‹ Caroline en SicileChapitre 4 sur 8 · I.A ROVAI.E EPITBi · texte numérisé non relu

I.A ROVAI.E EPITBi

Vous parlez sans cesse de la reine, nous demandera-t-on sans doute; mais le roi est-il mort, que vous n'en dites rien?

Le temps, et peut-être aussi la volonté, nous manquant pour lui aller faire notre cour à la Ficuzza, voici précisément Vincent Félio, son premier valet de chambre, qui va nous donner de ses nouvelles. Il apporte à Caroline une lettre de

son auguste époux qui n'écrivait guère, et qui avait pour cela d'excellentes raisons. Telle était son horreur de la plume, que, au temps de sa puissance , il ne signait même pas les édits royaux ; afin de s'afiPranchir de cette formalité, il avait fait graver une espèce de griffe dont il était ïott jaloux et qu'on apposait, en sa présence, au bas des actes qui réclamaient impérieusement sa signature. Un autographe de sa main était d'autant plus précieux quil était plus rare. Sur dix lettres que lui adressait la reine, il lui en écrivait une, encore tout au plus, sans que la reine, dit-on, se plaignît de la proportion : elle tenait beaucoup à ce que ses lettres, à elle, fussent lues à la Ficuzza ; c'était la seule manière qu'elle eût d'y dominer en son absence; naais elle tenait beaucoup moins à recevoir elle-même les épîtres de Ferdinand. Que pouvait-il lui dire des autres et de lui-même qu'elle ne sût mieux que lui et avant lui?

Voici la royale épître que lui remit Vincent Félio :

« J'ai reçu tes lettres en leur temps, ma chère

LA ROYALE ÉPITRp. 55

« Caroline, et je t'en remercie j elles me (Jistraipnt, « et j'ai bien besoin de distrac|,iQp. Je m'ennuie, « La pêche est impossible ici par plusieurs j'air- « sons, dont la première est qu'il n'y a pas d'eau « à la Ficuzza. Où est le bon temps où nous pê- « chions ensemble dans nos jolis lacs de Patria « et de Fusaro, et où je vendais ma pêcbe aux « pratiques ? Je pourrais bien , à la rigueur, pê- « cher à ma thonnaire de Solanto , mais ce n'est V pas la saison du thoi| ; et puis si j'approchais « des côtes, ces Anglais de malédiction s'imagine- « raient que je veux m'échapper. Pour aller où? « A Naples sans doute ? Plût à Dieu et à saint « Janvier que la chose fût possible ! Vois-tu, ma « chère Caroline, il n'y a qu'un Naples au monde. « Voir Naples et mourir, dit-on ; moi, je dis : Re- « voir Naples et y vivre. J'en suis réduit à la « chasse; mais je ne sais pourquoi, elle me plaît « moins depuis quelque temps; je ne chasse « presque plus. Hier, pourtant, j'ai tué un san- « glier dans le bois du Capellaro ; mais les san- « gliers siciliens ne valent pas ceux de Persane. « Félio, que je t'envoie, te dira que le bon Père Cac-

« camo me dit régulièrement deux messes tous les « jours, quelquefois trois ; c'est une grande con- « solation pour le pauvre exilé qui t'embrasse.

« Ferdinand. »

P. S. « Je rouvre ma lettre pour te dire que ma « grande lice bleue a mis bas quatre petits ; on es- « père les élever tous les quatre. A propos, saisie tu que notre fils François, mon vicaire-^géné- « rai , a eu des coliques gui ont failli l'emporter. « On n'est pas sûr encore qu'il en réchappe. »

Jamais il n'en avait tant écrit. Tout un jour, sans doute, n'y avait pas suffi. Du reste, le roi et l'homme étaient tout entiers dans sa lettre. Si l'on compare maintenant les occupations respectives du couple royal, on comprendra pourquoi nous parlons beaucoup de la femme, et du mari fort peu. Toutefois, il est juste de reconnaître que les travaux de ce nouvel Hercule étaient des plus innocents... innocents dans toutes les acceptions du mot.

— Eh bien ! Félio, dit la reine au camérier de Ferdinand, qu'y a-t-il de nouveau à laFicuzza?

— Rien, majesté, sinon qu'on s'y ennuie comme il n'est pas permis à des chrétiens de s'ennuyer.

— Crois-tu qu'on s'amuse beaucoup à Castelvétrano? •

— Je n'en sais rien, majesté, mais qu'on s'y ennuie davantage, c'est impossible. Et puis, votre majestéLne s'ennuie jamais; elle a le don de tirer parti de tout. Plût à Dieu que le roi fût comme elle!

— Mais sa santé, tu ne m'en parles pas?

— Grâce à Dieu, le corps va bien ; on n'en peut malheureusement dire autant de l'esprit. Le roi est devenu irascible, ce qu'il n'avait jamais été ; nous ne le reconnaissons plus, tant son caractère est aigri. Allez, majesté, son S8r^^ce est bien difficile : rien ne va comme il l'entend ; il est mécontent de tout, même de ma manière de le coiffer et de lui faire la barbe. Pourtant Félio peut dire sans se vanter qu'il a fait ses preuves ; votre majesté sait mieux que personne que le roi ne s'était jamais plaint de moi. Maintenant ce n'est plus cela : il prétend que je lui mets trop de poudre et que mes rasoirs sont des couteaux de chasse. Votre majesté doit sentir combien de pa-

reils reproches sont pépibles poiir un yieux et fidèle seryitepr tel que nioi. Et di|:'e cependant que ce ^ont ces scélérats d'Anglais qiii ont fait tout le mal !

T- Prepds patience, mon pauvre Félio, c'est un mauvais moipent à passer.

— C'est que ce inornent dure des mois et des mois ; avec cela que la mauvaise humeur du roi ne fait qu'empirer tous les jours, surtout depuis que ces infâmes Anglais ont exilé en Sardaigne monsieur le duc d'Ascoli. Le roi ne peut se consoler de son absence ; il en a perdu le boire et le manger, et jusqu'au goût de la chasse.

— Personne n'a donc encore remplacé le duc auprès de lui ?

— Et personne ne le remplacera ; il en parle sans cesse et toujours les larmes aux yeux. Avec le respect de votre majesté, un amant ne regretterait pas plus sa maîtresse.

— Il vient pourtant du monde à la Ficuzza ?

— Toujours plus que le roi n'en désire, car il recherche la solitude, autant qu'il la fuyait autrefois.

— Quels sont les visiteurs les plus assidus?

— Toujours les mêmes : monsieur le duc de Sangro, messieurs les marquis de Circello et de Tommasi, monsieur le comt(3 de S^n - Marco. Quoique ces gentilshommes soient en général bien reçus par le roi : — « Félio, me dit-jljj quand « ils sont partis , tout cela n'est pas lï^on cher « Ascoli. »

— Aucun d'eux n'a la préférence du rpi ?

— Celui que sa majesté paraît voir en ce moment avec le plus de plaisir est un Sicilien.

— Qui se nomme ?

— ^ Monsieur le prince de Pantelleria.

— Ce faux philosophe ?

— J'entends bien dire, en effet, par nos seigneurs napolitains, que c'est un homme faux, et qu'il a de plus , une fort mauvaise langue ; mais il est toujours gai, et c'est un grand point pour le roi, qu'il amuse par ses lazzis.

— Vient-il des Anglais à la Ficuzza ?

— Je voudrais bien voir qu'il en vînt ! Je serais le premier à conseiller au grand-majordome, de

leur fermer la porte au nez, et s'il ne le faisait pas, c'est Félio qui se chargerait de ce soin.

— Il ne s'en présente donc jamais?

— Jamais. Une fois seulement, il en est venu un.

— Qui?

— Lord Bentinck.

— Lord Bentinck !. . . Et je ne l'ai pas su ! Félio, est-ce ainsi que tu m'informes de ce qui se passe à la Ficuzza?

— Pour le temps qu'il y a passé, majesté, cela n'en valait pas la peine, il aurait tout aussi bien fait de n'y pas venir. Il arrive au matin, on l'introduit chez le roi ; d'abord il parle de la pluie et du beau temps : jusque-là, rien de mieux ; mais le voilà qui change de conversation et qui veut aborder le chapitre de la politique , sur quoi le roi se fâche tout de bon : — « Si vous veniez ici, lui dit-il brusque- « ment, pour faire une partie de chasse, à la bonne « heure ! Mais si c'est pour me parler d'affaires, « ajouta- t-il en lui tournant le dos, je n'ai pas le « temps de vous écouter; adressez-vous à la « reine. » — Là-dessus notre Anglais de rengainer son discours, et il est reparti pour Palermeimmé-

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diatement, sans demander son reste. Il n'avait pas l'air content du tout.

—Si la visite s' est passée en eifet de la sorte, il est probable qu'il ne sera point tenté de la renouveler.

— D'autant plus qu'en s'en allant il a dit un mot... un mot que je n'oserais jamais répéter à votre majesté.

— Ose toujours.

— Il a dit... il a dit...

— Va donc !

— Eh bien ! il a dit : Goddami

Il est une personne dont le discret Félio s'abstint de prononcer le nom, quoique ses visites à la Ficuzza fussent fi'équentes et notoires ; c'était Lucie Migliaccio, princesse de Partanna, jeune et jolie veuve sicilienne qui avait su toucher le cœur du vieux monarque, et qui des abîmes de la pauvreté où son veuvage l'avait plongée, devait, par un jeu de la fortune, et quelques semaines à peine après la mort de Caroline, devenir reine morganatique des Deux-Siciles , sous le titre de duchesse de Floridia. Cette nouvelle Afeintenon

aurait pu prendre un empire absolu stir l'esprit de son amant royal, mais elle ne pensait qu'à vi- Vtè joyeuséthent, et, pourvu qu'on tiè gênât point ses plaisifs, elle tïë s'iiigérait en rien dans les affaires d'Etat.

Remise de Talerte qu elle tendit d'éprouver, Cai'olirië he piït retenir Un sourire de satisfaction. Les détails d'intérieur que venait de lui donner le camérier, et surtout la manière peu Courtoise dont lord Bentinck avait été écondttit, lui pi^duvèrent qu'elle n'avait rien perdude son influence sur l'esprit de Ferdinàfad, et que personne, pëi-tni ses fatniliers les plus intimes, n'était en position de la lui disputer. Elle pouvait s'appliquer le mot profond de Tacite : Son image était d'autant plus présente qu'elle était absente.

— Si le roi ne chasse ni ne pêche , demandat-ellé à Félio en reprenant son interrogatoire, à quoi passe-t-il son temps?

— A entendre des messes et à se confesser. Il s' enfërttie des journées entières avec son confesseur, le Père Caccamo ; et cependant, malgré la confiatiee à toute épreuve qu'il témoiiine à sa ré-

LA ROYALE ÉPiïRÈ. 63

vérence, et dont sa f évéreilce est si digne à tous égards, on voit bien que sa majesté ii'ëst j)as encore coiïsolée de la lïioH du J)ètë Sti^asôldi.

-^Ést-6é ^iie j'ëtiteridi'ai toujours parler de èe moine ? s'écria la feinë avec violence. Ighofes-tu que serti horri hé doit jsifflais être pi'Orioneé devdnt moi?

^^ie l'ignorais, majesté. A l'avenir, je me tiendrafî poiir averti, et plutôt (Jiie de violei* la consigne, je me cou][]ferais la langue avec les dents.

Le père Strasoldi était un Jésuite qui avait pris un ascendant tel sur l'esprit de Ferdinand, qUe celui-ci n'agissait, ne pensait plus que sous son inspiration, et qu'il s'était mis dans la tête de le donner pour confesseur à la reine ; mais Strasoldi mourut subitement, et les ennemis de Caroline l'accusèrent de s'en être défaite pour étouffer dans son germe une rivalité dont elle redoutait la puissance. Ces rumeurs sinistres servaient trop bien les projets ambitieux des Anglais pour qu'ils ne travaillassent pas à les accréditer, à les propager; ul, afin de rendi'c encore pItfS odieuse la

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femme qu'ils voulaient perdre pour prendre sa place, ils ajoutaient qu'elle était capable de tout, et que, en s'embarquant pour la Sicile, elle avait ordonné de mettre le feu aux quatre coins de Naples. Ils allaient plus loin encore : à l'occasion de cette maladie du vicaire-général, dont Ferdinand ne dit que deux mots en passant dans le post-scriptum de sa lettre à la reine, ils murmurèrent perfidement le nom de poison, et ce redoutable mot passa bientôt de bouche en bouche. Ici, l'accusation était encore plus abominable et outrageait toutes les lois de la nature : une mère empoisonner son fils!...

Ce dernier trait, le plus venimeux de tous ceux que la haine avait décochés contre elle, lui fit au cœur, quand il la frappa, une blessure effroyable. Quoiqu'elle fût depuis longtemps blasée sur les calomnies de tout genre que distille la fureur des partis, celle-là était aussi par trop exécrable : elle blessait, elle déchirait sa fibre la plus sensible, la fibre maternelle. Mais, au moment où nous sommes, ces bruits infâmes n'étaient point encore parvenus jusqu'à son oreille. Elle ne savait, et

certes c'était bien assez, que ceux dont la mort de Strasoldi avait été l'occasion ; aussi n'entendit-elle jamais prononcer ce nom sans que tout son être se soulevât d'indignation.

Quant à Ferdinand, il était loin de prendre les choses avec la même passion : les affaires politiques ne le touchaient guère ; il ne s'émouvait que des contrariétés vulgaires qui rompaient le cours de ses occupations, je veux dire de ses inoccupations quotidiennes.

Ainsi l'avait fait, la nature aidant, son éducanon. Le prince de Saint-Nicandre, son précepteur, l'avait élevé, non comme un roi, mais comme un athlète destiné à briller à régner par les exercices du coi-ps, et il avait réussi au delà de ses vœux. Naturellement fort, robuste et fier de sa vigueur, le royal élève n'avait pas son second pour tirer au vol, pour abattre un cerf ou un sanglier, pour dompter un cheval ; il courait comme Euryale, il péchait mieux et plus que Coupigny, il mangeait comme son trisaïeul Louis XIV ; ô puissance de l'hérédité ! Trouvez du temps, après cela, pour l'étude et pour les travaux de l'esprit ! Il est vrai

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qu'il n'en cherchait même pas; réunissant en lui à un égal degré T ignorance de la force et la force de l'ignorance, c'était le chef barbare dans sa pureté primitive. Que la maladie et la mort entrassent dans sa famille, que ses armées fussent battues, ses Éîats envahis, désolés, qu'il perdît sa couronne enfin, peu lui importait pourvu que ses liabitudes intérieures et ses grossiers plaisirs ne fussentpastroublés.Ilaurait dit volontiers : Périsse le monde plutôt qu'une partie de chasse !

Il est aisé de comprendre qu'avec de semblables aptitudes, ce grand-veneur couronné était condamné, parla double fatalité de sa nature et de son éducation, à une tutelle éternelle : mineur, il obéis* sait à Tanucci, majeur à Caroline. Il n'avait en politique aucune initiative, aucune intelligence: non-seulement il ne donnait jamais l'impulsion, mais il la recevait sans la comprendre : au demeurant, il ne manquait pas d'un gix)S bon sens, et avait la philosophie pratique de Tinsouciance et de l'égoïsme ; il ne partageait, à l'exception d'une seule et la moins noble de toutes, aucune des passions de Caroline ; non qu'il fût meilleur qu'elle,

LA ROYALE ËPITRL. 67

au contraire : quoique vindicative, elle pardonna quelquefois, lui jamais.

Que maintenant le Jupiter des lazzaroni siégeât sur les nuées de Nalpes, de Païenne ou de la Ficuzza, l'axe de l'Olympe n'en était point déplacé ni l'ordre de l'univers sensiblement altéré. La terre tournait comme devant.

— Vous croyez donc, vraiment...

