II
FREP ABLATIFS .
Strict observateur des ordres de la reine^ Castroné s'accorda à peine quelques heures de repos dans la tour des Forts; à l'aube il était sur la route de Trapani, se promettant bien de ne servir Fabio que dans les limites de son propre intérêt. Il avait sur le cœur son échec de la veille avec l'invalide, et se promit de le réparer en passant àBoncévino. Qui sait s'il ne puiserait pas là quelque renseignement utile à ses vues?
180 CAROLINIi EN SICiLK.
Précisément, il trouva Pipo a: sis mélancoliquement, et la pipe à la bouche, devant la grille de la cassine. Depuis le départ du capitaine, il n'avait que deux choses à faire, fumer et se promener ; il usait beaucoup de la première faculté, fort peu de la seconde, si ce n'est pour aller de temps en temps demander des nouvelles de son maître, dont il ignorait encore l'arrestation, à la Zingara, qui restait dans un vague décourageant. Il en était des prédictions de cette pythonisse en haillons comme des oracles de Delphes ; on n'en comprenait le sens qu'après l'événement.
— Eh! eh! dit Gastroné à l'invalide en arrêtant son cheval devant lui ; te voilà encore, mon camarade ?
— Oh ! oh ! répondit Pipo sans changer d'attitude, sans même ôier sa pipe de sa bouche, c'est encore vous, mon voyageur?
— Eh bien ! as-tu reçu enfin des nouvelles de ton maître?
— Toujours aussi curieux qu'hier!
— Et toi aussi peu communicatif ?
— C'est selon. On ne craint pas plus qu'un au-
îre un bout de couYcr:iatiou, quand on connaîl les gens.
— Tu es défiant, à ce qu'il paraît ; tu as raison, défiance est mère de sûreté ; niais il ne faut pas la porter trop loin. Apprends donc, pour ta gouverne, que je m'appelle Castroné, que j'ai été officier de marine, et que je connais beaucoup ton capitaine.
— Ah! vous connaissez le capitaine? Et où l'avez-vous vu pour le connaître si bien?
— A bord du Tartare que je commandais quand il y a servi comme lieutenant.
— C'est pourtant vrai! et c'est ce voyage de malheur qui lui a valu sa destitution
— Mais qui l'avait fait d'abord capitaine. Xe suis-je pas bien informé?
— Que ne me disiez-vous cela tout de suite ? Je ne vous aurais pas rembarré comme je l'ai fait hier.
— Hier j'étais pressé. Ce matin c'est différent , j'ai le temps de causer avec toi, et puisque tu ne veux pas me donner des nouvelles de ton maître , je vais t'en donner, moi; il est à Trapani.
— Eh bien ! oui, il est à Trapani, répliqua Pipo
qui avait encore un peu de défiance au fond du cœur ; puisque vous le savez, autant vous le dire.
— Et ce que tu ne sais pas, peut-être, c'est qu'il est en prison.
^- En prison ! s'écria l'invalide en cassant sa pipe sur sa jambe de bois dans l'excès de son indignation. En prison! un homme comme lui! un ami de la reine !
— Le capitaine connaît donc sa majesté?
— S'il la connaît! continua l'invalide en se levant, ce qu'il n'avait pas fait jusqu'alors, et en soulevant son bonnet de police en signe de respect ; sa majesté en personne nous a honorés de sa visite.
— Ici?
— Ici même et qu'elle m'a dit encore à moi qui vous parle : « C'est bien, mon ami, je suis con- « tente de toi ! «Ces mots resteront à jamais gravés dans mon cœur. Et voilà l'homme qu'on met en prison ! Mais ces scélérats d'Anglais veulent donc se faire égorger tous jusqu'au dernier, car je parierais bien que ce sont eux qui ont fait le coup.
— Ce sont eux, en effet, tu gagnerais ton pari.
— Arrêter le capitaine ! répétait Pipo dans le
paroxysme de la fureur. Comme si ce n'était pas assez déjà de l'avoir destitué! Faire une pareille avanie à un homme comme lui ! Mais j'espère, au moins, qu'il ne court aucun danger?
— Je l'espère aussi.
— Vous n'en êtes donc pas sûr?
— Si, si; nous le tirerons d'affaire.
— Sa majesté n'a qu'un mot à dire. Voilà une belle occasion pour elle de se montrer en notre faveur.
— Sois tranquille, te dis-je, les Anglais ne sont pas les plus forts.
— En attendant, ils sont les plus méchants. Arrêter mon capitaine!... Et dans quel moment encore ! Quand il est sur le point de se marier.
— Ah ! ton capitaine se marie ? Avec qui ?
— Ceci n'est pas mon secret, c'est le sien, et puisque vous allez à Trapani, demandez-le-lui ; il vous le dira lui-même si cela lui convient. N'oubliez pas au moins de lui parler du pauvre Pipo ; dites-lui que je suis bien malheureux , que vous m'avez vu...
— Pour qu'il me croie , il me faut une preuve , quelque message particulier de toi.
— C'est juste. Le premier venu peut lui dire: J'ai vu Pipo ; mais le prouver, c'est autre chose.
— Que veux-tu donc que je lui dise de ta part?
— Dites-lui... dites-lui, répondit l'invalide en creusant dans sa cerveDe et en promenant les yeux autour de lui sans rien trouver, dites-lui que l'âne de Mimo le jardinier est mort, et qu'il en demande un autre pour aller au marché.
— Va pour l'âne de Mimo ! dit Castroné en riant.
Et, suivant à part lui son idée :
— Ce moyen d'introduction, pensa-il tout bas, en vaut bien un autre. Le capitaine verra du moins que je suis initié dans ses affaires domestiques et n'en sera que plus disposé à m' accorder sa confiance.
Du reste la campagne était bonne pour Castroné. Il avait appris du nouveau et s'était confirmé dans les idées qu'il s'était déjà faites sur les rapports mystérieux de la reine avec Fabio.
— Elle va chez lui, se dit-il, donc elle Taime ;
il va se marier, donc il la trompe. Double imbroglio ! Ces jeunes gens sont d'une suffisance!... Ils rêvent tous, par saint Janvier ! la fortune d'Acton. JNe vous gênez pas, mes jouvenceaux, mais prenez garde au dénouement. Pour un qui a réussi, combien se sont cassé le cou !
Tout en faisant ces réflexions peu charitables, il cheminait vigoureusement sur la route de Trapani, où nous allons le précéder ; car, si rapide que fût sa monture, la nôtre va plus vite encore : il trottait sur les jambes de son cheval ; nous volons, nous, sur les ailes de la pensée.
Les jours se succédaient sans apporter aucun changement dans la situation de Fabio, si ce n'est pourtant que le secret une fois levé, il était rentré en communication avec le monde extérieur ; et, grâce à la condescendance intéressée du geôher, il recevait dans sa prison, avec la même facilité que s'il eût encore été à l'auberge du Soleil ; sauf la liberté, il jouissait de tous les privilèges de la liberté. Le baron Schininà venait tous les jours et se donnait beaucoup de mouvement en faveur du prisonnier sans arriver à rien ; il n'épargnait
186 CAROLINE EN STCILK.
cependant, c'est une justice à lui rendre, ni démarches, ni sollicitations, ni citations latines, mais il perdait ses pas et son [atm, jJussus atqiie latinum, comme il le disait lui-même en soupirant.
Rafaella, depuis sa première visite, était revenue plusieurs fois avec le même mystère, et accompagnée d'Errante, qui travaillait toujours, ou du moins était censé travaillera son portrait.
— Votre évasion mûrit, disaient-ils au prisonnier, sans s'expliquer davantage ; on ne l'ajourne que pour mieux l'assurer.
Quant à lui , il était toujours à cet égard dans la même perplexité. Fuirait-il? Ne fuirait-il pas? Tel était le problème qu'il se posait à lui-même, et quoiqu'il s'adressât cette question dix fois par minute, il ne s'était encore répondu ni oui ni non. Un jour il s'endormait en se disant: Évadonsnous ! Il se disait au réveil : Restons ! Outrant un sentiment fort louable en soi, et faisant de l'honneur mihtaire une application exagérée, il s'était buté à l'idée auil était aussi lâche, aussi déshonorant de fuir la prison que le champ de bataille.
— Avec cette logique-là, lui disait Errante, Socrate a bu la ciguë.
Cependant le moment était venu de prendre un parti. L'évasion était préparée pour le soii' même. Par quels moyens ? C'est ce que les deux complices, Errante et Rafaella, lui avaient tu obstinément. Quant au baron, il n'était pas dans le secret. Battu tous les jours et sur tous les points, il ne cessait de répéter sur tous les tons : Britannia ferox ! Il allait même, dans son désespoir, jusqu'au: Delenda Carthago ! Carthagc voulait dire Albion.
Le matin même du jour décisif, Fabio était plongé dans ses irrésolutions éternelles; plus l'instant critique approchait, plus était grande son incertitude. Il était si absorbé dans ses délibérations intérieures, qu'il n'avait pas entendu frapper à sa porte. Un inconnu entra, introduit par le geôlier lui-même, qui cette fois ne s'était pas montré d'aussi bonne composition qu à l'ordinaire; la figure de ce nouveau visiteur ne lui revenait pas, et il n'avait cédé qu'à l'argument souverain. L'inconnu pénétrait chez Fabio , comme Jupiter chez Danaé, dans une pluie d'or.
— Capitaine, dit en entrant Castroné , — car c'était lui, — je vous apporte des nouvelles de Boncévino ; je viens vous dire de la part de votre fidèle invalide Pipo, que l'âne de Mimo le jardinier est mort, et qu'il en demande un autre pour aller au marché.
— Il est timbré, c'est sûr, murmura le geôlier en se retirant; j'avais bien tort de me défier de lui.
Fabio ne put s'empêcher de rire d'une entrée en scène aussi grotesque, et qui du moins avait le mérite de l'originalité. Il reconnut Castroné, et Castroné le reconnut ;/ ils s'étaient vus naguère à bord du Tartare , et ne s'étaient pas plu ; ils se plurent encore moins à la seconde rencontre.
