‹ Carpeaux, 1827-1875Chapitre 77 sur 90 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Jean-Baptiste Carpeaux est né à Valenciennes le 11 maï 1827, deuxième enfant d’un modeste ménage d’ouvriers. À ce pauvre foyer rapidement chargé de famille, on ne devait malheureusement jamais connaître l’ordre, ni l'entente ; seul, le jeune Jean-Baptiste sera persévérant au travail : aussi le père, simple maçon, fonde-t-il de grandes espérances sur l’enfant, et espère-t-il en faire un habile appareiïlleur. A cette fin, il le fait entrer dans la classe d’architecture de la ville, dirigée par M. J.-B. Bernard ; c’est là que l’enfant commence à prendre conscience de sa vocation et qu’il est découvert par son intelligent professeur. A onze ans, Jean-Bap-

(1) Victor Margueritte, J.-B. Carpeaux, 1827-1875 (Paul Iribe, édit. 1913).

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tiste émigre à Paris avec sa famille, composée alors de cinq enfants ; le père a obtenu un emploi de conducteur de travaux à Versailles, mais il n’entend pas porter seul la lourde charge du foyer. Son fils aîné Charles, violoniste de talent, travaille au Conservatoire ; il y a assez d’un artiste dans la famiile, le cadet ne flânera pas dans les écoles. Il faut peser fortement sur l’entêtement du père pour qu'il autorise l’enfant à suivre les cours de l’Ecole Royale de dessin et de mathématiques, dirigée par M. Belloe, qui avait été dans sa jeunesse l’ami intime de Géricault (1).

Jean-Baptiste est heureusement soutenu par son cousin Victor Liet, qu’il a la bonne fortune de retrouver à Paris. Celui-ci est un esprit cultivé, que les difficultés de la vie ont seules empêché d’être un artiste consommé ; il suit les efforts de son jeune cousin, les dirige avec le plus intelligent dévouement. Il restera le véritable initiateur du futur statuaire, au culte des grands maîtres. Carpeaux lui doit son génie d’observation, sa tenace volonté, que nulle traverse ne rebutera. Tout en meublant l'esprit du jeune élève, il le lance vers cette voie triomphale de la gloire, que lui-même a rêvée et qu’il va magnifiquement réaliser en nous donnant Jean-Baptiste Carpeaux.

Il entraîne l’enfant à dessiner tout ce qu’il voit, à sculpter de l’œil et du cerveau : c’est ce qui permettra à Carpeaux de devenir l'historien le plus évocateur de son temps, l’assouplira à noter aussi bien ce qui passe devant ses yeux, que les créations enfantées dans son esprit par une

imagination féconde.

Intensément le jeune artiste prépare l’examen d’entrée aux Beaux-Arts ; mais, si le père a fini par céder quant à la carrière, il exige l’aide que peut déjà lui donner Jean-Baptiste ; ses veilles appartiennent à sa famille. Carpeaux travaille fiévreusement ; il crée de charmants petits modèles (2), il en agrandit d’autres pour les fabricants de bronze du Marais, habiles exploiteurs du talent ignoré ; le brave enfant apporte aux siens le fruit de son ingrat labeur, sans qu’un mot de réconfort vienne jamais l’encourager ; chacun compte sur son énergie et engloutit les ressources dues à son jeune talent. A cette rude existence il s’étiole et reste débile.

Le 2 Octobre 1844, Carpeaux est admis à l’Ecole des Beaux-Arts. Dès le début de 1845, le département du Nord lui accorde une petite pension, modeste décharge apportée à sa misère. C’est à cette époque que la famille Carpeaux s’embarque pour tenter fortune en Amérique (8),

(1) Carpeaux se rencontre à «la petite école » avec Charles Garnier, Davioud, Veyrassat, Chapu, Carrier-Belleuse, etc. Là, il apprend à modeler d’après les animaux et la plante vivante, étude qui devait lui être précieuse et qu’il fait entrer dans ses plus heureuses compositions décoratives.

(2) On cite un groupe : Deux chèvres mordant à une grappe de raisin, pour leuel le jeune artiste reçut quinze francs et deux pains de huit livres.

(3) Pendant le séjour de la famille en Amérique, la sœur de Carpeaux se mariait. Devenue veuve, ses enfants étaient adoptés par Edmond Carpeaux, dernier frère du statuaire, qui vint la rejoindre et se fit naturaliser américain, vers 1880. D’où nouvelle branche du nom en Amérique,

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laissant le jeune artiste seul dans le grand Paris ; il est si frêle alors, qu’âgé de dix-huit ans, il en paraît à peine quatorze. Libéré de la lourde charge de sa famille, il va pouvoir se consacrer tout à son art.

L'année suivante, en 1846, Victor Liet présente son élève à Rude, et soumet au grand maître le bas-relief que vient d’exécuter le jeune artiste : Joseph reconnu par ses frères (1), synthèse de l’enseignement qu’il a donné d’après la méthode Jacotot (unité de sentiment, rendue par le geste le plus juste, et l’expression adéquate : la forme non séparée de l’idée).