— Je vous répète, dona Rafaella, interrompit Errante, que je ne crois rien, absolument rien. J'ai déjà commis une énorme indiscrétion en vous disant que Fabio était arrêté. J'avais promis à votre oncle de vous taire ce malheur.

— Mais puisque je le sais maintenant, vous ne pouvez pas faire que je l'iiiiiore.

— C'est bien là mon tort; il est d'autant plus graud, qu'il est irréparable.

— Apprenez, pour soulager votre conscience, que je n'étais pas là sans me douter de quelque chose. Ce prétendu voyage si subit, si mystérieux, commençait à m' être suspect. J'aurais fini par découvrir la vérité.

— C'est possible; mais je n'en ai pas moins manqué à ma parole, sans compter que depuis lé moment où ce malheureux secret m'est échappé, vous ne posez plus du tout.

— Comment voulez-vous qu'en présence d'une si grande catastrophe, j'aie le cœur à mon portrait? Je ne m'y intéressais déjà pas trop auparavant, vous le savez bien.

— Je ne l'ai que trop appris à mes dépens ; mais si ce n'est pas pour vous que vous posez, que ce soit pour moi et pour l'honneur de l'art. Si je manque votre portrait, que ne dira-t-on pas? Je n'aurai pas même la ressource de me rejeter sur les difficultés du modèle. Jamais tête plus parfaite n'a posé devant un artiste. Que les anciens étaient heureux d'avoir à représenter des divinités ! Ils n'auraient

eu, en vous voyant, qu'à copier servilement la nature. Ce n'est pas pour rien que vous habitez l'Eryx.

— Et l'ami qui habite un cachot, vous ne voulez donc pas vous occuper de lui ?

— Qui vous dit que je ne m'en occupe pas?

— Alors, parlons-en, et liguons-nous pour sa délivrance. Une pauvre femme seule ne peut rien ; mais, si vous m'aidez, je sens que je pourrai quelque chose.

— Que voulez-vous que je fasse? parlez. Vous savez trop qu'on ne peut rien vous refuser, et que votre empire est irrésistible. Je vous en ai dit déjà beaucoup plus que je n'aurais dû vous en dire. Dieu sait maintenant ce que vous m' allez demander !

— Rien dont vous ayez à rougir ni moi non plus. Vous savez tout l'intérêt que porte à Fabio mon oncle.

— Votre oncle !... N'y a t-il que lui qui s'intéresse au prisonnier?

— Il y a moi aussi, répondit fièrement et résolument Rafaelia ; Fabio est pour loute la famille un ami...

— EiA attendant qu'il soit autre chose.

— J'ignore ce qu'il peut être dans l'avenir, mais ce que je sais, c'est qu'en ce moment il est malheureux, qu'il a hesoin de nous, et que nous serions coupables si nous n'allions à son secours. Dites-moi tout ce que vous avez appris, tout ce que vous savez et même ce que vous ne savez pas ; ne me cachez rien ; oubliez mon sexe, toute femme que je suis j'aurai la force d'un homme pour écouter et pour agir.

— Puisqu'il faut être sincère avec vous je vais l'être, et vous parler avec la brutale franchise d'un artiste. J'ai voulu me faire illusion quelque temps; maintenant il n'est plus possible de s'abuser, la position de Fabio est fort grave : on a si bien envenimé l'affaire oij il s'est imprudemment compromis, qu'on a réussi à en faire une question d'Etat, et c'est tout ce qui pouvait lui être plus funeste ; la justice politique est la pire de toutes les justices après l'inquisition, et même avant.

— Vous m'effrayez ; mais enfin de quoi s'agit-il ? je ne l'ai pas encore bien compris.

— Il s'agit de ce fameux dutel dont vous avez ren-

contré la victime à la porte de Trapani ; les témoins Anglais prétendent que les choses ne se sont point passées dans les règles ; les témoins Siciliens soutiennent au contraire que les lois de l'escrime ont été rigoureusement observées. Il y a entre eux toute la distance d'une affaire d'honneur à un assassinat. Vous devinez les conséquences,

— Et vous , quelle est votre opinion ?

— Que les Siciliens ont raison; mais je crains qu'on ne leur donne tort par vengeance et par esprit de parti.

— Et alors?

— Le moins qui puisse arriver à notre ami, qui n'est déjà pas en très-bonne odeur auprès du nou- ' veau gouvernement, est...

— Achevez.

— D'être déporté à la Favignana.

— Grand Dieu! il n'y a donc point de justice?

— En politique on ne juge pas , on frappe ; et les commissions militaires sont instituées pour porter des coups , non des arrêts.

— Ces coups, il faut les prévenir. Quand pen-

sez-voiis que le conseil de guerre prononce son jugement?

— - L'affaire, à mon avis, traînera encore une semaine.

— C'est un siècle. Nous réussirons.

— 0 puissance de la conviction ! Les Saintes Écritures ont raison de dire que la foi transporte les montagnes.

— Il nous suffit, pour le quart-d'heure, qu'elle délivre les prisonniers.

— Le second miracle n'est pas plus difficile que le premier.

— Vous croyez donc que nous parviendrons à l'opérer?

— En vous voyant si sûre je n'ose pas douter : le doute me paraîtrait de la poltronnerie.

— Vous avez un ton dégagé qui me donne de la confiance. Il me semble que si vous étiez sans espoir vous auriez le propos moins léger.

— L'inquiétude a Ijeau nous ronger le cœur , l'espérance reste toujours au fond.

— Parlons sérieusement , sans figures. Et d' abord peut-on voir Fabio ?

— Je le pense. Le secret doit être levé.

— C'est un premier point de gagné. Maintenant répondez avec une entière sincérité à la question que je vais vous poser. Une évasion est-elle possible, oui ou non ?

— Oui.

— Et il faut pour cela?

— De l'argent d'abord, beaucoup d'argent.

— Nous en aurons. Que faut-il encore ?

— Ceci est plus délicat : il faut une personne de courage et de bonne volonté.

— Pour?

— Pour faire évader le prisonnier en restant à sa place.

— Vous entrez tout à fait dans mes vues; c'est l'idée qui m'était venue la première.

— L'idée ne suffit pas, c^st la personne qu'il faut avoir.

— En la cherchant on la trouvera.

— En étes-vous bien sûre ?

— Qui sait ? Peut-être est-elle déjà trouvée. Les nommes })cuveni-elles entrer dans la prison ?

— Pourquoi non ? La clef d'or ouvre toutes les portes, et à tout le monde.

— Ainsi vous pensez que moi, par exemple, je ne trouverais aucune difficulté à faire une visite à Fabio ?

— Aucune, mais j'espère bien que vous n'irez pas seule dans ce repaire, et que votre oncle vous accompagnera.

— J'aime mieux que ce soit vous.

— A vos ordres, ma belle signorina. Je vous suivrai en chevalier fidèle jusqu'au fin fond des enfers. Mais de grâce à quoi dois-jel a faveur d'une préférence si flatteuse pour moi ?

— Vous le saurez ; j'ai mon projet. La seule chor.e que je réclame en ce moment de votre amitié, c'est que vous m'aplanissiez les voies jusqu'à Fabio le plus tôt possiblApans que j'aie à m'en mêler, et surtout sans dire à mon oncle un seul mol de notre campagne aventureuse. Je lui dirai tout moi-même lorsqu'il en sera temps.

— Je vous jure de garder votre secret auprès du baron mieux que je n'ai gardé le sien auprès de vous.

Cette conversation avait lieu à Trapani dans l'atelier du peintre Errante, tandis qu'il travaillait au portrait de Rafaella.

Mais que faisait alors dans les fers l'objet d'une sollicitude si dévouée, si active ?

Fabio occupait dans la prison de Trapani une petite chambre séparée des autres, qui passait pour l'appartement princier de la maison, il quarlier nobile, et qu'il avait obtenue à prix d'or. Cette dépense extraordinaire l'avait mis naturellement en grand crédit auprès du geôlier, car la prison est l'image du monde en raccourci, chaque nouveau venu y est jaugé brutalement selon sa capacité financière. Quelques largesses prodiguées à propos avaient fait monter Fabio à l'apogée de la considération. Le geôlier, sur sa demande, lui aurait donné sa femme, sa fille, tout, excepté la liberté.

Malheureusement Fabio n'était pas riche ; sa première semaine de captivité avait dévoré toute la somme qu'il avait apportée à Trapani. Ces ressources épuisées, où s'en procurer de nouvelles ? sait ce redoutable problème et voyait avec

inquiétude arriver le moment fatal où, l'argent manquant, il serait précipité de son piédestal par le geôlier lui-même, et chassé du quartier noble qu'il ne pourrait plus payer, pour aller tomber dans le dortoir immonde, infâme des voleurs et des assassins; il va sans dire que la prison de ïrapani n'était pas plus avancée que les autres : prévenus et pondamnés y étaient entassés pêle-mêle dans la même ordure physique et morale.

Un jour que, attristé déjà par les sombres influences de la prison, il se livrait avec anxiété aux tristes préoccupations du lendemain, car il en était à ses dernières onces, le geôlier entra avec un paquet :

— Voici, dit-il, le manteau de votre seigneu rie. Vous l'aviez laissé à l'auberge du Soleil, et l'hôte vient de le déposer au greffe ; il ne vous sera pas inutile pour vous promener dans la cour, qui n'est pas des plus chaudes. Abondance de biens ne nuit jamais.

Cette attention de la part d'un homme qu'il ne connaissait" pas, et dans l'auberge duquel il n'avait été que vingt-quatre heures, lui donna à pen-

ser que cefc envoi n'était qu'un prétexte, et qu'il cachait quelque nouveau mystère, quelque nouver avertissement. Dès qu'il fût seul , il se mit à explorer son manteau dans toutes ses parties ; arrivé au col, il le trouva singulièrement lom'd et beaucoup plus dur qu'il ne l'avait laissé ; il le découd ; ô surprise ! ce col suspect éiait doublé d'onces,

— Ma foi ! pensa Fabio en retirant de sa cachette ce trésor inespéré, voilà un service bien rendu. Prêter à propos, c'est prêter deux fois. Bénie soit la main invisible qui me prodigue ses dons ! Quand viendra le jour des restitutions, j'en serai quitte pour vendre ma pauvre cassine. Et voilà les économies que l'on fait lorsqu'on a le bonheur d'être logé et nourri aux frais de l'État.

Du reste, il était toujours plongé dans les mêmes doutes, dans la même ignorance sur la providence inconnue qui veillait sur lui avec tant de sollicitude. Il ne cherchait même plus à éclaircir ce mystère, et, se voyant riche pour longtemps, il se sentit plus libre d'esprit, sinon de corps, et moins effrayé des ténèbres de l'avenir.

Mais les journées étaient longues, les nuits plus encore. Privé de toute société, car il était encore au secret, il avait bien de la peine à remplir chaque jour une solitude absolue de vingt-quatre heures. Que pouvait-il faire? Lire? Il n'y avait pas un seul livre dans toute la prison. Écrire? On ne le lui aurait pas permis, et ses lettres, s'il en eût écrit, eussent été interceptées inévitablement. Privé de toute occupation, de toute diversion étrangère et de toute communication avec le monde- extérieur, ne sachant rien de ses amis, qui ne savaient rien de lui, il en était réduit, pour unique distraction, à ses propres pensées, c'est-à-dire qu'il tournait et retournait sur lui-même jusqu'au vertige , passant tour à tour et cent fois par minute de l'ambition à l'amour, de l'amour à l'ambition. Que fait la reine? Que fait Rafaella? se demandait-il sans cesse à lui-même; et, dans le silence inflexible qui l'environnait, il était réduit à s'adresser en même temps et la question et la réponse. La colère et la tristesse se partageaient son cœur.

— Bonne nouvelle! lui dit un jour le geôlier.

UN PROJET DE FEMiME. 81

— Serais-je libre ?

— Pas encore, malheureusement pour vous et heureusement pour moi qui ne retrouverai jamais un prisonnier comme votre seigneurie.

— Alors, que venez-vous m'annoncer ?

— Que le secret est levé. Vos amis — un homme aussi généreux que votre seigneurie, ne peut manquer d'avoir beaucoup d'amis), vos amis — , dis-je, peuvent maintenant vous visiter tant qu'il vous plaira. Ce n'est pas moi qui y mettrai obstacle. La ville en masse se présenterait au guichet, qu'elle serait la bienvenue chez nous. Ma clef est comme le soleil, elle tourne pour tout le monde.

— Pour entrer, mais pour sortir?

— Ceci est l'affaire du justicier, ce n'est pas la mienne ; qu'il lève l'écrou, j'ouvre la porte à l'instant même, sans me faire plus prier qu'une fille qu'on retire du couvent pour la mettre en ménage.

Le geôlier revint dans la journée.

— Quand je disais ce matin à votre seigneurie,

dit-il à Fabio d'un ton triomphant, que les amis ne

se feraient pas attendre! Préparez-vous à rece- 11. 6

voir une visite qui ne vous fera pas de peine , ajouta-t-il en clignant les yeux et en cherchant à prendi'e un air fin.

— La visite de qui ?

— Votre seigneurie veut me faire aller, elle sait mieux que moi de qui je parle.

— Non , vraiment.

— Enfin , voici. Comme je venais de vous quitter ce matin , on m appelle au parloir. J'y descends et j'y trouve le signer Errante, le premier peintre de Trapani , un homme à qui un coup de pinceau rapporte plus d'onces en une heure que nies tours de clef ne m'en rapporteront, à moi, dans toute ma vie. Que voulez-vous? c'est ainsi que va le monde,

— Qu'il entre, qu'il entre tout de suite! Où est-il î

— Chez lui ou ailleurs ; il est reparti immédiatement.

— Vous appelez cela une visite? C'est donc à vous qu' elle était destinée et pas à moi ? *

— Attendez la fin. Je trouve donc au parloir le :i;^nor Errante. — « Le capitaine Fabio n'est plus

« au secret? me dit-il. —Non, que je lui réponds. « — Ses amis, par conséquent, peuvent le voir? « — Tant qu'ils voudront, avec ma permission, bien « entendu. —Et pour l'obtenir, que faut-il faire? « — S'il s'agissait de tout autre que du capitaine, la « cliose ne serait pas facile; mais, puisque c'est à n « lui que vous avez affaire, entrez. — Pas à présent; « je reviendrai tout à l'heure avec une dame qui ne « veut être reconnue ni même vue de personne. « — J'ai compris, j'ai compris ! Bien qu'il soit conte tre la règle de la maison d'y admettre des incon- « nusou des inconnues , amenez votre dame mys- « térieuse , on ne lui demandera pas son signale- « ni cette fois, ni les autres. »

Ce que le geôlier oubliait de dire , ce que chacun devine sans qu'il le dise , c'est que sa condescendance était le prix de l'or, et qu'il avait mis largement à profit la circonstance. Sa clef, cette fois, lui rapprotait autant que le pinceau du peintre.

A peine sortait-il de la chambre du peintre, qu"En*ante y entra en effet, accompagné d'une femme entièrement cachée, les yeux exceptés, dans une vaste mante sicilienne; mais ses yeux

trahissaient son incognito : Rat'aella seule en avait de pareils.

— Vous ici! s'éciia-t-il , en courant au-devant d'elle avec ravissement.

— J'ai voulu être votre première visite , répon- ^ dit-elle en rejetant sa mante en arrière.

— Et voilà pourquoi, dit Errante, je suis reparti ce matin sans vous voir. Dieu sait ce que m'a coûté ce sacrifice; mais j'avais donné ma parole, et je l'ai tenue cette fois.

— Pourquoi dites-vous cette fois , mon cher Errante ?

— Parce que j'avais juré à votre parrain de taire à dona Rafaella votre arrestation ; or vous voyez comment j'ai respecté mon serment.

