‹ Carpeaux, 1827-1875Chapitre 81 sur 90 · LOT EN CE · texte numérisé non relu

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un chef-d'œuvre de galbe et d’élégance. Le marbre de ce portrait figurait au Salon de 1870.

Le 27 Juillet, les échafaudages qui dérobent la façade de l'Opéra tombent, et les groupes qui la décorent sont découverts. La Danse de Carpeaux soulève les plus violentes polémiques ; l’opinion fulmine contre «la morale offensée » par la nudité des Bacchantes : le svelte Génie, qui conduit la ronde gracieuse, est devenu un personnage pervers. Les acclamations enthousiastes se mêlent aux plus hypocrites réprobations (1). Le groupe maculé d’encre, un mois après son apparition, est, le lendemain, couvert de couronnes de lauriers. Pendant plusieurs mois, la presse retentit de ces démêlés, sous lesquels se cache une campagne politique. Carpeaux a donné sans compter son talent et sa bourse, car l’Etat n’ayant commandé que trois figures, c’est en majeure partie à ses frais que le statuaire a mis au point sa composition plus importante. Il à écrit, non sans mélancolie : « On travaille pour l’honneur ou pour l'argent. Je paie l’honneur en abandonnant l’argent ». L’honneur même lui était alors contesté ! Son groupe, condamné par l’opinion, censuré par l’Institut, devait être enlevé de la façade de l’Opéra. Carpeaux reçut même la commande d’un nouveau groupe, qu’il devait, cette fois, s'engager à traiter de façon « plus noble » ; mais il la refuse pour ne pas se déïiuger. C’est Gumery qui est chargé d’exécuter la nouvelle œuvre ; il s’en acquitte avec toute la décence requise... (2).

Alors que Carpeaux est occupé de son grand travail pour la décoration de l’Hôtel de Ville de Valenciennes, de graves événements surgissent : la guerre s’abat sur la France. L’attention se détourne de l’œuvre réprouvée et, fait bizarre, la terrible tourmente décide heureusement du sort de la Danse. Le groupe reste à sa place ; depuis lors, il est classé comme un des chefs-d’œuvre dont Paris s’enorgueillit à juste titre.

Carpeaux, épuisé après la création de son groupe, se repose quelques semaines au Tréport où il retrouve le peintre Vollon. Tous deux peignent sans désemparer. Carpeaux rapporte les toiles : Barques échouées à marée basse ; Roses dans un verre, etc...

Au début de 1870, le maître exécute l’admirable buste de l’ Amiral Tréhouart, le héros d’Obligado sous Louis-Philippe, ami de la famille de Montfort, dont le marbre est conservé au Musée de Versailles ; le

(1). À cette époque on vit Carpeaux fréquenter les bals populaires, non pour s’y livrer ridiculement à des entrechats grotesques (il avait alors la quarantaine), mais pour observer sur le vif, avec son ami le Docteur Bataillié, aussi passionné que lui-même pour l’anatomie, le jeu des muscles entrant en mouvement dans l’exercice de la danse. Les esprits superficiels ne surent point alors discerner la conscience des recherches du Maître; la légende stupide n’a vu dans sa présence aux bals publics que la satisfaction d’un goût vulgaire sinon dépravé !

(2) On sait aujourd’hui que Carpeaux n’a pas dû tout d’abord exécuter la Danse; sa première composition pour l'Opéra a eu pour sujet La Comédie et le Drame lyrique, deux belles études figurent au Musée du Louvre; Garnier ne les comprenant pas, le maître étudia la Danse bachique dont il a laissé une maquette très intéressante; ce n’est qu’en troisième lieu qu’il se décidàt pour la Danse ‘ amoureuse, « la Ronde » que lui proposait Garnier.

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portrait de la Vicomtesse de Montfort, sa belle-mère. Il compose la poignante Mater Dolorosa. Mlle Fiocre désire sa statue en pied ; Carpeaux réalise la délicate statuette de l’ Amour désarmé, réponse victorieuse aux critiques qui ont accusé la Danse de vulgarité, déniant au maître le goût et les aptitudes à toute création classique pure ! Voulant orner son hôtel d'Auteuil, il improvise une Frise décorative, dans laquelle se poursuivent les animaux, que lui et sa femme aiment à la folie. Il ne reste plus aujourd’hui que quelques éléments de cette frise, en partie brisée pendant la Commune (1).

