TRIBULATIONS DUN GEOLIER
actuelles : nous avons affaire à des ennemis sans scrupule et sans pitié. Il y a trois jours à peine qu'un détachement de nos meilleures troupes a été assassiné à Sélinonte. Qui ne reconnaît là le doigt sanglant de Caroline, et qui sait si son Castroné no vient pas fomenter quelque nouvel assassinat? Quoi qu'il en soit, continua-t-il,^ en s'adressant au geôlier, vous avez bien fait de vous assurer de sa personne ; seulement gardez-le rftieux que le capitaine Fabio. En considération de votre capture de ce matin, on se montrera moins sévère, peut-être, pour votre négligence 'd'hier. Mais prenez garde à vous pour l'avenir, et veillez sur vos prisonniers; surtout observez un silence absolu sur tout ce qui s'est passé, car à la première indiscrétion, je serais obligé de vous faire destituer.
— Votre excellence peut être bien tranquille à cet égard; si l'affaire s'ébiniite, ce ne sera pas par ma faute.
— Mon bon ami, lui dit Errante, votre fille a, j'imagine, une mante des dimanches ?
— Je le crois bien ! Il n'y a pas de baronne à Trapani qui en ait une plus belle.
— Eh bien ! poursuivit le peintre en lui glissant dans la main le talisman magique, vous allez la prêter à madame ici présente pour retom'ner chez elle.
— Chez elle? Après ce qu'elle a fait !
— On n'a pas le droit de la retenir, dit Mac- Farlane avec une froideur hautaine. Il n'y a contre elle ni mandat d'arrêt ni mandat de dépôt; elle est libre en vertu de la loi. Si plus tard j'avais besoin de son témoignage , je saurais bien où la trouver.
Le geôlier comprit qu'il n'y avait pas à répliquer.
— Pourtant, dit-il, avec un reste d'inquiétude, ma responsabilité est engagée ; il me manque un prisonnier. Que deviendrai-je quand le conseil de guerre me sommera de représenter le capitaine Fabio?
— Vous produirez Castroné, et le conseil avisera.
— Bon ! se dit Errante; voilà le bouc émissaire. L'iiinocient payera pour les coupables. 0 justice humaine !
TRIBULATIONS d'uN GEOLIER. 259
Rafaella, rentrée chez son oncle, soutint la fable de l'artiste inventif. Le baron crut qu'elle avait en effet» passé la nuit en retraite au couvent des Carmélites. Il n'apprit l'évasion de Fabio que par la rumeur publique, comme tout le monde, et répéta mille fois dans l'excès de sa joie: Ter quaterque beatus !
IJk TBATERSEE.
Nous avons laissé la reine à bord du brick, et le brick cinglant vers Catane de toute la vitesse du vent. La nuit était si belle que Caroline la passa presque tout entière sur le pont, cherchant et trouvant le calme dans le spectacle auguste du firmament étoile réfléchi dans le sombre miroir des flots. Le croissant de la lune brillait avec mystère sur les montagnes d'Âgrigente, et répandait ses lueurs
douteuses sur la nature à demi voilée ; mais bientôt il se coucha, et la terre, les mers et les cieux rentrèrent au pouvoir des ténèbres. Après les fatigues et les dangers de la journée, le repos universel avait pour la reine un charme ineffable, une inexprimable douceur. Son cœur en subissait l'influence, et les tumultueuses passions de la lutte, de la vengeance, de l'ambition, cédaient par degrés la place aux émotions plus paisibles d'un amour encore dans les limbes. Mais ces émotions elles-mêmes n'étaient pas sans alarmes : Fabio était prisonnier. Qu'allait-il devenir? Castroné réussirait-il à le sauver? Tout son espoir, à cette heure, l'espoir d'une reine, était dans un Castroné ! Ne reconnaît-on pas là ce destin railleur entrevu par Tacite, et qui, assis sur le trône du monde, se fait un jeu cruel des aff'aires humaines ? Partagée entre la pensée de ce qu'elle laissait derrière elle et de ce qu'elle allait affronter, Caroline passa toute la nuit absorbée en elle-même rêvant TamouV et l'empire.