— Je vous rends grâce de votre parjure , répliqua Fabio ; Dieu vous le pardonnera au jugement dernier, en considération du bonheur que vous avez procuré à un pauvre prisonnier. Mais asseyezvous donc , que je vous voie bien établis ici , et pour longtemps. J'ai justement deux chaises; pourvu seulement qu'il ne me vienne pas une troisième visite.

— Et que ce ne soit pas mon oncle , dit Rafaella.

— Rassurez-vous tous les deux , répondit Errante ; nos mesures sont prises en conséquence ; personne ne viendra de la journée , pas même le baron Schininà.

On voit que tout noble qu'était l'appartement du capitaine , et si cher qu'il fût , il ne brillait ni par la somptuosité m par le confort. Le plus pauvre habitant du quartier latin s'en fût à peine accommodé. Deux chaises , et quelles chaises ! une table de sapin polluée par mille usages , et le plus dur , le plus misérable des grabats , en composaient tout l'ameublement. Ajoutez à cela des murs sales, une haute fenêtre oblongue, traversée, presque murée par d'épais barreaux de fer, et pour perspective une grande muraille noire, vous aurez l'idée de ce lieu de misère. Pas de jour, pas de soleil, pas deciel. Encore passons-nous sous silence, par égard pour la délicatesse des lecteurs, et surtout des lectrices, une atmosphère épaisse, humide, nauséabonde qui est particulière aux prisons, et qui, indépendamment de toutes

les xlouleurs , de tous les regrets attachés à la perte de la liberté , des incertitudes et des alarmes de l'arrestation préventive , suffirait , à elle seule , pour faire de la détention la plus courte un supplice insupportable. Si peu difficile que fût Fabio sur le chapitre de ses aises , et si peu gâté qu'il eût été sous ce rapport, soit avant, soit après sa disgrâce, le quartier noble de la prison de Trapani le réconcilia tout à fait avec l'humble et agreste nudité de Boncévino.

Rafaella ne put se défendre, en entrant dans ce morne séjour, d'un serrement de cœur et d'un frisson général.

— Hélas ! lui dit Fabio, à qui ce mouvement involontaire n'avait point échappé, il ne dépend pas de moi de vous recevoir dans un lieu plus digne de vous. Pardonnez-moi l'horreur de ce réduit infâme ; votre visite n'en a que plus de prix pour moi.

— En effet, dit Errante, l'Etat ne se met pas en frais de représentation pour ses hôtes ; le mémoire du tapissier de l'établissement ne doit pas monter haut.

UN PROJET Dte FlïMME. 87

— Comment peut-on Vivre ici tjWî^nd on est criminel, dit Rafaella, puisqtitô les innocents euxmêmes s'y trouvent si mal ?

— Avant tout, dit le peintre, tâchons, si c'est possible, de ne faire du sentiment que juste ce qu'il en faut, vu la circonstance. Le lieu n'est pas beau, c'est vrai, mais nous l'embellissons de notre présence, et, tout compensé, je parie que le capitaine se trouve plus heureux ici, dans ce moment, que notre saint père le pape dans les loges du Vatican... je veux dire dans le château de Fontainebleau. C'est égal, prison pour prison, j'aimerais encore mieux celle de Sa Sainteté.

— Qu'importent les lieux en eux-mêmes? répliqua Rafaella, revenue de sa première impression à sa sérénité habituelle ; ils ne sont que ce qu'ils paraissent ; le monde extérieur est le miroir de Tâme, il est triste si l'âme est triste, et riant si elle est riante. J'ai déjà compris qu'on puisse vivre ici dans la compagnie d'une bonne conscience.

— Toujours m'accorderez-vous, dit Efrante, qu'il est permis de se trouver mieux ailleurs.

— Souffrez, ditFabio, que je vous mette unin-

stant sur la sellette, et que je vous fasse su])ir un interrogatoire en forme.

— Votre solennité m'effraie, dit Rafaella en souriant.

— Voici le moment, ma belle signorina, lui dit le peintre, d'invoquer à votre aide cette bonne conscience dont vous parliez tout à l'heure.

— Ce billet est-il de vous ? demanda Fabio en leur présentant les trois mots énigmatiques qu'il avait reçus le soir même de son arrestation.

— Voyons, répondit Errante en prenant le papier pour le lire. « On pense à vous. » Moi, je me déclare innocent du crime : je pensais à vous, c'est vi'ai, mais je ne vous l'ai pas écrit.

— Ni moi, ajouta Rafaella.

— Ce n'est pas vous non plus qui m'avez envoyé le joueur de guitare ambulant qui m'a chanté tout un jour la romance du Captif, ni ce trésor cousu dans le col de mon manteau ?

— Non.

— Non.

— Décidément, mon cher, vous avez un génie familier, comme Socrate.

— Ne me compnrez pas à Soerate, qui est mort en prison. Comparez-moi plutôt à saint Pierre, qui en a été délivré. . . .

— Par un ange, poursuivit Errante. Allez, brave enfant de Bellone, en faisant cette comparaison, vous ne savez pas vous-même à quel point elle est juste.

— Eh quoi ! mes fers sont-ils tellement rivés qu'il faille un ange pour les briser ?

— Qu'ils soient brisés par un ange du ciel ou par un ange de la terre, attendez- vous à un miracle.

— Vous piquez ma curiosité.

— Curiosité est excellent ! voilà, sur ma parole, un mot bien choisi ! La tête de monsieur est en jeu et monsieur est curieux de savoir s'il la gardera sur ses épaules.

— Par compensation, mon cher enfant des muses, vous le prenez, vous, sur un ton terriblement tragique.

— Tragique ou non, qu'importe, si je suis dans le vrai ? Vous comprenez, mon cher capitaine, que nous ne sommes pas venus ici, dona Rafaella et

moi, pour vous conter des sornettes. Il s'agit d'affaires graves.

— On dirait à vous entendre que je suis ici pour avoir assassiné père et mère.

— Vous n'avez assassiné personne, mais vous n'en êtes pas plus innocent aux yeux de vos ennemis. Que diable ! aussi, il faut voir les choses comme elles sont.

— Je ne crois pas avoir plus mauvais yeux qu'un autre.

— Les meilleurs, croyez-moi, sont sujets aux hallucinations. Auquel de nous n'est-il pas arrivé de prendre des vers luisants pour des étoiles, et des étoiles pour des vers luisants ? Je crains que vous ne soyez dans ce cas.

~ Ah ça ! mon cher, me direz-vous le motif de cette brusque algarade ?

— Mon motif est de vous faire rentrer en vousmême, et de vous ramener à la raison. Si vous m'a* viez cru la première fois, vous ne seriez pas ici. Jugez vous-même de la situation où vous vous êtes placé volontairement. Je vais vous faire votre compte sur mes dix doigts ; aussi bien le conseil de

UN PROJET DE FEMME. 9t

guerre est-il composé de dix membres : cinq Anglais et cinq Siciliens. Pour les Anglais, je n'en parle pas, sur cinq, vous en avez cinq contre vous, vous pouvez y compter. Je passe aux Siciliens. Énuméi*ons : primo, le colonel qui vous a fait destituer; secondo, le capitaine que vous aviez remplacé; tertio, celui qui vous a remplacé ; quarto, un lieutenant imberbe qui ne doit son grade qu'à la protection toute spéciale de je ne sais quelle Dulcinée de je ne sais quel don Quichotte anglais ; quinto enfin, le sergent-major que vous aviez fait dégrader pour vol, et dont, après vous, on a fait un martyr. Maintenant, faites-moi l'amitié d'additionner, et dites-moi combien d'amis vous comptez parmi ces cinq juges? Ajoutez à cela, que, pour couronner l'œuvre, le conseil sera présidé par Mac-Farlane en personne.

— Vous parlez vraiment comme s'il n'y avait pas de code militaire, et que l'on condamtiât les gens sans forme de procès.

— Oh ! quant à cela, mon cher, vous pouvez être tranquille, on vous le fera votre procès, et toutes les formes seront riaoureusement obser-

vées pour votre condamnation. A cet égard, vous n'aurez pas à vous plaindre. Et d'abord, sachez que le simple duel, sans aucune circonstance aggravante, est puni de dix ans de fer.

— C'est une loi absurde, et qui ne s'exécute pas.

— Mais elle peut s'exécuter 5 on vous le fera bien voir.

— Enfin, que voulez-vou^ que je fasse ? Vous me répéteriez jusqu'à demain que mon affaire est mauvaise qu'elle n'en serait pas meilleure. Si mon arrêt est écrit d'avance , il faut bien me résiû;ner à le subir.

— Eh non ! il faut le prévenir, au contraire.

— Le moyen, je vous prie, maintenant que je suis sous les verrous?

— Il y en a un bien simple, le plus simple de tous.

— - Qui est?

— De vous évader.

— M'évader, moi !

— Voilà les grands mots qui vont commencer; comme l'autre jour, quand je vous suppliais de

lie pas vous laisser arrêter ; vous vous êtes récrié, vous êtes monté sur vos grands chevaux, qui vous ont conduit directement ici ; si vous voulez qu'ils vous mènent encore plus loin, à la Favignana, par exemple, libre à vous, allez, on ne vous retient pas.

— Vous êtes étonnant, mon cher Errante, vous ne doutez de rien ; je ne parle pas du conseil en lui-même, je parle de la possibilité de le mettre à exécution. Il semble, à vous entendre, qu'on sorte d'une prison comme d'un lieu public qu'il suffise d'un coup de trompette, comme à Jéricho, pour faire tomber des murs de dix pieds d'épaisseur.

— Rendez-nous la justice de croire que nous ne sommes pas tout à fait des visionnaires. Puisqu'on vous propose une évasion, c'est qu'apparemment on a par-devers soi les moyens de vous faire évader.

Jusque-là, Rafaella n'avait rien dit; soit qu'il eût été convenu d'avance qu'elle se réserverait pour porter les derniers coups, soit plutôt que la franchise un peu rude du peintre et son humeur

caustique lui parussent plus propres à exciter qu'à vaincre la résistance de Fabio , elle intervint à son tour et le fit avec sa tranquillité, sa droiture accoutumées.

— Daignez, dit-elle à Fabio avec son inaltérable douceur, faire une fois en votre vie quelque chose pour vos amis, et ne mettez pas toujours vos passions à la place de la raison.

— Quoi! vous aussi, Rafaella? Songez-vous bien à ce que vous me conseillez? M'évader ! . . . mais c'est fuir, c'est lâcher pied devant l'ennemi ; qu'il soit formé en bataille ou en conseil de guerre, c'est toujoure l'ennemi, et je me dois à moi-même de faire devant lui bonne contenance.

— Vous exagérez un sentiment fort louable, assurément, et que vos amis sont fiers de trouver en vous. Croyez que je ne saurais jamais vous conseiller une démarche honteuse, quelque bien qu'il en dût résulter ; je suis jalouse de votre honneur autant que vous-même ; mais l'honneur, ici, n'est point en cause ; tendre ses bras aux chaînes, comme vous voulez le faire, ce n'est pas de l'honneur, Fabio, c'est de la folie.

— Quand vous parlez, je vous crois ; vos paroles portent en moi la conviction ; et pourtant j'ai toujours là quelque chose qui me dit : T'évader, c'est fuir.

— C'est la voix du préjugé qui parle ainsi ; tan-" dis que nous, c'est la voix de la sagesse qui parle par notre bouche. Reste à savoir maintenant si votre mauvaise tète vous fera la loi, comme toujours.

— Écoutez, Rafaella, vous avez peut'^tre raisou ; mais laissez-moi m 'accoutumer à cette idée. J'ai besoin d'un peu de temps pour me familiariser avec elle. Vous ne voulez pas que je fuie immédiatement ?

— Aujourd'hui, non, répondit Errante, nos moyens d'action ne sont pas encore mûrs : mais ils ne tarderont pas à l'être, et alors...

— Ne me direz-vous pas auparavant quels sont es moyens?

— Vous les saurez, dit vivement Rafaella, quand il sera temps de les mettre à exécution ; c'est moi qui me charge de vous les apprendre; jusque-là, à qiwi ban? j'ai mon projet.

— Un projet de femme, dit Errante; vous l'en^ tendez, mon cher capitaine ; si vous voulez encore résister, vous n'avez qu'à vous bien tenir.

— Puisque vous demandez à réfléchir, reprit Rafaella, réfléchissez ; mais n'oubhez pas de mettre en ligne de compte dans votre délibération intérieure vos amis en général, et nous en particulier. Je vous l'ai déjà dit plusieurs fois, Fabio, et c'est ici plus que jamais le cas et le lieu de vous le répéter , si votre obstination attirait sur vous quelque malheur, mon oncle, qui vous aime comme un (ils, en mourrait de chagrin et moi je ne m'en consolerais jamais.

— Ne lui dites pas cela, interrompit Errante, vous allez le faire rester ; que ne ferait-on pas pour avoir le bonheur d'occuper vos pensées ? Sur ce, ma belle demoiselle, il faut songer à battre en retraite ; la prudence vous rappelle auprès du baron.

Raftiella remit sa mante et s'enveloppa, pour sortir, comme elle l'avait fait pour entrer. Fabio suivait d'un œil morne ces tristes préparatifs du départ.

— Heviendrez-vous bientôt? lui demauda-t-il.

UN PROJET Diî FEMME. 97

— A une condition.

— Laquelle ?

— C'est qu'à l'avenir vous vous laisserez conduire par moi docilement, aveuglément. Sinon, non.

— 11 faut bien vous le promettre.

'— Il a dit oui, s'écria Errante d'un ton triomphant :

Grands dieux! qui l'entendez, recevez son serment!

Les deux visiteurs s en allèrent comme ils étaient venus. Rafaella était si complètement cachée dans sa mante, qu'il était impossible de la reconnaître; le geôlier poussa la discrétion jusqu'à ne pas même l'essayer. Il gagnait son argent en conscience, c'est-à-dire qu'il en espérait d'autre.

— Sa majesté le roi Charles III, pensa-t-il philosophiquement, avait bien raison de dire qu'au fond de tout il y a une femme.

Le peintre reconduisit Rafaella chez elle.

— Vous me devez, lui dit-il, des dédommagements. Ces séances-là ne sont pas mon affaire, et

pendant ce temps notre portrait reste en chemin, u. 7

— Prenez un peu de patience; bientôt, sans doute, le temps de poser ne me manquera pas.

— Ainsi vous persistez ; la vue de cet affreux réduit n'a pas ébranlé vos résolutions ?

— Au contraire, elle les a fortifiées.

— Je voisaujourd'hui ce que jen'avais jamais cru.

— Que voyez-vous ?

— Qu'il n'y a de véritable héroïsme que dans le cœur des femmes.

Rafaella en voulait un peu au baron pour le mystère qu'il lui faisait , mystère bien inutile, puisqu'elle en avait appris en un jour beaucoup plus que lui pendant toute une semaine.

— Eh bien ! mon oncle, lui dit-elle, avez-vous des nouvelles de Fabio ?

— Pas aujourd'hui, mais demain j'espère le. . . Il allait dire le voir et s'arrêta tout court pour

tte se point trahir. Rafaella s'en aperçut :

— Le voir, mon oncle ^ dit-elle malicieusement, en achevant la phrase interrompue. Il est donc de retour?

— Demain, dis-je, j'espère en recevoir des nouvelles.

— Où est-il en ce moment ?

— Où il est?... répondit le pauvre baron qui était sur des charbons ardents, car il ne savait

pas mentir, tu me demandes où il est?

Il est >»

— Je croyais que vous le saviez.

— Pas précisément, mais je m'en doute.

— Moi aussi.

— Toi ?

— Pourquoi pas, mon oncle? Il y a en Angleterre des personnes qui ont le don de seconde vue ; êtes-vous bien sûr que je ne sois pas une de ces personnes-là ?