La vie familiale a renouvelé le talent de Carpeaux, elle lui inspire une quantité innombrable d’études charmantes d’après sa femme et ses enfants, parmi lesquelles il faut citer : la Jeune Mère, l'Enfant malade, le Trait d'union, etc. Mais son frère aîné, Charles Carpeaux, musicien consommé, se meurt. Carpeaux accourt à son chevet, et enlève une magistrale étude, connue sous le nom du Violoniste. Il compose la gracieuse statuette de la Flore accroupie ; et, d’après la Flore des Tuileries, il donne le buste décoratif Le Printemps.

Non sans peine, Carpeaux achève le fronton destiné à l’Hôtel de Ville de sa ville natale : Valenciennes repoussant l’Invasion (2). Après de longs démêlés avec l'architecte Batigny, celui-ci faisait rogner au statuaire les trois quarts de sa composition, sous prétexte que, par son poids considérable, elle compromettrait la solidité de l'édifice ; Carpeaux a beau affirmer que son compatriote est dans l’erreur, faire un rapport des plus documentés pour le Conseil Municipal (3), M. Batigny, soutenu par Henri Lemaire, confrère et parent de Carpeaux, toujours peu bienveiïllant pour l’artiste, obtient gain de cause. L’allure entraînante de « la Défense » seule, est là pour attester l’élan de la vaste composition primitive (4). Auparavant, Carpeaux avait terminé le modèle de Watteau ; ces œuvres importantes figuraient au Salon de 1870.

La guerre vient, hélas ! interrompre cette verve heureuse. Carpeaux, déjà malade, est enrôlé dans les ambulances ; il rejoint ses beaux-parents au Palais du Luxembourg, dont le général de Montfort est commandant militaire, et la vicomtesse de Montfort, présidente de l’Ambulance (5).

(1) Un fragment important figure au Musée de Valenciennes et au Musée de l’Union des Arts décoratifs à Paris.

(2) Allusion à l’héroïque défense de la Cité en 1793. Une étrange coïncidence rappelait ces évènements à la veille de l’invasion de 1870.

(3) Ce rapport est daté du 7 Novembre 1869, il a été publié par M. A. Mabille de Poncheville.

(4) Si plutôt que de faire de nos monuments « une carte d’échantillon », selon le mot d’un contemporain de Carpeaux, on eût réservé à un seul talent original le soin de composer l’ensemble de cette décoration, le Conseil Municipal eût étudié, peut-être, le Projet de façade conçu par le statuaire, et dont la maquette est aujourd’hui la propriété de M. Gabriel Hanotaux. Par deux fois, Carpeaux dut modifier et rogner sa conception primitive, que deux maquettes évoquent seules au Musée de Valenciennes. La place réservée aux sculptures d'Henri Lemaire évinça les soldats ennemis montant à l'assaut, et, définitivement, Carpeaux dut renoncer aux deux groupes, qui eussent admirablement encadré la figure centrale, seule tolérée. ’

(5) C’est au Palais du Luxembourg que naissait Charles, le premier enfant du maître, le 21 avril 1870.

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Il vit le crayon à la main ; le moindre trait fait revivre intensément cette douloureuse époque. Ce sont des charges d’artillerie ; des transports de blessés, des départs de mobiles, des défilés de troupes, des émeutes, des incendies, l’enrélement des volontaires, etc. Son pinceau compose les toiles vibrantes de La France blessée soutenue par ses fils, l’Espion, l’Ovation à la statue de Strasbourg, Mgr Darboy dans sa prison, ete. Tout le détail tragique et pittoresque du siège de Paris !