Rude deviendra, pour quelques mois, le maître vénéré de Carpeaux qui, sous sa direction, s’initie à la copie GS modèle avec une précision mathématique. Mais le jeune homme vise à la consécration officielle ; il veut le prix de Rome, comme son compatriote et cousin, le sculpteur Henri Lemaire, l’a obtenu en 1821.

Rude lui-même l’engage à poursuivre ses études sous l’égide d’un statuaire membre de l’Institut, car il sait bien, le bon grand maître, que ceux qui passent par son atelier sont impitoyablement évincés de toute sanction académique (2). Toute sa vie, Carpeaux gardera la plus fervente dévotion pour le grand nom de Rude.

Victor Liet, aidé du bienveillant peintre valenciennoiïis, Abel de Pujol, parvient à obtenir l’accès de l’atelier de Francisque Duret pour son cousin. Duret est un artiste singulier, qui a la réputation d’un homme du monde tout à fait accompli : il porte perruque, il est bel homme, et pense si avantageusement de son physique qu’il prend volontiers la place du modèle devant ses élèves interloqués (3). Carpeaux a déjà acquis une forte personnalité ; depuis plusieurs années, il fait d’après nature, des études sérieuses et réfléchies ; son esprit d'observation, très développé, ne l’a pas préparé à la copie servile de l’antique, et l’Institut n’admet qu'un art conventionnel et froid. Duret est exaspéré d’avoir un élève capable de prendre un croquis dans la rue. Toutefois, il n’hésite pas à en faire son collaborateur anonyme et lui confie des travaux qu il se contente de signer. Duret entend, cependant, « mâter » son élève et contrôle sévèrement ses études d’Ecole. Jean-Baptiste a besoin de faire appel à toute sa volonté pour se plier aux exigences de son maître. À vrai dire, il s’y contraint difficilement, ce qui explique ses échecs réitérés aux concours du prix de Rome.

(1) A la même époque, Carpeaux exécute le bas-relief La Coupe de Benjamin.

(2) Rude s’était présenté trois fois (d’aucuns disent quatre), à l’Institut. Trois fois, il avait été repoussé. L'Académie avait bafoué avec virulence la bouche ouverte de la Victoire de l’Arc de Triomphe.

(3) Les professeurs au cours de sculpture des Beaux-Arts étaient alors Pradier, David d'Angers, Ramey, Nanteuil. David d'Angers n’a pas, à proprement parler, été le maître direct de Carpeaux, comme l’ont été Rude et Duret, mais, il a suivi d’assez près les études du jeune homme pour pouvoir dire en connaissance de cause : « Coupez la tête de Carpeaux, ses doigts continueront à modeler de l’argile » ; et, de fait, Carpeaux s’était exercé à modeler les yeux bandés.

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En 1847, Carpeaux obtient cependant une première médaille à l’Ecole des Beaux-Arts, mais la joie de ce succès s’efface dans les larmes : le bon et dévoué Victor Liet meurt phtisique à peine âgé de trente-sept ans. Carpeaux est seul au monde maintenant ; c’est l’abandon complet, la rude existence sans foyer ami, où retremper son courage. De mémoire, il exécute le buste de Victor Liet (Musée de Valenciennes), le cher initiateur auquel ira toujours sa reconnaissance émue.

Au mois de mai 1848, Carpeaux monte en loge pour la première fois, avec le numéro cinq. On est alors en pleine révolution politique, mais le succès du jeune homme retentit au cher pays natal. Il est appelé par son ami Jean-Baptiste Foucart, avocat, qui s’installe dans un hôtel rue du Fossart, et convie ses camarades de jeunesse à embellir sa nouvelle demeure. À Carpeaux, il confie un bas-relief, en lui demandant de s’inspirer d’une strophe de Béranger :

«J'ai vu la Paix descendre sur la terre « Semant de l'or, des fleurs, des épis, etc.

Jean-Baptiste se joue de la difficulté ; il exécute une charmante composition : La Sainte Alliance des Peuples, conservée aujourd’hui au Musée de Valenciennes. Sa figure de la Paix évoque déjà le jeune Apollon du groupe de la Danse.

Pendant ce séjour à Valenciennes, qui se poursuit une partie de 1849, Carpeaux sculptera les Quatre Docteurs de la Loi, pour l'Eglise de Monchyle-Preux, commande que lui procure M. Bernard, son premier professeur. Ces statues ont disparu au cours du bombardement des armées allemandes, 1914-1918 (1). C’est en 1849, également, que le jeune artiste reçoit, de l’Académie de Valenciennes, le titre d’agréé, avec médaille d’or pour le bas-relief « Joseph reconnu par ses frères » qu’il a offert à sa chère cité ; et que, pour se conformer aux règlements de l’Académie de Valenciennes, il exécute le fronton des Quatre Saisons, qui lui vaut une bourse de la ville. Le buste posthume du Maréchal de Croy et celui de Xavier Dehon, jeune ami de Carpeaux, sont de cette même année. Au mois de Juin, Carpeaux était classé troisième pour le Concours de Rome.

1850 rapproche le jeune artiste du but si ardemment poursuivi : classé troisième au concours d’entrée en loge, il obtient une mention honorable pour son Achille blessé au talon par une flèche de Pâris. Ce succès lui apporte une pension de Valenciennes. En Octobre, il reçoit une deuxième médaille au concours d’esquisse.