— Ne me parle pas de ton" Angleterre et de tes Anglais ! s'écria le baron, trop heureux de pouvoir faire une diversion, bonne ou mauvaise, pour cacher son embaras. C'est une race féroce, Britannia feroXf comme dit Jules-César dans ses Commentaires. Pardon, ma pauvre enfant, ajouta-t-il avec bonté , j'oublie que ta mère était Anglaise. Pourquoi aussi me parler de ces gens-là ?

Désarmée, attendri^e par cette explosion d'un bott cœur, Rafaella e? at pitié de lui ^X renonça à se

fiiire plus longtemps un jeu malin de son em- Ijairas.

— Mon oncle, lui dit-elle d'un ton sérieux, je ne vous demande pas vos secrets, gardez-les ; mais, quoi qu'il arrive , dans quelque situation que puisse se trouver Fabio, ne perdez jamais courage et ayez confiance en moi ; où la sagesse des hommes finit, celle des femmes commence ; elles trouvent dans leur cœur des ressources qu'ils ne trouveraient pas dans leur cerveau.

— Soupçonnerait-elle la vérité ? se demanda à part lui le baron. Mais il se garda bien de lui faire aucune question ; il craignait trop qu'elle ne lui en adressât à lui-même.

Le même soir, il eut la visite du comte Allégroni, qui fut plus froid, plus laconique, plus décourageant qu'il ne l'avait jamais été, et certes ce n'est paspeudire. Tant queRafaella fut présente, la conversation roula sur le musée du comte et autres sujets indifférents : le nom de Fabio ne fut même pas prononcé ; mais dès que le baron fut seul avec Allégroni :

— Eh bien ! monsieur le comte, lui dit-il, vous

m'aviez promis de penser à notre pauvre prisonnier ; m'avez-vous tenu parole ?

— Oui.

— Avez-vous réussi à le voir ?

— Pas encore.

— Mais, au moins, avez-vous eu des nouvelles de lui ?

— Aucune.

— Comment croyez-vous que son affaire tourne ?

— Mal.

— Quand le conseil de guerre doit-il se rassembler?

— Bientôt.

— Et jusque-là que pensez-vous qu'il y nit à faire ?

— Rien.

— Vous êtes désespérant.

— J'ai le malheur d'être sincère ; je nepromot?^ jamais que ce que je peux tenir.

— Mais il est doux quelquefois d'être trompé ; il y a des rêves qui font prendre patience cl qui consolent, s"ils ne sauvent pas : arnica mumui, comme dit le poète. Vous n'espérez donc jamais?

102 CAROLINE ETS' SICILE.

— Lors (le mon voyage à Paris, le docteur Gall m'a déclare que je n'avais pas la bosse de l'espérance.

— Mais, à coup sûr, il a dû vous trouver celle de la circonspection.

1,'ECinBII. DE PROCIDA.

L'Ëcueil de Mauvais-Conseil, Scoglio di Malconsiglio, que déjà nous avons aperçu du haut du mont Eryx, n'est qu'un îlot désert, situé dans la pleine mer, à l'extrême pointe du port de Trapani. La tradition veut, avons-nous dit, que Procida ait réuni là les conjurés de cette ville lors des vêpres siciliennes.

La nuit régnait, une nuit obscure, sans étoiles ;

la ville était sombre et muette ; le port l'était davantage encore. A peine la lampe des madones nichées au coin des maisons ou à l'avant des navires jetait-elle quelques faibles lueurs le long des rues et le long des flots. Quelques sentinelles perdues se promenaient de long en large sur les remparts ; un chien sans maître errait sur le ^ort en poussant des hurlements lamentables.

— S'il a le mus ;.u en l'air, c'est signe d'incendie; mais s'il ala tête basse, c'est signe de mort. En tout cas c'est mauvais signe.

Ces paroles, prononcées à voix basse, partaient d'une barque conduite par deux rameurs masques, et montée par une figure silencieuse, exactement vêtue comme les membres de la Confi'érie des Nobles, que nous avons vus assister à la marche funèbredessept Machabées,'c'est-à-dire d'une grande ro])o noire qui cachait le corps et le visage, les yeux seuls exceptés. La barque glissait mystérieusement le long du môle, dans la direction de l'Écueil de Procida ; comme elle s'en approchait, un canot, qui semblait l'escorter ou l'épier, mais qui se tenait à distance, commes'il eût craint d'être dé-

l'eciieil de procipa. 105

couvert, fut aperçu ou entendu par le noir passager ; il (lit quelques mots à l'oreille des rameurs, qui virèrent de bord immédiatement et gouvernèrent droit sur le canot ; celui-ci prit la fuite à toutes rames, mais il fut bien vite atteint. On n'échangea pas un mot ; les deux rameurs de la barque sautèrent dans le canot, monté par un seul homme; ils s'emparèrent de lui avant qu'il eût seulement eu le temps de se mettre en défense ni même de quilier ses rames, et le précipitèrent dans la mer sans prononcer une parole. La victime en y tombant poussa un cri sourd, puis tout se tut. Cette scène effrayante, rendue plus effrayante encore par le profond silence et la profonde obscurité qui y avaient présidé, fut exécutée en moins de temps, à la lettre, qu'il n'en a fallu pour l'écrire. Le meurtre consommé, les deux meurtriers repassèrent dans la barque, qui reprit sa route comme s'il ne se fût rien passé ; seulement ils curent la précaution de retourner le canot de manière à faire croire que la victime s'était noyée par accident. — Quand je te disais, murmura l'un des deux rameurs à l'oreille de son camarade, que le chien

lOG CAROLINE EN SICILE.

qui hurlait tout à Theure annonçait quelque malheur! Il paraît qu'il avait la tête basse.

Arrivée à Kécueil , l'embarcation aborda au fond d'une petite anse, où quelques barques vides arrivées avant elle étaient déjà amarrées. Les rameurs restèrent couchés sur leurs rames et le passager prit terre à l'instant. A peine débarqué, il s" achemina vers le centre de l'îlot comme une ombre à travers les ténèbres. Après avoir fait quelques centaines de pas, il se trouva au milieu d'un groupe d'hommes vêtus comme lui, et comme lui muets, qui se rangèrent en cercle avec un sentiment de déférence bien marqué . Alors le nouveau venu fit le tour de l'assemblée et prit le mot d'ordre, à voix basse, de chacun des membres qui la composaient. Cette cérémonie terminée, il revint au milieu du cercle.

— Aussi sùp, dit-il en rejetant en arrière le capuchon qui lui couvrait le visage, aussi sûr que je m'appelle Allégroni, il y a un étranger parmi nous ; je l'ai reconnu à la manière dont il a prononcé Sicilia qui est notre mot de reconnaissance. Que chacun se découvre !

l'écueil de procida. 107

Tout le monde se découvrit le visage «omme il avait lui-même découvert le sien.

— Voilà le traître! reprit-il en allant droit à l'un des assistants. Qu'on s'empare de lui !

L'ordre fut exécuté aussitôt que donné. Le suspect fut entouré et en approchant de sa figure une lanterne sourde on reconnut un Anglais.

— Un Anglais ! s'écria Allégroni ; un Anglais ose s'introduire au milieu de nos assemblées nocturnes pour surprendre les mystères que nous ensevelissons dans l'ombre de la nuit et de nos consciences ! Déjà tout à l'heure j'ai fait justice d'un espion qui suivait ma barque, et j'en découvre un autre jusque dans nos rangs ! Qu'il aille rejoindre son complice ! Que notre secret périsse avec lui dans les flots!

Le coupable n'essaya pas même de se défendre , il se laissa garrotter et bâillonner sans faire un mouvement, comme si une terreur superstitieuse et le sentiment de l'irrévocable eussent paralysé sa langue et toutes ses facultés. Quatre hommes l'emportèrent vers la côte, et bientôt on entendit quelque chose de lourd tom])er dans la mer. Les

quatre GKécuteurs revinrent l'instant d'après et reprirent leurs places dans le cercle sans dire un seul mot du malheureux noyé.

— Ces exécutions étaient nécessaires, reprit Allégroni d'une voix impassible ; nos statuts ne nous en feraient pas une loi que notre sûreté les aurait commandées. L'audace de ces espions m' alarme. Il faut que des imprudences aient été commises , malheur aux indiscrets ! On nous surveille, on nous redoute, puisqu'on nous épie. Le suppHce récent des sept adeptes, des Machabées, comme on les a baptisés, est pour nous un grave échec et a éveillé l'attention du grand-justicier. Nous avons dû, quoi qu'il ait pu nous en coûter, les abandonner à leur destinée ; ils s'étaient compromis au point que notre intervention nous aurait compromis nous-mêmes et ne les aurait pas sauvés. D'ailleurs ils se sont attiré eux-mêmes leur sort : au lieu de se borner, ainsi que le veulent nos statuts, aux exécutions légales et partant légitimes, ils en avaient commis d'arbitraires ; prenant à cet égard une criminelle initiative, ils s'étaient arrogé le droit de frapper pour leur compte, en leur propre

l'écueil de procida. 1|09

et privé nom ; ils ont mérité par leur insubordination que la justice humaine les frappât à leur tour ; à défaut d'elle nous aurions dû nous-mêmes faire son terrible office. On ne se joue pas impunément des lois auxquelles nous avons juré tous de nous soumettre. Supplice pour supplice, ils ne pouvaient échapper à leur destin ; le doigt de Dieu les avait touchés. Ils ne sont plus, passons. Ils ont racheté leur faute par leur silence ; notre secret est descendu avec eux dans leur tombe. La paix de Dieu soit avec leur âme !

— Amen ! murmurèrent en chœur tous les assistants.

— Maintenant, reprit Allégroni, que nous sommés surveillés , menacés peut-être , souffrez que , pour retremper vos cœurs dans les sources vives du devoir et de l'espérance, je vous rappelle ici l'origine et l'objet de notre sacro-sainte institution. L'antique Confrérie de Saint-Paul à laquelle nous succédons, et qu'on a tant calomniée, n'avait, vous le savez, qu'une pensée, qu'un but, l'indépendance de la Sicile , île infortunée qui aspira toujours à la liberté et ne fit jamais que changer d'es-

ciavage. Et si les Béati-Paoli , nos ancêtres , redressaient en même temps les torts de la société, s'iîs châtiaient les magistrats prévaricateurs , les oppresseurs puissants, s'ils vengeaient les innocents et les faibles, c'est qu'ils entendaient fonder le bonheur public sur le bonheur privé, et préludaient à la liberté par la vertu. Mais, ils ne perdidirent jamais de vue le vœu suprême de l'ordre, et furent, à plusieurs époques, sur le point de le réaliser. Déjà au seizième siècle, la Sicile se crut deux fois, parleurs efforts, maîtresse de ses destinées ; la première, sous les ordres &d Squarcia-Lupo, chef du peuple ; la seconde, sous les frères Impératori ; mais ces derniers furent étranglés pour prix de leur patriotisme; Lupo tomba pendant la messe au pied même de l'autel, sous le poignard d'iri assassin soudoyé par les ennemis de la Sicile. Les Paoli ne se découragèrent pas, et au siècle suivant, ils furent encore plus près du succès : un second Lupo, Joseph Alessi, suscité, soutenu par l'Ordre, fut décapité au moment où il touchait au but. Un autre martyr, le stoïque Varia, ce digne ami de Thomas Campaiielia , puisa dans llnstitution une

l'ÉCUEIL de PROCIDA. 111

telle énergie, qu'il s'en fallut de peu qu'il ne fondât la république sicilienne. Trahis par la fortune à l'heure du succès, lesPaoli se retournèrent dvicôté delà monarchie et offrirent la couronne de Sicile à un Sicilien, à Branciforti, comte de Mazzarino, dont le père avait épousé, quoique simple gentilhomme, la fille de l'empereur. Ses tergiversations compromirent l'entreprise, et l'Espagne ressaisit sa proie d'une main rapace. Voilà nos traditions , voilà nos œuvres. Mais pourquoi vous les rappeler? ces souvenirs, ne vous sont-ils pas présents à la mémoire à vous tous ici rassemblés ? Que pourraisje vous apprendre que vous ne sachiez aussi bien que moi ? Votre présence ici ne témoigne-t-elle pas de votre amour pour la patrie? Lequel de vous n'est prêt à plonger ses bras jusqu'au coude dans le sang étranger pour assurer la liberté de la Sicile ? Allégroni fit une pause ; pendant qu'il reprenait haleine, l'assemblée resta plongée dans un profond silence et dans une immobilité complète. Elle ne donna pas un signe d'assentiment ; ce terrible orateur parlait pour être obéi, ilon pour être applaudi.

— Je passe, poursuivit-il, aux événements contemporains; ici ce n'est plus Thistorien qui parle ; ces événements, je lésai vus, j'y ai pris moi-même une part active, j'en fus l'auteur encore plus que le témoin. Le dernier acte politique de la Confrérie de Saint-Paul fut la grande rébellion de Palerme, que vous avez tous vue, ou du moins pu voir, car elle appartient à cette génération. Le peuple, vous le savez, fut maître un instant de la capitale, et pour peu que son élan se fût soutenu un mois encore, l'île entière était libre. Les destins jaloux en décidèrent autrement. La sédition palermitaine fut pour l'Ordre comme le dernier effort du mourant pour se rattacher à la vie; usée par le temps, épuisée par tant d'efforts, par tant de crises, la Confrérie n'était plus qu'un fantôme et menaçait de s'évanouir tout à fait. C'est alors que j'eus l'idée de la transformer pour la sauver, et je la fondis dans cette Congrégation de Nobles qui nous sert aujourd'hui de masque, et à l'ombre de laquelle nous pouvons nous concerter. Confondues désormais, et animées du même esprit, lesdeux associations n'en font plus qu'une, dontlamission pu-

l'ÉCUEIL de PROCIDA. 113

bliqiie couvre la mission sécrète. Fidèles aux leçons, aux exemples de nos aïeux, ce qu'ils ont voulu de leur temps, nous le voulons du nôtre, et nous marchons au même but qu'eux, sinon par les mômes voies, du moins avec la même confiance et la même ardeur. Nous avons déjà fait beaucoup, nous ferons plus encore. Depuis la vice - royauté modérée du prince de Caramanico et son féroce successeur le président Lopez, jusqu'à ce parlement fallacieux que les Anglais nous forgent , afin de mieux nous enchaîner, nous avons soulevé bien des villes , Catane , Caltagirone , Minéo, beaucoup d'autres, et soufflé à bien des populations, à bien des hommes, l'esprit qui nous inspire. L'avocat Blasi, le Catanais Piraïno , sont nos maj'tyrs à nous. Castoréo, le grand Castoréo lui-même, le héros des- héros, le martyr des martyrs, lui dont le bras aurait sauvé la Sicile, si la Sicile avait pu être sauvée, Castoréo était des nôtres, et nous tous, enfants de la Sicile , nous qui rendons un culte à sa mémoire, prions Dieu pour le repos de son âme.

A ces mots, l'assemblée en masse, y compris II. 8

Allégroni, fit un signe de croix, et chacun murmura à demi- voix la litanie des morts.

— Amen ! dit le comte à haute voix.

— Amen ! répétèrent tous les assistants.

— Paix à son âme ! gloire à son nom ! s'écria Allégroni, emporté par un sombre enthousiasme. Puisse-t-il, du haut des cieux ouverts à ses vertus, bénir notre œuvre et couronner nos efforts ! Puisse enfin notre adorée patrie prendre un bain de sang, et de sang anglais, pour renaître plus jeune et plus forte à l'indépendance et pour élever des statues dans toutes les villes et jusque dans les derniers villages, au plus grand, au plus pur, au plus magnanime de ses citoyens ! Nous disons, nous, Timoléon, Procida;nos enfants diront : Gastoréo !

— Gastoréo! répéta l'assemblée comme un écho. Vive Gastoréo !