En 1871, Carpeaux exécute un groupe émouvant, d’après deux petits orphelins qu’il a recueillis pendant le siège, Frère et Sœur lui servent encore de modèles pour une grande toile, où il représente les enfants dans la même attitude (la fillette porte dans ses bras son petit frère en larmes), se détachant sur le fond d’un paysage dévasté par l’incendie (1). Carpeaux part alors pour Londres ; il veut fuir la Commune. Les événements politiques l’ont ruiné ; sa situation, si péniblement établie, est toute à refaire. Sa vie matérielle est de nouveau traversée de graves soucis, au moment où sa santé exigerait des soins et du repos ! Il est en grand deuil quand il quitte la France ; sa belle-mère vient de mourir, victime des privations et des émotions du siège de Paris. L’appui moral de cette femme si droite, bien équilibrée, toujours conciliatrice et bienveillante, est une grande perte pour le ménage du maître. A Londres, Carpeaux retrouve le marquis de La Valette et M. Tissot, les diplomates aimables qu’il a connus à l’ambassade de Rome ; leur bon accueil lui est un précieux réconfort. À peine installé, il modèle la frêle statuette de la Frileuse. Eve après la faute, il projette une Lady Godiva légendaire, passant à cheval toute nue, devant ses sujets ; de belles études d’amazones et de la race chevaline datent de cette époque.

Le succès revient, mais au prix d’une dépense de forces trop considérable. Carpeaux exécute encore le buste de son ami Charles Gounod, celui de Mlie Guéroult ; avant de quitter Londres, où il conserve un atelier, il fait le portrait de Mme Lefèvre, née d’Escloubeau de Sourdis.

Le printemps de 1872 voit Carpeaux de retour à Londres ; l’Impératrice a exprimé le désir de lui confier le portrait de Napoléon III. Le maître est profondément impressionné par son entrevue avec l'Empereur, qu’il retrouve ravagé par le mal physique et moral qui le mine. Les séances sont douloureuses : Napoléon III est contraint de les interrompre. Heureusement, l’œuvre est très avancée, lorsque Carpeaux quitte Chislehurst.

Au Salon de 1872, il expose le plâtre original de la Fontaine de l’Observatoire, œuvre puissante et savamment décorative. Carpeaux a représenté les quatre parties du monde, — ou plutôt les quatre races — par quatre

(1) Cette peinture, de grandes dimensions, fut exposée chez Durand Ruel du vivant de Carpeaux. En 1894, elle figurait à l'Exposition de l’Ecole des Beaux-Arts, et était acquise par le baron Alphonse de Rothschild.

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grandes figures qui, tout en soutenant la sphère, sont’ entraînées dans le mouvement de rotation de la terre. C’est le dernier groupe monumental que le célèbre artiste devait exécuter. Le groupe en bronze était érigé au Luxembourg, au mois d’Août 1874 (1).

Carpeaux donne cette année le gracieux portrait de Mme Demarçay ; celui, si caractéristique, de Mme Pelouxe, châtelaine de Chenonceaux ; Jérôme ; la statuette de Suzanne surprise. Il laisse de nombreuses études pour une statue de Jeanne d’ Arc, maquettes, dessins, peintures. Alors qu’il est l’hôte de Mme Pelouze, à Chenonceaux, il exécute une merveilleuse statue équestre qui étincelle dans la cour d’honneur, au réveil de la châtelaine. Malheureusement, n’ayant pas d’argile à sa disposition, c’est en neige que le statuaire a réalisé son œuvre ! Le Musée de Valenciennes conserve un dessin qui semble évoquer cette fugitive effigie de la Vierge guerrière. Carpeaux apporte alors tous ses soins à créer des œuvres décoratives, d’après les figures du groupe de la Danse : l'Amour à la folie ; les bustes des Bacchantes aux Lauriers, aux Roses, aux Vignes ; il détache de la ronde joyeuse le svelte Génie dont il fait une élégante composition séparée. Il crée le groupe charmant des T'rois Grâces.

Au début de 1873, le maître est rappelé à Chislehurst par le Prince Impérial. Napoléon III vient de mourir ; Carpeaux accourt et exécute de poignantes études d’après les cérémonies funèbres. Ur dessin saisissant, représentant l’Empereur dans son cercueil, est conservé au Musée de Versailles. Il commémore une tragique veillée que Charles Carpeaux a évoquée d’après les souvenirs de sa mère (2). Aidé de l’Impératrice, le statuaire ajoute quelques touches heureuses au portrait du souverain et achève l’impressionnante effigie de Napoléon IIT, datée du 13 janvier 1873. Dans un geste touchant, qui jaillit de son cœur généreux, le maître a apporté de France une poignée de terre, parcelle du sol natal, qu’il dépose dans le cercueil de l’illustre exilé.

