à ses regards curieux.
1 Mais toi, reprit la reine en revenant à Castroné , comment as-tu fait pour te tirer d'affaire?
— Arrêté et mis sous les verrous comme complice de l'évasion du capitaine , j'ai passé en conseil de guerre , aussi bien que les autres ;
— iU —
mais, plus heureux qu'eux, j'ai fail capituler Mac- Farlane , cl sur un mot de lui , le tribunal m'a mis hors de cause, à la seule condition de quitter Trapani avant le coucher du soleil ; je ne me le suis pas fail dire deux fois, et me voilà.
-^ Tout cela n'est pas clair , dit la reine après quehjues secondes de réflexion : la clémence de Mac-Farlane à ion égard ne s'explique point.
— Ne vous y trompez pas, Majesté, sa clémence n'est que de la prudence.
— De la prudence? Quel intérêt a-l-il à te niénat'er ?
— L'intérêt d'un secret qu'il lui importe de ne pas divulguer et que j'ai pénétré. »
Le vent ayant porté à Fabio quelques mots de celte conversation , il s'approCha et prêta l'oreille.
« Si l'on m'eût forcé à parler [)0ur ma défense , continua Castroné , j'aurai» pu dire en plein conseil , sur la délivrance du prisonnier , certaines choses qu'on veut tenir secrètes. Ma liberté a payé mon silence. »
Ici Fabio devint plus atteiilif.
« Et ce secret, demanda Caroline, quel est-il?
— Voici, Majesté. Un malin que je portais, de
voire pari , au prisonnier des consolalions el des espérances, qu'esl-ce que je trouve? plus de prisonnier, el à sa place... devinez qui?... une femme.
— Une femme ! i s'écria la reine.
Fabio ne pul se défendre d'un léger frisson ; ridée lui vint aussitôt de tenter une diversion , mais il était déjà trop tard : les soupçons de Caroline étaient éveillés : el , d'ailleurs, le moyen de fermer la bouche à Castroné? Il n'eût point parlé ce jour-là, qu'il eût parlé le lendemain. Caroline n'était pas femme à s'abstenir de questions sur un pareil sujet, et Castroné n'était pas homme à ménager ses ré|)onses. Fabio affronta donc la position, puisqu'il ne pouvait la tourner, et demeura aussi impassible que s'il se fût agi d'un autre que lui.
« Une femme ? répéta la reine en jetanl du côlé de Fabio un regard soupçonneux.
— - Oui, Majesté, une femme, et par saint Janvier! une femme €omme il y en a peu, une véritable Romaine, car c'esl elle, à ce que j'ai découvert, qui a délivré le prisoiniier en restant à sa place. Voilà le secret que Mac- Farlane a promis de garder , afin de ne compromeitre personne.
— Et celle fe nmc est-elle jeune? demanda Caroline d'une voix sensiblement altérée.
— Jeune et jolie , ma foi ! et , du resie , bien facileà reconnaître, car, avec les yeux noirs d'une Sicilienne , elle a les cheveux blonds d'une Anglaise.
— Ce portrait, dit la reine en s'adressant directement à Fabio , ressemble trait pour trait à la jeune personne que nous avons rencontrée ce matin au temple de Ségeste. Qu'en pensez-vous, capitaine Fabio ?
— Je n'en pense rien , madame , répondit-il froidement. Je n'ai pas vu la personne dont parle Votre Majesté. *
Quoique faite d'un ton à déconcerter les soupçons, cette réponse ne put arracher du cœur de la reine le douie acéré qui s'y éiait logé comme un poignard ; mais, par respect pour elle-même, elle ne provoqua pas en ce moment d'autres explications , et, se retranchant dans un silence allier , elle refoula dans le fond de son âme la jalousie qui y grondait sourdement.
Quant à Castroné, il s'applaudissait méchamment du mal qu'il venait de faire à Fabio ; mais jouant la cordialité :
« C'est donc vous, capitaine? s'écria-t-il en
poussant son cheval vers lui. Eh ! tant mieux i Je suis ravi de vous savoir libre et de vous retrouver en si bonne compagnie. Qui diable aussi aurait élé vous chercher sous ce déguisement? Je puis dire, sans me vanter, que puisque vous avez trompé Caslroné, vous tromperez tout le monde. Mais racontez-nous donc les circonstances de votre évasion.
— Vous êtes si bien renseigné sur mon compte, que je ne vous apprendrai rien ; vous en savez sur moi beaucoup plus que je n'en sais moi-même.
— Au fait, répliqua Castroné avec une malignité calculée , on n'est pas forcé de dire ses affaires ; chacun a ses secrets î Bien sot qui, à votre âge et avec votre bonne mine, n'en aurait pas au moins deux. >
Castroné savait bien qu'en parlant ainsi il retournait le poignard dans le cœur jaloux de Caroline; il le fit sans pitié, et, changeant brusquenient le sujet:
i L'essentiel, reprit-i! en revenant à la reine, est que Votre Majesté ait accompli son voyage heureusement; oserai-je lui demander si elle a vu le fameux ermite?
— Nous parlerons décela plus lard,» réponditelle d'un ton bref.
La question voilée de Casironé , et h réponse évasive de Caroline, furent pour Fabio la source de réflexions désagréables ; Caroline ne lui avait dit qu'un mol de son voyage , sans lui en confier l'objet, et sans même pronoîicer le nom de Casloréo ; cette première réserve Pavait offensé ; il le fut bien davantage en s'apercevant que Castroné possédait les secrets de la reine , et qu'il était plus avant que lui dans ses confidences.
« Que suis-je donc pour elle , se demanda-til avec amortume, pour qu'elle m'exclue des affaires sérieuses et me préfère un Casironé? Etre le rival d'un Casironé! Quelle liumilialion î »
('elle rivalité d'influence, la plus irritante de toutes les rivalités, le blessait profondément, et sa fierté se révoltait à la pensée de descendre au rôle de ces favoris sans conséquence, dont remploi n*a [)as de nom dans les langues honnêtes.
CependaîU on avait alloint la porte deCastelvélrano.
" Maintenant, reprit Casironé, il s'agit de rentrer dans la place en bon ordre et sans être vu. Comme je connais mieux que vous, mon jeune capitaine, les abords de la ville et du palais , souffrez que je prenne les devants avec Sa iVIajeslé. Deux personnes échappent mieux que trois
aux yeux des argus. Quant à vous , vous saurez bien, sans moi, vous lirer d'afïaire et pourvoir à votre sûreté. >
A ces mots, il piqua des deux ; Caroline , qui connaissait son esprit de ressource et ses inépuisables expédients , raccompagna sans mol dire , et se laissa guider par lui sans résistance. Nouveau crève-cœur pour Fabio.
« A demain ! > lui dit- elle assez sèchement, en passant devant lui.
Il ne répondit rien , et la suivit d'un œil sombre; mais elle se perdit bientôt dans Tobscuriié, et, grâce à Castroné , elle rentra chez elle sans avoir été seulement aperçue.
Le lendemain, le médecin déclara que Sa Majesté éiait en convalescence , et qu'elle ne tarderait pas à recevoir, même à sortir comme auparavant. On chanta, en Thonneur de son rétablissement, un Te Deum d'actions de grâces dans la cathédrale de Casielvélrano.
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