— Mon préambule, dit Castroné, vous fait rire, je le comprends : mais je parlais pour le geôlier, quia donné dans le panneau, tout geôlier qu'il est. Maintenant que nous sommes seuls, apprenez que je viens de la part de la reine.
— De la reine! s'écria Fabio avec une joie mal déguisée.
— Mon capitaine, reprit Castroné d'un ton im-
portant, sa majesté m'envoie tout exprès pour vous dire qu'elle s'intéresse à votre sort, et s'occupe de votre délivrance, quoique malade à Castelvétrano.
— Pas gravement, j'espère ?
— Les médecins affirment qu'avant huit jours sa majesté sera rendue à l'amour de ses sujets.
Castroné payait si peu de mine, il avait l'œil si rusé, la voix si doucereuse , l'échiné si souple, qu'un soupçon traversa l'esprit de Fabio. — Si c'était un espion ? se dit-il. — Comme de son côté Castroné, par les motifs que nous avons signalés, était loin de nourrir à l'égard de Fabio des dispositions bienveillantes, la conversation n'était pas facile. Un mur de glace s'élevait entre eux. Castroné s'appliquait à aggraver, en paroles, la position du prisonnier, et cela par deux raisons : d'abord pour l'alarmer et se donner le cruel spectacle de ses inquiétudes ; ensuite pour se faire valoir lui-même en amplifiant les dangers qu'il promettait de conjurer, comme le chirurgien exagère les difficultés d'une opération, afin de se la faire payer plus cher.
— Votre affaire est très-mauvaise, lui disait-il,
mais nous en viendrons à bout ; ne vous effrayez pas trop.
— Je ne m'effraye point, répondit froidement Fabio. Je compte sur mon bon droit, et j'attends l'événement quel qu'il soit.
— Vous ne l'attendrez pas longtemps.
— Tant mieux, car je commence à être fatigué des retards qu'on apporte, je ne sais pourquoi, à l'instruction de l'affaire où je suis impliqué. Je n'ai pas même subi jusqu'à présent un seul interrogatoire. Je sais bien que tout est lent en Sicile, surtout la justice ; mais enfin tout a im terme, et le conseil de guerre devrait être constitué.
— Je vais vous dire pourquoi il ne l'est pas, et en ceci comme en toutes clioses, je suis, croyez-ie, parfaitement renseigné. Vous ignorez sans doute qu'un meurtre a été commis à la Spagnola? Eh bien ! je vous l'apprends. Deux officiers anglais ont été assassinés, c'est-à-dire qu'un seul en est mort; l'autre, le major Dudley, s'est tiré d'affaire par miracle ; or, comme ce même Dudley doit faire partie du conseil de guerre , on al-
tend, pour le constituer, que le blessé soit en état d'y siéger. Voilà la cause du retard qui vous étonne.
— Et ce major Dudley sera-t-ii bientôt guéri ? demanda Fabio d'un air indifférent.
— On l'a transporté hier de Marsalla à Trapani pour remplir ses fonctions de juge. Quant à celui-là, continua Castroné avec une satisfaction méchante, vous savez déjà de quelle couleur est son vote; il est rouge. Attendez- vous, mon cher capitaine, à payer pour le meurtrier de la Spagnola. Pourtant soyez tranquille, nous sommes là pour vous venir en aide. Vous dire comment, je ne le sais pas encore bien moi-même ; mais il suffit que je le veuille pour que cela soit, et je le veux, ajouta-t-il d'un air théâtral.
Le fait est qu'il était assez embarrassé et qu'il ne savait trop comment s'y prendre pour remplir la mission dont la reine l'avait chargé; mais sa mission était remplie à son insu ; il venait de sauver Fabio sans s'en douter.
Il venait, en effet, de lui révéler un danger auquel Fabio n'avait pas songé; c'est qu'il pouvait
être reconnu pour le meurtrier de la Spagnola, et, quoique arrêté pour le duel, être condamné pour le meurtre. Ce danger même n'était pas une possibilité, mais une certitude, du moment que le major Dudley siégeait parmi ses juges; comment Dudley ne reconnaîtrait-il pas , au premier coup d'œil, l'homme qui l'avait blessé? Cette péripétie inattendue compliquait singulièrement la situation de Fabio. Il est clair que, puisqu'on ne craignait pas de convertir un duel en assassinat, on présenterait, sous des couleurs bien autrement criminelles, un combat qui n'avait eu d'autres témoins que les combattants eux-mêmes et une pauvre villageoise à la parole de laquelle on n'ajouterait aucune foi. C'est bien ici que l'innocence prendrait les livrées du crime; et ce n'est plus la déportation mais l'échafaud que Fabio avait devant les yeux ; encore y monterait-il en assassin , non en martyr. Cette perspective le jeta dans un nouvel ordre d'idées, et modifia ses résolutions, c'està-dire qu'elle les fixa.
Le hasard voulut que Castroné, en s'en allant, rencontrât dans l'étroit escaherqui conduisait à la
cellule du prisonnier, Errante et Rafaella qui montaient chez Fabio.
— Une femme ! se dit-il ; serait-ce une troisième intrigue ou si c'est la future? J'ai bien envie de m'en assurer.
Il fit une tentative pour rentrer; mais il échoua. La porte était close et resta sourde à sa voix. Dans son mécompte, il se retourna du côté du geôlier, qui fut muet et pour cause : il ne connaissait de Rafaella que sa mante.
— C'est égal, se dit l'agent de Caroline en regagnant la rue, cela est toujours bon à savoir. On peut en tirer parti dans l'occasion.
— Mac-Farlane, dit Errante en entrant, est arrivé à Trapani, et le conseil de guerre entrera en fonctions demain. J'ai vu le général ce matin.
— Vous l'entendez, Fabio? dit Rafaella en souriant , ce traître a des inteUigences avec l'ennemi...
— Qui certes n'en a pas, lui, dans le royaume des arts, car Marc-Farlane à qui je destine mes Machabées a juré par saint Georges et par la Tamise qu'ils ;>on'i de Paul Véronèse, et il me les
payera en conséquence. 0 coq breton, va, ta cervelle est dans ta crête !
— Vous avez vu le général? demanda Fabio; et ses dispositions?...
— Sont détestables ; il a reçu dans la nuit un courrier de Castelvétrano.
— De Castelvétrano? répéta Fabio avec émotion . Est-ce que la reine ?. . .
— Il s' agit bien de la reine!
— De quoi donc s'agit-il î
— Il paraît qu'on a massacré à Sélinonte une compagnie d'infanterie anglaise, le capitaine en tête.
-Quiî
— Voilà ce que je n'ai pas bien compris. On parle de garde-côtes, de pirates, de bandits , tout cela n'est pas clair; ce qui l'est beaucoup plus, c'est que les Anglais sont morts et bien morts. Le général est furieux, et le major Dudley, qui est avec lui et qui a sur le cœur son coup d'épée de la Spagnola, ne fait que l'exciter encore davantage. D'après ce que j'ai pu saisir de leur conversation, il n'est plus question du duel, mais d'un grand coup à frapper
pour mettre à la raison, disaient-ils, la Sicile elles Siciliens.
— Les insolents !
— Insolents, tant qu'il vous plaira ; mais ils sont les plus forts, et malheur aux vaincus ! Bref, le duel, la Spagnola, la tour de Sélinonte, on va faire de tout cela une grande cote mal taillée, et c'est vous, mon très-cher, qui payerez pour tout j le monde.
— Vous voulez dire qu'il ne payera pas, dit Rafaella; car j'espère bien que la dernière nuit a porté conseil, et que le capitaine Fabio est prêt à partir.
— En effet, répondit Fabio sans s'expliquer sur les causes déterminantes de sa résolution, je me rends à vos conseils, et je me résigne à la retraite, pourvu, bien entendu, qu'elle soit honorable.
— En doutez- vous, quand c'est moi qui vous la propose?
— Je n'en doute pas, mais encore faut-il que je sois mis dans le secret.
— Ceci vous regarde, ma belle demoiselle , dit Errante à Rafaella ; c'est à vous seule qu'il appar-
tient d'achever la conversion du capitaine. Je vous laisse avec lui. J'ai un rendez-vous beaucoup moins doux avec le comte Allégroni pour notre grande affaire, j'y cours. Avant une heure je reviendrai me mettre corps et âme au service de l'amitié et de la beauté.
Indépendamment de son rendez-vous, qui était réel , il n'était pas fâché d'échapper à la lutte qui ne pouvait manquer de s'engager au moment décisif entre les deux. . . quel nom leur donner ? amants? Non! Futurs? Qui pouvait répondre de l'avenir ?
— Monsieur le comte, dit le peintre à Allégroni, vous passez pour un homme de bon conseil ; c'est ce qui m'amène auprès de vous.
— Qu'y a-t-il de bon pour votre service?
— Voici : vous connaissez le capitaine Fabio ?
— Je l'ai vu une fois ; il est venu visiter mon musée avec son parrain, le baron Schininà.
— Il est en prison.
— Tout Trapani le sait.
— Bientôt il n'y sera plus.
— Serait-il élargi ?
TRÉPARATIFS. 197
— Non , il est délivré , il le sera du moins d'ici à une heure.
— Par qui ? demanda le comte, un peu humilié peut-être au fond du cœur qu'un autre que lui eût fait ce qu'il aurait voulu et n'avait pu faire lui-même.
— C'est un secret.
— Pardon ! il m'est échappé une question indiscrète.
— Briser les fers du prisonnier , c'est quelque chose, ce n'est pas tout ; il faut le cacher. Où ? Voilà le problème , et je viens vous demander si vous voulez m' aider à le résoudre ?
Allégroni fut quelque temps sans répondre. II se consultait visiblement lui-même.
— Une seule question, demanda-t-il enfin , et celle-là est nécessaire : où compte aller le capitaine à sa sortie de prison ?
— Je viens précisément vous demander où il faut qu'il aille?