Les concours de Rome étaient alors ruineux, les frais de modèles et «exécution restant à la charge des concurrents ; la détresse du pauvre

(1) Saint-Ambroise, St-Jérôme, St-Grégoire, St-Augustin : Les quatre Docteurs de la Loi.

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étudiant est terrible. En dehors de ses laborieuses études à l’Ecole des Beaux-Arts, 1l se surcharge de travaux de commerce pour faire face à ces obligations. Aux heures les plus cruelles, l’enfant si chétif s’emploie comme porteur aux Halles. De quelle nourriture dérisoire ne se contentet-il pas ? Aucune besogne, si dure soit-elle, ne rebute son ardeur. Cette année, il signe deux médaillons, portraits de M. et de Mme L..-J. Foucarit, parents de son intime ami valenciennois, J.-B. Foucart (1).

Les compatriotes du jeune statuaire lui viennent généreusement en aide ; cependant, aucun ne connaît la véritable situation du malheureux artiste. Il est doué d’une noble fierté, qui n’a d’égale que son courage ; longtemps, il s’épuise dans cette lutte sans merci avec la misère. En cette année 1850, il est nommé professeur d'anatomie à l’Ecole de Dessin de la rue de l’Ecole-de-Médecine, aux appointements de 200 francs... par an ! Il habite une froide mansarde où il prépare ses cours à la craie, sur le carreau nu.

1851 sera encore une année de lutte et de déception, malgré une deuxième médaille obtenue pour une figure modelée d’après l’antique. Classé troisième au concours d’entrée en loge, Combat des Grecs et des Troyens sur le corps de Patrocle, il voit le prix adjugé à son compatriote G. Crauk. Le succès de Carpeaux semblait cependant assuré, mais l’oubli de quelques détails de l’esquisse, non reportés sur le modèle de concours, fut invoqué par le jury.

1852 arrive, et Carpeaux a pris une grande résolution : il exposera une œuvre au Salon. Il a compris qu'il faut se faire connaître pour se créer des appuis. Quelles privations ne s’impose-t-il pas pour réaliser le basrelief : Les Muses champêtres inspirant le Poète ? Au dernier moment, le jeune artiste craint un échec et n’ose signer son œuvre ! Il expose sous le nom d’un ami : Ernest Blagny. Le bas-relief passe inaperçu ! Au mois de mars, une charmante étude de tête d’expression l’Altention, était récompensée par une mention. Juin voit Carpeaux monter en loge avec le numéro 1, pour Philoctète dans l’île de Lemnos. Le public et la presse sont unanimes à lui attribuer le prix. Le cœur du pauvre étudiant tremble d'espérance ! Hélas ! le 4 septembre, sa joie se change en désespoir; le malheureux tombe accablé. L'Institut lui a accordé le deuxième Grand Prix, avec quelques éloges sur «la ligne heureuse et l’aspect sculptural » de sa composition (2). Malgré tout son courage, Carpeaux se voit traqué par la fatalité ; il désespère de l'avenir. Il a épuisé ses

(1) Carpeaux a exécuté une suite de médaillons qui se classent entre 1850 et 1867 : les plus connus sont ceux de Mme Delerue, 1853. Mme Guillaume, (connu aussi sous le nom de Mme Defly). Mlle Bouvet lectrice de l’Impératrice, 1864. Mme Mac Nab, Comtesse d’Anglars, 1864. Francis Monnier, précepteur du Prince Impérial, 1865. M. Reynart, Administrateur du Musée de Lille, 1867. Le Musée du Petit Palais conserve une série assez complète de ces médaillons.

(2) Le Grand Prix était donné à M. Lepère.

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dernières forces physiques et morales : il échoue à l’hôpital Cochin ! Ce n’est pas sans justesse que M. Fernand Vandérem assure que « la misère n’est pas la mère du génie, elle n’en est que la marâtre ». A peine rétabli, Carpeaux retrouve toute son énergie ; il reprend avec une véritable âpreté sa lutte contre l’adversité, plus résolu que jamais à la combattre. Une invincible ténacité le soutient ; une impérieuse destinée l’entraîne vers la gloire !

En 1853, Carpeaux monte en loge avec le numéro 2 ; mais le sujet Désespoir d’ Alexandre après la mort de Clitus, n’a inspiré personne. Le concours est jugé défectueux ; le Grand Prix n’est pas décerné. Chapu obtient le deuxième Grand Prix. Cependant, Jean-Baptiste a repris possession de lui-même : coûte que coûte ilentend sortir de cette misère stérile, dans laquelle il se sent sombrer corps et âme. Soutenu par son vieil ami, le peintre Abel de Pujol, si paternellement attentif à maintenir le courage du jeune homme, il entreprend une composition historique, La Soumission d’Abd-el-Kader (1). Il y travaille depuis la fin de l’année précédente. Le bas-relief achevé, il n’hésite pas à se lancer sur le chemin de l'Empereur, qui visite les grandes villes du Nord, voulant, à tout prix, que le regard de Napoléon III s’arrêtât sur son œuvre. Poursuite épique, contrariée tout d’abord par une mauvaise chance inouïe. Carpeaux parvient quand même à joindre l’Empereur à Amiens ; le souverain fait la commande du marbre,

Le jeune sculpteur n’est pas peu fier ; on a souri de sa joie débordante et de son singulier entêtement. Cependant, si l’on considère au prix de quels efforts il a remporté ce premier succès, on ne peut qu’admirer la belle énergie du petit Valenciennois. D'ailleurs, de ce jour, il semble que Carpeaux ait définitivement vaincu le mauvais génie qui s’est opiniätrément dressé sur sa route ; il reçoit sa première commande d’Etat. L'architecte Lefuel lui confie le Trophée du Génie de la Marine pour le Pavillon de Rohan ; puis, son ami J.-B. Foucart, de Valenciennes, lui fait avoir le buste de M. Chantepie, secrétaire particulier de l'Empereur.