Le brick marchait rapidement et en silence ; on n'entendait que les éclats de la vague, brisée par
la proue écumeuse, et les gémissements du vent dans les cordages. Le marin de faction faisait son quart avec la ponctualité d'un automate ; la nuit était si propice que quelques hommes suffisaient à la manœuvre ; le reste de l'équipage dormait comme au port. L'Alter-Ego, que nous nommerons désormais le commandant, tenait son bâtiment avec un ordre parfait et y faisait observer la discipline militaire dans toute sa rigueur. Sa position était ambiguë, pour ne pas dire suspecte, car, indépendamment même de ses allures au moins étranges, sa commission était signée par l'ancien gouvernement, et, quoique le nouveau, soit par insouciance, soit par oubli, ne l'eût pas encore révoquée, elle ne pouvait manquer de l'être d'un instant à l'autre. Une fois révoqué officiellement , force lui serait de résigner son navire ou de se faire pirate en le conservant. Dans tous les cas, il aurait un compte sévère à rendre. En attendant ce moment décisif, il jouissait de son reste, comme on dit, et se mettait en règle autant que possible. Ainsi, par exemple, il était en mesure de prouver, à tort ou à raison, que le bâtiment
anglais, si audacieusement capturé par lui dans les eaux de Sélinonte, n'avait pas ses papiers en règle, et que, s'il l'avait arrêté , c'était dans l'intérêt du commerce et de la navigation. La reine ne lui parla point de cet incident, ne voulant ni sanctionner ni condamner un événement qui ne l'avait déjà que trop compromise ; elle aimait mieux feindre de l'ignorer. Le commandant lui-même n'en dit pas un mot- Il poussa la discrétion jusqu'à respecter l'incognito de l'auguste passagère, dans le têteà-tête même , bieji que Castroné l'eût mis dans la contidence. Il ne lui échappa , à plus forte raison , en présence de l'équipage, aucun mot, aucun siarne révélateur : le secret fut 2:ardé fidèlement.
La traversée fut heureuse et miraculeusement courte. On fit un chemin énorme pendant la nuit, mais sans rien distinguer, quoiqu'on passât assez près des terres. On apercevait seulement par intervalle, et comme un point lumineux, comme une étoile, tantôt un phare brûlant sur la côte , tantôt un feu allumé sur les montagnes par la main des pasteurs ; mais Sciacca et les monts Chroniens, illustrés par Dédale ; mais Agrigente
et ses temples, mais Palma et ses riantes campagnes, le donjon féodal d'Alicata, la vieille forteresse arabe de Butère, les villes les golfes, les fleuves et les montagnes, tout était noyé, perdu dans le sein des ténèbres.
Le matin, le brick était en vue de Terranova, bourgade insignifiante, mal famée parmi les voisins, qui disent d'elle : mer sans poissons, air sans oiseaux, femmes sans honneur (1). C'est là cependant que s'élevait l'antique colonie grecque de Gela, où naquit Euclide, oii mourut Eschyle. Dégoûté des amères douceurs de la gloire, indigné de la stupide ingratitude des hommes, l'illustre vieillard athénien vint demander un tombeau à la cité sicilienne. Sa cendre repose dans ces campagnes brûlantes, sa mémoire les consacre ; mais son tombeau et la ville elle-même avec ses monuments, ses habitants, ses dieux, sa langue, tout a disparu, tout, l'œuvre du poète est seul debout dans ce grand désert de la mort.
Le soleil se leva radieux sur les monts secs et
;i) Mare scnza pescc, aria senzav,sceUi. donne spwza onore.
roiigeâtres du Comté, ou plutôt de la Comté de Modica, le point le plus méridional de l'île, et en même temps le plus nu, le plus aride, le plus désolé, en un mot, l'Arabie Pétrée de la Sicile. On ne voyait en passant que des pierres ; pas un arbre sur les hauteurs, pas un sur les marines; à peine quelques petits bois de caroubiers végètentils çà et là au fond de vallées peu salubres, tout le reste offre, de loin comme de près, les caractères de la stérilité la plus complète. Les villes mêmes sont cachées dans l'intérieur, et à l'exception de quelques tours et de quelques barraques de pêcheurs, rien ne coupe la monotonie de ces tristes plages.