— Avez-vous les moyens de le faire sortir de la ville sans danger?
— Je réponds de lui jusqu'au dernier pont-levis exclusivement.
— Je n'en voulais pas savoir davantage. Qu'il aille directement au pied du mont Saint-Julien, il trouvera son cheval, tout sellé, derrière l'église de la Madone; une fois là, s'il exécute ponctuellement les instructions qu'on lui donnera , il est sauvé.
Le comte se tut. Errante n'en demanda pas davantage, et se hâta de porter cette bonne nouvelle aux deux personnes qu'elle intéressait encore plus que lui.
Restée seule avec Fabio, Rafaella ne parut nullement embarrassée du téte-à-tête. Elle avait le cœur et l'esprit trop remplis de son grand dessein pour se préoccuper do sottes convenances et de pruderies puériles.
— Fabio , dit-elle avec une grâce sous laquelle on sentait l'énergie d'une volonté arrêtée, la lame d'acier dans le fourreau de velours, vous avez juré
de vous laisser gouverner par moi ; le moment est venu de tenir votre serment.
Ses grands yeux noirs avaient à la fois tant de fierté, tant de douceur, son sourire était si charmant, si gracieux, qu'en commandant 1" obéissance, elle l'ennoblissait.
—J'ai dit oui, répondit Fabio 5 un homme d'honneur n'a qu'une parole. Que faut-il faire?
— Essayer ceci, répliqua Rafaella en présentant sa mante qu'elle avait ôtée en entrant.
— Quel est ce travestissement? Vous voulez donc me déguiser en femme?
— Votre liberté est à ce prix.
— Soit. Aussi bien sommes-nous au siècle des métamorphoses. Mais vous, si je vous prends votre mante, comment ferez-vous pour sortir ?
— Ne vous occupez pas de moi et obéissez. Je sortirai quand il en sera temps.
— Comment! vous ne sortirez pas avec moi?
— Ne faut-il pas que quelqu'un reste ici à votre place ?
— Et c'est vous qui voulez rester ?
— Moi-même.
— Et VOUS avez cru que je le souffrirais?
— Sans doute. N'avez-vous pas juré de m'obéir! Un homme d'honneur, — c'est vous-même qui venez de le dire, — n'a qu'une parole.
— Il y a serment et serment, s'écria Fabio en arrachant la mante qu'il avait déjà mise sur ses épaules ; il y en a qu'on respecte, il y en a d'autres qu'on viole. Appelez-moi parjure, si vous voulez; je ne veux plus m'évader, et je reste. Ah! Rafaella, quelle idée avez-vous de moi? Me croyezvous homme à acheter ma hberté au prix de celle d' autrui, et de la vôtre encore?
Joignant à ces mots l'acte à la parole, il se rassit brusquement, pour bien témoigner que son intention formelle était de demeurer.
— Je m'attendais à cette bourrasque, dit Rafaella avec son inaltérable tranquillité; mais je m'attends aussi à voir le calme renaître après l'orage.
— Non, Rafaella ; non, n'espérez pas obtenir mon consentement pour cette lâche action ; c'est )^ien assez que vous m'en ayez cru capable. Je vous (lis que je reste.
— Je VOUS dis, moi, que vous partirez. Je le veux.
Elle prononça ce dernier mot avec une telle autorité ; elle l'appuya d'un regard si fixe, si absolu, et en même temps si tendre, que Fabio sentit défaillir au fond de son cœur toutes ses résistances.
— Vous le voulez, dites-vous? répondit-il d'une voix vibrante. Vous voulez donc me déshonorer à mes yeux, aux yeux du monde? Plutôt me perdre que de me sauver à ce prix ! Ma réputation m'est plus chère que la liberté, que la vie.
— Eh ! de grâce, Fabio, ne vous inquiétez pas tant de l'opinion d' autrui. Quoi qu'il en puisse coûter à notre amour-propre , croyez que les autres s'occupent de nous beaucoup moins que nous ne le pensons. Et d'ailleurs le monde causerait bien davantage si vous étiez condamné pour meurtre ; ainsi votre réputation est plus menacée en demeurant qu'en partant. Réussissez à vous échapper, et nous aurons, sachez-le bien, tous \es rieurs de notre côté. Est-ce que le public n'est pas toujours de l'avis de ceux qui réussissent?
— En vérité, dit Fabio, fi'appé de la justesse et
de la force de cette argumentation péremptoire, vous raisonnez avec un sang-froid, une liberté d'esprit que j'admire et qui me confondent.
— Il faut bien répondre à vos objections, puisque vous en soulevez.
— Vous persuadez mon esprit, mais mon cœur résiste ; car vous ne parlez que de moi ; mais vous, Rafaella?
— Oh! moi, c'est mon affaire.
— Regardez donc où vous êtes ; voyez ces mu-^ railles froides et nues, ce soupirail sans air et sans jour, ces chaises de paille enfoncées, ce grabat immonde, et vous voulez que je vous laisse à ma place dans cet affreux réduit, seule, à la merci d'un geôlier, vous, Rafaella, une femme comme vous?... C'est impossible, vous n'y pensez pas. Bien loin de vous abandonner ici pour sauver ma tête, je la livrerais plutôt pour vous en arracher.
— Je ne veux pas faire une fanfaronnade de mauvais goût, et je vous accorde que l'appartement n'est pas très-agréable ; mais je me suis tellement accoutumée à l'idée de ce séjour, qu'il me semble déjà l'avoir habité ; mon imagination en
a si bien exagéré les inconvénients, que la réalité ne peut que les atténuer et tromper mon attente en bien. D'ailleurs, ajouta-t-elle , mes mesures sont prises pour n'y pas rester longtemps.
Or, ceci était un mensonge, ou, pour parler plus poliment, une allégation hasardée: l'assurance qu'elle affectait était tout au plus de l'espérance. Mais Dieu lui pardonnera cet innocent péché en favem* du motif tout chrétien qui le lui a fait commettre.
— Ne restassiez-vous ici qu'un jour, répondit Fabio, (ju'une heure, ce serait encore trop.
— Voici que nous allons tomber dans le genre sentimental, et qui pis est, dans le madrigal.
— Prenez garde que ce ne soit pas dans la tragédie, car enfin avez-vous calculé toutes les suites de votre dévouement? Vous auriez tout à craindre de la vengeance des Anglais.
— Que voulez-vous qu'ils fassent à une femme ?
— Ne vous y fiez pas. Éléonore Pimentel était femme comme vous, et sa beauté , sa jeunesse, ne l'ont pas sauvée de l'échafaud.
— Je ne sache pas que j'aie, comme elle, brodé
TRAVESTISSEMENTS. â05
des drapeaux et composé des hymnes pour la république parthénopéenne. Au surplus, quand j'en serai là, je vous rendrai la place, et vous prierai même de venir la reprendre. En attendant, cédez-la-moi, à charge de revanche.
Tant de gaieté , dans un moment si solennel et en présence d'un acte si grave, annonçait chez Rafaella le calme, la sérénité d'une résolution inébranlable. Déjà vaincu ou bien près de l'être, Fabio comprit que la discussion était inutile , et que tous ses arguments iraient infaiUiblement se briser contre un parti pris d'avance et pris irrévocablement. Une volonté si forte dans un corps si gracieux aurait pu être comparée, par le pastoral abbé Méli ou par le cavalier Marini, le Ronsard de l'Italie, à un rocher de granit couvert de fleurs.
— Parlons sérieusement, reprit Rafoella, car rien de ce que vous avez dit jusqu'à présent n'est sérieux : quand on veut une chose, il faut en accepter les inconvénients comme les avantages ; croyez que j'ai mûri longtemps le projet que je réalise aujourd'hui, et que j'en ai pesé toutes les conséquences. Il y a un adage très-vulgaire, mais
très-vrai : De deux maux choisis le moindi'e ; mon choix est fait, faites le vôtre. En prenant votre place, je m'expose, je le sais, à quelques inconvénients dont j'ai la connaissance exacte et auxquels je suis résignée d'avance. Si vous restez, vous. Errante vous Fa dit et vous en êtes convenu vousmême , vous allez droit à une condamnation ; la déportation vous attend, et peut-être Téchafaud.
Rafaella ne croyait pas dire si vrai, car elle ignorait le drame sanglant et mystérieux de la Spagnola, que ses derniers mots, le dernier surtout, venaient de retracer en traits de feu aux yeux de Fabio, avec le conseil de guerre et le major Dudley pour le dénouement. Il ne se défendit plus dès lors qu'avec mollesse ; ses hésitations prouvaient assez qu'il était réduit, et l'air triomphant de Rafaella disait aussi qu'elle ne combattait plus que pour la forme ; elle était sûre désormais d'une victoire complète.
En ce moment ils entendirent dans l'escalier une voix connue.
— Mon oncle ! s'écria Rafaella. Où me cacher ? Payons d" audace.
A ces mots, elle jeta sur elle le manteau de Fabio, dans les vastes plis duquel ses formes charmantes se perdirent tout entières ; elle cacha ses magnifiques cheveux blonds dans un bonnet militaire qui lui tomba sous la main, et se penchant à demi sur le pauvre grabat du prisonnier, de manière à ne pas laisser voir son visage :
— Vous comprenez le reste, dit-elle à Fabio.
Avant qu'il eût seulement eu le temps de répondre, le baron Schininà entra avec un énorme paquet de hvres.
— Je t'apporte des vivres, mon bon ami, dit-il en se débarrassant de son fardeau; les journées doivent te paraître longues, et tu ne seras pas fâché sans doute de tromper parla lecture l'ennui de la prison, carceris tœdium.
— Parlez bas, mon cher parrain ; j'ai là un de mes camarades qui s'est trouvé indisposé et qui repose en ce moment.
— Que ne le disais-tu plus tôt ? répondit le baron en baissant la voix; on peut s'entendre sans crier, susurrans, comme dit le chantre des Métamorphoses; nous ne sommes sourds ni l'un ni l'autre.