— Nous n'avions à combattre au début, poursuivit Allégroni en reprenant sa voix naturelle, qu'un seul ennemi : cet ennemi c'était Naples; Naples qui résume en soi toutes les tyrannies des Sarrasins, des Allemands, des Angevins, des Espagnols, Cil un mot tous les fléaux vivants que

l'ÉCUEIL de PROCIDA. 115

l'enfer en sa colère a vomis pendant des siècles sur notre île infortunée; Naples qui pour nous mieux opprimer et pour rendre son joug plus odieux, plus lourd, semble faire avec elle-même assaut de rapaelté, de férocité, d'ineptie; Naples enfin qui pour l'Europe entière est un objet de risée et de mépris. Qu'avons-nous fait au ciel pour qu'il nous inflige de pareils maîtres , et n'ont-ils pas tous, jusqu'au dernier, mérité la mort?

— La mort ! répéta le lugubre écho de l'assemblée avec une fureur concentrée. Mort à Naples !

—Mais un second ennemi, un ennemi plus puissant,plus redoutable que Naples, l'Anglais, a surgi devant nous, et c'est contre lui qu'il faut diriger tous nos coups désormais; vainqueurs de celui-là, nous vaincrons plus facilement tous les autres. Appelés dans l'origine par les Napolitains eux-mêmes et unis longtemps à eux par les liens les plus étroits, sous les auspices de Nelson et de sa concubine , digne entremetteuse de cette impudique alliance, les Anglais ont fini par la rompre afin de régner seuls, et les amis d'hier sont devenus d'irréconciliables ennemis. Profilons de leurs divi-

sions pour les détruire les uns par les autres. Les discordes intestines des oppresseurs font le salut des opprimés. Si Dieu nous aide et que nous nous aidions nous-mêmeSjla délivrance et l'indépendance de la Sicile doivent sortir de ce conflit providentiel. Pas de vains scrupules, tous les moyens sont permis. Allions-nous, s'illefaut, à l'implacable ennemie des Anglais, à la reine Caroline elle-même, sauf à briser son trône après l'avoir relevé sur les ruines de l'ennemi commun. Pour chasser les Anglais, pour leur nuire , je m'allierais , moi, à l'enfer lui-même !

Le comte s'arrêta un instant comme s'il n'eût pas trouvé de mots assez passionnés pour formuler toute la haine qui couvait dans son cœur contre l'altière et féroce Albion.

— L'Angleterre, s'écria-t-il, mais c'est la Car- Ihage moderne, cette même Carthage qui déjà dans l'antiquité fit tant de mal à notre patrie. L'une consommera-t-elle dans l'avenir ce que l'autre a commencé dans le passé? Si nous le souffrions, nous serions de grands lâches, et nous mériterions non l'esclavage poHtique, ce serait encore pour nous

l'écueil de procida. 117

un châtiment trop doux , mais l'esclavage dos nègres avec toutes ses conséquences : le labeur sans trêve sous les feux de la canicule : les fers corrosifs, la nourriture infecte, les lits de pierre et le bâton des commandeurs. Voilà le partage naturel, le partage légitime des peuples qui se laissent enchaîner, avilir. Voyez s'il vous convient.

— Non, non! répondit l'assemblée tout d'une voix?

— Alors prouvez-le, le temps des paroles est passé, il faut agir: l'Anglais devient de jour en jour plus audacieux, plus insolent; d'après ce qu'il ose aujourd'hui oià il ne règne encore qu'indirectement jugez de ce qu'il osera demain quand il sera maître unique, absolu de la Sicile. Car, ne vous y trompez pas, il convoite notre Sicile, il la convoite ardemment; déjà maître de Gibraltar, de Malte, et bientôt peut - être de Corfou , il lui faut notre île pour s'arrondir et pour régner sans contrôle sur toute l'étendue de la Méditerranée. Honte à nous si nous le souffrions ! Refoulons dans leurs brumes septentrionales ces forbans des mers ; le soleil de la Sicile n'est pas fait pour eux. Mais songez donc

qu'ils ruinent, qu'ils dévorent notre patrie, qu'ils regorgent sous nos yeux, comme ils ont égorgé mon fils.

Ce cri déchirant, parti des entrailles d'un père, remua profondément l'assemblée ; un sourd murmure, pareil au grondement des flote avant l'orage, courut de rang en rang. Malheur à l'Anglais qui serait alors tombé au milieu de ce cercle homicide, pendant cet accès de haine et de pitié ! Vaincu par le souvenir inconsolé, inconsolable, de toute sa vie, le comte iit une nouvelle pause, et cacha entre ses deux mains son visage inondé de larmes. La nuit couvrit d'un voile discret son désespoir. Quand il eut repris un peu de calme :

— Gomme Procida, dit-il, et ses conjurés, que nous remplaçons sur cet écueil désert consacré par eux et visité sans doute par leurs mânes, opposons la ruse à la ruse et la force à la force. Peutêtre ne sommes-nous pas si désarmés ni si faibles que nous en avons l'air. Mais pas de coups inutiles, plus de ces exécutions partielles qui diminuent nos forces en les dispersant ; concentronsles toutes sur un point unique, frappons à la tête,

l'écueil de procida. 119

et nous vaincrons. Vous savez que de tout temps nous avons eu à Palerme des instruments, des auxiliaires, des adeptes. La corporation des Tanneurs, des terribles ConciapelU, qui font trembler la capitale, nous sont dévoués aveuglément ; le jour est venu de mettre leur dévouement à l'épreuve, et d'armer leurs bras de fer contre les Anglais ; mais il faut un agent sûr et résolu pour nous représenter au milieu d'eux. Qui veut partir pour Palerme ?

— Moi ! répondit une voix sourde.

— Chevalier Vito Vitali, je vous reconnais à la voix; l'Ordre ne pouvait choisir un meilleur représentant. Approchez.

XXÏV

I,E TB.IBUK'AZ. DE SAINT-PAUI..

Vito Vilali s'avança au milieu du cercle.. Quoique dans la force de la jeunesse, il portait déjà tous les caractères d'une vieillesse anticipée ; ses cheveux, blanchis avant Tâge, flottaient sur ses épaules , et, comme si ses genoux eussent fléchi sous luij il marchait appuyé sur une canne.

— Ne craignez pas, dit-il d'une voix dont le timbre énergique contrastait avec la débilité de

toute sa personne, ne craignez pas que ma décrépitude précoce fasse obstacle à ma mission ; au contraire, elle la servira. Vous me donnez soixante ans, j'en ai trente ; ce senties cachots, les tortures qui m'ont réduit à l'état où vous me voyez ; le corps est perdu, mais la tète est bonne ; ne craignez donc rien \ je puiserai jusque dans mes infirmités mêmes des armes pour les venger. Malheur à mes bourreaux !

— Chevalier Vito Vitali, dit Allégroni, nous savons tous ici ce que vous avez souffert pour la bonne cause et quels otages vous avez donnés à l'Ordre. Ce que vous avez fait pour lui dans le passé nous est un garant certain de ce que vous ferez dans l'avenir. Vous avez toute notre confiance.

— Oui ! oui ! s'écria l'assemblée avec l'unanimité d'une conviction profonde, il l'a tout entière.

— Chevalier Vito Vitah, vous l'entendez ! Préparez-vous donc à partir ; demain vous recevrez vos instructions. Tous iv)8 plans sont dressés ; il ne nous reste plus qu'à les exécuter. C'est à vous que ccUe tache ost réservée.

— Je la remplirai fidèlement; mais avant de partir, j'ai une accusation capitale à porter.

— Contre qui ?

— Contre le marquis Artali, commissaire extraordinaire du gouvernement à Messine, sicaire et bourreau plutôt que juge.

— Formulez votre dénonciation.

— Je vais le faire en peu de mots.

^- Parlez, nous nous constituons en tribunal à l'instant même pour recevoir vos accusations.

— ' A peine à Messine, Artali y répandit la terreur : les larmes coulèrent dans les familles, le sang dans les prisons. Un mot, un soupçon, que dis-je, un prétexte lui suffit; il n'en cherche même pas. Arrêtés par ses ordres, les premiers venus sont jetés, sans savoir pourquoi, dans les cachots, et quels cachots ! Écoutez et frémissez : un trou sans air, sans lumière, long de cinq pieds, haut de quatre, large de trois, dans lequel on n'entre qu'en rampant, où l'on ne peut se tenir ni debout, ni assis, ni couché ; des murs le long desquels l'eau suinte nuit et jour, un sol inégal, hérissé à dessein de caillonx, ih s>Taviors aigus, et

disposé de telle sorte que la tête est plus basse que les pieds; là-dessus, quelques poignées de paille humide et infecte... Voilà ce qu'on appelle un dammuso, voilà les cachots d' Artali ! Les malheureux enterrés dans ces fosses n'y ont pas même la liberté de leurs membres : de lourdes chaînes leur chargent, leur rongent les pieds et les mains ; oubliés là des semaines, des mois entiers, à peine leur jette-t-on de temps en temps un peu d'eau fétide, un peu de pain moisi, tout juste ce qu'il en faut pour ne pas mourir tout à fait, car, s'ils mouraient, ils ne souffriraient plus, et cela ne ferait pas le compte d' Artali. Les plus favorisés ne reçoivent que des coups de nerf de bœuf et des coups de bâton-, les autres, voici comment on les traite : à ceux-ci, l'estrapade, à ceux-là le scalpel... Vous ne me croyez pas? Oui, le scalpel, tel et plus cruel encore que les sauvages ne le font souffrir à leurs prisonniers , car le leur ne dure qu'un instant, celui d' Artali dure des mois entiers. L'imagination des bourreaux est féconde en supplices ; comment les raconter tous? Plus d'un martyr fut écorché vif par des pointes d'à-

cier; d'autres, dévorés par la soif, burent à leur insu des breuvages perfides qui leur procuraient des songes épouvantables, et, dès qu'ils étaient plongés dans ce sommeil, dans ce cauchemar affreux, on les réveillait en sursaut, savez-vous comment? En jetant sur eux des charbons ardents ou en leur appliquant des pelles rouges à la plante des pieds. Que vous dirai-je enfin ? L'épouvante, l'exécration, la pitié furent telles, que les Anglais, oui, les Anglais eux-mêmes, durent intervenir; lord Forbes fit mettre un terme à ces abominations. Les souffrances des victimes les touchaient à coup sûr fort peu ; eux-mêmes les avaient provoquées en provoquant cette persécution féroce ; mais ils craignaient l'impopularité, le scandale de la cruauté, sinon la cruauté même ; le sang versé par Artali rejaillissait sur leur pavillon, et pouvait faire glisser leur pied dans la route qui mène à l'empire.

— Chevalier Vito Vitali, demanda Allégroni, répondez-vous sur votre tête des faits que vous venez de dénoncer au tribunal ?

— Je jure devant vous et devant Dieu que je n'ai dit que la vérité. Si vous en doutez ,regai'(iez-

moi plutôt ; je n'ai passé qu'un mois dans les cachots d'Artali, et j'en suis sorti tel que vous me voyez ; un mois m'a vieilli de quarante ans. Si je n'ai pas succombé aux tortures, c'est que le ciel me réservait pour porter témoignage devant vous contre le bourreau.

— Nous croyons à votre parole, et votre serment était superflu ; d'ailleurs la voix publique s'est élevée contre l'accusé, et depuis longtemps nous l'a dénoncé ; mais notre tribunal a ses lois et ses formes ; nous ne saurions y manquer sans manquer au but même de notre institution ; il serait contraire d'ailleurs aux règles de la justice de condamner le prévenu sans l'entendre, et, en son absence, mon devoir de président est de lui constituer un défenseur. N'y a-t-il parmi vous personne qui veuille plaider spontanément la cause du marquis Artali ?

Personne ne répondit.

— Marquis Mongilèpre, reprit Allégroni,je vous nomme son défenseur d'office, puisqu'il ne se présente aucun défenseur officieux. Remplissez votre devoir en conscience et en vérité.

Mongilèpre sortit des rangs à son tour et vint se placer au milieu du cercle.

— Avocat d'Ârtali, lui dit le comte, qu'a vez-vous à répondre à l'accusateur de votre client?

— Quelque foi, dit Mongilèpre, que nous ayons dans la parole du chevalier Yito Vitali, et quoiqu'il ait porté la conviction dans vos cœurs, cependant il a plaidé dans sa propre cause, et son témoignage pourrait être suspect de partialité ou du moins d'exagération.

— Accusateur d'Artali, avez-vous à citer des noms et des faits étrangers à vous ?

— Il vous faut des noms?.. En voici. J'accuse Artali d'avoir fait subir à Rosario Aspa, coupable seulement d'avoir lu une gazette étrangère, les mêmes tourments qu'à moi. J'accuse Artali d'avoir fait mourir de faim dans les dammusi don Lorenzo Pispisa, coupable seulement d'avoir reçu de Calabre une lettre qu'il avait refusé d'ouvrir ; le cadavre de la victime avait un légume pourri dans la bouche quand on l'a retire des cachots. Si ces noms ne suffisent pas et si mon autorité

VOUS est encore suspecte, iuteiTOgez Messine : elle vous en dira bien davantage.

— Avocat d'Artali, dit le président, tenez-vous pour constants les faits de l'accusation ?

— Je ne puis les nier , mais je les explique : mon client n'agissait point en son propre nom ; commissaire de la cour, il ne faisait qu^ccomplir son mandat et obéir à ses instructions. Le coupable n'est pas le bras qui exécute , c'est la tète qui conçoit et qui ordonne.

— Accusateur d'Artali, maintenez-vous voire accusation?

— Je la maintiens. La mission d'Artali était volontaire ; bien plus, il l'a remplie avec bonheur, avec joie ; son zèle sanguinaire s'est plu même à l'outrer. La main qui exécute l'arrêt en est responsable au même degré que celle qui l'a signé : il n'y aurait pas de libères s'il n'y avait pas deSéjans. Puisque nous ne pouvons trancher la tête, tranchons du moins le bras. Moi, chevalier Vito Vitali, je demande la mort du prévenu.

— La cause est entendue, dit le président avec gravité, je vais passer aux voix.

Celui des assistants qui remplissait les fonctions de scrutateur, fit le tour du cercle pour recueillir les suffrages.

— Combien de boules dans l'urne? lui demanda le comte quand il eut dépouillé le scrutin fatal.

— Vingt.

— Combien de noires ?

— Vingt.

— Moi , comte Allégroni, dbef et grand-maître de la Confrérie des Nobles de ïrapani, président du Tribunal de Saint-Paul, en vertu des pouvoirs qui me sont conféi'és, et en exécution de la délibération qui vient d'être prise à l'unanimité, je prononce la peine de mort contre le marquis Artali, commissaire royal à Messine, accusé, convaincu de meurtre et de cruautés excessives ; je le déclare dès ce moment hors la loi, hors la société ; et afin d'entretenir dans une crainte salutaire les dépositaires du pouvoir, afin surtout que le crime puissant ne demeure pas impuni, et que la Sicile apprenne par un exemple éclatant que si les grands coupables peuvent impunément braver la justice

humaine, ils n'échappent pas à la justice de Dieu que nous représentons sur la terre, je vousdiarge et vous somme, vous chevalier Yito Vitali, ici présent, d'exécuter la sentence du tribunal par le feu, le fer, la corde ou l'eau, par tous les moyens, en un mot, qui seront en votre pouvoir ; n'importe en quel lieu, fut-ce même au pied des autels, pendant la célébration des saints mystères ; l'absolution dans ce cas vous est garantie d'avance ; à notre intercession, le ciel vous pardonnera! Jurez d'obéir sans peui', sans faiblesse !

— Je le jure, répondit d'une voix ferme le chevalier Yito YitaU, devenu le chevaher de la mort.

— Songez bien que si le coupable échappait pai* votre faute, vous seriez dévoué vous-même à partager son sort, et c'est le marquis Mongilèpre, défensem' du condamné, qui vous frapperait comme faux témoin et calomniateur. Ainsi le veulent nos statuts.