1854 verra enfin le couronnement de dix longues années d'efforts héroïques. Carpeaux s’était lancé dans la lutte sans aucun appui. Sa personnalité trop puissante, a été tenue en échec par des maîtres intransigeants ; il n’a pas su capituler. Là est la cause réelle de ses déboires et de la tardive consécration de son talent (2).

Le 22 Avril de cette année, il remporte une mention au concours de tête d'expression, La Frayeur. Le 10 juin, il monte en loge avec le n° 5, Hector implorant les dieux en faveur de son fils Astyanax. Tout d’abord

(1) Entrevue du Prince-Président, Louis Napoléon et d’Abd-el-Kader, à Saint-Cloud ; onze personnages.

(2) Carpeaux a subi six échecs avant de conquérir le prix de Rome.

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rebuté par son classement, Carpeaux boude cette Ecole impitoyable ; mais, le 18 Août, il se ravise ; il s’est juré de vaincre. Il arrive aux Beaux- Arts disputer le Prix à ses camarades stupéfaits. Le jeune statuaire enlève sa composition avec une fougue heureuse qui lui vaut tous les suffrages. Edouard Sarradin, qui a si finement analysé la vie de Carpeaux, précise qu’il « a mis là toute la sagesse que peut lui inspirer son désir passionné de libération » (1). Le 9 Septembre, dix-huit Immortels, sur vingt-six, votent pour lui ; huit autres discutent sur l’exacte reproduction de l’esquisse ; mais la cause est gagnée, c’est bien le triomphe cette fois ! De quelles douleurs, de quels défis à son courage et à sa volonté, n’est-il pas payé ?

Valenciennes réserve à son enfant une réception aussi solennelle que touchante ; la fière cité a tressailli d’orgueil. Elle applaudit à la gloire naissante de Carpeaux, pendant que, grave, la voix de bronze de Jeanne de Flandre scande les courtes heures d’une joie si chèrement acquise.

Le lauréat ne rejoindra Rome que quinze mois plus tard, voulant terminer le marbre de son bas-relief d’Abd-el-Kader et un Groupe d'enfants. que Lefuel lui a commandé. Il exécute la gracieuse statuette de la Toilette, 1855 (2) ; il esquisse les groupes de l’Impératrice protégeant les Orphelins et les Arts et de la Tendresse Maternelle. Mais les poussières du marbre ont atteint ses yeux ; il est contraint de se faire soigner (3).

Quand il arrive à Rome, à la fin de Janvier 1856, il est encore préoccupé de sa vue et exténué par les misères de sa laborieuse jeunesse. Il n’a jamais connu un foyer heureux ; pendant plus de dix ans, il a vécu en sauvage, abandonné dans la grande ville, où il a tant souffert ! Il est désorienté par cette nouveile vie en commun, à laquelle rien ne l’a préparé. Carpeaux est fier et susceptible, comme le sont souvent ceux qui se sentent quelqu'un, et qui ont trop longtemps subi l’âpre misère de rudes débuts. Son caractère ombrageux lui fait regretter l’indépendance de Paris ; il vit à l'écart, ne recherchant que l'intimité du peintre J. Soumy, dont l’esprit sombre déteint sur lui. Carpeaux traverse alors une crise morale et intellectuelle ; un bouleversement s’est opéré dans son esprit depuis qu’il a vu les chefsd’œuvre de la Renaissance italienne. Michel-Ange le foudroie d’admiration.

(1) Edouard Sarradin, J.-B. Carpeaux, (Art et Décoration, octobre 1907).

(2) Une charmante esquisse de la Toilette, étudiée dans une attitude différente, est aujourd’hui la propriété de M. Philippe Berthelot.

(3) C’est alors que Carpeaux est soigné par le docteur Bataillié qui devient bientôt son ami intime. Passionnés tous deux pour la science et l'anatomie ils travaillent de concert ; on raconte que lorsque Carpeaux préparait la Danse il alla avec le docteur Bataillié dans les bals populaires pour étudier sur place les mouvements des danseurs et les muscles y participant. Carpeaux exécute vers cette époque le buste du docteur Bataillié.

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Le jeune artiste comprend que les vaines gloires d’Ecole « ne sont que de petites prétentions », et qu’il a tout à apprendre (1). Carpeaux se remet à l'étude avec un nouvel acharnement, il dessine sans désemparer à la Chapelle Sixtine ; il court Rome et la campagne, avide de s’instruire en face de la nature. Il modèle le Petit Boudeur, dont le masque opiniâtre fait songer à Brutus enfant ; le buste de la Palombelle fixe les traits d’une belle fille du Transtévère (2). Un fugitif roman s’ébauche.