A Londres, où il séjourne une partie de l’année, Carpeaux modèle le buste de Mme Delthil de Fontréal, amie intime de sa femme ; ceux de M. et Mme Turner (3) ; il travaille dans les beaux Musées anglais. C’est en cette année qu’il peint une grande toile d’après le Corrège, Mercure, Vénus et l’ Amour, curieuse interprétation du grand maître, émule original de Raphaël, par un statuaire si fougueux, si personnel...

Carpeaux laisse en Angleterre le marbre superbe de Flore accroupie, grandeur nature, que lui a commandé M. Turner, d’après la statuette

(1) Le plâtre original est conservé au Musée du Louvre et fait le motif central de la salle Carpeaux. (2) Charles Carpeaux — La Galerie Carpeaux (1899).

(3) Carpeaux a réalisé un buste officiel de Me Turner. dont le plâtre original est aujourd’hui à la Glyptothèque de Copenhague ; mais la grâce de la jeune femme lui inspire un buste intime, tout à fait charmant. Le Musée du Louvre conserve un plâtre original ; le Musée de Valenciennes possède le marbre.

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produite en 1870 (1). Puis le maître compose le groupe de Daphnis et Chloé pour Lord Ashburton. Le groupe de la Confidence, que Carpeaux a réalisé en sculpture, et peint d’après sa glaise, semble être une première recherche de Daphnis et Chloé. Collectionneur et amateur très avisé, Lord Ashburton demande à Carpeaux de songer à une composition de Vénus captivant l'Amour. Grâce à ce désir, un groupe charmant éclôt sous les doigts du grand artiste ; Lord Ashburton, enchanté, commande aussitôt un marbre ; mais, surmené, Carpeaux ne put le réaliser à ce moment; et peu après, la maladie l’obligeait à abandonner cette œuvre, conçue avec une personnalité si puissante (2). Le maître abandonne également la réalisation d’un groupe plein de verve, dont on connaît une fort belle esquisse, Satyre lutinant une nymphe (3). Pendant ce séjour à Londres, Carpeaux a composé le Marchand de poissons (4).

De retour en France, il exécute les bustes de M. et de Mme Chardon- Lagache. ses voisins à Auteuil, charitables fondateurs d’une maison de retraite pour les vieillards ; il crée le vibrant portrait d'Alexandre Dumas, fils, dont le marbre figure aujourd’hui au Foyer de la Comédie française ; celui du Président Jules Grévy, où s'inscrit toute la subtilité de l’homme politique ; celui de Mme Moret, beau type d’aimable bourgeoise. Carpeaux s’attarde avec tendresse à la statue de l’ Amour blessé, portrait de son fils. Charles : l’enfant a le bras luxé ; ses pleurs sont apaisés par une colombe, et la moue du petit modèle s’achève dans un sourire.

Avec les marbres des bustes de M. et de Mme Chardon-Lagache (devenus propriété de l’Assistance publique), Carpeaux exposait le projet d’une Fontaine décorative pour le Monument de Watteau. Membre du jury pour J’acceptation d’une statue de Figaro, destinée à décorer l'Hôtel du journal, il compose une statuette pour sa propre satisfaction, et réalise un Figaro des plus spirituels (5). Au mois de septembre, Alexandre Dumas appelle le maître à Puys près de Dieppe, où il crée le buste de Mme Alex. Dumas, née princesse Narishkine.

Cette année (1873), Carpeaux va accomplir un tour de force sans précédent, en exécutant une ferre-cuite du groupe de la Danse. Il aime

(1) Ce beau marbre a fait retour à la France, acquis en 1905 par M. Gulbenkian, à la vente Cronjier. Pendant plusieurs années, il a été exposé au Musée du Louvre.

(2) Une maquette en terre-cuite est conservée dans les vitrines d’esquisses de la salle Carpeaux au Louvre. Le plâtre original du même groupe, mesurant 0,45 cm., a figuré à la vente de l'atelier Carpeaux, le 30 Mai 1913 (n° 26 du catalogue).

