‹ Carpeaux, 1827-1875Chapitre 84 sur 90 · PRET: LEA · texte numérisé non relu

PRET: LEA

du grand maître est due à un petit livre que Jules Claretie, alors jeune et inexpérimenté journaliste, consacrait à la gloire de Carpeaux, au lendemain de sa mort (1875). Il se fit l’écho de rumeurs malveillantes et de graves erreurs. Jules Claretie tint à honneur de se rétracter publiquement : d’abord, le 30 mars 1894, dans l’Eclair, puis le 11 novembre 1910, dans le Temps. Le scrupuleux académicien, parlant de son œuvre, dit : « .… Livre oublié, d’où je voudrais arracher, effacer quelques pages, dont les détails intimes, puisés dans un numéro de journal mal renseigné, étaient faux, parfaitement faux, faux absolument. La vérité, je l’ai connue depuis éclatante. Il ne reste d’un passé glorieux, qu’un nom illustre, une mère respectée, justement fière du nom de son mari et de ses enfants ». (1).

Cependant ce petit livre, dont Claretie interdit la réimpression, reste la base erronée de la documentation moderne (2).

Ernest Chesneau le démarquait entièrement dans la partie documentaire et anecdotique de son ouvrage paru en 1880 (3). Longtemps, nous avons espéré que les historiens du maître sortiraient du sentier battu ; or, c’est à peine si aujourd’hui, on commence à suspecter la partialité’ de ces premiers écrivains. Pourtant, en 1912, M. Klorian-Parmentier écrivait une étude très probe donnant quelques précisions nécessaires. L’année suivante, Victor Margueritte les complétait dans un ouvrage tout à fait beau et

émouvant.

N'importe, l'erreur persiste, tenace : M. Mabille de Poncheville n’y a pas totalement échappé dans son Carpeaux Inconnu, ou la Tradition recueillie paru en 1921, quoique nous nous plaisions à reconnaître qu'il a effleuré avec tact des questions épineuses. Il consacre cependant une inexactitude complète dans «l’exposé de la situation des affaires de Carpeaux, au moment de sa maladie », pages XXII et XXIII — documents et pièces justificatives. — Une récidive plus récente de ces erreurs était commise à l’occasion du cinquantenaire de la mort de Carpeaux, dans l’Echo de Paris du 22 Octobre 1925. La plume de M. J.-L. Vaudoyer signait un article tendancieux et fort mal renseigné... Verba volant, scripta manent !

Nous ne nierons pas que Carpeaux ait subi les pires tortures physiques et morales, quoique celles-ci aient été plutôt imaginatives.

(1) Le journal auquel Jules Claretie fait ici allusion est la Liberté qui, les 22 et 23 Octobre 1875, publiait des articles intitulés Le tesiament de Carpeaux. Chez les parents de Carpeaux, injurieux au premier chef pour l’honneur de la jeune veuve et de ses enfants. Plainte en diffamation avait été déposée au Tribunal qui, dans sa séance du 4 Décembre 1875, présidée par M. Blain des Cormiers, condamnait la Liberté à deux mille francs d'amende avec insertions. Jules Claretie n’eut connaissance de ces faits qu’en 1894. Il rectifiait aussitôt son erreur.

(2) En 1886 et en 1894, Albert Wolff et Edmond Lepelletier tiraient de ces fâcheux ae des études revétant une forme encore si injurieuse pour Mme Carpeaux, que Charles Carpeaux, âgé de 24 ans en 1894, prit l’épée en main pour imposer silence aux diffamateurs de sa mère. La rencontre avait lieu le 3 Juin 1894 ; à la seconde reprise, Edmond Lepelletier était blessé. Le Général Simon de Montfort servait de premier témoin à son neveu.

(3) Ernest Chesneau, Le statuaire, J.-B. Carpeaux, sa vie, son œuvre (1880).

x ' ee NA A se F 1 |, .

La femme admirable, qui avait uni sa vie à la sienne, crut dans l’élan de son cœur généreux lui apporter la paix et la libération d’un passé dont il ne lui avait pas caché les douloureuses déceptions ; c’est dans un sentiment profondément mystique et conscient de sa tâche que Mlle de Montfort, à peine âgée de vingt-deux ans, recueillait avec une tendresse déjà presque maternelle, le pauvre grand maître. De vingt ans plus âgé, il arrivait à elle l’âme meurtrie, le cœur assoiffé d’un bonheur inconnu. Tous deux saluaient l’ère heureuse qui devait ouvrir un essor nouveau à l’art que Carpeaux servait avec un culte fervent. Il écrivait lui-même à sa fiancée : «.. Je vais grandir sous l’empire de votre amour. Ma chère sculpture prend une plénitude que je ne connaissais pas. Mon esprit est moins tourmenté, mes idées deviennent plus larges... ce calme que je cherchais dans la pensée, dans les œuvres de Phidias et de l’Art antique, je l’ai trouvé dans votre cœur... Vous êtes ma renaissance comme vous êtes ma vie. ».

Au lendemain des épousailles, la vicomtesse de Montfort adressait ces lignes significatives à M. Bracq, maire de Valenciennes :

« Carpeaux est pour nous un fils de plus. Vous jouiriez de voir son bonheur et l’ère de tranquillité et de calme qui s’ouvre pour lui. Son talent va nécessairement prendre un nouvel essor, car il jouit d’une vie pour laquelle il est fait et qui lui a toujours manqué... » (3 mai 1869).

Hélas ! nous l’avons dit, la guerre de 70 survenait et ruinaiït une situation péniblement acquise. La maladie vint s’ajouter aux charges d’une famille que Carpeaux souhaitait fort nombreuse. La libération escomptée n’était déjà plus possible. Au don d’elle-même, la jeune femme n’avait pu joindre une grosse dot : elle avait cru que des ressources régulières et son dévouement profond y suppléeraient.… Malheureusement, cette tâche, déjà difficile dans la plus parfaite entente, devait être entravée, dès le début, par la jalousie des parents de Carpeaux. Cette paix que la jeune femme venait apporter si généreusement, se changeait bientôt, grâce à leur perfide intervention, en guerre sourde et sans merci. Ces tristes parents avaient toujours refusé à leur fils le droit de se constituer un foyer : Jean-Baptiste (que souvent ils appellent Jules), était leur bien propre, l’enjeu de leur destinée ; de tous leurs enfants, il était seul à gagner de l’argent ! Pour eux, « la belle-fille, c’est la voleuse ». (1).

M. Joseph Carpeaux père avait contraint le statuaire à lui confier l’édition de ses premières œuvres, qu’il exploitait de concert avec son second fils, Emile. Au moment du mariage, il exigea — avec quelle âpreté ! — ce qu’il appelait la restitution d’une somme de dix mille francs, envoyée d'Amérique pour aider à la création d’Ugolin. Comptant pour

(1) Victor Margueritte.

Page 1