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Rien ne peut le retenir : il quitte son foyer au début de mai 1874.
D'intolérables souffrances le harcèlent ; sa pauvre chair pantelante va devenir un jouet aux mains qui le flattent ! D’abord enchanté des soins nouveaux qui lui sont donnés, il ne tarde pas à en reconnaître le peu d'efficacité. Indécis, il se laisse emmener à Vincennes, chez une singulière cousine (veuve de Victor Liet), puis chez ses parents à Boulogne-sur-Seine. Ceux-ci profitent de l’aubaine pour lui faire faire son testament (1), et pèsent sur son caractère ombrageux pour l’éloigner de sa femme et de ses enfants : ils n’ont jamais pardonné à la jeune femme de leur avoir pris leur fils. Ils n’ont cessé de travailler à une désunion, que leur convoitise déçue appelle comme une revanche, et qu’elle attise sans répit à l’aide d’une jalousie morbide. Leurs vœux coupables triomphent hélas aujourd’hui ! Carpeaux ne reviendra jamais plus au foyer qu'il a déserté volontairement. Cependant, il leur échappe brusquement à la fin du mois, pour essayer à nouveau du traitement du docteur Demarquay — brèves étapes qui se succèdent en quelques semaines ! Le 3 juin, Carpeaux a changé d’avis subitement ; il veut élire domicile chez son camarade de jeunesse, le peintre Bruno Chérier, auquel va sa confiance momentanée. C’est là que l’inlassable créateur, entre des crises affreuses, trouvera encore la force d'exécuter le beau portrait de Bruno Chérier ; qu’il s’essayera tragiquement à terminer le magnifique marbre de Daphnis et Chloé, attendu par l’Angleterre. Carpeaux a loué une chambre et deux ateliers à son ami ; il reste pourvu de ressources importantes qui sont gaspillées par son entourage (2).
C’est de cette époque que date la visite de M. Dargenty, dont on ne saurait lire le saisissant récit sans un frisson de pitié ! (8).
Si l’on songe aux pensées qui ont dû assiéger chaque jour ce cerveau puissant, on comprend qu'il ait eu des découragements profonds, une sorte d'humeur noire qui n’était pas de la misanthropie, mais la rage de l’homme de génie luttant sans espoir contre l’impuissance de produire : l'horreur de disparaître alterne avec une poignante résignation religieuse !
Cependant la lente, la cruelle agonie se poursuit implacable, et Mme Carpeaux ne peut plus approcher son mari qui, étroitement surveillé par ses parents, la repousse farouchement : elle reste donc seule dans la demeure familiale, avec ses trois petits enfants (4), espérant toujours que le moment
(1) Le testament de Carpeaux est daté du 22 mai 1874.
(2) Le bilan de l’année 1874 se chiffre par une somme approximative de 142.423 fr. Même en défalquant des dettes nombreuses à cette époque. il y a là la preuve de ressources indiscutables.
(3) Dargenty, Carpeaux, souvenirs (L’ Art du 1€ Juin 1894).
(4) Charles quatre ans ; Louise deux ans ; Louis trois mois. La vicomtesse de Montfort était morte en 1871, à la fin du siège de Paris. Sa fille n’avait d'autre appui que celui de son père, qui vint s’installer
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d’aberration, qui a éloigné le pauvre malade de chez lui, prendra fin. Elle a vainement essayé de le suivre et de reconquérir sa tendresse. L'accès du lit de douleurs lui est interdit. Loin de se rendre aux vœux de sa femme, Carpeaux organise sa vie en dehors d’elle. Le maître a laissé la direction de son atelier à M. Cyrille Lamy, praticien, comptable et surtout homme d’affaires très avisé. Depuis plusieurs mois déjà, Cyrille Lamy avait su capter la confiance du maître, qui ne tardait pas à lui donner les pouvoirs légaux pour se substituer à lui-même. Les ouvriers d’art, choisis et formés par le grand statuaire, sont à leur poste ; journellement Carpeaux est tenu au courant de la gestion de son représentant. Sa volonté est fermement contraire à tout retour chez lui.