(3) Cette esquisse a figuré à l'Exposition Carpeaux Ricard, au Jeu de Paume, en 1912, sous le titre : Bacchante et satyre. Elie avait été offerte par Carpeaux à son ami, le sculpteur Deloye.

(4) Le catalogue d’une vente faite à Londres, le 29 avril 1873, mentionne cette œuvre pour la première fois : aujourd’hui, on a perdu sa trace. Un beau fragment en terre-cuite a figuré à la vente de l’atelier Carpeaux, décembre 1913 (n° 18 du catalogue). Le Marchand de poissons semble être une interprétation du Pécheur Napolitain.

(5) Dans les mêmes conditions, Carpeaux a composé l’importante maquette : Le Maréchal Moncey défendant la barrière de Clichy, offerte en 1901, à la Ville de Paris, par Mn° Carpeaux. Exposée au Petit Palais 12 ans plus tard, après qu’elle eut été retrouvée au dépôt des marbres (1912), l’œuvre mesure 1 m. de haut,

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cette matière dans laquelle il peut reprendre et pousser son travail sans intermédiaire ; il la préfère au marbre, d’ailleurs plus onéreux pour ses finances souvent embarrassées. La création d’une terre-cuite de telles dimensions et d’une si grande légèreté dans les masses, ne pouvait être tentée que par un artiste possédant à fond un métier technique et plastique ; on ne connaît pas de réplique de semblable audace (1). Dans cette réplique unique, Carpeaux s’est attaché à réaliser son rêve, interrompu dans le groupe de l’Opéra, faute d’argent ; il a affiné les figures, repris des modèles. Ayant réussi dans sa tentative hardie, il n’hésite pas à entreprendre une terre-cuite de son groupe Ugolin. « A son insu, l'artiste prématurément consumé par son génie rapprochait les deux sommets différemment lumineux de son œuvre. Ugolin rappelait l’aube laborieuse et douloureuse d’une magnifique journée, dont la Danse était le soir enivrant (2). »

Hélas ! la nécessité d’un repos que le maître redoute farouchement, depuis des mois, n’est plus à discuter : le frêle organisme, miné par les misères de sa Jeunesse, est gravement atteint. Carpeaux va consacrer ses dernières forces à organiser l'atelier d'Auteuil pour la reproduction de ses œuvres décoratives. T1 trouvera là des ressources lui permettant d’attendre des jours meilleurs ; il s’attache les ouvriers d’art dont il a reconnu la compétence ; il les suit et forme une équipe de véritables artistes qui, sous sa direction, répondent admirablement à son désir. Avec eux, il prépare des expositions suivies de ventes, en France et à l'Etranger (3).

Les premiers jours de 1874, (arpeaux décide de se mettre en route pour la Russie. Aucun « ami de rencontre », (comme on l’a écrit), ne l’accompagne : il a été en relations suivies avec la colonie russe de Paris ; ses lettres d’introduction sont signées du prince Demidoff et du comte de Gobineau (4). À peine arrivé à Bruxelles, ‘te maître est terrassé par le mal terrible : il revient péniblement à son foyer, où va naître un quatrième enfant (5). Carpeaux s’adonne alors à la composition d’une statue de

(1) Corneille Theunissen, Les terres-cuites de Carpeaux (La Grande Revue du 25 juin 1912).

(2) Raymond Bouyer, L'Atelier Carpeaux avant sa dispersion (Revue de l’Art Ancien et Moderne, mai 1913).

Ces groupes merveilleux sont exilés à l’étranger. Nos musées, trop riches, les ont laissé partir à la Glyptothèque de Copenhague.

(3) C’est par erreur que de nombreux biographes de Carpeaux mentionnent une vente du 20 Décembre 1873 dans laquelle le maître aurait en quelque sorte liquidé son atelier d'Auteuil. Des ventes semblables s’échelonnèrent : nous pouvons donner pour 1873 les dates du 29 Avril — 3 Juin — 20 Décembre. 1874 comprenait quatre ventes qui dispersèrent vingt-cinq marbres.