— Je le sais et me résigne à subir, si je faillis, le châtiment que j'aurai mérité. Nuit bienheureuse, coiitinua-t-il avec une exaltation sauvage.

OÙ du même coup on livre à ma vengeance, à ma justice, et mon propre bourreau et les bourreaux de mon pays. Oh ! merci ! merci ! J'avais vieilli de quarante ans en un mois, cette heure me rajeunit d'autant.

— Grand justicier de l'univers, dit Allégroni d'une voix solennelle, en élevant ses deux mains au ciel, du haut des sombres nuées qui nous protègent, tu vois nos travaux, tu vois nos cœurs, inspire- les, bénis-les. Pardonne aux moyens, en faveur du but ; car le but est pur, tu le sais , il est sacré ; nous combattons dans l'ombre comme nos pères, comme eux nous affrontons la calomnie, l'infamie, la mort, pour faire lever enfin sur la Sicile le soleil tardif de la justice et de la liberté.

Tous les assistants s'associèrent avec un recueillement profond à cette prière, qui, du moins, prouvait la sincérité de leurs intentions et l'innocence de leurs pensées, sinon de leurs actes. C'est par cette cérémonie religieuse que se terminaient d'ordinaire leurs réunions.

— Avant de nous séparer, dit le comte, il me

reste à vous faire une comip.umcation. Vous avez entendu parler du sanglant duel qui occupe en ce moment Trapani ; nous nous devons tous aux officiers siciliens [srsécutés pour ce fait, et qu'on veut punir de leur patriotisme. Quand il en sera temps, nous aviserons aux moyens de les sauver. Us ont bien mérité delà patrie. Le sang anglais n'a-t-il pas coulé par leurs mains ? Parmi les oiïiciers arrêtés, il s'en trouve un pour lequel je réclame la protection spéciale de la Confrérie ; c'est un capitaine destitué par les Anglais ou à leur instigation, et qui leur a voué une haine que la nôtre égale à peine. Fabio, — c'est son nom, — appartient de droit à notre Ordre, et le servira plus tard, n'en doutez pas; j'ai sur lui des vues ; en attendant, c'est à nous à le servir. J'ai déjà moi-même usé en sa faveur de toutes les intelligences que nous avons dans la prison afin de soutenir son courage et de nourrir en lui le feu divin de 1" espérance, le seul bien qui reste au captif. Des avis mystérieux, un billet même et des fonds de la caisse commune destinés à cet usage sont parvenus jusqu'à lui. Imilcz-moi, et, tout en le couvrant dey^re pro-

. LE TRIBUNAL DE SArNT-PAlL. 133

focHon collective, mettons tous à sa disposition, avec la réservée, la prudence nécessaire, notre crédit personnel et nos influences particulières. Croyez qu'il nous rendra quelque jour au centuple ce que nous ferons aujourd'hui pour lui.

A ces mots Allégroni leva la séance ; l'assemblée dissoute, les assistants regagnèrent dans un profond silence leurs embarcations respectives, lesquelles bientôt se dispersèrent, qui dans une direction, qui dans l'autre, et allèrent aborder sur des points différents pour ne pas éveiller les soupçons.

Le comte resta le dernier sur l'écueil ; toutes les barques avaient disparu déjà dans les ténèbres, qu'il n'était pas encore remonté dans la sienne. Assis sur un rocher baigné par la mer, il promenait un œil vague et distrait sur la sombre étendue des flots qui mouraient à ses pieds ; la voûte céleste était toujours aussi noire, pas une étoile ne brillait au firmament. Que faisait-il, à quoi pensait-il, ainsi plongé dans ces ténèbres solitaires et silencieuses ? Est-ce le père qui veillait, ou si c'était le conspirateur? Évoquait-il l'ombre de son fils égorgé ou l'ombre de Procida ? Assoupies par

134 CAROLINR F.X SICILE.

le murmure de la vague et par la tristesse de la nuit, les passions de la haine sommeillaient alors dans son âme, l'amour paternel parlait seul en lui. Isolé désormais sur la terre, et pour toujours, il se demandait avec amertume quel bras soutiendrait ses vieux jours, quelle main lui fermerait les yeux ! Il se sentait dépérir comme un vieux tronc desséché, privé de son dernier rameau, de sa dernièie feuille ; la cognée de la mort allait l'abattre , et pas un rejeton ne lui survivrait ; foulé aux pieds du passant, il mourrait tout entier. Sa rêverie, toutes ^es pensées se résumaient dans ce mot qui renferme en lui des abîmes de mélancolie : l'isolement dans la vieillesse. Pourtant il fallait vivre encore, épuiser goutte à goutte la coupe vénéneuse d'une douleur sans consolation, d'un regret sans espérance et sans fin! Et, mystère étrange ! contradiction cruelle ! il vivait de sa douleur même, et son regret faisait sa force, semblable à cesPsylles africains qui se nourrissent des poisons qui devraient les tuer.

Enfin il regagna sa barque à son tour. Débarqué dans la partie la plus retirée du port, il reprit

lentement, à travers les rues les plus obscures, le chemin de son palais, de ce palais si peuplé, si vivant jadis, aujourd'hui si désert, si morne, où personne ne l'attendait plus, et dont la porte indifférente s'ouwait et se refermait sur lui comme sur un étranger. N'étant plus ni père, ni époux, il ne lui restait, à défaut d'une patrie libre à servir, qu'à se faire moine ou conspirateur. Il avait pris le dernier parti.

IiE voir AGE.

— Castroné , es-tu sûr que le brick sera fidèle au rendez-vous ?

— Je réponds de son exactitude à votre majesté. Malgré la chasse qu'on lui donne depuis sa dernière aventure avec le navire anglais de Marsalla , il a répondu la nuit dernière aux signaux que je lui ai faits du haut de la tour des Fortsj mon Alter-Ego et moi nous avons notre langue à nous , et nous

nous entendons à distance. Si ce soir le brick n'est pas au pied de la tour aussitôt que nous, je consens à être traité d'Anglais.

— A propos de ce vaisseau marchand capturé par ton lieutenant, tu m'as fait là une méchante affaire.

— Que voulez-vous, majesté : toute chair a son os, comme dit le proverbe. La prise est assez bonne pour faire prendre en patience quelques légers inconvénients. J'ignore encore la valeur exacte de la cargaison; mais, à vue de pays, ce sera un beau denier dans notre escarcelle. Les Anglais nous en doivent bien d'autres ; voilà toujours un à -compte ; le reste viendra plus tard.

— Pourvu que la sûreté de mon voyage n'en soit point compromise.

— D'ici à Catane il n'y a pas de danger en prenant la voie du midi. Par le nord, je ne dis pas ; il ne ferait point bon pour nous dans les environs de Palerme, et surtout dans les eaux du Phare. Et puis, votre majesté peut s'en rapporter à mon ^4/ter-Ego : je ne sais comment les choses se sont passées , mais je îc connais, je suis sûr d'avance qu'il

i,E vovAGi:. 139

aura pris toutes les précautions possibles, et qu'il s'est mis en règle.

— Serons-nous bientôt rendus à la tour?

— Avant qu'il soit deux heures, et nous y serions encore plus tôt si je ne craignais de fatiguer votre majesté en la suppliant de presser un peu le pas.

— Qu'à cela ne tienne, répondit la reine en mettant son cheval au galop; l'essentiel n'est pas de se ménager, mais d'arriver.

Caroline était vêtue d'une longue amazone noire, et, pour plus de précaution, un vaste manteau l'enveloppait tout entière.

Monté au rang d'écuyer royal , Castroné remplissait ses nouvelles fonctions avec toute la gaucherie d'un zèle importun à force d'être empressé. Une pierre en saillie , quelque branche , ou quelque ronce indépendante empiétaient-elles sur l'étroit sentier, vite il galopait en avant pour les écarter, et mettait souvent pied à terre, ne fiit-ce que pour s'assurer si le cheval de la reine était bien ferré; dans les mouvais pas il l'eût volontiers portée snr ses épaules ; il n'y en avait guovo, hou-

l'ousement pour Caroline, à qui ces attentions fastidieuses causaient plus d'ennui que les dangers imaginaires du chemin ne lui inspiraient d'inquiétude.

— C'est égal, dit Castroné, en galopant à côté de la reine, c'est un grand crève-cœur pour moi que votre majesté me préfère un autre pilote. J'avais bien compté sur cet honneur.

— Tu me seras plus utile sur terre que sur mer. Ce capitaine Fabio dont je t'ai parlé et auquel je m'intéresse, vient d'être arrêté à Trapani , où il se trouvait pour nos affaires. Je ne puis l'abandonner, et tu te rendras en toute hâte dans cette ville pour veiller sur lui pendant mon absence. Tu devrais déjà y être. J'ai cru cette fois que tu ne reviendrais jamais de Messine.

— Que votre majesté s'en prenne à l'adjudant Durkheim ; ce n'est pas sans peine que nous l'avons, Filippis et moi, tiré des griffes de Coftin , et il nous en a coûté gros. Votre majesté seule peut savoir si c'est de l'argent bien ou mal employé.

Tombée tout à coup dans le silence et la rêve-

rie, la reine ne répondit rien ; elle venait d'entrevoir quelque chose de blanc à travers les cyprès et les orangers; cétait le vieux manoir de Boncévino. Son âme y vola tout entière ; mais le manoir était vide, et son cœur se serra en songeant qu'il l'était par sa faute. Elle aperçut même à quelques pas l'invalide Pipo qui se dirigeait vers la maison de la Zingara pour demander sans doute aux cartes des nouvelles de son maître. Dans l'espoir d'en obtenir elle-même, elle poussa imprudemment son cheval du même côté , mais la raison d'Etat la lit revenir en arrière, car elle allait trahir son incognito. Adoptant un moyen terme , elle dépêcha Castroné à l'invalide, qui ne le connaissait pas , et s'alla reposer, en attendant son retour, à l'ombre d un caroubier. Elle n'attendit pas long-temps, Castroné revint bientôt.

— Majesté! dit-il de mauvaise humeur, si le maître est aussi réservé que le valet, il n'j a pas de danger qu'il se soit compromis sérieusement , et nous n'aurons pas de peine à le tirer d'affaire. Je crois, par saint Janvier ! que cet invalide de malheur a eu la langue emportée avec la jamlie.

142 CAROUNE EN SICILE.

— Enfin , que t'a-l-il dit de son maître?

— Ce qu'il m'a dit n'est pas long. — «Où est le « capitaine? lui ai-je demandé. — En voyage, « m'a-t-il répondu. — Où ? — Je ne sais pas. — En « as-tu des nouvelles? — Que vous importe? » Voilà, majesté, toute ma conversation avec ce drôle. Il m'a été impossible d'en tirer un mot de plus. Je crois. Dieu me pardonne ! qu'il me prenait pour un espion anglais.

. Malgré ce beau mouvement d'indignation, qui portait sur l'adjectif encore plus que sur le substantif, il n'en examina pas moins les lieux avec le flair d'un limier, afin de les reconnaître au besoin, et se promit bien d'avoir raison tôt ou tard de ce serviteur trop discret. Il obéissait en cela d'abord à son instinct de police ,. ensuite à la curiosité; il n'était pas homme à se tromper sur l'intérêt au moins fort vif que la reine portait à Fabio, et sur le trouble, Tinquiétude que lui causait son arrestation.

— Il y a là-dessous, pensa-il, quelque mystère ; voyons un peu que je l'éclaircisse.

La reine elle-même lui en fournit l'occasion.

— Je te disais donc, reprit-elle , quand ils se furent remis en route, que ta mission pendant mon voyage est de protéger le capitaine Fabio ; il faut le sauver à tout prix, n'importe par quels moyens ; tu m'entends, Gastroné, il le faut.

— On fera tout ce qui sera possible, mais votre majesté doit bien savoir qu'avec la meilleure volonté du monde on ne fait pas toujours ce qu'on veut, et qu'on est commandé quelquefois par la force des circonstances, témoin ce pauvre Rossaroll....

— Quel affreux rapprochement oses-tu faire ? s'écria Caroline en pâlissant et en se rejetant violemment en arrière.

— Bon ! pensa Gastroné, je ne me trompais pas, il lui tient au cœur. Et s'élançant vers la reine comme s'il eût craint qu'elle ne tombât :

— Prenez garde , majesté, vous faites cabrer votre cheval.

Son avis et son secours étaient superflus. Garoline avait retrouvé son sang-foid et son aplomb aussi vite qu'elle les avait perdus, et, un instant troublé dans sa paisible allure, son cheval la re-

prit immédiatement. Cette petite alerte n'eut pas de suite, et les voyageurs poursuivirent leur route sans autre incident ; mais Castroné savait ce qu'il voulait savoir. Ce n'était pas sans dessein qu'il avait rapproché machiavéliquement le nom de Fabio de celui de Rossaroli : le résultat de cette épreuve insolente fut pour lui décisif et ne lui laissa aucun doute sur la nature du sentiment qui animait la reine. Cette découverte l'anima, lui, dun sentiment subit de malveillance contre Fai)io ; avant de le connaître il le haïssait : se croyant une grande influence sur l'esprit de Caroline, il abhorrait d'instinct tout ce qui pouvait ébranler son crédit ou seulement le partager.

Les voyageurs se trouvaient alors entre les cairières et les ruines de SéUnonte ; ils rencontraient de loin en loin quelques colonnes couchées depuis des siècles dans T herbe de la soHtude, et restées en chemin le jour où la destruction avait ruiné les temples encore inachevés qu'elles devaient orner. A défaut d'autres indices, ces jalons mélancoliques marquent dans le désert la route de Sélinonle; mais Castroné dédaignait ces guides

niiiels, immobiles, tlont la poésie était perdue pour lui, et se vautait, en véritable Napolitain, de connaître le pays aussi bien, même beaucoup mieux que la rue de Tolède à Naples. Il conduisait ia reine tantôt à travers des champs coupés de vignes, tantôt à travers des pâturages jonchés de palm.ettes indigènes, clairsemés de pins et d'oliviers ; mais il recherchait de préférence les lieux couverts et déserts, afin de mieux cacher son passage. Du reste il n'avait pas de peine à éviter les habitations, car s'il y en a trois ou quatre sur ces côtes, c'est tout au plus ; encore sont-ce des métairies où la reine assurément ne courait aucun risque d'été reconnue.

— Tu te rappelles, reprit Caroline , que l'équipage du brick doit ignorer qui je suis ?

— Castr^né n'est pas homme à oublier ces choses-là. Seulement je demande à votre majesté l'autorisation de mettre dans la confidence mon Âlter-E(jo. Il n'y a de sa part à craindre aucune indiscrétion, et votre confiance ne fera qu'exciter davantage son zèle et sa prudence.

— Je consens à liiire une exception en sa fa- II. 10

veur, à la condition qu'il n'en fera, lui, pour personne.

— Soyez tranquille, majesté, c'est un homme à toute épreuve ; l'invalide du capitaine Fabio n'est auprès de lui qu'un bavard.

— Pas un mot non plus à la garnison de la tour.

— Ceci est plus difficile ; car le caporal qui la commande connaît votre majesté au moins de vue, et puis , à cet égard, j'ai une grâce à demander à votre majesté, je veux dire une prière à lui soumettre dans son propre intérêt, bien entendu, car Castroné n'en a jamais d'autre en vue.

— Parle.

— D'abord, comme j'ai déjà eu l'honneur de vous le dire, les Juifs de Messine deviennent plus Juifs tous les jours. Ces sordides usuriers n'ont voulu me prêter que vingt-cinq mille ducats sur le collier de votre majesté.

— U en a coûté dix fois plus à mon frère le grand-duc Léopold. Après ?