M. Schnetz, peintre, alors Directeur de la Villa Médicis, édifié sur la résistance de Carpeaux aux enseignements de l’Académie, ne lui a pas réservé un accueil des plus bienveillants. Il ne voit pas d’un bon œil cet artiste indépendant, dont il ne peut suivre les études ; aussi, n’éprouvet-il aucun regret lorsque Carpeaux, souffrant d’un empoisonnement accidentel, regagne la France, après un séjour de six mois.

Carpeaux ne reprend sa place à la Villa qu’au mois de février 1857. Après quelques semaines de désarroi, une charmante inspiration lui rend confiance en lui-même. Il se livre avec bonheur à l’étude d’un petit Napolitain écoutant le bruit de la mer dans un coquillage. On connaît la grâce de cette figure ; elle reste comme un hommage du jeune artiste à l’enseignement de son cher maître Rude. Entre temps, Carpeaux travaille assidûment la peinture et la gravure avec son ami Soumy ; il lit «la Divine Comédie » et se passionne pour Dante. Déjà, un chant de «l'Enfer » s'empare de sa pensée ; Ugolin s’agite dans son esprit. Bientôt il enfantera cette œuvre puissante en face du Laocoon et de Michel-Ange, sans prévoir les traverses et les amertumes réservées à son groupe.

1858 consacre le succès du Pécheur napolitain ; cependant à Paris, ce troisième envoi de Rome est critiqué par l’Institut, qui engage le jeune statuaire « à élever son style » (8).

Après avoir pensé à réaliser Ugolin en bas-relief, Carpeaux décide d'exécuter un groupe de cinq personnages ; il précise sa composition. Il va traiter le chant XXXIII de l’Enfer : le tyran de Pise est jeté par ses ennemis dans la Tour de la faim, avec ses enfants ; saisi d’une douleur impuissante, il assiste à la longue agonie de ses fils, en se mordant les mains. Mais Carpeaux a compté sans les règlements de l’Académie, qui interdisent aux pensionnaires de choisir un sujet en dehors de l'Histoire ancienne, grecque ou romaine, ou dans les Saintes Ecritures ; son groupe est trop important pour les dimensions du marbre accordé par l'Etat ;

(1) Il n’est pas prouvé que Carpeaux se soit soustrait à la copie en marbre, exigée par les règlements ; on lui attribue Le Tireur d’épine (1856).

(2) Le type classique de cette superbe jeune fille, restera présent à l’esprit du maître quand il exécutera au Pavillon de Flore, la France éclairant le Monde. Il compose d’après le même modèle, un buste de l’Eté ; et, en 1872, celui d’une République. Lui adaptant la coiffure de l’Impératrice, il a composé une Palombelle au collier. Il laisse des études puissantes, peintes d’après la Palombelle et sa mère.

(3) C’est le musicien Halévy, secrétaire perpétuel de l’Académie des Beaux-Arts, qui rédige le rapport des envois de Rôme, en 1858.

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enfin, il ne peut exécuter une œuvre aussi considérable durant sa dernière année de pension.

M. Schnetz raïisonne l’artiste, lui conseille de renoncer à son groupe et de transformer Ugolin en Saint Jérôme, à moins que le Ministre ne veuille lui accorder une autorisation spéciale. Carpeaux ne se soumet pas aisément; il essayera quelques études pour Saint Jérôme (1), mais il s’est déjà trop passionné pour son œuvre, Il ne peut plus rien entendre; il s’acharne à avancer son travail, qui devient d’une puissance émouvante. Il crée dans l’angoisse, sans cesse menacé de se voir retirer les moyens d’exécuter son groupe.

L'autorisation n’arrive pas de Paris ; M. Schnetz devient sévère pour l'artiste récalcitrant ; le conflit s’aggrave tous les jours, au grand désespoir de Carpeaux, qui se voit persécuté et tombe malade. Cependant la ténacité, qui redressera toujours l'artiste devant les entraves qui lui barrent le chemin, le servira ici encore.

Il rentre en France à la fin de 1859, décidé à solliciter une prorogation de séjour à Rome ; la vie de son groupe en dépend, puisque ses cinq ans de présence à la Villa vont arriver à échéance. Avant de quitter Rome, Carpeaux exécute le portrait de son camarade, l’architecte Vaudremer. Désespérant d’obtenir gain de cause pour Ugolin, il a pensé à un groupe de Paul et Virginie, auquel il consacre plusieurs études (2).

À Paris, sans lettre d’audience pour approcher le Ministre des Beaux- Arts, Carpeaux présente à l’huissier un rouleau de papier, contenant le magistral dessin qu’il a exécuté d’après son groupe. Alphonse Karr a conté plaisamment la surprise de l’huissier recevant, avec hésitation, cette étrange lettre d’introduction : il redoute un engin explosif ! Le Ministre est vivement impressionné par cette œuvre superbe ; il semble que la glaise elle-même, pétrie par le sculpteur, soit sous ses yeux. Les reliefs puissants d’Ugolin sont éclairés à la gouache ; les muscles sont repris d’une plume hardie (3). M. Achille Fould fait comparaître le grand artiste, qui ne sort de son cabinet qu’après avoir obtenu l’autorisation de poursuivre la création de son groupe, à Rome.