(4) Nous savons que Carpeaux a exécuté deux portraits de princesses russes ; malheureusement il nous a été impossible de les identifier. Le plus important est conservé à la Glyptothèque de Copenhague. Peut-être serait-ce dans l’entourage de Mme Alexandre Dumas fils, née princesse Narishkine, dans celui du prince Demidoff ou du Comte de Gobineau qu’il faudrait tenter de retrouver ces portraits. L’un d’eux a figuré à l’exposition de l’Ecole des Beaux-Arts, sous les initiales R. K,., n° 409 du catalogue.

(5) Carpeaux avait eu son premier fils, Charles, en 1870 ; un second fils était né et mourait à Londres en 1871 ; une fille, née en 1872 ; 1874 donnait au maître un troisième fils, Louis.

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Rabelais, qui lui est demandée pour Saint-Quentin ; la maladie ne lui permettra pas d'exécuter cette œuvre, mais il l’étudie avec un vif intérêt ; il a laissé des pages entières de dessins remarquables, tant par la variété des attitudes que par la finesse des expressions. Une maquette, conservée au Musée des Arts Décoratifs, semble avoir fixé le statuaire ; elle réalise une effigie des plus piquantes, du spirituel curé de Meudon. On sent combien le sujet a captivé l’artiste. Puis, Carpeaux ébauche le malicieux Amour Moqueur ; l'enfant a dérobé l’arc de Vénus et le dissimule derrière son dos.

Au Salon de cette année 1874, figuraient les marbres du beau buste de la baronne Sipierre « Fleur penchée », disait-on à l’époque : celui d’Alexandre Dumas fils, et de l’ Amour blessé, dont le prince Georges Stirbey allait devenir acquéreur. Au mois de mai, M. de Chennevières, Directeur des Beaux-Arts, demandait au maître le marbre, grandeur nature, d’un Saint Bernard préchant la croisade. Cette statue était destinée à Sainte Geneviève et non au Panthéon, comme on l’a dit par erreur, peut-être parce que le statuaire devait se mettre d’accord avec M. Louvet, architecte inspecteur du Panthéon. Carpeaux avait accepté cette commande avec joie ; il a laissé des croquis pleins d’allure, et fixé son projet en une impressionnante maquette, conservée au Musée de Valenciennes : elle annonce une grande œuvre.

La vision du maître allait se renouvelant sans cesse et s’épurant en des réalisations imprévues ; il aurait pu être un grand statuaire religieux ; les Christs morts, les Descentes de Croix, les Pieta, les Scènes de la Passion abondent dans ses maquettes et ses dessins ; ils ont été rarement traités avec une telle passion douloureuse. Il méditait d’ailleurs une statue de la Douleur : de nombreuses études témoignent de la perception aigüe, on pourrait dire vécue, qu’il avait de ce sentiment. Le thème charmant de la Vierge et de l'Enfant, lui a inspiré des compositions émouvantes. « Chez Carpeaux, le religieux idéaliste voisine avec le créateur païen » ; mais, on chercherait en vain une œuvre licencieuse, dans la longue suite de ses productions.

L'artiste donne encore le buste de l’Enfant aux roses, d’après son fils Charles; l’Enfant au cor, d’après son fils Louis. Il est presque mourant, quand il se rend à Dieppe, au mois de juillet, et qu’il exécute la statuette de la Pécheuse de vignots ; il s’est plu à fixer dans cette belle enfant de seize ans la noblesse ingénue et « l’inquiétude mélancolique, dont la mer pénètre les pêcheurs » (1). De retour à Paris, chez son ami Bruno Chérier, Carpeaux s’essaye à composer une Eve tentée ; mais les forces du grand homme déclinent rapidement. Ses derniers jours ne seront qu’un long martyre.

(1) Lettre de J.-B, Carpeaux à Mlle Foivart, du 12 novembre 1874, publiée par Chesneau.

La fatalité poursuit implacablement son œuvre ; le ciseau créateur de tant de chefs-d’œuvre s'échappe des mains défaillantes du malheureux artiste, «à l'heure où la gloire avait pris son vol pour venir le couronner » (1) : Carpeaux est à peine âgé de quarante-sept ans.