En face, et assez près pour être observées en détail, s'élèvent les côtes blanches de Malte et de Gozzo. Le détroit qui les sépare de la Sicile passe pour dangereux, mais le brick avait un pilote expert, et ne courut pas même l'apparence d'un danger. Seulement sa marche s'était sensiblement ralentie : le vent, qui toute la nuit avait été si merveilleusement favorable, était tombé par degrés, et le brick avait beau lui ouvrir toutes ses voiles, il
ne filait plus ses dix nœuds à l'heure. Il fallut presque toute la journée pour atteindre et doubler le cap Passaro qui s'avance en éperon du côté de l'Afrique, comme le rostre d'une ancienne galère. Avec quelle impatience la reine ne supportaitelle pas les lenteurs de cette navigation sans fin ! Elle suivait d'un œil d'envie les oiseaux de mer qui venaient voltiger autour du navire; que n'avait-elle leurs ailes pour tromper les caprices du vent! Et puis, elle redoutait toujours quelque mauvaise rencontre, qui, en trahissant sa présence, aurait du même coup révélé le secret de son voyage à Catane ; mais, soUs ce rapport encore, la fortune lui fut propice : sa traversée ne fut point inquiétée; on ne rencontra pas un seul bâtiment anglais, pas même un bâtiment de commerce ; et d'ailleurs, le brick était prêt à tout événement. Le point délicat à franchir était Syracuse, une des principales stations des Anglais à cette époque: aussi le commandant eut-il soin, une fois dans la mer Ionienne, de prendre le large, afin d'échapper aux vigies. La nuit vint à son aide et couvrit son passage d'un voile impé-
nétrable. Cependant, on ne passa pas tellement loin des côtes, que la reine ne pût entendre le canon gronder et distinguer des feux d'artifice à travers l'obscurité. Ce jour-là même on devait proclamer en Sicile la nouvelle constitution, et ces réjouissances éclataient en l'honneur du nouveau-né siculo-britannique. Caroline n'ignorait pas cette circonstance , mais en la voyant se produire, se matérialiser devant elle en signes d'allégresse et en fanfares officielles, elle fut rendue brusquement à toute la fureur de ses passions politiques.
— Cet œuf impur, couvé par l'Angleterre , n'éclôra pas, se dit-elle avec une colère concentrée et en se mordant la lèvre sans pitié. Reportée violemment au but de son voyage :
— Je n'arriverai donc jamais ! dit-elle au commandant ?
— Ne vous plaignez pas, madame ; jamais je n'ai marché si vite. Nous avoçs fait une traversée prodigieuse de rapidité ; un Dieu vous protège ; vous commandez aux éléments.
— J'en accepte l'augure ! Mais arrivons, au nom du ciel, arrivons !
Pour toute réponse, le commandant lui montra une vapeur rougeâtre à l'horizon.
— C'est l'Etna, lui dit-il ; Catane est au pied ; nous y serons au point du jour.
— Enfin î s'écria-t-elle enjtressaillant. Catane, l'Etna, c'était Castoréo, cet homme
qu'elle avait tant haï et dont elle allait réveiller tous les souvenirs, affronter toutes les passions. Plût à Dieu qu'il eût encore des passions ! Elle passa le reste de la nuit dans une agitation violente. A mesure qu'elle approchait du but, son âme altière se roidissait, se révoltait contre la terrible épreuve qu'elle s'était elle-même imposée; elle se repentait presque d'avoir mis à exécution ce dessein grandiose, mais hasardeux et téméraire. Cependant le commandant avait tenu parole : le jour pointait à peine quand il jeta l'ancre dans le port de Catane avec une hardiesse incroyable ; jugeant que le plus sûr moyen d'éloigner les soupçons était de les braver, il mâchait droit sur le péril et se faisait un bouclier de sa propre audace. La chaloupe fut envoyée à terre immédiatement.