A la fin de juin, il étouffe à Paris. Il se fait conduire à Dieppe où, un moment remonté par l'air vivifiant, il retrouve un reste de forces pour créer la statuette de la Pécheuse de Vignots. Hélas, juillet voit renaître les tortures... dans son délire Carpeaux appelle sa femme : quand elle arrive, prévenue par un tiers, personne ne veut la laisser approcher. Une manie de persécution s’est emparée du mourant ; il clame son abandon, la perfidie de sa femme : il écrit d’inconscientes lettres! Mais le mirage de l'Italie le hante : le prince Demidoff lui a offert l’hospalité dans son château de San Donato, à Palerme... il hésite, alors que monte vers lui un dernier écho de gloire! — La Fontaine de l'Observatoire vient d’être érigée au Luxembourg, en Août 1874. Septembre retrouve Carpeaux à Paris, chez son ami Bruno Chérier. Le 28 Novembre c’est sa pauvre main défaillante qui trace ces lignes pleines d’épouvante : « ...Je ne suis plus qu’une brute par l’effet de la douleur. La maison de Chérier ressemble au jardin des plantes, on y entend des cris sauvages la nuit... » (1). Ombre de lui-même, Carpeaux ne songe qu’à gagner un climat plus doux.
Le 1er Janvier 1875, Carpeaux écrit une lettre étrange à son fils Charles : il signe « Ton père qui t’aime dans l’exil ». Depuis huit mois, la jeune femme n’avait pas revu l'écriture de son mari ... Par la main de l'enfant, elle rappelle doucement le père de famille au foyer qu’il a déserté ; au foyer, où sa place vide fait couler des larmes amères (2).
C’est à cette heure de désarroi, alors que Carpeaux commence à être
près d’elle à Auteuil, et ne la quitta plus jusqu’à sa mort survenue le 19 Mars 1883. A cette heure suprême, le général de Montfort se préoccupait encore de l’isolement de sa malheureuse fille : il pressentait que son rude calvaire n’était pas achevé ! Son testament contenait ces lignes significatives : « Quand je ne serai plus, je veux que mes fils me remplacent en toute chose près de leur sœur si cruellement éprouvée, si méritante, si dévouée ; je veux qu’ils veillent sur elle, qu’ils la soutiennent de tous leurs moyens et la protègent de tout leur pouvoir, en mémoire de leur sainte mère et de moi... ».
(1) J.-B. Carpeaux à Mlle Foivart.
{2) C’est ici que se place un incident faussement évoqué par les premiers biographes du maître. La vérité est que Carpeaux, subitement terrassé, se trouve à l’agonie et demande alors son fils Charles (non pas à la fin de 1875, comme on l’a écrit). L’exclusion absolue des autres enfants contraint le général de Montfort à exiger que sa fille repousse ce compromis odieux, imposé par les parents de Carpeaux,
excédé de l’ingérence de ses parents qui font le vide autour de lui, qu’apparaît Mme Gustave Fould, veuve du député, ancienne actrice au Français, sculpteur amateur et écrivain à l’occasion (1). Mme Gustave Fould s’émeut des souffrances du maître, qu’elle visite chez Bruno Chérier ; elle écoute les doléances des parents, qui sont les familiers de la maison ; elle croit au plus lâche des abandons, et décide son ami, le prince Stirbey, qu’elle épousera plus tard, à s’intéresser au sort du grand maître.
Le prince Stirbey est le fils de « l’illustre hospodar de Valachie » ; c’est un amateur d'art très avisé : au dernier Salon il a acquis le marbre de l'Amour blessé (2). Les dessins du statuaire l’intéressent vivement ; ül offre donc au pauvre mourant de l'installer chez lui à Nice, à condition que ces belles études lui seront cédées. « La collection des dessins de Carpeaux — nous citons M. Paul Jamot — est un des plus beaux parmi les répertoires où nous cherchons la pensée frémissante d’un maître méditant son œuvre ou se livrant avec enthousiasme aux multiples suggestions de la vie... ». Carpeaux n’a vécu que le crayon à la main ; il a jeté sur le papier ses rêves entrevus, les grands projets qu’il n’a pu réaliser, la préparation des œuvres exécutées : portraits, copies, inspirations d’après les grands maîtres qu’il vénère : Michel-Ange, Rembrandt, Rubens, Watteau...; scènes populaires ou officielles, auxquelles il a été mêlé... les premiers pas de ses enfants, les gestes maternels de la jeune mère... Cette œuvre très considérable est conservée dans des caisses, dont Carpeaux ne se sépare jamais ; elles le suivent dans ses moindres déplacements.