En 1875, au milieu de son supplice, il peint un douloureux portrait d’après lui-même ; cette toile admirable évoque l’image d’un Saint François d’Assise (2) ; il crée le buste de son vieil ami Bruno Chérier, dont la belle tête lui a déjà inspiré plusieurs études (dessin et peinture). Il se préoccupe d’un monument pour Dom Pedro, Empereur du Brésil... A quoi ne rêve-t-1l pas ?

Cette rapide évocation de la vie du maître est encore bien incomplète, mais elle donne une idée de l’inspiration constante qui hante son esprit ; elle prouve que la critique moderne est dans l’erreur, quand elle ne voit en Carpeaux qu’un «réaliste » habile et mièvre, capable seulement de copier servilement le modèle (3). L’étude sincère de la nature a permis au maître de poursuivre les rêves d’une riche imagination, elle lui a permis aussi d'inscrire une fine psychologie dans la longue suite de ses chefs-d’œuvre. Si l’interprétation libre, que pratiquent aujourd’hui les artistes, avait été admise du temps de Carpeaux, il eût été salué comme un des pionniers de l’Art moderne. Les persécutions étroites de l’Académie n’ont pas eu raison de cette vibrante personnalité qui a pu dire : « Ne vous faites pas l’esclave du procédé ». Quelle audace, alors !

Les projets que Carpeaux n’a jamais réalisés autrement que par des maquettes, des études peintes ou des dessins, laissent entrevoir un monde de géniales conceptions. De combien de chefs-d’œuvre n’eût-il pu nous enrichir encore, si une existence moins dure et moins brève lui avait été accordée ? Sa modestie sincère est inscrite sur un dessin où, après avoir invoqué Michel-Ange, son dieu, il écrivait : « Je ne suis qu’un âne, je ne

(1) Charles Blanc.

(2) Carpeaux s’est étudié lui-même assez fréquemment. il existe plusieurs portraits qu'il a peints devant la glace à diverses époques de sa vie : on connaît plusieurs études de jeunesse, dont celle offerte à Vollon datée de 1862 (Musée de Valenciennes) : un portrait rappellerait assez la description des Goncourt et pourrait se situer en 1863-1865, mais Me Carpeaux le datait de 1872. Carpeaux en veston rouge, peignant dans son atelier, est de 1866. Carpeaux au moment de son mariage, 1869. Un autre portrait, avec toute la barbe, a été peint à Londres, en 1871 ; selon le vœu de Me Carpeaux, il a été offert au Musée du Louvre qui, après l’avoir accepté, l’a envoyé au Musée de Versailles. Le dernier portrait est de 1875. Une pénible étude représente le maître hurlant de douleur. Le buste de Nice, daté de 1875, et signé Bernard, est, sans contredit. l’œuvre de l’illustre agonisant. Le praticien a eu l’idée de conserver un souvenir du maître ; Carpeaux s’est substitué à la main peu habile, mais autorisa une petite satisfaction d’auteur. Par contre, Carpeaux n’a guère inspiré les artistes statuaires. Les portraits de Hiolle, Francis de St-Vidal, Lacave, Truffot. ne sont guère vibrants (tous exécutés après la mort du maître). Celui de Fagel était le seul qui agréât à Mme Carpeaux. La statue de Félix Desruelles est consciencieuse : Bourdelle a compris la valeur de documentation de buste de Nice et l’a suivie avec la plus grande précision possible.

Les peintres ont mieux servi le maître : Soumy, Giacomotti, Maignan ont donné plus de caractère à cette belle figure.

(3) Fernand Romanet (Revue hebdomadaire du 17 octobre 1925). Par opposition à ces critiques modernes, nous citerons celle que M. Paul Jamot écrivait dans la Gazette des Beaux-Arts (septembre 1908) : « N'est-ce pas une aventure singulière qu'aujourd'hui, après trente ans écoulés, certains délicats paraissent las d’entendre célébrer l’indépendance (du génie de Carpeaux) et les bienfaits de son influence... Persécuté par l’Institut toute sa vie, Carpeaux ressent de tels dégoûts qu’il pense à s ’expatrier. Le sculpteur, dont la gloire semblait depuis longtemps hors d’atteinte, faudra-t-il qu’on seit réduit à le délendre lui aussi ? ».

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