— Il avait à son bord, dit-il , une dame étran-
gère, qui, attirée par la grande renommée du frère Agathou, venait tout exprès à Catane pour se confesser à lui. Il lui fallait une litière à l'instant même afin de la conduire à la grotte du saint ermite.
Debout sur le pont du navire tandis qu'on cherchait la litière, CaroUne voyait sortir une à une des ombres du crépuscule les coupoles et les tours de Catane, qui se développe sur le rivage comme une cité moresque, et dont les murailles et les maisons blanches contrastent fortement avec les masses de laves noires qui s'avancent en promontoire au sein des flots d'azur.
La litière fut bientôt trouvée, la reine y prit place avec sa camériste, qui voyait tout sans rien voir, entendait tout sans rien entendre. Sa suite ne se composait que d'un guide et de deux hommes de l'équipage qui l'accompagnaient à cheval et bien armés pour veiller à sa sûreté. Le commandant avait dû se refuser cet honneur ; son brick réclamait toute sa sollicitude. La reine traversa Catane que les habitants en étaient plongés encore dans les bras dti sommeil. La bizarre place de l'Élé-
pliant, et la large, l'interminable rue Etnéenne, Strada Etiiea, qu'il lui fallait remonter dans toute sa longueur, étaient désertes. A peine y rencontrat-elle de loin en loin quelque villageois matinal qui venait au marctié sur son âne ou sa mule, et qui, sans même regarder dans la litière, disait en passant : — Voilà quelqu'un qui va monter la Montagne ! — c'est-à-dii'e l' Etna ; car en Sicile, et surtout à Catane, il n'y a qu'une montagne devant laquelle toutes les autres sont des monticules (1). La curiosité des passants n'allait pas plus loin, et Caroline sortit de la ville comme elle y était entrée, sans avoir été remarquée ni même vue par personne.
A peine hors de Catane, même avant d'en sortir, on commence à monter et l'on entre dans les laves; mais à l'exception de quelques courants plus récents que les autres et oii la culture n'a pu mordre encore, tout le reste est revêtu d'une végétation splendide. Répai'ant ses propres désastres, la natures a répandu avec profusion son luxe et ses
(1) Les Arabes appelaient déjà l'Etna Gibel, ce qui veut dire Montagne, et le peuple l'appelle encore aujourd'hui le Monte-Gibello, ce qui ne veut dire autre chose que le Mont-Montagne.
trésors sur ces champs dévastés par elle ; ainsi la vie naît de la mort, et la fertilité de la stérilité même. Le volcan est le fléau et la richesse de ces rivages. Le robuste cactus est le premier à percer l'épaisse et dure écorce des laves séculaires, car il faut des siècles pour les vaincre ; la brèche une fois ouverte il l'agrandit par degrés et la féconde ensuite par ses grasses dépouilles.
. L'Etna se divise en trois zones ou régions que leur nom caractérise suffisamment : la région cultivée, la région des bois, la région déserte : c'est le paradis et le purgatoire placés avant l'enfer. La première, celle que la reine traversait alors, est un véritable Elysée : la vigne et le blé se la disputent ; l'olivier, le figuier — et quelles figues ! — l'amandier, le pistachier, des arbres fruitiers de toute espèce en font un verger continuel, et le verger le plus varié du monde. Çà et là quelque champ de lave aride et noire, quelque profonde excavation comme la Fosse de la Palombe , Fossa délia Palomba, semblent protester, par leur sombre présence contre les victoires de la serpe cl de la - charrue.