208 CAROLINE KN SICILE.
D'ailleurs je ne te retiendrai pas longtemps ; je suis obligé de me rendre à l'instant à mes fouilles de Bonagie pour reconnaître une mosaïque superbe qu'on vient d'y découvrir, m'a-t-on dit. Je le laisse ta pâture intellectuelle , pastura mentis. Voici d'abord Diodore de Sicile; je t'ai marqué le récit du siège deMotya par Denys le Tyran, dont je t'ai ])arlé il y a quelque temps, et où tu verras la description de la première catapulte. Voici maintenant Polybe et Thucydide : tu liras avec fruit, dans le premier, les campagnes d'Annibal en Sicile, et dans l'autre la fameuse expédition des Athéniens à Syracuse. On ne saurait trop étudier les Grecs, il faut les compulser nuit et jour, manu diiirnâ, noctimiâque, comme a dit le poète.
— Vous oubliez, parrain, que je ne sais pas un mot de grec.
— C'est bien là un de mes chagrins ; aussi t'apporté-je des traductions, de viles traductions. J'ai joint à ces chefs-d'œuvre de l'esprit humain, quelques ouvrages modernes, Fazello, Biscari, Torremuzza, Cluverius, et quelques autres qui ont écrit sur notre Sicile, de rébus Sicidis.
Qui sait, mon cher enfant, si ta captivité n'est pas un moyen dans la main de Dieu, qui a voulu peutêtre l'introduire par cette porte dans le magnifique temple de l'antiquité; ce serait du moins une compensation et la plus douce consolation de ma vieillesse. Je te léguerais en mourant mes manuscrits, et c'est toi qui ferais imprimer, après n)a mort , ma Trinacria vêtus.
— Je tâcherai, mon cher parrain, de me rendre digne de cette mission glorieuse ; mais je crains, entre nous, que vous ne vous y soyez pris un peu tard. ^
— Tu espères donc respirer bientôt l'air de la liberté, libertatis auram?
— Du moins on me le fait espérer.
— Ah ! tant mieux, mon ami, tant mieux [ Quelle bonne nouvelle tu me donnes là, pour moi d'abord, et pour cette pauvre Rafaella, qui ne se doute de rien !
— Vraiment?
— J'ai réussi à la tromper jusqu'à présent pour
ménager sa sensibilité ; elle te croit en voyage. Du II. 14
reste, je ne la vois presque plus ; elle passe sa vie dans l'atelier d'Errante, qui travaille toujours à son portrait, tu sais, ce fameux portrait qui
— Chut! interrompit Fabio, mon camarade pourrait vous entendre.
— Tu as raison ; nous marchons sur des cendres brûlantes, in cinere doloso. Mais je me sauve, adieu ! Je reviendrai demain t'éclaircir les passages que tu n'aurais pas compris dans la description de la catapulte .
— La répétition que nous venons de jouer, dit en souriant Rafaël! a, quand le baron fut parti, me donne les plus grandes espérances sur le succès de la pièce. Au reste, mon oncle sert nos projets sans s'en douter, malgré sa profonde pénétration.
— Comment cela?
— Eh ! oui, ces gros livres sont tout justement faits pour tromper le geôlier et pour lui jeter de la poudre aux yeux. Comment soupçonner l'évasion d'un prisonnier au moment même où il monte sa bibliothèque?
— Vous m'avez persuadé, Rafaella, vous m'a-
vez convaincu ; mais il me reste au fond du cœur un scrupule que je n'ose vous dire.
— Parlez et parlez vite, car lious n'avons plus de temps à perdre en paroles ; nous en avons déjà trop perdu.
— Rafaella, vôUs êtes l'honneur, la pureté même, et cependant en restant ici à ma place, vous vous compromettez pour moi. V avez-vous bien réfléchi? '
— Ceci me regarde toute seule. Si je veux me compromettre, j'en ai bien le droit, j'imagine, sans que personne ait celui de le trouver mauvais, et vous moins que personne. Mais je dois ici vous faire remarquer que vous n'êtes pas seul en cause ; en agissant comme j'agis, j'ai mon oncle en vue autant que vous. Il a pour vous, vous le savez, une affection toute paternelle, et votre condamnation le tuerait infailliblement.
— Vous voudriez en vain parce subterfuge, qui n'est dans votre bouche qu'un raffinement de délicatesse, diminuer la dette de ma gratitude en diminuant le prix de votre dévouement ; mais ma dette reste entière comme votre héroïsme : vous
sacrifiez pour moi, qui n'en suis pas digne, tout ce qu'une femme peut, plus qu'elle ne devrait sacrifier. Je vous admire sans vous comprendre. Non, Rafaella , je ne vous comprends pas : vous êtes pour moi, depuis que j'ai appris à vous connaître, un être mystérieux, surhumain, une adorable énigme. Vous planez sur ma vie comme une apparition céleste, et je me trouve si loin de vous que je n'ose rien vous offrir, rien vous demander.
Fabio parlait d'une voix palpitante. Toutes les puissances de son cœur étaient émues et prêtaient à son langage une éloquence qui l'étonnait lui-même et qui faisait impression sur Rafaella.
— Fabio, lui répondit-elle avec une gravité douce, ne m'offrez rien en ce moment; je ne vous demande rien ; un cœur fier ne veut rien devoir à la reconnaissance ; les sentiments ne s'échangent point, ils ne se payent pas comptant comme de viles marchandises. Les tarifer, c'est les dégrader, les tuer. Le cœur est l'empire de la liberté ; tout ce qui émane de lui doit être libre, spontané, volontaire.
La contrainte est la loi des esclaves, et la reconnaissance, ne vous y trompez pas, n'est qu'une sublime contrainte. Attendez donc avant de juger ce qui se passe en vous, attendez l'épreuve du temps, de la distance, de la réflexion. Jusque-là, Fabio, ne me poétisez pas; nem'élevez pas sur un piédestal ; je craindrais pour vous une déception, et une chute pour moi. Voyez-moi telle que je suis : comme vous accomplissez votre destinée d'homme, qui est l'action, j'accomplis, moi, ma destinée de femme, qui est le dévouement, puisque vous avez prononcé ce mot ; trop heureuse que le Ciel m'ait choisie entre toutes pour mettre ma vie au service de quelque chose d'utile, tandis que tant d'autres femmes, condamnées fatalement à l'inutilité, languissent à jamais dans les limbes obscurs d'une personnalité sans rayonnement, sans but. Vous voyez bien , Fabio , que vous ne me devez pas même de la reconnaissance, et que c'est moi, au contraire, moi seule qui en dois au Ciel.
En prononçant ces nobles paroles , Rafaella était d'une admirable beauté; son teint s'était
animé, ses yeux brûlaient d'un feu sublime, ses traits s'étaient transfigurés, sa personne tout entière semblait baignée dans une atmosphère lumineuse, semblable à l'auréole d'or dont les peintres du moyen âge environnaient les saints.
Fabio, muet devant elle, l' écoutait avec une attention religieuse, ardente, et recueillait au fond de son cœur chacune de ses paroles ; elle le mo-^ difiait , le transformait d'une manière si prompte, si manifeste, qu'il ne se reconnaissait pas luimême, et sentait qu'un nouvel être prenait en lui la place de l'ancien.
— Tout à l'heure encore, je ne vous comprenais pas ; maintenant, je vous comprends ; je comprends qu'il existe des êtres supérieurs envoyés au monde pour le purifier, pour l'éclairer. Quand vous entre? dans ma prison, vous l'illuminez; vous répandez autour de vous et vous laissez sur votre passage je ne sais quelles clartés divines qui font rentrer dans l'ombre la noire légion des|passions mauvaises. En vous voyant, en vous écoutant, je me sens meilleur ; mais en épurant mes pensées, — pourquoi ne vous le dirais-je pas? —
votre présence me jette dans la tristesse, car je suis écrasé devant vous sous le poids de mon indignité ; je n'ose plus vous dire que je vous aime.
Vaincu par son émotion, il tomba aux pieds de Rafaella qui le laissa faire et lui abandonna, pour la première fois, sa main qu'il porta à ses lèvres avec une ardeur respectueuse.
— A merveille! s'écria Errante qui entrait en ce moment et se félicitait intérieurement qu'on fût tombé d'accord en son absence.
— Puisque vous me surprenez à ses genoux, dit Fabio sans perdre contenance, je n'en rougis pas ; au contraire, je m'en fais gloire.
— Pourquoi en rougiriez-vous ? répondit le peintre. C'est bien le moins que le prisonnier se prosterne devant l'ange de la liberté.
r— Si je n'en suis pas l'ange, dit Rafaella avec une dignité et une simplicité qui fermaient la bouche aux interprétations, au sourire, j'en suis du moins l'instrument, et ce rôle modeste me suffit.
— Le moment est venu de le remplir, dit
Errante : tout est prêt ; partons. Mais auparavant il est nécessaire que j'appelle le geôlier. Dona Rafaella, remettez votre mante encore une fois avant de la céder à Fabio.
Le geôlier entra bientôt.
— Eh ! eh ! dit-il en voyant les livres du baron, il paraît, mon cher locataire, que vous ne songez pas à me quitter de sitôt ? Tant mieux, ce n'est pas moi qui m'en plaindrai.
— Quand je vous soutenais, dit Rafaella à l'oreille de Fabio, que mon oncle nous servait sans le savoir !
— Mon bon ami, dit Errante au geôlier, je suis un peu médecin, la médecine et la peinture sont sœurs ; Esculape était fils d'Apollon ; je vous engage donc, en ma qualité de docteur, à vous joindre à nous pour forcer le capitaine à se ménager plus qu'il ne le fait. Il a besoin de repos, et si vous m'en croyez, vous ne laisserez plus entrer personne chez lui de la journée.
— Votre ordonnance sera observée de point en point; personne n'entrera plus, pas môme moi.
Ainsi il pourra se coucher de bonne heure et dormir demain la grasse matinée : je n'entrerai qu'à la deuxième visite.