Souvent 1l consulte ses dessins ; il en accroît incessamment le nombre. Il a décidé de léguer cet immense travail au Musée de Valenciennes ; aussi n’est-ce-pas sans regret qu’il souscrit au désir du prince Stirbey : il ne s’y résigne que le jour même de son départ de Paris, le 17 Février 1875.(8).
Le sacrifice une fois accompli, Carpeaux se met joyeusement en route pour Nice, où le prince l'installe, non dans sa somptueuse villa, mais dans un petit pavillon au fond du jardin. Les parents n’ont pas été conviés et n'osent s’imposer... Là, Carpeaux oublie tout le passé avec une complète inconscience : la famille qu’il a abandonnée n’existe plus pour lui ; s’il s’en occupe, ce n’est plus que pour la renier ou la traiter en ennemie... De sa
(1) Mademoiselle Simonin connue au théâtre sous le nom de Valérie, signe sa correspondance intime Valère, ses ouvrages artistiques Gustave Haller.
(2) Ce marbre appartient aujourd’hui au Musée de Valenciennes, auquel le prince Stirbey l’a offert.
(3) Une lettre très curieuse du prince Stirbey datée du 20 décembre 1881 et adressée au Ministre des Beaux-Arts (publiée ensuite) nous fixe sur la date d’acquisition : d’autre part, au lendemain de la mort de Carpeaux, un intime du maître écrivait à un ami commun ‘« ... Carpeaux a laissé par testament toutes ses caisses de dessins à la Ville de Valenciennes. Seulement à la fin de sa vie, le prince, à tort ou à raison, lui a fait signer une lettre par laquelle il reconnaissait les luiavoir vendus pour 6.000 francs. Le pauvre Carpeaux était dans une grande perplexité d’avoir dû céder à ce conseil, ce qu’il ne pouvait éviter dans sa position envers le Prince ». (Bruno Chérier à Louis Dutouquet, 17 Octobre 1875). En 1881, le prince faisait don des petits carnets de croquis au Musée de Valenciennes, au Louvre et à la Bibliothèque de l’Ecole des Beaux-Arts,
plume, de ses lèvres s’échappent les plus lamentables, les plus extravagantes calomnies... et personne ne s’emploie à le ramener à la raison ; bien au contraire! Il clame à tous, il écrit à satiété, l'hymne de sa reconnaissance pour ceux qui l’ont soustrait « à l’enfer » où il gémissait, pour lui « faire revoir la lumière du ciel étoilé » !! La pauvre main inconsciente précise elle-même les vastes projets du prince à son égard ; dans un délire d’alléscresse, elle lui abandonne, contre la loi, sa maison d'Auteuil — le toit de ses enfants —, la propriété de ses œuvres ! (1).
Carpeaux écrit à son vieil ami Bruno Chérier : « ... Connais-tu tout ce que le prince fait pour moi? Il va faire respecter le nom que je porte ; il prend toutes mes affaires à cœur; il va rendre ma vie libre et indépendante, il va me créer un autre atelier que celui d'Auteuil et faire fructifier tous mes modèles» (2).
À quel mobile obéit le prince Stirbey? Entend-il flatter platoniquement les vaines illusions de son hôte illustre ? En face de ce lit d’agonie peut-on réellement parler d'avenir? Prononcé devant un mourant, dont la vie n’est plus qu’une lueur incertaine, ce mot paraît vide de sens. ..« La fierté de jouer au Mécène, en prenant aussi à cœur que les siens propres les intérêts d’un grand homme, suffit-elle pour expliquer la promptitude avec laquelle il entend gérer les revenus ? » (3).
Evidemment le prince Stirbey n’a pas «recueilli Carpeaux abandonné aux hasards de l'hôpital, sans pierre où reposer sa tête»; il n’a pas davantage eu lieu de «remplacer la femme et la famille absentes », comme on l'écrit encore de nos jours, comme Carpeaux, dans son aveugiement, l’a pu croire lui-même ! Cependant le maître n’a rien exagéré en exposant les projets du prince Stirbey ; nous pouvons suivre pas à pas la tentative acharnée de leur réalisation.