LA TRVVEKSÉK. 273
La litière s'avançait de toute la vitesse des mules, mais cette vitesse était bien lente au gré de Caroline, d'autant plus que les chemins sont hérissés de scories pointues, qui font l'effet de chausse-trapes sous les pas des animaux; l'Etna qui se dressait devant elle , déployait en vain à ses yeux toutes ses magnificences, toutes ses splendeurs ; ce spectacle ne suffisait pas pour tempérer la fièvre de ses impatiences; et pourtant quelle majesté ! quelle grandeur sauvage ! La fumée vomie par le cratère, et sillonnée de quelques jets de flamme, affectait dans l'espace les formes les plus fantastiques : tantôt c'était un serpent monstrueux tantôt un oiseau plus monstrueux encore ; l'instant d'après elle s'épanouissait en éventail, et alors on l'eût prise pour un palmier géant, un palmier de feu ; d'autres fois elle montait droit au ciel comme une colonne immense, puis tout à coup, tranchée à sa base par lèvent, elle s'écroulait tout d'une pièce pour se briser ensuite en flammèches ardentes. Pendant ce temps, le cône, clairsemé de neige et teint d'un pourpre vif, réfléchissait le double incendie du volcan et du soleil levant; le reste de la H. 18
montagne était encore dans l'ombre, mais peu à peu le soleil gagnait du terrain ; à mesure qu'il montait, ses rayons descendaient comme un torrent de lave roulant du haut du cratère ; les cendres de la région déserte étaient d'un rouge mat et sombre, qui avait quelque chose d'infernal ; atteints à leur tour, les bois s'embrasèrent-, puis les vergers, les vignes, les moissons, et enfin les métairies, les villages, les maisons de campagne, qui sont innombrables au pied du volcan ; l'incendie devint universel.
Le soleil était déjà haut dans sa course ascendante, lorsque la reine arriva à Nicolosi, le dernier lieu habité de la région cultivée, qui finit en cet endroit pour faire place à la région des bois. Quittant là, pour la reprendre à son retour, sa litière, qui n'aurait pu aller plus avant sans danger, elle monta une paisible mule des bénédictins de San- Nicolo-d'Aréna, en fit monter une autre à sa camériste, et continua son voyage, accompagnée toujours de ses deux cavaliers d'escorte, et précédée d'un guide qui devait la conduire jusqu'à la grotte du frère Agathon.
Ici, la nature chahge. A peine hors de INicolosi, on entre dans une plaine de cendres et de scories pulvérisées où les montures enfoncent jusqu'au jarret. A gauche s'élève la pyi'amide rougeâtre du montRossi, qui, un jour d'éruption, s'élança tout d'une pièce des vastes flancs de l'Etaa ; étrange Minerve de ce Jupiter tonnant des montagnes !
Mais le terrain change encore : de mouvant, il devient dur ; à la cendre, aux sables mobiles, succède un champ de laves aiguës, raboteuses, tourmentées; figurez-vous une mer pétrifiée subitement au milieu d'une tempête, vous aurez l'idée des aspérités et des ondulations de cette fournaise éteinte. On ne franchit pas sans peine cet océan de pierre qui a plusieurs milles de largeur ; mais, parvenu au bord opposé, on se dédommage des fatigues de la traversée, en entrant dans les forêts. Une assez triste masure appelée la maison des Gardes, Casa dei Campieii, est bâtie au seuil de cette seconde région , comme une sentinelle avancée.
Carohne marcha longtemps sous ces grands ombrages sans rien voir, — car l'horizon est fermé de
tous côtés par l'épais rideau dès chênes, — et sans entendre d'autres bruits que les sourdes détonations du volcan, qui deviennent de plus en plus fréquentes , de plus en plus terribles, à mesure qu'on approche de la gueule enflammée du monstre. Tantôt le sol est sablonneux, tantôt il se durcit et retentit comme du fer sous les fers des chevaux. Quant au sentier, il se resserre quelquefois tellement entre les arbres, qu'on y passe à peine ; d'autres fois il serpente sur d'étroites arêtes bordées de précipices des deux côtés. On atteignit sans accident la fameuse Grotte des Chèvres qui jadis servait de chambre à coucher aux pèlerins de l'Etna. Là grotte de l'ermite ne devait pas être éloignée ; le cœur de Caroline battait violemment.