— Enfin, l'argent est là, continua Castroné en frappant sur sa vahse. Avec cela nous solderons

l'arrière des Calabrais ; les glanures du brick feront face aux autres dépenses.

— Mais enfin où veux-tu en venir ?

— A ceci, qu'il serait de bonne politique, du moins selon mes faibles lumières, que votre majesté présidât en personne à la paye des Calabrais.

— Pour me compromettre encore davantage ; ne m'ont-ils pas déjà assez compromise par leur indiscipline ? Ne t'avais-je pas dit que tu les avais réunis trop tôt dans cette plaine de Sélinonte, qu'ils ont ensanglantée par leurs excès?

— Je passe condamnation sur ce point : ici, comme toujours, votre majesté a vu plus juste que moi ; mais puisque le mal est fait, il faut le réparer.

— Et c'est pour cela que tu me proposes de l'aggraver ?

— Au contraire, la présence de votre majesté leur imposera, et les rendra doux comme des agneaux. Qu'elle leur tienne seulement ce petit discours : « Calabrais, mes enfants , obéissez à << Gastroné ici présent, comme à moi-même ; c'est « moi, la reine, qui vous l'ordonne !» Quand, dis-je,

votre majesté leur aura dit ces quatre mots, ils m' obéiront, et je ferai d'eux tout ce que je voudrai ; tandis qu'à présent ils me voient avec défiance, et se demandent entre eux si je suis bien en réalité votre représentant. Ces doutes me blessent.

— Ah ! lit Caroline en souriant, son excellence veut être accréditée ?

— Eh bien ! oui, les Calabrais ne me respectent pas assez , et le service de sa majesté en souffre.

La reine retomba dans le silence. Elle se consultait visiblement avant de prendre un parti. Castroné n'eut garde de troubler sa délibération intérieure ; il savait qu'elle était jalouse au plus haut point de son libre arbitre, et qu'il fallait l'abandonner tout à fait à elle-même au moment critique du oui ou du non. Le plus sûr moyen d'avoir un non était d'exiger un oui.

— Si je voulais faire ce que tu me demandes,

répondit-elle enfin, je n'en aurais pas le temps.

— Pardon, majesté, pardon, nous serons à la tour au soleil couchant, et votre majesté ne peut songer à s'embarquer avant la nuit.

— Castrorié, mon ami, nous avons pris nos précautions ?

— Votre majesté sait bien que Castroné pense à tout, quand il sagit du service de ses souverains légitimes.

— Puisque tu penses à tout, pense donc à me reparler de cette affaire quand nous serons rendus à la tour.

— Bon ! pensa Castroné ; elle ira.

De ce moment, il ne dit plus un mot qui de près ou de loin pût avoir rapport aux Calabrais. D la connaissait bien, et grâce à la longue habitude qu'il avait de son caractère, il exerçait sur elle à son insu l'influence que les inférieurs, quelles que soient les positions et les distances relatives, finissent toujours par prendre sur leurs supérieurs, dans les choses pratiques. Ainsi, par exemple, ce voyage de Càiane, entrepris dans des conditions si difficiles, l'était évidemment à son instigation. C'est lui le premier, on doit s'en souvenir, qui avait jeté dans l'esprit de la reine le germe de ce projet périlleux, audacieux. Il ne manquait d'ailleurs ni de pénétration, ni de bon sens, et dans l'étroite.

dans la basse sphère de ses idées et de ses fonctions, il voyait bien ce qu'il voyait. Quoique peu scrupuleux, et précisément parce qu'il ne l'était pas , ses conseils étaient bons à suivre , quand on était décidé à sacrifier l'honnête à l'utile. Disciple des grands maîtres du genre, et se vantant lui-même d'appartenir à la glorieuse école des Salicetti, des Fouché, il aurait fait en tout pays, — et c'était bien là son rêve, — un préfet de police tout aussi bon qu un autre. Et pourquoi pas, s'il vous plaîtj un ministre ? se disait-il dans ses accès d'effervescence.

Cependant la reine avait gagné du pays, accompagnée de son fidèle écuyer, ni plus ni moins qu'une princesse errante de messer Ariosto. Sortie des bois de Boncévino, qui lui rappelaient des émotions si douces, elle avait traversé d'autres bois, un surtout qui était rempli d'oiseaux babillards, et dont la fraîcheur délicieuse, chose rare et précieuse sous ce ciel ardent , invitait au repos ; mais il n'y avait plus de repos pour elle : Mazeppa volontaire, elle s'était rivée elle-même par des liens indissolubles aux ailes do ce dragon

furieux et tyrannique qu'on appelle ambition ; condamnée à le suivre sans relâche dans son vol impétueux, elle en subissait tous les caprices, toutes les fureurs, pour retomber un jour, épuisée de lassitude, sur son trône ou dans sa tombe. A la lisière du bois s'élève une métairie blanche et proprette, environnée d'une double clôture de cactus et d'aloès : une villageoise, entourée de gros et beaux enfants qu'elle caressait tour à tour, filait gaiement sur le s&dÊ, en chantant des refrains joyeux d'une voix plus joyeuse encore. Sa bonne humeur faisait plaisir à voir. Le calme riant de ce tableau champêtre contrastait si fortement avec les passions et les entreprises violentes deCaroline, qu'elle arrêta son cheval devant la métairie, et ne put se défendre d'un retour sur elle-même. Le hasard des circonstances et les vicissitudes de la destinée mettaient en présence, dans ces deux filles d'Eve, les deux termes opposés du problème humain, le trône et le chaume; séparées par la société tout entière, elles occupaient l'une le haut, l'autre le bas de la pyramide, et toutes les deux se portaient envie: pour la villageoise, le bonheuT' suprême est

en haut, pour la reine, en ce moment, il était en bas.

— Qui sait, se disait-elle, si cette vie que j'ignore ne vaut pas mieux que celle dont Dieu m'inflige les tortures !

0 puissance des contrastes! prestige de l'inconnu ! éternelle pastorale que tous les poètes de tous les temps ont chantée sur tous les tons, et qu' ils chanteront'à jamais jusqu'à l'âge d'or à venir, qui doit réaliser pour les eniÉfc|denos enfants la sublime utopie de l'égalité!

La métairie passée, la végétation cesse; on entre dans les sables. A peine de loin en loin s'élève un figuier sauvage ou quelque frais caroubier, tente de verdure dressée au désert par la main des anges. Séparé de la mer par des dunes hautes et arides, on ne la voit pas, mais on l'entend, et son murmure plaintif ajoute à la tristesse de ces rivages. Mais les dunes s'ouvrent, et la mer apparaît dans son immensité. Ce coup de théâtre est toujours saisissant.

Les voyageurs prirent alors l'extrême plage , mais leurs chevaux ne firent que changer de mar-

tyre; l'instant d'auparavant ils enfonçaient clans les sables, maintenant ils s'embarrassaient dans les algues marines arrachées du fond des abîmes et rejetées sur la grève parles vents d'orage. Un nouveau supplice leur était réservé: des nuées d'insectes féroces fondirent sur eux et s'abreuvèrent de leur sang ; en même temps une odeur fade et marécageuse se répandit dans l'air.

— Nous approchons, dit Castroné ; ces miasmes malsains et ces insectes acharnés nous annoncent

les eaux stagnantes du Modiuni, auprès duquel est bâtie la tour des Forts.

Il achevait à peine, que la tour elle-même dessina devant eux sa masse noire sur le fond embrasé du couchant. Ils y furent bientôt rendus.

Le caporal reconnut la reine au premier coup d'œil, mais sur un signe de Castroné il respecta son incognito, et l'introduisit dans la place avec un orgueil mêlé d'embarras, car l'escalier était bien étroit, bien raide,bien délabré, et quant à la salle commune , figurez-vous la plus ignoble des cantines, et vous n'aurez qu'une idée affaiblie de ce bouge enfumé. Une table de sapin et des bancs

grossiers en composaient tout l'ameublement. Mais Caroline était depuis longtemps aguerrie à ces sortes d'épreuves ; elle vivait trop dans ses passions et dans ses projets, pour être aÉFectée des différents milieux que la fortune lui faisait traverser.

Une de ses femmes, désignée pour la servir pendant le voyage, 1 avait précédée à la tour avec les objets nécessaires à la traversée. La camériste de confiance était restée à Castelvétrano, chargée du soin délicat de dissimuler l'absence de la reine en faisant croire à sa présence. Le médecin seul était dans le secret, afin d'assister la camériste en qualité de cerbère, non d'Esculape.

— Eh bien ! demanda Gastroné au caporal, le brick a-t-il reparu ?

— On n'a vu que lui toute la journée, répondit le caporal, qu'on avait mis dans le secret du brick mytérieux; vos signaux d'hier au soir ont produit leur effet.

— Quand je l'affirmais à votre majesté ! ditCastroné en se penchant vers la reine d'un air de triomphe.

— Plus de majesté , répondit Caroline , madame tout court.

— N'a-t-il pas tiré le canon ? reprit Castroné.

— Plusieurs fois.

— Combien de coups?

— Toujours deux par deux.

— Cela veut dire^ maj.... madame, qu'il sera ici à deux heures de nuit. Ainsi, pour peu que vous soyez reposée, vous aurez tout le temps de faire une petite promenade aux ruines de Sélinonte. Nous n'en sommes qu'à deux pas.

— Oh ! fit la reine, tu tiens à ton idée.

— Ne m'avez-vous pas ordonné de vous en reparler à la tour ? Nous y sommes.

Quoique les bandes calabraises, renforcées des recrues siciliennes, ou du moins leurs chefs, affectassent la tenue et les habitudes militaires, elles n'en vivaient pas moins sur les terres de Sélinonte comme en pays conquis. Elles ne détroussaient pas précisément les passants, qui d'ailleurs étaient fort rares, elles faisaient la maraude en grand dans les lieux d'alentour. On eût en vain cherché, à six

milles à la ronde, un fruit, un mouton, une bouteille de vin. Victime de ces déprédations effi'ontées, le voisinage était aux abois. Pandigrana luimême, le Caton de la discipline, avait suivi le torrent.

— Après tout, disait-il, qu'on soit en paix ou en guerre, il faut vivre.

Seulement , il faisait les choses moins brutalement que les autres , et volait avec des formes. Il demandait aux plaignants le compte de ce qu'il appelait leurs fournitures , et s'il ne les payait pas , il promettait du moins de les faire payer... par l'Etat. Trompés par l'imperturbable aplomb du bandit, les malheureux volés s'en allaient consolés, sinon payés, et, en attendant une réparation plus substantielle, ils pâturaient dans les champs fortunés de l'espérance.

Du reste, les bandes vivaient en assez bonne intelligence, sauf quelques altercations assaisonnées de quelques coups de couteau entre Calabrais et Siciliens : la haine des deux peuples est trop invétérée pour qu'elle n'éclatât pas en rixes et en meurtres chez ces hommes violents et sans frein.

Comme les Siciliens n'étaient pas les plus forts, et que, d'ailleurs, l'amour du clocher parlait d'autant plus haut dans leur cœur que leur clocher était plus près, ils désertaient en grand nombre, malgré les belles harangues de Francatripa, et le régiment insulaire diminuait à vue d'œil, au grand déplaisir de Spaccaforno, dont l'influence dimi-^ nuait d'autant.

Les quatre chefs étaient réunis à leur quartier général de la Marinella, lorsqu'un message de Castroné leur enjoignit de mettre immédiatement sur pied tout leur monde, afin d'être passés en re» vue et payés. Ce dernier mot était le coup d'éperon, et il fit son effet, comme on le devine bien : un quart d'heure après, les quatre bandes étaient sous les arme? , et bientôt Castroné parut avec la royale amazone.

Un hourrah d'enthousiasme accueillit Caroline, qui y répondit par un salut assez bref. Entourée des principaux chefs, qui s'étaient formés autour d'elle en état-major, elle fit le tour des rangs aussi rapidement que la circonstance le permettait, adressant aux uns des observations, aux autres des

éloges, à tous des eiieouragemcnls. Elle insista sur le bon ordre, sur la bonne conduite, et, faisant approcher Castroné, elle le leur présenta comme son intermédiaire et son fondé de pouvoirs. Castroné eût préféré une qualification plus noble, plus militaire, mais il dut se contenter de celle qu'il plut à la reine de lui décerner. N'était-ce pas encore beaucoup trop pour lui ? Suivant l'usage des troupes régulières ou irrégulières, on n'en cria pas moins : Vive Castroné ! comme on aurait crié :

Vive tout autre, que la bouche royale aurait

accrédité.

Tout bouffi de son importance, et placé à côté de la reine, Castroné mettait en action la fable de la grenouille, dont chacun connaît la fin tragique ; pourtant, il ne creva point comme elle, quoiqu'il se gonflât Dieu sait comme. Il prit même son temps, en homme habile, et mit le comble à lenthousiame, vous devinez par quel procédé : il délia les cordons de la bourse , c'est-à-dire de sa valise ; la distribution se fit avec plus d'ordre, plus d'équité, qu'on n'aurait eu lieu de l'attendre de pareilles gens. Il est vrai que la présence de la reine

imposait silence pour le moment, aux passions désordonnées de ces condottiers avides. Seulement , quand vint le tour de Spaccaforno, les autres virent de mauvais œil que les recrues siciliennes eussent part aux munificences royales. N'avait-on pas fait assez pour elles en les délivrant, en les enrôlant? On ne leur devait rien de plus. La pluie d'or devait tomber jusqu'à la dernière goutte sur les Calabrais. Il y avait là tous les symptômes d'un sanglant orage.

Tandis que Castroné remplissait, avec la gravité d'un ministre des finances, ses fonctions de payeur, Caroline promenait ses yeux autour d'elle avec distraction : elle souffrait visiblement dans son orgueil, en se voyant réduite, par la fatalité des événements, à passer la revue d'une pareille armée. Excepté les chefs et quelques individus clair-semés dont le costume était propre, somptueux même, et les armes en bon état, tout le reste était horrible à voir. Figurez-vous un ramassis d'hommes, de démons barbus et crépus, noircis par le soleil, maigris par les privations , et dont les

yeux caves, injectés de sang, respiraient la licence 11. " M

162 CARULIIVE liN SICILE.

et la férocité ; ajoutez à cela des chapeaux bossues et enfoncés, du linge sale ou absent, des chaussures délabrées , des habits souillés, déchirés, et de plus une variété formidable d'armes de toute espèce : stylets, carabines, pistolets et tremblons ; représentez-vous, dis-je, si vous le pouvez , tout ce luxe inoui de misère, d'épouvante et de crime, vous n'aurez encore qu'une image affaiblie et bien pâle des réalités effroyables que la reine avait sous les yeux.

Était-ce bien là sa place ? Enfant, elle avait eu pour garder son berceau les vieux grenadiers impériaux de Marie-Thérèse, et maintenant , pour reconquérir son trône, elle avait... qui? Des bandits. Pourtant elle sentait trop elle-même qu'il fallait ménager ces tristes auxiliaires; si dégradants qu'ils fussent, elle n'en avait pas d'autres sur qui elle pût compter. Elle s' y résignait, puisque ainsi le voulait la fortune ; mais quelle humiliation ! quelle chute ! Son cœur superbe rongeait en frémissant le dur frein de la nécessité. Dominée par le sentiment de sa défaite, elle brûlait d'abréger la cérémonie et maudissait les lenteurs calculées de Castroné ,

qui la prolongeait, au contraire, afin de jouir plus longtemps des ovations que lui valaient son titre et sa valise.