— Et d'une!... se dit le peintre. Voilà quinze heures de gagnées, c'est plus de temps qu'il n'en faut pour couvrir la retraite du fugitif.
— Est-ce tout? demanda le geôlier.
— Encore un mot. Ce Napolitain de tout à l'heure — il désignait Castroné, — est-il parti?
— Pourquoi cela ?
— Parce qu'il m'avait tout Tair d'épier madame et de vouloir percer son incognito.-
— Par les clefs de saint Pierre ! je voudrais bien voir qu'on se permît à ma barbe une pareille inconvenance, et que chez moi on se montrât plus curieux que moi. Au reste, soyez sans crainte, ce lazzarone est parti depuis longtemps, et, pour plus de sûreté, je vais veiller moi-même à ce que personne ne se trouve sur le passage de madame... ou mademoiselle ; rendez justice à ma discrétion, vous ai-je demandé seulement si elle était mariée ?
— C'est vrai! Vous êtes le plus discret des honimes et des geôliers, y compris celui qui garde la porte du paradis ; aussi, ajouta-t-il en lui glissant dans la main une paire d'onces, voilà de quoi graisser vos clefs.
— Cette huile-là, signor Errante, ouvre toutes les portes et tous les cœurs.
— Maintenant partons, reprit le peintre, quand le facétieux geôlier fut dehors. Les vents sont propices ; nous serions de bien grands maladroits si nous ne réussissions pas à sortir du port sans encombre. Mettons les voiles... dans toutes les acceptions du mot. Avant d'être votre duègne, mon cher capitaine, je veux être votre chambrière.
A ces mots il l'enyeloppa, le drapa si artistement dans la longue mante noire de Rafaella, qu'il était impossible de le reconnaître, et de soupçonner une substitution. Redoutant, pour le moment fatal de la séparation une explosion sentimentale et même une péripétie qui eût tout ajourné, tout perdu, il assaisonnait de bons mots et de calembourgs la toilette du prisonnier. Rafaella le secon-
(lait admirablement par son sang-froid et sa gaieté. Fabio seul était muet et préoccupé, non des dangers de sa fuite, mais des dangers de Rafaella. Il ne se pardonnait pas d'accepter d'elle lyi si terrible bienfait. Mais la Spagnola!... mais le major Dudley !... mais l'échafaud!... Il subissait la loi de la nécessité.
— La toilette de madame est terminée, dit le peintre en fajsant le tour de Fabio, pour bien s'assurer que tout était en ordre. Une nous reste plus qu'à prendre la clef des champs. Modérez quelque peu vos allures militaires, et tâchez de prendre une démarche conforme à la circonstance. Quant à vous, ma belle signorina, poursuivit-il en s'adressant à la prisonnière, vous en serez quitte pour une mauvaise nuit.
— Pourquoi mauvaise? répondit-elle en souriant, vous ne me croyez donc pas bonne conscience? Je compte, moi, sur les rêves dorés de l'innocence î
— Que vous ayez ou non leur visite, attendezvous à recevoir la mienne demain matin avant celle du geôîiei", et si je ne vous apporte pas
la liberté, je veux ne toucher de ma vie un pinceau ni même un fleuret.
— Est-ce que vraiment, lui dit Fabio, vous êtes sûr de ce que vous dites ?
— Autrement le dirais-je, et la laisserais-je seule ici? Me prenez-vous pour un barbare? Allons, allons, je vous conterai cela en chemin.
Cette assurance rendit un peu de calme à la conscience du fugitif. Mais l'impitoyable Errante ne lui permit pas même la consolation d'un dernier adieu; lui prenant le bras fortement, il l'entraîna vers la porte, qui s'ouvrit et se referma immédiatement. Tout ce que put faire Fabio fut de lancer à Rafaella un regard ardent, passionné, un de ces regards sans nom, qui consolent de tout les femmes, et leur payent au centuple leurs sacrifices.
— Et vantons-nous, après cela, de notre énergie masculine! dit Errante avec admiration, sentiment qui lui était peu familier ; de nous trois le plus brave est la femme.
Le geôlier avait tenu parole : escalier, cours et corridors, tout était désert; le geôlier lui-même
poussa la délicatesse jusqu'à ne se point montrer. Les guichetiers, commis aux portes, les ouvraient discrètement : ils étaient si habitués à voir passer l'inconnue du capitaine, ainsi qu'ils l'appelaient, et leurs finances se trouvaient si bien de son passage, qu'ils ne remarquèrent pas seulement que sa taille avait quelque peu grandi. Jamais retraite ne s'opéra avec plus d'ordre, de lenteur et de sécurité.
Quand le fugitif fut dans la rue, lorsqu'il entendit la lourde porte extérieure retomber bruyamment derrière lui, il éprouva un serrement de cœur inexprimable. Cette porte inflexible, infernale se refermait sur Rafaella ! Toutes ses résolutions fléchirent en ce moment, et il ne parlait de rien de moins que de se reconstituer prisonnier. Mais le peintre tenait sa proie d'une main ferme ; il poussa Fabio dans une voiture qui les attendait et qui les conduisit sans mauvaise rencontre hors des murs de Trapani. Ils descendirent à quelques centaines de pas du couvent de la Madone et firent à pied par excès de prudence le reste du chemin.
Le soleil était depuis longtemps couché, et il faisait presque nuit quand ils arrivèrent au couvent. Ils trouvèrent, à peu de distance, dans un lieu solitaire, le cheval de Fabio gardé par un membre de la Confrérie des Nobles ou du moins par un individu qui en portait le costume , la grande robe noire avec le capuchon soigneusement rabattu sur le visage. L'inconnu leur remit un paquet.
— Revêtez ce costume, dit-il laconiquement à Fabio, et allez droit à la métairie de la Barbara. Là vous en saurez davantage.
Cela dit il disparut sans ajouter une parole.
Le costume indiqué était un habit complet de villageois que Fabio échangea contre son premier déguisement, non sans recommander au peintre moqueur de lui conserver, comme la plus sainte relique , la mante de Rafaella. Après avoir opéré sa seconde métamorphose , il monta sur son cheval sellé et harnaché à la manière des campagnards, afin de le mettre en harmonie avec le tra^ vestissement de son cavalier, et partit pour la métairie qu'on lui avait désignée.
— Allez , mon cher capitaine , lui dit Errante , allez vivre au milieu des pasteurs, comme Apollon chez Admète, et hâtez-vous de nous écrire que vous avez trouvé l'Ai'cadie : Ego quoqiie in Arcadiâl comme dira demain notre excellent baron Schininâ.
RAFAELLA.
Tant que Rafaella s'était trouvée en présence de Fabio, dont il fallait vaincre les résistances, son calme, son sang-froid, sa gaieté ne s'étaient pas démentis un seul instant. L'ardeur fiévreuse d'une résolution prise et à faire prendre l'avait soutenue dans la lutte et lui avait, en dernier résultat, assuré la victoire, une victoire complète.
Quand Fabio fut enfin parti, lorsqu'elle se vit II. 15
seule dans cette prison froide, désolée, obscure et rendue plus sombre encore par l'approche du soir, elle ne put se défendre d'un sentiment de tristesse. L'épreuve avec laquelle elle avait cru s'être familiarisée par l'imagination, lui parut encore bien rude dans la réalité. Jamais un pareil isolement n'avait pesé sur son cœur; cet isolement était redoublé par le silence de ce séjour de misère, et plus encore par les bruits qui parvenaient jusqu'à elle, bruits de clefs, de verrous, de portes fermées violemment, de voix furieuses ou suppliantes, et, — chose plus horrible ! — de chaînes et de coups ! Quel lieu pour une femme, pour Rafaella ! Comme Dante AHghieri, elle était descendue vivante dans l'Enfer, et n'avait pas, comme lui, de Virgile pour l'assister dans la Cité Dolente.
La nuit, dont les ombres sinistres s'étendaient lentement sur ce lieu d'expiation, d'innocence, la nuit fit taire peu à peu ces bruits funèbres, les dernières portes se fermèrent, les derniers cris expirèrent, et le silence qui avait paru d'abord si morne à la captive, fut pour elle un soulagement.
Elle finit cependant par triompher de ces pre-
RAFAELLA**^ 227
mières impressions; disputant, arrachant son âme aux sensations pénibles du monde extérieur, elle retrouva toute sa sérénité en se réfugiant dans le monde intérieur, sanctuaire inviolable, au seuil duquel expiraient le trouble et les alarmes. Elle se disait que son dévouement n'aurait aucune espèce de mérite , et ne serait, après tout, qu'une vaine fanfaronnade, s'il n'offrait des inconvénients et quelques dangers. Quest-ce, en effet, qu'un sacrifice sans souffrance? Et d'ailleurs, qu'était cette souffrance légère et passagère, comparée au résultat conquis par elle, la délivrance de Fabio !
Il fallait à cette âme tendre, ardente et réfléchie dans sa passion, il lui fallait le sacrifice avec toutes ses rigueurs, et le dévouement, sans autre compensation que celle du dévouement lui-même. Les simulacres, en fait de sentiment, révoltaient sa droiture et sa fierté. C'est là seulement, c'est dans les austères félicités de l'abnégation , qu'elle trouvait l'accomplissement de sa destinée. En d'autres siècles, aux jours de la foi mihtante ou triomphante, ces femmes-là faisaient les martyres et les saintes. Retombées de toute la hauteur du ciel sur la terre
et de l'amour divin à l'amour humain, elles reportent maintenant sur l'élu de leur cœur, quel qu'il soit, toutes ces ardeurs, toutes ces forces vives, toutes ces énergies latentes d'une tendresse vague et sans emploi. Ambitieuses, exigeantes, parce qu'elles peuvent et donnent beaucoup, intolérantes même à force de conviction, elles aspirent à l'impossible, à l'infini, et manquent souvent le but pour avoir visé trop haut.