Carpeaux, rempli de bonheur pour cette heureuse négociation, s’attarde quelques mois en France : il a loué, avec son camarade Soumy, un atelier où tous deux continuent leurs études de peinture et de gravure.

Au début de 1860, Carpeaux rend visite à ses bons amis de Valenciennes ;

(1) Carpeaux a laissé entre autres études pour Saint Jérôme un très beau dessin qui a été compris dans la vente de l’atelier Carpeaux, 13 décembre 1913, n° 177 du catalogue.

(2) On connaît des dessins et au moins quatre maquettes, en dehors du groupe plus poussé qui figure au Musée de Valenciennes. « Le bruit des eaux effraye Virginie ; elle n’ose y mettre les pieds pour la passer à gué ». Ces maquettes s’échelonnent de 1859 à 1862. L’une d’elles est au Musée du Louvre. L’attitude abandonnée et confiante de Virginie est des plus gracieuses.

(3) Ce beau dessin, exposé à l'Ecole des Beaux-Arts en 1894, était acquis cette même année, par M. Stéphane Dervillé.

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il en profite pour faire le charmant portrait d'Anna Foucart, fille de son ami (1); il peint, il dessine des portraits, des caricatures ; 11 donne des leçons de gravure au frère de la jeune Anna, étudie fructueusement dans les beaux Musées de la région, notamment au Musée Wicar de Lille. Le temps passe ; Carpeaux ne rentre à la Villa Médicis qu’au commencement de l’été 1860. Ugolin ne sera achevé qu’à la fin de 1861 ; Carpeaux lui consacrera encore quinze mois de travail intensif. Tout Rome s’est passionné pour ce saisissant chef-d'œuvre ; l’aveair le plus glorieux est prédit au jeune maître. Hélas ! maintes fois, celui-ci voit son groupe menacé d'abandon, car il manque des subsides nécessaires pour le terminer. JL tombe alors dans des accès de désespoir qu’il exprime dans des lettres poignantes (2). Généreusement, Valenciennes, des amis personnels, viennent en aide au sculpteur. Enfin, dans les premiers jours de février 1862, Ugolin est exposé à Paris, à la Chapelle de l'Ecole des Beaux-Arts. Là, l’accueil est froid et contraste cruellement avec le succès de Rome : l’Institut restera toujours sévère et malveillant pour le grand artiste. Carpeaux s’en afflige, mais ne fera aucune concession pour capter ses faveurs : il ira de l’avant, créant, avec une conscience aussi scrupuleuse qu'indépendante, les chefs-d’œuvre qui hantent son esprit. Toutefois. cette grande déception de jeunesse devait laisser à Carpeaux un souvenir pénible ; il ne l’évoquait jamais sans quelque amertume et on le comprendra, si l’on songe que les rigueurs de l’Institut avaient jeté sur le valeureux artiste un discrédit capable de ruiner toute sa carrière artistique.

Cependant le groupe, coulé en bronze, était exposé au Salon de 1863. Placé d’abord dans le jardin des Tuileries, il a pris place dans la salle Carpeaux, au Louvre, en 1903. Une superbe réplique en marbre figurait à l'Exposition Universelle de 1867 (3). Ces deux envois étaient récompensés chacun par une médaille de 1'° classe. Avant de quitter l'Italie, en 1862, Carpeaux a exécuté le buste du Marquis de Piennes, et celui de la Marquise de La Valette, mère de l'Ambassadeur de France près le Vatican. Le modèle de ce portrait rapporté de Rome, ayant été brisé par la suite, Carpeaux reprit son œuvre en 1872. C’est également en 1862 qu’il peint le beau portrait de la Marquise de Cadore et qu’il rapporte en France une quantité d’études d’après Michel-Ange.

(1) À son retour de Rôme, Carpeaux composera, d’après ce fin portrait, le buste de la Rieuse napolitaine et de l’Espiègle, coiffée de pampre. C’est à cette époque qu’il peint les portraits du jeune Paul Foucart, frère d'Anna ; ceux de Rossy et de Bruno Chérier, ses amis, peintres tous deux.

(2) Ces lettres ont été publiées en grande partie ; nous nous proposons de compléter cette documentation, déjà importante, par des écrits inédits.

(3) Cette réplique est restée aux mains de M. Stéphane Dervillé. Son père, M. Cyr-Adolphe Dervillé, propriétaire des carrières de marbre de Saint-Béat, avait fait signer un habile contrat au naïf artiste, pour établir le groupe à bon compte. A la vente de l’œuvre, Carpeaux devait rembourser les avances, et le bénéfice était partagé sous certaines conditions. Le pauvre statuaire apporta tout son génie et réalisa un chef-d'œuvre d’une importance capitale dans toute sa carrière. Malheureusement cette pièce merveilleuse n’est sortie des mains de M. Dervillé que pour figurer à l'Exposition Universelle de 1867 et servir de réclame aux chantiers du riche propriétaire qui, depuis lors, l’a jalousement cloîtrée dans son hôtel somptueux.