Cependant on montait toujours. Déjà les bois s'éclaircissaient, les arbres de moins en moins compacts et moins touffus se clairsemaient davantage à chaque pas et dégénéraient en arbustes, qui dégénéraient eux-mêmes en buissons chétifs ; le genêt épineux et quelques touffes d'arthémisia, annonçaient la transition de la région des bois à la
région déserte, qui est en même temps la région
stérile et désolée. Enfin le guide qui marchait en avant s'arrêta.
— Votre seigneurie est arrivée, dit-il à la reine, en lui montrant du doigt, à quelque distance audessus d'eux, une grotte assez vaste creusée au pied d'un rocher où pendaient, quelques longues herbes à demi desséchées par la fumée du volcan.
Cette grotte, semblable à toutes celles qui sont percées, — et en fort grand nombre, — dans les flancs de l'Etna, est le produit manifeste de quelque bouleversement inconnu, antérieur sans doute aux époques historiques ; quoique l'entrée en soit étroite, elle est spacieuse à l'intérieur, et si profonde , dit-on , que jamais personne n'en a trouvé le fond. Aussi passait-elle, avant d'avoir élé sanctifiée par la présence du frère Agathon, poisr être hantée par les mauvais esprits ; pas un berger, pas un chasseur, eussent-ils été surpris par l'orage, n'aurait osé y chercher un refuge : frappés à sa vue d'une terreur superstitieuse, ils préféraient tous affronter la tourmente au danger de tomber entre les griffes des démons emprisonnés dans
ces profondeurs réprouvées. Une source mystérieuse, on voudrait oser dire une naïade éplorée, murmure dans un angle obscur de la caverne, et une espèce de niche, abritée contre l'air extérieur, et jonchée de mousse et de feuilles sèches, y servait de lit à l'austère anachorète. Quel séjour pour un être humain î L'homme quiThabitait était-il audessus ou au-dessous de l'humanité ?
— Votre seigneurie est favorisée, reprit le guide, voilà le frère Agathon assis devant sa grotte.
Cette vue causa à Carohne un tel saisissement qu'elle eut besoin de recueillir toutes ses forces pour ne pas tomber de sa selle, mais elle appela à son aide toute l'énergie de son âme et triompha de cette terrible crise.
Redevenue enfin maîtresse d'elle-même, elle ordonna àsa suite d'aller l'attendre à quelque distance, et, mettant pied à terre, elle se rendit seule à la redoutable grotte.
J^'TKTREVVE.
Le frère Âgathon était dans la force, sinon dans la fleur de l'âge : tout en lui commandait le respect. Sa taille était grande et noblement prise, sa figure avait une gravité sévère et pourtant aff'able qui imposait et attirait tout à la fois; son front haut annonçait une haute intelligence; son œil noir respirait la sérénité de l'âme et le silence des passions inférieures. Quoique son costume ne se com-
posât que d'une robe de grosse buro et d'une sandale de bois, il régnait sur sa personne un ordre, une propreté irréprochable, presque recherchée ; ses mains et sa barbe accusaient les soins d'un homme qui respectait en lui, comme dit un apôtre, le temple de l'esprit.
En voyant une femme s'approcher seule de sa grotte, il fit quelques pas à sa rencontre, et, la reconnaissant au premier coup d'œil, il lui dit d'une voix impassible, sans que son visage exprimât la plus légère émotion, pas même de la surprise :
— Vous êtes la reine Caroline.
— Et vous Castoréo, répondit-elle d'une voix dont elle s'efforçait de dissimuler l'altération.
Evidemment l'avantage n'était pas de son côté dans cette première rencontre; elle était émue, son adversaire ne l'était point.
—Je ne porte d'autre nom parmi les hommes, lui dit-il, que celui de frère Agathon. Quant à mon nom antérieur, si j'en eus un autre, que vous importe? 11 exista jadis, je le sais, un Castoréo, mais, si j'ai bonne mémoire, ce Castoréo fut condamné