Rufaella aimait Fabio, elle l'aimait depuis longtemps, bien longtemps, avant d'avoir [conscience de son amour. C'était le premier homme qu'elle eût vu, aloi'S qu'il venait chez son oncle, et la vue du jeune et bel officier avait fait sur elle, encore enfant, ou du moins adolescente, une impression profonde, exaltée, durable. Elle n'était encore pour lui qu'une enfant qu'il était déjà pour elle un homme. Lorsqu'il jouait avec elle sans conséquence, il était loin de soupçonner les mystérieux ravissements de ce cœur précoce à qui la vie se révélait par l'amour.
Entrée au couvent, et d'enfant devenue jeune fille, elle commença à comprendre ce qu'elle n'a-
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vait fait jusqu'alors que sentir; l'instinct fit place à la réflexion, et l'abandon à la réserve ; elle recevait Fabio au parloir avec cérémonie, et rougissait à son arrivée. Retirée dans sa cellule , elle y passait de longues heures plongée dans une solitude que la prière ne remplissait pas tout entière. Quelles visions la visitaient alors? Quelles pensées, quels projets prolongeaient ses journées? Quels rêves abrégeaient ses nuits ? Ceci est le secret de la jeune fille . Ne portons pas un œil profane , indiscret dans ces chastes et doux mystères. Glissons, n'appuyons pas, dit le poète, c'est-à-dire devinons sans interroger. La passion prématurée et toujours secrète de Rafaella avait grandi avec elle ; les années l'avaient mûrie. Le temps du couvent passé, la jeune fille était rentrée femme chez son oncle, et la plus belle des femmes. Entourée, adulée, adorée, elle paraissait insensible à ce culte, toujours un peu banal, dont la beauté est l'objet, non qu'elle ignorât la sienne ; — comment une femme s'abuserait-elle à cet égard? — mais sa beauté était si incontestable, si incontestée, qu'elle n'avait nul besoin qu'on l'éclairât à cet égard, et les fadeurs, les hommages.
les déclarations qui pleuvaient sur elle ne lui causaient que de l'ennui. Son cœur n'avait-il pas déjà fait son chois. ? Devant l'élu du cœur, et même en son absence, tout ce qui n'est pas lui est comme n'étant pas.
- Ce n'est pas que Rafaella eût beaucoup à se louer de Fabio. Non certes, on a pu voir qu'il était loin, dans l'origine, de partager son amour, et que la passion, si hâtive en elle, fut tardive en lui. Blessée dans sa fierté, Rafaella nen celait que plus profondément dans les derniers replis de son âme le secret qui la consumait. Quoique le baron ne se mt jamais expliqué devant elle sur ses projets de mariage, l'oncle était trop peu circonspect et trop peu discret, la nièce trop fine et trop clairvoyante pour ne les avoir pas devinés, peut-être même avant qu'il ne les eût conçus ; mais elle feignait la plus profonde ignorance à cet égard, et se refusait à saisir les équivoques plus ou moins transparentes qui de près ou de loin y pouvaient faire allusion. Elle en savait trop pour vouloir comprendre.
Attisé par l'obstacle, le feu sourd et lent qui
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brûlait en elle, ne pouvant éclater au dehors , se retournait à l'intérieur et gagnait de proche en proche les profondeurs de son être. Elle aimait pour vivre, comme on respire; elle aimait l'amour en soi indépendamment presque de l'objet aimé, qui était l'occasion, non la cause, et dont le rôle se bornait pour ainsi dire à donner un corps à l'amour; mais en l'incarnant en lui, il le représentait et en avait tous les privilèges. Les premières passions, même les plus grandes, sont-elles autre chose? Est-ce Roméo qu'aima Juliette? Est-ce Juliette qu'aima Roméo? 0 Juliette! ô Roméo ! divins types, types éternels de la poésie dans l'amour et de l'amour dans la poésie ! vous adoriez l'un dans l'autre, non la forme de vos rêveSy mais vos rêves eux-mêmes et l'idéal de beauté qui vivait en vous. Ainsi, Rafaella aimait dans Fabio sa propre pensée, son propre ouvrage, les premiers battements de son cœur, les premières aspirations de son esprit, ses joies secrètes, ses muets transports , ses enthousiasmes, ses espérances, ses alarmes et jusqu'aux pleurs qu'elle versait la nuit sous l'œil de Dieu.
Fabio fut longtemps avant de soupçonner les émotions qu'il inspirait ; il passait à côté du bonheur sans se douter qu'il fût si près de lui. Une influence ennemie lui avait mis sur les yeux un épais bandeau. Son aveuglement prolongeait pour lui, et pour lui seul, l'enfance de Rafaella. Une impression continue n'a pas la puissance d'une impression soudaine. Nul doute que s'ill'eùt vue pour la première fois, à la sortie du couvent, il n'eût été frappé, subjugué, comme tout le monde, et n'eût rendu un hommage éclatant à sa beauté ; mais il l'avait vue naître, fleurir, s'épanouir, et le spectacle de ce développement successif avait endormi son cœur dans les torpeurs de l'habitude. 11 fallait, pour le réveiller, un coup de foudre , et ce coup de foudre, il l'avait reçu au temple de Ségeste.
Ce jour-là Rafaella vit poindre l'aurore d'une nouvelle existence, et s'abandonna dès lors avec moins de défiance aux sentiments que l'indifférence et la réserve de Fabio avaient refoulés si longtemps en elle. Mais elle ne trahit pas plus ses espérances qu'elle n'avait trahi ses désespoirs. Âc-
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coutumée à vivre en elle-même , elle persévéra dans une dissimulation dont sa fierté lui avait fait un devoir, et, conservant tout son empire sur elle-même, elle continua à cacher ses troubles intérieurs sous les dehors impénétrables d'une inaltérable sérénité. Même en délivrant Fabio, — et à quel prix? — elle lui avait laissé ignorer le véritable motif de cette action magnanime. Il y avait tout à la fois en elle et la femme passionnée et la sœur de charité : laquelle des deux s'était sacrifiée? Fabio ne le savait pas ; la main qui dispensait le bienfait, il la voyait, mais quelle pensée l'avait guidée? Voilà ce qu'on lui avait tu. Ce secret était encore celui de Rafaella.
De la part de toute autre femme, son sacrifice aurait pu paraître intéressé, en ce sens qu'il devait avoir pour résultat de lui livrer entièrement Fabio ; mais un si bas calcul était indigne d'elle ; son premier mobile en se dévouant était de se dévouer; l'idée de tirer avantage pour elle-même de son dévouement ne s'était jamais offerte à son esprit, et si elle s'y fût offerte, elle l'aurait repoussée avec dégoût. Un sacrifice intéressé est-il un sacrifice?
Rafaella passa toute la nuit recueillie dans ses pensées, absorbée dans l'intime et palpitante ivresse d'une grande résolution accomplie , d'une grande victoire remportée avec effort ; sa crainte unique était que cette victoire ne fût inutile, et que le fugitif ne pût retrouver une retraite assez impénétrable. Toutes les assurances d'Errante à cet égard ne suffisaient pas p our la rassurer. Quant à ses propres dangers, elle n'y songeait même pas. On eût dit que ce n'était point elle que la prison renfermait alors dans ses ombres glacées: le sort d'une étrangère l'aurait touchée davantage. Elle sentait une plénitude de vie, qu'elle n'avait jamais connue. Tout son être était satisfait ; car elle avait joui pour la première fois de l'exercice absolu de ses facultés et rempli sa destinée. En un mot elle était heureuse.
0 joies pures, ineffables joies du sacrifice ! Sublime allégresse ! Voluptés saintes ! heureux qui vous a goûtées ! plus heureux qui peut vous goûter encore, vous goûter toujours ! Les natures privilégiées ont sur la terre leur Golgotha. Les unes se dévouent à l'idée, les autres à la personne, toutes
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se dévouent à quelqu'un ou à quelque chose, et réagissent, en vertu d'une mission providentielle, contre l'égoïsme brutal, contre les lâches et grossiers instincts qui font la loi du monde. Cette rédemption continue s'accomplit sous diverses formes, sous divers noms, en vue d'un bien qui peut échapper à nos regards bornés, mais qui tôt ou tard éclate d'un manière victorieuse. En attendant cette manifestation toujours tardive, les martyrs subissent leur martyre, ceux-ci avec foi, ceux-là avec doute, quelques-uns même sans espérance. Rarement on les plaint, parfois on les raille, souvent on les insulte; mais, d'ordinaire, on les oublie, on les ignore ; le grand troupeau des hommes passe sous leur Calvaire, avec une indifférence stupide, sans même lever les yeux. Durant leur vie, c'étaient des fous, des factieux , pis encore 5 après leur mort on en fait des sages, des saints, quand on n'en fait pas des dieux.
THIBUZiATIONS B'UN GEOI.IER.
Fatiguée des pensées de la nuit , Rafaella s'assoupit, le matin, sur lesiége'grossier qu'elle n'avait pas quitté. Son attitude avait toute la grâce et toute la dignité d'un abandon virginal. Le peu de jour qui pénétrait à travers les barreaux épais et serrés laissait dans l'ombre le bas de sa personne , mais un rayon perdu tombait sur son visage et l'illuminait. Ses cheveux blonds jetaient des reflets
d'or, et l'ombre vaporeuse de ses longs cils unis parle sommeil glissait sur ses joues un peu pâlies par l'insomnie; le calme, la sérénité respiraient dans tous ses traits ; un sourire indéfinissable donnait à sa bouche entr'ouverte, à sa physionomie tout entière une expression de béatitude ; le mouvement lent et régulier de son sein accusait le repos des anges.
Un coup rude frappé à la porte la réveilla. Quel réveil! son teint s'anima, son cœur battit violemment, le moment critique était arrivé pour elle. Son premier mouvement fut de laisser frapper et de ne pas ouvrir; mais songeant qu'elle serait toujours obligée d'en venir là, elle préféra, comme étant plus digne d'elle, affronter immédiatement le danger qu'elle ne pouvait conjurer. Elle alla donc à la porte, non sans trembler un peu, et l'ouvrit résolument.
Devinez qui entra? Castroné.