Toutefois, quelles que fussent alors les impressions de Caroline , le spectale qui les faisait naître ne manquait pas d'une certaine poésie et d'une grandeur sauvage par le contraste du théâtre et des acteurs : ces sombres milices du désert passaient et repassaient comme des spectres à travers les colonnes des temples, au milieu des grenadiers, des myrtes et des lauriers-roses. Le soleil se coucha : c'était l'heure de l'angélus, mais nulle cloche ne le sonnait dans ces solitudes : la madone était frustrée de ses oraisons du soir; et, quant aux temples à l'ombre desquels avait lieu cette étrange revue, les dieux qui les habitèrent n'ont plus droit depuis longtemps à aucune oraison. Qu'auraient-ils dit à l'époque de leur puissance, qu'auraient dit leurs prêtres, leurs fidèles, s'ils avaient pu prévoir ^ue les ruines de leur sanctuaire serviraient de repaire , un jour, à une pareille armée, et qu'une reine, détrônée comme eux, y viendrait chercher son sceptre et sa couronne ?

Le temps, d'ailleurs, était calme et promettait une belle soirée. Le crépuscule étendait sur la plaine ses vapeurs discrètes ; le ciel, la mer et les montagnes passaient par degrés du bleu pâle au bleu gris. Quand la reine rentra dans la tour, il faisait nuit close; mais une lueur blanchâtre à l'orient annonçait le lever prochain de la lune.

Tout était prêt pour le départ; la chaloupe de la tour des Forts était chargée et prête à transporter la reine au brick ; mais le brick ne paraissait point. Caroline, assise à une fenêtre qui donnait sur la mer, promenait ses grands yeux bleus sur la vaste étendue des flots , elle sondait en vain l'espace, les ténèbres lui cachaient l'horizon. L'impatience la consumait ; l'inquiétude même commençait à s'emparer d'elle. Serait-elle venue pour rien jusque-là ? L'anxiété fiévreuse particulière à l'attente, régnait dans la tour; on parlait bas et sans suite ; on se levait sans but pour se rasseoir au même instant ; on allait aux croisées, on en revenait comme on y était allé ; Castroné seul ne laissait paraître aucune incertitude, il croyait à son brick, il avait foi dans son Aller-Ego.

Deux coups de canon lires coup sur coup retentirent soudain sur la mer.

— Quand je vous le disais, madame, dit Castroné en consultant sa montre avec un air de triomphateur, il est deux heures de nuit.

— Puisse-t-il, répondit la reine , ^en respirant plus à l'aise, me débarquer à Catane avec la même ponctualité ! Tu dis donc que Castoréo s'appelle aujourd'hui...?

— Frère Agathon.

— Et qu'il habite?

— Une grotte de l'Etna. Tout le monde à Catane vous l'indiquera.

En ce moment on frappa violemment à la porte de la tour.

— Ouvrez ! cria en même temps du dehors une voix qui décelait à ne s'y pas méprendre un Anglais. Ouvrez au nom du roi!

— Quel roi? demanda le caporal sans se déconcerter. Ce n'est pas le vôtre, j'imagine?

— Pourquoi pas, s'il l'ordonnait?

— Parce qu'il est fou. D'ailleurs , fût-il dans son bon sens, il n'a pas d'ordre à donner en Sicile.

— Comment, drôle! lord Benlinck représente en Sicile sa majesté britannique, et en sa qualité de généralissime des armées siciliennes , il a le droit de se faire ouvrir et livrer toute forteresse et place de guerre, à plus forte raison un vieux nid de goélands comme ta tour.

— Puisque nous en sommes déjà aux gros mots, la conversation ne sera pas longue. Passez votre chemin ; vous seriez Bentinck et votre roi lui-même que vous n'entreriez pas.

— Goddam! c'est ce que nous allons voir.

— Voyez,

Sans s'inquiéter de la menace de l'Anglais, le caporal ferma la fenêtre et revint auprès de la reine, que cet incident inattendu avait jetée dans un grand trouble, une grande colère.

— Eh quoi, disait-elle en se promenant à grands pas et en mordant jusqu'au sang sa lèvre autrichienne : poursuivie par eux jusqu'ici ! Mais ils sont donc partout? C'est la plus acharnée des persécutions. Et l'on ne me délivrera pas d'eux!

— Certainement qu'on vous en délivrera, répondit Castroné, qui avaitconscrvé tout son sang-

froid ; et, pour commencer par ceux-ci, ils pourraient bien payer pour les autres. Par le sang de saint Janvier! je voudrais bien voir qu'ils vous empêchassent de vous embarquer ! Comptons d'abord combien ils sont.

A ces mots il mit la tête à la fenêtre et en revint mécontent.

— On ne distingue rien, dit-il ; la lune n'est pas encore levée ; mais, pour le peu que j'aie pu distinguer à travers l'obscurité, l'affaire sera chaude si l'ennemi s'obstine, car il est en force.

— Tant mieux , dit le caporal , nous en tuei'ons davantage.

— Je te fais lieutenant pour ce mot-là , lui dit Caroline en trahissant elle-même son incognito. N'oublie pas de m'en faire souvenir à Palerme.

— Encore faut-il y arriver, murmura Castroné d'un air assez maussade.

Quoiqu'il ne fût pas prompt à s'alarmer, la reconnaissance qu'il venait de faire était loin de l'avoir rassuré. Les Anglais lui avaient paru beaucoup plus nombreux qu'il ne l'avait dit, et ij était visiblement préoccupé. Ennemi par nature et par

métier des moyens violents, il cherchait un chemin de traverse pour sortir de ce défilé, et, quoique fécond en ressources, il n'en trouvait pas. Cette stérilité le mettait de mauvaise humeur contre lui-même et contre les autres.

Mais à quelle circonstance devaient-ils cette visite importune et quels étaient ces Anglais malencontreux ?

Malgré sa déclaration à la reine, le général Mac- Farlane n'avait pas encore signifié aux bandes campées à Séhnonte la sommation dont il les menaçait. Peut-être ne se croyait-il pas assez fort pour les contraindre à l'obéissance si elles refusaient de se disperser, et attendait-il des renforts; peut-être, avant d'agir, avait-il demandé des instructions à Palerme. Quoi qu'il en soit, il n'avait pas encore agi et se contentait d'envoyer de Mazzara des reconnaissances aux environs de Sélinonte pour observer les démarches des Calabrais. Un de ces corps d'éclaireurs, composé d'une centaine d'hommes sous les ordres d'un capitaine, s'était égaré ou plutôt avait été égaré par un berger de Tendroit, lequel s'était donné le mé-

chant plaisir de rendre les Langoustes, disait-il, à leur élément naturel, en les embourbant, de nuit , dans les marais du Modiuni. Là il avait disparu , laissant les Anglais s'en tirer comme ils pourraient , ce qu'ils avaient fait à grand'peine, non sans y laisser quelques-uns des leurs. Couverts de vase et mouillés jusqu'aux os, sans compter qu'ils étaient harassés et affamés, ils étaient venus chercher un refuge à la tour ; on a vu de quelle manière on les y avait reçus. Cet accueil, dans l'état d'irritation où ils se trouvaient déjà, n'avait fait que les exaspérer encore davantage. Ils ne parlaient de rien de moins que de faire sauter cette tour inhospitalière avec tous ceux qui étaient dedans... y compris la reine Caroline, auraient-ils ajouté certainement s'ils avaient pu soupçonner que leur implacable ennemie fût à cette heure dans un pareil lieu.

Le capitaine assembla ses quatre-vingt-dix hommes — il en avait bien perdu une dizaine entre les traînards et les noyés — et se mit en mesure d'exécuter sa menace ; mais avant de se porter aux dernières extrémités, un scrupule tout britannique

s'éleva en lui : comme les constables lisent le riot-act avant de charger le peuple , de même , esclave du dogme suprême de la légalité qui est la religion politique de l'Angleterre, il fit une dernière sommation au commandant de la tour, avant d'en forcer la porte.

— Ne leur répondez même pas, dit la reine d'une voix calme mais résolue. Il faut résister, et commencer le feu immédiatement ; ils sont les agresseurs. Je ne veux pas que les Anglais me surprennent ici ; non je ne le veux pas ; car demain je serais la fable de.la Sicile, et dans huit jours l'Europe entière saurait que la reine Caroline s'est laissée prendre au piège comme une linotte éventée. Et puis, que de conjectures ! que de commentaires ! Plutôt m' ensevelir vivante sous les ruines de cette tour! Caporal, quels sont vos moyens de défense ?

— Cinq hommes de garnison, moi compris, et une centaine de cartouches; pas davantage. Il va bien là haut, sur la plate-forme, une couleuvrine on for ; mais il y a dix ans qu'elle n'a servi, et d'ailleurs je n'ai pas de projectiles pour la charger,

— Eh quoi ! dit la reine d'un ton courroucé.

c'est ainsi que sous mon régne la Sicile est défendue ! Voilà comme on trompe les princes. Je ne suis plus surprise que les Barbaresques osent nous insulter et qu'ils aient pris en vue des côtes le prince de Paternô. Et toi, continua-t-elle en s'adressant à Castroné, ne feras-tu pas ta partie?

— Les coups de fusil ne m'effrayent pas plus qu'un autre, mais j'y vois des inconvénients : d'abord il en faudra tirer beaucoup, car, autant que j'en ai pu juger, les assiégeants sont une centaine au moins; ensuite il faudra tirer au hasard, vu l'obscurité, et cela ne fait pas notre compte, puisque nos munitions sont limitées ; troisièmement, et ceci est plus grave, la fusillade ne manquera pas d'attirer ici les Calabrais qui courent au feu comme les chiens, de chasse.

— S'ils viennent d'eux-mêmes, tant mieux, dit le caporal, je songeais à les appeler à notre secours.

— Pour qu'ils voient, n'est-ce pas, la reine s'embarquer, et que demain son voyage soit le secret de la comédie.

— C'est juste, dit la reine, ce danger est plus grand que tous les autres. Mais quel parti prendre?

— Il faut éloigner l'ennemi par la voie des négociations. Je m'offre pour parlementaire.

— Va, mais garde-toi d'ouvrir la porte.

— Je l'ouvrirai plutôt au diable qu'aux habits rouges. Je ne laisserai entrer que leur voix, et j'espère que la mienne percera la porte avec plus de succès que les cent balles de vos cent cartouches.

Castroné descendit et remonta quelques instants après fort désappointé, fort humilié. Il avait échoué complètement. Les Anglais ne voulaient entendre à aucun accommodement avant qu'on leur eût ouvert la tour. Pourquoi leur en refusait-on l'entrée? Cette opiniâtreté leur paraissait suspecte, et cachait, disaient-ils, quelque mystère. Pour leur propre sûreté, pour la sûreté de l'île qu'ils étaient chargés de protéger, il était de leur devoir de l'éclaircir, et ilsl'éclairciraient de gré ou de force. Tel était leur ultimatum.

— En avant donc les fusils ! dit le caporal en plaçant ses quatre hommes aux quatre fenêtres qui commandaient la porte, et en se plaçant luimême au poste le plus périlleux. En joue !...

— Un instant!... dit Castroné en arrêtant le

commandement meiu'trier prêt à sortir de la bouche du caporal ; les Anglais nous ont donné un quart d'heure pour prendre un parti ; ce sursis n'est pas à dédaigner, profitons-en : le temps porte conseil.

— Que sert de temporiser? s'écria la reine. Dans un quart d'heure, la position sera la même. Mieux vaut prendre son parti tout de suite et tirer sur les assiégeants avant qu'ils aient tiré sur nous; quand on en aura tué une demi-douzaine , les autres, sans doute, lèveront le siège. Et si les Calabrais viennent au bruit de la fusillade, nous trouverons un prétexte pour les éloigner. Chargezmoi un fusil , continua-t-elle en s' adressant au caporal; il ne sera pas dit qu'on aura tiré sur les Anglais, que j'étais là, et que je suis restée les bras croisés. J'ai abattu des sanghers, mais des hommes, des ennemis, des Anglais!... c'est une émotion que je n'ai jamais connue. Donnez, que je tire le premier coup.

— Et moi le second, dit Castroné, en prenant son parti et faisant de nécessité vertu ; le quart d'heure est écoulé, la trêve est rompue, et voici

la lune qui se lève à point nommé pour éclairer le combat. Arrive que pourra ! C'est égal, j'aurais préféré les voies diplomatiques. Une parole porte plus loin qu'une balle, et fi appe plus juste.

L'ardeur du combat avait passé dans le sang de Caroline et brillait dans ses yeux ; tous ses traits s'étaient transfigurés. Elle serrait convulsivement dans ses deux mains, avec une volupté sauvage, ce fu-sil qui recelait la mort. La reine des Ama zones ne bandait pas son arc avec plus d'ivresse contre l'ennemi de son sexe. Elle s'approcha de la croisée et vit, à la clarté de la lune qui venail de se lever en effet, les Anglais occupés à mettre le feu à la porte et déjà près d'y réussir. Elle allait tirer sur eux sans pâlir, sans sourciller, lorsqu'une épouvantable décharge, partie non delà tour, mais de la mer, porta le ravage et la mort au milieu des assiégeants. Il en tomba bien dix à la fois, et le capitaine fut au nombre des victimes. Une seconde décharge fit une seconde brèche ; le reste s'enfuit épouvanté et laissa libre le chemin de la mer.

— Au large! s'écria Castroné, qui allait tou-

jours droit au but ; les Calabrais vont fondre sur nous comme des oiseaux de proie sur un champ de bataille; nous avons le temps de gagner le brick avant qu'ils n'arrivent.

Quelques minutes après, la reine, accompagnée de sa camériste, qui tremblait de peur, était assise dans la chaloupe. Elle avait dû, pour l'atteindre, passer sur les cadavres des Anglais. Le caporal et Castroné firent force de rames, et le brick fut bientôt accosté.

— Bravo ! dit Castroné en sautant sur le pont. Voilà un coup bien et juste à point. Un quart d'heure plus tard, la partie était perdue.

— Ma foi ! répondit VAlter-Eç^o, il n'a pas dépendu de moi de faire chanter plus tôt mes rossignols; on ne voyait goutte. J'étais venu m'embosser sans être aperçu, ici tout près, dans l'ancien port de SéHnonte : de là, j'entends sur la côte un bruit confus de voix étrangères ; en prêtant l'oreille, je reconnais des Anglais ; je devine tout de suite qu'il y a du gi^abuge, et, au premier rayon de la lune, qui jamais ne se leva plus à propos, je lâche mes deux bordées... je ne sais pas le reste.

— Le reste est qu'il faut déferlei' au plus vile, répondit Castroné.

S'approchant de son lieutenant, il lui dit quelques mots à l'oreille.

— J'ai compris, répliqua celui-ci. Madame, ajouta-t-il en se tournant respectueusement vers la reine, ordonnez.

— Pour le moment, dit Caroline, j'ordonne le départ et le silence.

Et comme Castroné redescendait dans la chaloupe où le caporal l'attendait :

— Castroné, lui dit-elle à demi- voix, n'oublie pas que tu dois être à Trapani demain ; tu me réponds sur ta tête du capitaine Fabio.

Ce furent ses dernières paroles. Le brick partit en bondissant, et, ouvrant au vent toutes ses voiles, il se perdit bientôt dans les brumes de la nuit.

Les conjectures de Castroné s'étaient réalisées. Attirés par le bruit du canon, les Calabrais avaient fait irruption sur le lieu du combat ; mais la reine était loin de leur vue ; ils la crurent sur la route de Castelvétrano. Leur premier soin fut de dépouiller les morts et de poursuivre les

fuyards ; ils tuèrent impitoyablement tous ceux qui eurent le malheur de se laisser atteindre ; quelques autres s'allèrent perdre au milieu des marais ; si bien que, des cent hommes qui étaient partis pour Sélinonte, à peine en revint-il la moitié, et dans quel état !

Les Anglais avaient bien pu laisser impuni jusqu'alors le massacre des carabiniers siciliens, dont au fond ils ne se souciaient guère ; mais leurs propres troupes, quel empressement, quelle ardeur n'allaient-ils pas mettre à les venger!

Plaise au ciel que le prisonnier de Trapani ne soit pas la victime expiatoire de cette castatrophe sanajlante !

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