‹ Carpeaux, 1827-1875Chapitre 85 sur 90 · AMEN AR · texte numérisé non relu

AMEN AR

rien les subsides qu’il devait à son génial enfant, depuis son adolescence, il réclamait en sus, des intérêts à 5 %, la facture, peu claire d’ailleurs, était contestée par Carpeaux.

Ecœurée de ce chantage, à l’aide duquel ces malheureux parents avaient jusqu'alors fait échouer toutes les tentatives du maître pour fonder une famille, Melle de Montfort voulut que cette dette fut payée sur sa dot même. Le général de Montfort, très chevaleresque, applaudit au geste de son enfant ; le pénible différend était réglé par devant M° Guérin, notaire, place de la Bourse, le 22 Avril 1869. Tout ce qui fut demandé à Carpeaux, c’est de ne jamais imposer ses parents à sa jeune femme ; cependant cette alerte rendit la famille de Montfort plus circonspecte dans la rédaction du contrat de mariage. La situation très importante, dont Carpeaux jouissait à cette époque, aurait dû le libérer depuis longtemps de tout souci pécuniaire ; mais, mal dirigé depuis son adolescence, n’ayant jamais eu sous les yeux l’exemple d’un foyer normal, il ignora toujours l’ordre. Jamais une somme un peu considérable ne resta entre ses mains ; ce qu’il réalisait était à tous ; chacun sait combien il a méprisé la puissance de l’argent ! Libéral à l’excès, il grevait sans cesse l’avenir par des engagements inconsidérés. Tout cela, la famille de Montfort ne le soupçonna qu’à la veille du mariage et encore fit-elle confiance au grand maître qu'elle aimait et admirait profondément, escomptant sa reconnaissance et son amour pour leur enfant bien aimée.

Carpeaux avait une âme généreuse et droite, un cœur naïf que les traverses de sa rude existence avaient rendu méfiant. Chez lui, les impulsions se succèdent avec une rapidité déconcertante ; et, imaginatif à l'excès, il se crée aisément des chimères qui lui apparaissent aussitôt avec le relief du vrai. En tout, la fièvre du génie le possède. S’il a la perception de sa force, si sa volonté sert son ambition de sortir d’un milieu où il souffre, il ne cesse de professer pour ses parents un culte qui touche à la superstition. Sa mère ne le sait que trop et, à la moindre tentative de

révolte, elle n’hésite pas à prononcer une malédiction qui lui ramène son fils plus soumis, plus asservi que jamais !

À quarante-deux ans, Carpeaux porte les traces du rude labeur de sa jeunesse, mais il est devenu quelqu'un ; on ne pourrait retrouver en lui le gauche élève des Beaux-Arts qui, gaiement, empruntait l’habit de noce de son concierge, pour aller solennellement, en 1850, recevoir sa Mention d’Ecole ! Son passe-port de Rome accuse 1 m. 67 ; aucune disproportion ne déforme son corps qui est bien pris. La tête, un peu forte avec les lourdes moustaches et les cheveux abondants, a un front magnifique et puissant. qui est éclairé par des yeux immenses au regard profond et doux. Si la volonté domine l’expression du visage, tous les traits révèlent une âme noble, tendre, expansive.

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Toutefois, le caractère influençable de Carpeaux reste une perpétuelle menace pour l’équilibre de ses sentiments et le bonheur de son foyer. C’est avec justesse que M. Paul Vitry a pu écrire que Carpeaux « subit l’emprise d’une idée ou d’un esprit, quitte à se reprendre ensuite jusqu’à l'injustice (1) ». Dans ces conditions, on comprendra que l’affranchissement apporté, avec une générosité si spontanée, par la famille de Montfort, n’ait été qu’un leurre ; le beau rêve allait sombrer dans la cruelle réalité, engloutissant le bonheur de deux êtres si bien faits pour se grandir et se compléter (2).

À l’heure où Carpeaux est terrassé par le mal implacable qui devait le martyriser pendant près de deux années, le malheureux grand homme accepte avec une tendre reconnaissance les soins dévoués de sa femme ; c’est la garde-malade toujours attentive, adroite, intelligente. Les professeurs Verneuil, Guéneau de Mussy, n’ont pas caché la gravité de la situation. La fin sera terrible, les tortures effroyables : atteint de tumeur à la vessie, il n’y a pas de mot pour exprimer le martyre de l’illustre patient. La souffrance horrible, incessante, s’acharne sur le pauvre corps qui, bientôt, ne sera plus qu’une terrifiante loque humaine ; il ne se raccroche à la vie que pour pousser les cris déchirants des damnés de l’enfer, auxquels Carpeaux se compare lui même ! (8). Sa puissante personnalité se désagrège chaque jour, avec la déchéance de ses belles facultés ; s’il garde sa lucidité, Îl est incapable désormais de tout raisonnement de l'esprit.

Ce n’est pas à notre plume qu’il appartient de condamner l’aveuglement qui obscurcit alors l’intelligence et le cœur du malheureux artiste, terrassé par la plus cruelle des tortures ; en se penchant sur tant de douleur, une compassion profonde s’impose.

Pendant cinq mois, les crises aiguës se sont succédées sans relâche. Carpeaux s’impatiente et s’imagine, comme tant de malades gravement atteints, qu’un changement de place et de traitement pourront seuls lui apporter la guérison.

Son ami Alexandre Dumas fils ne cesse de lui vanter la science du: docteur Demarquay ; il se décide à entrer à la clinique de la Maison Dubois.

(1) Paul Vitry. L'Art de notre Temps. Carpeaux. Introduction.

(2) Dès les premiers jours du mariage, la jalousie maladive de Carpeaux s’exerce péniblement sur la jeune femme qui se plie à tous ses désirs. Cependant sa complète disparition inquiète M!e Marguerite Delor, une intime compagne du couvent du Sacré-Cœur. Me Carpeaux la rassure : « ... Non ma chère amie, je ne regrette pas ma vie de jeune fille ; certes ça a été une période de calme, de sérénité, de bonheur, dont je garderai toujours un bien doux souvenir. Mais, enfin, nous sommes toutes chargées de remplir en ce monde une mission. La mienne est belle et grande. Je suis la vie de ce grand artiste au cœur d’enfant ; cela vaut bien le sacrifice de ma liberté et mon insouciant bonheur d’autrefois. J'aime mon mari et je suis fière de lui... ».

(3) J.-B. Carpeaux à Gounod, lettre du 21 mai 1874.

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