Jouant le zèle et la sollicitude, afin que Fabio, dupe de ces faux-semblants, pût rendre de lui à la reine un compte favorable , il venait lui répéter , dès le matin, ce qu'il lui avait déjà dit la veille, et
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ce qui ne valait guère la peine d'être répété, c'est qu'il n'avait encore pu réussir à rien ; et cela se conçoit sans peine puisqu'il n'avait rien tenté; mais on n'en devait pas moins toujours compter sur lui ; il sauverait infailliblement le prisonnier, qui heureusement pour lui était à l'abri de ses services.
— Par le sang de saint Janvier! s'écria-t-il en apercevant Rafaella, sommes-nous revenus au temps des miracles ? Eh ! l'ami, continua-t-il, en se retournant vers le geôlier qui l'avait amené jusque-là, vous vous trompez de porte, c'est le capitaine Fabio que je vous demande.
— Eh bien ?
— Eh bien ! au lieu de Mars vous m'introduisez chez Vénus.
— Que voulez- vous dire ?
— Venez plutôt le voir.
— Par tous les damnés de l'enfer, dit le geôlier en prenant Castroné à la gorge, c'est toi, méchant mangeur de macaroni , qui as fait évader mon prisonnier, et tu joues maintenant la surprise pour me tromper encore.
— Ce n'est pas moi, sur l'honneur, ce n'est pas moi.
— A d'autres, mauvais lazzarone, à d'autres. Je me doutais bien hier, quand je ne voulais pas te laisser entrer, que tu machinais quelque complot et que tu me servirais un plat de ta façon. Qu'y a-t-il de bon à attendre d'un Napolitain ?
— Ce n'est pas moi, vous dis-je ; que diable ! quand je vous dis que ce n'est pas moi.
— Par les clefs de saint Pierre ! je crois que tu fais le méchant.
— Par saint Janvier ! je vous répète que ce n'est pas moi. Dans quelle langue faut-il vous le dire?
— Je te dis que c'est toi, mordieuî Sinon, qui serait-ce ?
— Est-ce que je le sais, moi ? Suis-je chargé de la police de votre maison ?
— Non, mais tu vas faire connaissance avec elle ; quand tu y maigrirais bien un peu, cela ne te ferait pas de mal, et quelques bons coups d'estrapade t'aminciront la taille.
La menace fut exécutée aussitôt que proférée : assez plaisamment accusé d'un crime dont iln'é-
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tait que trop innocent, et usurpant malgré lui le rôle généreux de libérateur, Castroné fut jeté dans une basse fosse, véritable dammuso à la façon du fameux marquis Artali. Sa mésaventure était d'autant plus critique qu'il était fort mal noté à Trapani, et n'avait à espérer de la justice ordinaire ou extraordinaire aucune justice. Sans le connaître, Rafaella avait en vain essayé de prendre la parole en sa faveur, elle n'avait pas été écoutée, pas même entendue ; sa voix s'était perdue dans les cris de la dispute.
— A nous deux, maintenant, lui dit le geôlier en rentrant. Ah ! ma petite, vous avez voulu goûter de la prison, vous en goûterez, et le gîte pourra bien n'être pas de votre goût. Nous allons voir, par saint Pierre ! nous allons voir.
Rafaella opposa à cette grossière sortie un calme stoïque, et ne répondit pas un mot.
— Vous croyez, reprit le geôlier, qu'il n'y a qu'à délivrer mes prisonniers, et qu'après cela on s'en retourne tranquillement chez soi. Oh! que non pas, ma mie. Qui prend le nid prend le mal, comme dit l'autre, et vous n'en serez pas quitte à si bon marché.
Rafaella était préparée à tout ; cette brutale menace n'eut pas le pouvoir de l'effrayer, ni même de lui faille rompre le silence.
— Est-ce que vous n'avez pas honte de ce que vous avez fait là? continua le geôlier d'un ton radouci, car le calme, le silence, la noble beauté de Rafaella lui imposaient un peu, tout geôlier qu'il était. J'avais confiance en vous, je vous laissais aller et venir dans la maison comme ma propre tille, je ne me défiais pas plus de vous que d'elle; est-ce que je vous regardais seulement? Je ne vous avais jamais vue. Et voilà de quelle façon vous m'avez récompensé! Allez, ma belle dame, vous ne porterez pas cette action au paradis. Car enfin, tout cela va retomber sur moi encore plus que sur vous. Je suis un pauvre père de famille, et si je perds ma place, avec quoi nourrirai- je ma femme et mes enfants?
— On y pourvoira, mon ami ; on se chargera d'eux et de vous, s'il vous arrive malheur.
— Vous leur donnerez du pain, à la bonne heure ; c'est bien le moins que vous leur deviez pour avoir ruiné leur père; mais l'honneur, me le rendrez-
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VOUS, à moi? Je suis un homme déshonoré ! Laisser évader un prisonnier ! mais c'est une action infamante. Que vont dire mes confrères ? Que va dire la Sicile? Cela ne m'était jamais arrivé. On va croire que je me suis laissé corrompre à prix d'argent ; je suis perdu de réputation. Et se dire que c'est une femme comme il faut qui m'a joué ce tour-là ! Oh ! les femmes ! les femmes ! Sa majesté Charles III avait bien raison de dire qu'on les retrouve partout, et qu'elles font tous nos maux.
Malheureusement pour elle, Rafaella ne put s'empêcher de sourire à cette exclamation sentimentale. Lie geôher se formalisa de ce sourire involontaire, et revint à sa grossièreté première.
— Ah! vous riez I dit-il avec colère; rira bien qui rira le dernier : ce ne sera pas vous, ma belle, comptez-y bien. Ah ! vous riez ! vous vous moquez de moi, après m' avoir trompé, trahi, ruiné, déshonoré ! Eh bien ! mordieu ! nous allons voir si vous rirez encore dans un instant. Nous avons dans la maison certaines petites chambrettes qui font passer l'envie de rire, je vous en réponds. Mais, d'abord, vous allez commencer par me remettre votre
argent ; je ne veux pas que vous corrompiez mes guichetiers.
— Je n'ai pas d'argent.
— Comment ! vous n'avez pas d'argent ! Vous venez ici sans argent !... Ce n'est pas croyable. Au surpluSj nous allons bien voir, ajouta-t-il en s'approchant d'elle.
— Ne me touchez pas! lui dit-elle, en faisant un pas en arrière ; je ne veux pas que vous me touchiez.
— Eh î eh ! voilà maintenant que nous faisons la renchérie! Madame ne veut pas qu'on l'approche! Allez, ma petite, on en a tenu ici d'aussi jeunes , d'aussi jolies que vous, et l'on a par-devers soi, je vous en préviens, les moyens d'apprivoiser celles qui prennent de trop grands airs.
Il lui avait déjà saisi le bras de force, lorsqu'on entendit un bruit de pas, dans l'escalier.
— Qui vient là? demanda le geôUer en se retournant vers la porte?
C'était Errante, accompagné d'un général anglais en uniforme. Le geôlier se préparait à faire au peintre le même accueil qu'il avait fait à Cas-
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trôné , la présence du général le tint en respect. Il ôta son bonnet avec déférence, et se rangea contre la muraille. On eût dit que sa langue et ait tout à coup tombée en paralysie.
— Général, dit Errante, vous voyez que je ne vous trompais pas. Dona Rafaella, ajouta-t-il, je vous présente le général Marc-Faflane, le Mécène des arts et des artistes.
— Qu'il soit le bien-venu ! répondit-elle avec autant d'aisance que si elle eût été dans le salon de son oncle ; à quelle circonstance dois-je l'honneur de sa visite ?
— Il me semble, répondit l'Anglais d'un ton froidement poli, que vous devez le savoir mieux que moi.
— Je m'en doute, répliqua-t-elle en souriant.
— Vous parlez bien légèrement d'une affaire fort grave. Vous avez commis une faute qui est un crime aux yeux de la loi, et vous devez vous attendre à en subir toutes les conséquences.
— C'est précisément ce que je lui disais quand votre excellence est entrée, dit le geôlier retrouvant tout à coup la parole.
— Quand on vous interrogera, vous répondrez, lui dit Mac-Farlane avec hauteur, et déplus, vous aurez à rendre compte de votre négligence au conseil de guerre. Jusque-là, retirez-vous; si on a besoin de vos services , on vous appellera.
Le geôlier se retira sans mot dire, et s'alla venger sur ses guichetiers, qui, par ricochet, se vengèrent sur les prisonniers de la réprimande sévère du général.
— Je vous disais, reprit Mac-Farlane en se retournant vers la captive , que votre action aura pour vous les suites les plus fâcheuses.
— Je suis préparée et résignée d'avance à les subir.
— Allons, général, dit Errante avec sa gaieté habituelle, ne prenez pas votre air rébarbatif. Vous avez le cœur trop généreux pour ne pas admirer autant que moi l'héroïque action de dona Rafaella.
— Il ne s'agit pas de ce que je puis penser comme homme; mes fonctions de président du conseil de guerre m'imposent des devoirs impérieux, et c'est à ce titre que je suis ici.
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— Franchement, général, que gagnerez-vous à faire de la force ? Dona Rafaella passerait devant dix conseils de guerre, et vous la retiendriez en prison pendant dix ans que le capitaine Fabio ne s'en sera pas moins évadé. Regardez-la, général, je vous défie d'exercer sur une femme comme elle des cruautés inutiles ou même utiles.
Mac-Farlane n'avait pas attendu la recommandation du peintre pour remarquer l'admirable beauté de Rafaella ; mais il luttait contre une impression trop faite pour amollir en lui le dogme inflexible de la légalité britannique.
— Allons, général, continua Errante, abandonnez-vous à votre magnanimité naturelle : la captive aura été assez punie par une nuit passée dans un pareil bouge, et par son tête-à-tête avec le geôlier.