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Malgré les réserves de l’Institut, l'apparition d’Ugolin a frappé un grand coup : Carpeaux s’est imposé comme un artiste de race, et, dès son retour de Rome, les travaux les plus importants lui sont confiés. Tout de suite, il prend contact avec les sphères officielles, dans lesquelles le marquis de Piennes lui donne accès, lui-même étant attaché à la Cour, comme Chambellan et Ecuyer de l’Impératrice ; le jeune statuaire est d’abord reçu à Saint-Gratien, chez la princesse Mathilde qui lui demande son buste. C’est chez la princesse qu’il exécute le portrait de Mlle Benedetti (1862). Carpeaux se rend ensuite à Valenciennes ; il crée le buste puissant du notaire Me Beauvois, son ami, l’un des dévoués protecteurs de ses pénibles débuts.

1863 verra Carpeaux occupé à réaliser un de ses plus chers désirs : depuis 1860. il a offert à Valenciennes, dans une lettre pleine de noblesse et de générosité (1), de consacrer par une statue la gloire de son illustre devancier Watteau. Valenciennes a répondu favorablement : cette étude préoccupe longtemps le grand-statuaire. Il l’abandonne, la reprend et s il l’expose quelques années plus tard, ce n’est pas sans rêver encore à d'importantes modifications. Finalement l’œuvre restera inachevée (2). Nous noterons que l’esquisse que Carpeaux a laissée du frêle peintre des « Fêtes galantes », est un des beaux morceaux, dûs à son talent.

En dehors du buste d’apparat que le maître exécute alors. d’après la Princesse Mathilde et dont le marbre daté de 1862 est entré au Louvre (légué par la princesse), il fait une étude préliminaire de la tête seule, connue à quelques rares exemplaires ; puis il modèle le fin portrait du Marquis Léon de Laborde. Le grand artiste s’accorde alors quelques semaines de détente ; il entreprend un voyage d'étude en Belgique et en Hollande. Sa mauvaise santé interrompt ce pèlerinage. Toutefois, les grands maîtres flamands influencent fortement son esprit ; ses carnets se remplissent de notes précieuses. Mais déjà Carpeaux est pressenti pour un groupe de l’Opéra ; en outre, Lefuel l’a chargé de la décoration du Pavillon de Flore, aux Tuileries ; il reçoit la commande d’un groupe pour l’Eglise de la Trinité.

1864 voit naître la gracieuse Jeune fille à la coquille, dont le marbre devait être acquis trois ans plus tard par l'Empereur ; puis le portrait. du peintre Eugène Giraud, familier de l1 princesse Mathilde. Dès cette époque, Carpeaux fait partie des séries de Compiègne, c’est alors qu’il modèle le médaillon de Mlle Bouvet, lectrice de la souveraine ; il se livre

(1) Cette lettre, conservée aux archives de Valenciennes, reste un document où s’inscrivent la délicatesse et la générosité du maître. À l’encontre de nombreux biographes du grand statuaire, nous trouvons souvent dans la correspondance de Carpeaux des qualités de style tout à fait rares et charmantes, tant par l’expression heureuse, que par la vie, l’originalité ou la dignité des sentiments.

(2) Elle devait être terminée après la mort du maître, par le sculpteur Hiolle, compatriote de Carpeaux.

au travail avec une véritable frénésie. On dirait que le maître pressent déjà la briéveté de son existence, et qu’il veut se hâter de révéler son génie.

L’inauguration de l’Eglise de N.-D. du Saint-Cordon, à Valenciennes, fait concevoir au statuaire un groupe de la Sainte Famille, dont il ébauche une charmante esquisse, se réservant d’exécuter un groupe monumental ; mais, déjà trop accaparé par ses importants travaux en cours, il ne put donner suite à ce projet. Il exécute les bustes posthumes de deux jeunes compatriotes, victimes d’un tragique accident : M. Abel Hamoir (1864); celui de son frère Albert Hamoir sera daté de 1866. Cette année 1864 devait donner une grande joie à Carpeaux : il était appelé par l’Impératrice, pour exécuter la statue en pied du Prince Impérial.

Dès les premières séances, qui ont lieu à l’Orangerie, sur la terrasse des Tuileries, le jeune prince s'intéresse au travail du maître et lui demande des conseils, pour s’essayer à modeler. Le prince compose avec facilité : « Le Grenadier après la bataille », est signé Napoléon IV, et daté du G février 1864 ; le 12 juin de l’année suivante, le prince signait un médaillon représentant le fin profil de l’Impératrice.

Au mois de mai 1865, toute la Cour applaudit au succès du portrait du prince Impérial, que Carpeaux a représenté dans une attitude aussi noble que naturelle ; la main gauche entoure le cou de Néro, chien de chasse de l'Empereur. L'œuvre était exécutée en marbre, en 1867 ; un bronze argenté était demandé à Carpeaux pour l’Hôtel de Ville en 1868 (1). Les grands travaux dont le célèbre artiste est surchargé, ne lui donnent guère de répit, pendant tout le cours de l’année 1865 ; toutefois il crée les bustes d’Ernest et Edouard André ; ceux de M. Tissot, diplomate avec lequel il est resté en étroites relations depuis Rome, et de son père B. Tissot, recteur de la Faculté de Dijon. Il entreprend le portrait du comte Welles de La Valette, fils adoptif de la marquise de La Valette, dont il a fait le portrait à Rome en 1862 ; le groupe de la Tempérance destiné à l'Eglise de la Trinité est achevé (2).

L'année 1866 marque une étape triomphale dans la belle carrière du maître ; il en est d’autant plus heureux que ses parents peuvent être fiers de lui. Sa mère est revenue d'Amérique dans l’été de 1863, son père en 1864, sans que la fortune escomptée ait récompensé cet exil volontaire. Tout comme par le passé, la famille à ramené avec elle le désordre et la

(1) La statue en marbre, propriété de l’Impératrice, est restée en Angleterre, celle en bronze argenté, figure au Musée de la Glyptothèque de Copenhague. Des modifications diverses de ce portrait du prince sont connues ; il existe quatre bustes différents : étude du prince en uniforme de grenadier ; le buste habillé du veston ; le buste nu, et une étude de la tête seule, largement ébauchée, Une fine statuette représente le prince en pied, le chapeau à la main, la poitrine barrée du grand cordon de la Légion d’honneur. (Le prince au chapeau).

(2) Carpeaux devait exécuter un groupe de la Charité, mais il ne s’entendit pas avec l’architecte Ballu, qui refusa son projet. Le statuaire dut se rabattre sur une T'empérance qu’il conçut plus froidement. Ernest Chesneau, dans son ouvrage sur Carpeaux, a publié un dessin de la composition primitive, représentant une femme assise, contre laquelle se pelotonnent de beaux enfants, qu’elle enlace dans un geste maternel. Dalou reprit cette idée, ajoutant seulement des ailes à la figure de la Charité.

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discorde. Jean-Baptiste Carpeaux a toujours souffert de ce manque d'accord dans sa propre famille ; trois ans plus tôt, il a été accueilli à Tourcoing par les parents de son ami, le peintre Bruno Chérier. Là, il a constaté les tendres sentiments qui unissent les membres nombreux de cet aimable foyer. Une telle tristesse l’étreint, que douze ans plus tard, au seuil du tombeau, il écrit encore à son vieux camarade : « J’admire ton cher et vénérable père. Ton culte est admirable. Cela me fait regretter de n’avoir pas le même bonheur...» (mai 1875). Quel fils il eût été à des parents aimants !

Les grands travaux du Pavillon de Flore, auxquels Carpeaux travaille depuis trois ans, forment un vaste ensemble : le fronton est surmonté de la France Impériale éclairant le Monde ; elle protège l’Agriculture et la Science, représentées par deux figures couchées, évoquant l'influence que Michel-Ange a imprimée si puissamment sur l'esprit du grand statuaire. Carpeaux a traité en haut relief le Triomphe de Flore; la gracieuse déesse sort du nid printanier, dans lequel l'artiste l’a créée, souriant à de joyeux et beaux enfants. Cette page, empreinte de fraîcheur et de jeunesse, contraste heureusement avec les groupes sombres et sévères qui la surmontent. Entre le fronton et la Flore, court une Frise faite de petits génies qui se poursuivent rieurs, portant des palmes pour couronner la gloire. On sent que Carpeaux a conçu cette grande œuvre dans la joie d’un triomphe désormais assuré. Le monument était montré au public au mois de juillet, et les plâtres originaux exposés au Salon, avec la statue du prince Impérial (1).

Le 14 Août, Carpeaux était nommé Chevalier de la Légion d'Honneur.

L’impératrice, conquise par le talent du statuaire, lui accordait alors quelques séances à Compiègne. Carpeaux réalise prestement le charmant petit buste de l’Impératrice, car bien que Sa Majesté fût décidée à poser, la vie agitée de la Cour ne lui laissait guère de loisirs. Carpeaux dut faire preuve de patience et d’impatience aussi (2).

Notons à ce propos qu’on a fait circuler les légendes les plus ineptes et inexactes, sur l’attitude de Carpeaux à la Cour. « Carpeaux avait trop le respect de lui-même et de ses hôtes pour se laisser aller aux actes de gamin qu’on lui attribue ; ils ont été exagérés et surtout inventés par les. . gens d’esprit étroit que gênait la faveur exceptionnelle dont le grand artiste jouissait auprès des souverains. Comment admettre autrement, que Car-

(1) Aujourd’hui le Louvre revendique les plâtres originaux de la décoration de Flore conservés depuis 40 ans au Musée de moulages du Trocadéro. Le bas-relief de Flore en terre-cuite, offert au Louvre, ne donne pas une idée complète de l’importance de la composition de Carpeaux.

(2) Carpeaux n’eut aucunement besoin de déchiqueter toute une commode de style pour se procurer des ébauchoirs, comme on s’est plu à l’écrire, ni d’accumuler des masses de glaise dans sa chambre pour exécuter ce petit buste qui mesure exactement 0 m. 37 ! Un marbre du buste de l’Impératrice fut réalisé dans la suite pour le prince Demidoff ; nous ne croyons pas qu’il Ed les dimensions du premier marbre conservé par l’Impératrice.

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