— Vous ne doutez de rien, mon cher peintre, et vous arrangez les choses avec une facilité merveilleuse; mais vos beaux arrangements n'ont qu'un inconvénient, c'est qu'ils sont tout simplement impossibles. Je voudrais mettre la prisonnière en liberté que je ne le pourrais pas de mon auto-
rite privée ; il faudrait auparavant faire lever l'écrou par le fiscal de la cour criminelle.
— En Sicile, mon cher général, on n'y regarde pas de si près. Ouvrez toujours la porte, sauf à remplir ensuite les formalités, si vous y tenez. D'ailleurs, considérez une chose, c'est que personne, excepté vous et moi — je ne parle pas du geôlier qui a tout intérêt à se taire — personne, dis-je, ne connaît l'évasion de Fabio ni le dévouement de dona Rafaella.
— Et mon oncle?
— Le baron vous croit en retraite depuis hier soir au couvent des Carmélites. Je reviens à vous, général. Que gagnerez-vous, je vous le demande, à faire un éclat? Croyez-moi, étouffez l'affaire, c'est le parti le plus sage ; car, en l'ébruitant, vous n'avez à recueillir que du ridicule pour vous en particulier et pour les Anglais en général. Que ne dirait-on pas lorsque, au lieu de voir comparaître devant le conseil de guerre un capitaine, on y verrait comparaître une demoiselle? Je ne parle pas de l'odieux d'un pareil procès. Si vous osiez seulement prononcer, je ne dis pas une condamnation,
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mais un blâme , l'opinion publique élèverait des autels à la victime et clouerait les juges au pilori. Entre nous, les Anglais n'ont pas besoin de cela ; ils ne sont déjà pas si chéris en Sicile.
Mac-Farlane était visiblement ébranlé et ne pouvait s'empêcher de reconnaître intérieurement que tout peintre qu'était Errante, son raisonnement n'en était pas moins juste. Quant à Rafaella, elle était plongée dans un profond oubli d'elle-même. On eût dit, à voir son insouciance, qu'elle n'était pas même en cause. Son avocat n'en mettait que plus de zèle à la défendre.
; — Je plaide en deux points, reprit Errante, qui trouvait à rire jusque dans les choses les plus sérieuses. Le premier établi, je passe au second. Vous pouvez d'un mot prévenir tout ce scandale, toutes ces railleries, toutes ces haines : délivrez la prisonnière, quoiqu'elle ne se soucie guère ellemême de la liberté, à en juger par le dédain superbe avec lequel elle écoute ou plutôt n'écoute pas le plaidoyer de son défenseur.
— Vous me promettez des autels si je suis condamnée, et vous voulez que je désire un acquit-
tement! Je dois bien plutôt souhaiter une condamnation ; je préfère l'apothéose à la liberté.
— L'apothéose viendra plus lard; en attendant, prenez toujours la liberté que le général va vous donner. N'est-il pas vrai, général, que vous allez la lui donner? De cette manière, l'univers entier ignorera une substitution qui ne mettrait pas, si elle était connue, les rieurs de votre côté, et personne ne sera compromis, ni vous ni la coupable. A propos, général, j'oublie de vous dire que dona Rafaella est anglaise par sa mère. Vous ne voudriez pas sévir contre une compatriote dont vous êtes fier, convenez-en?
L'Anglais était trop l'homme de sa place pour en convenir ; mais son air était sensiblement radouci.
— Ma dernière botte l'a touché, se dit Errante.
C'était vrai. Admirant au fond du cœur le dévouement de Rafaella, et plus encore sa beauté, Mac-Farlaiîe était flatté, dans son orgueil d'Anglais, que Rafaella tînt à l'Angleterre ; et, loin de la punir de son action, il aurait voulu lui expri-
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mer ouvertement toute son admiration, toute sa sympathie. Le cant britannique le lui défendait ; mais, se sentant désarmé, il n'était plus occupé qu'à sauver les apparences en opérant une retraite honorable.
— Mais enfin, dit-il à Rafaella, vous avez des complices ; vous n'auriez pu exécuter seule une action si difficile, si hasardeuse.
— Mes complices, général! vous n'espérez pas, j'imagine, que je joue le rôle de délatrice. Si j'ai des complices, comme vous dites, ce n'est pas à moi à vous les dénoncer, c'est à vous à les découvrir.
— Ils seront bientôt découverts, dit Errante, car ils se dénonceront eux-mêmes.
— Vous croyez?
— J'en suis sûr. Dona Rafaella n'a eu qu'un complice, et ce complice, c'est moi.
— Vous, Errante ! vous voulez rire.
— Prenez ma tête ; elle est à vous. Vous écrirez sur ma tombe : « Ci gît qui fut peintre, maître « d'armes et pendu. Personne après lui neconti- « nue son cximmerce. Ne priez pas pour lui. »
— Comment pouvez-vous plaisanter en présence d'une position si critique?
— Si la position est mauvaise, toutes mes lamentations ne l'amélioreront pas; mieux vaut prendre gaiement son parti. D'ailleurs, ce n'est pas moi qui suis le plus à plaindre ; c'est vous, Mécènes, vous qui tuez dans le pauvre artiste la poule aux œufs d'or. Je vous le demande, qui désormais vous dénichera dans les vieux couvents et dans les vieux palais des Titien, des Véronèse, des Léonard de Vinci? Qui vous les restaurera? Au moins, me donnerez-vous le temps d'achever la restauration de vos Machabées.
Mac-Farlane avait beau prendre et même exagérer la gravité du juge, il avait bien de la peine à garder son sérieux; malgré tous ses efforts, la scène tournait toujours à la plaisanterie. Que pouvait-il contre une femme et un artiste ligués ensemble? Évidemment, rien; car s'il avait la force matérielle , ils avaient , eux , la force morale. Errante avait raison : malgré tous les arrêts du conseil de guerre, l'opinion en masse se déclarerait en faveur des coupables, et cela non
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seulement en Sicile, mais en Angleterre même, où Rafaella ne pouvait manquer d'exciter un enthousiasme universel, surtout quand on saurait que le sang anglais coulait dans ses veines. Mac-Farlane jugeait, à cet égard, de ses compatriotes par luimême. Et puis, indépendamment de ces motifs, dont chacun pris à part, était concluant, il avait de la noblesse, de la générosité, et de plus, il avait de l'amitié pour Errante ; bref, ne pouvant prendre le parti de la rigueur, il prit celui de la clémence. Le président du conseil de guerre disparut pour faire place à l'homme.
— Puisque je ne puis vous punir, leur dit-il, il faut bien vous pardonner ; mais gardez-moi le secret, car, en vous rendant à la liberté, je deviens votre complice et je viole la légalité.
— C'est un engagement qu'il ne nous sera pas difficile de tenir, dit Errante : le secret est dans l'intérêt de tout le monde.
— Excepté dans le mien, dit Rafaella en souriant, je perds mon apothéose.
— Mais en revanche, répondit Errante, vous gagnez la liberté ; pour le moment, c'est le plus sûr
et le plus pressé : les Dieux n'étaient Dieux qu'après décès.
— Allez donc, dit Mac-Farlane, allez, mais ne péchez plus ; la récidive serait irrémissible.
Les deux complices lui témoignèrent dans les termes les plus vifs toute leur reconnaissance; mais quand ils voulurent prendre la parole en faveur de Fabio il leur ferma la bouche. C'était assez de deux grâces en un jour.
— D'ailleurs, ajouta-t-il, votre protégé appartient au conseil de guerre, il n'a qu'à venir prouver devant lui son innocence.
— C'est ce dont il se donnera bien garde, répondit le peintre, et il fera bien.
— Il n'y a pas ici à plaisanter, répliqua Mac- Farlane, la position du prévenu est des plus graves.
— Quoi, dit Errante, pour avoir été témoin dans un duel ! Est-ce un si grand crime après tout?
— A cet égard la loi est formelle, sans compter que ce duel est fort louche. Mais il y a plus, Fabio est accusé ou du moins soupçonné du meur-
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tre de la Spagnola. Les présomptions les plus fortes s'élèvent contre lui, et son évasion ne fait que les confirmer ; s'il n'avait sur la conscience que l'afifaire du duel, il n'aurait pas fui; il a craint évidemment sa confrontation avec le major Dudley, qui, malgré son état de faiblesse, s'est fait transporter hier à Trapani pour constater l'identité du prévenu. Vous voyez que votre action est beaucoup plus coupable que vous ne le pensiez, et ma tolérance ne l'est pas moins.
■ — Général, dit Rafaella, qui ne prenait pas au sérieux les soupçons de Mac-Farlane relativement à la Spagnola, puisque vous rendez la liberté aux coupables, je réclame celle d'un innocent.
— Quel innocent?
— Je ne le connais pas , mais voici son histoire.
Là dessus elle raconta tout au long la scène qui , le matin, s'était passée sous ses yeux entre Castroné et le geôlier. Mac-Farlane appela celui-ci.
— De quel droit , lui demanda-t-il , avez-vous arrêté sans ordi*e l'individu de ce matin ?
— Sauf le respect dû à votre excellence, je l'ai
pris en flagrant délit de conspiration : c'est lui, j'en suis certain, qui a délivré mon prisonnier, ou du moins il a trempé dans le complot.
— Pas plus que vous, mon ami, lui dit Rafaella. Je ne le connais pas même de nom, et lui ne sait pas que j'existe.
— Après le tour que vous m'avez joué, je suis payé pour ne croire personne sur parole et pour prendre mes précautions. D'ailleurs c'est un Napolitain, c'est tout dire.
— Il s'appelle? demanda l'Anglais.
— Castroné.
— C'est un agent secret de la reine Caroline, notre ennemie implacable, et un homme fort mal famé ; il y a longtemps que nous avons l'œil sur lui ; il vient ici, sans aucun doute, pour machiner quelque intrigue ; je suis fâché pour le contumax qu'il ait des relations avec cet individu, cette circonstance ne peut'que le compromettre et aggraver sa cause devant le conseil de guerre. Au surplus, c^Castroné dira ses raisons à la justice et lui rendra compte de son séjour à Trapani. On ne saurait prendre trop de précautions dans les conjonctures