Le 2 Mars, c’est-à-dire une quinzaine de jours après l’arrivée à Nice, le prince était muni d’une procuration générale, établie avec soin par Maître Desforges, notaire à Nice et c’est sous le titre pompeux de « mandataire général » de Carpeaux, qu’il va désormais surveiller de près les affaires du mourant.
Pourtant Mme Carpeaux s’inquiète et se désole : son mari est plus que jamais perdu pour elle ; elle ignore en quelles mains il est tombé. La dot de la jeune femme a disparu pour faire face aux embarras des mauvais jours du ménage : que ces jours sont lointains déjà, où elle partageait les peines et la gloire du maître au cœur d’enfant, qui s’appuyait confiant sur sa jeunesse, si franchement, si joyeusement dévouée ! Aujourd’hui,
(1) J.-B. Carpeaux au prince Stirbey. Lettre datée du 21 Avril 1875, conservée aux archives de Valenciennes et publiée par M. Florian-Parmentier.
(2) J.-B. Carpeaux à Bruno Chérier, lettre du 24 mars 1875, publiée par Chesneau. (3) Victor Margueritte. J.-B, Carpeaux, 1827-1875,
on la répudie honteusement ; son bonheur est à jamais perdu et elle reçoit, comme une aumône, une pension dérisoire, qui ne peut assumer l’existence de ses trois enfants !
Soutenue par les conseils de son père, elle n’hésite plus : elle demande une séparation de biens, puis une séparation de corps (2 et 4 mars 1875). Le 18 mars, Carpeaux répondait par une demande en séparation de corps (1) ; il n’agira plus désormais que par les soins de ses nouveaux conseillers (2) : Me Cheramy, avoué ; Mme Gustave Fould ; le prince Stirbey. À ce trio, nous devons ajouter un praticien du nom de Bernard, fin matois, qui compte bien tirer pied ou aiïle de la situation. Il a été mis auprès de Carpeaux à titre d’ami et de garde-malade : il sera dévoué, et ne marchandera pas sa peine pour assister le malheureux martyre dans les opérations qui se succèdent, maintenant que de Paris, le Docteur Ramond, médecin de Mme Fould, prescrit, seul, le régime et les soins à donner à Carpeaux. En sus de ses fonctions de garde-malade, Bernard sera le secrétaire complaisant de Mme Fould, celui du prince Stirbey, de Cyrille Lamy : rien n’arrive plus à Carpeaux sans passer par ses mains; il ne décide de rien sans le mot d’ordre attendu de Paris... Son bon ami, Cyrille Lamy, qui lui doit sa situation à l’atelier d'Auteuil, l’appelle «le fin renard ». (3):
La situation est nette : Mme Carpeaux abandonne tout : elle demande seulement sa dot modeste pour élever ses enfants, avant de se retirer avec son père. Mais, elle a droit à des reprises dotales, prévues à son contrat de mariage. Un inventaire de l’atelier s’impose. Le Tribunal nomme Me Nicquevert, avoué, administrateur-séquestre : choix judicieux puisque Me Nicquevert est le conseiller et le représentant de Carpeaux, depuis 1871 — l’avoué est devenu un ami éprouvé et entendu aux affaires embrouillées de son client, qui souscrit des billets à ordre, sans discernement. Les fonctions de l’administrateur-séquestre sont strictement délimitées par le Tribunal : Me Nicquevert n’intervient en quoi que ce soit dans la direction artistique de l’atelier, qui est laissée intacte, aux mains de M. Cyrille Lamy, telle que Carpeaux la lui a remise un an auparavant. I] s’agit seulement d'établir l'inventaire requis par la loi et de faire passer les fonds sous le contrôle de l’administrateur-délégué ; mesure qui, d’ailleurs, va décider de la conservation des modèles du maître, éparpillés dans et hors de l’atelier.
(1) Monument odieux, haineusement rédigé par M° Chéramy. (2) Ceux qu’un vieil ami appellera : la Trinité bienfaisante (sic). (3) Cyrille Lamy à Bernard, Paris 4 Avril 1875, cote 3, pièce 182.
L’entourage du malheureux artiste entre ici en scène ; il s'emploie avec un singulier acharnement à entraver la mission de Me Nicquevert. On se demande en vain en quoi le règlement de cette situation doit intéresser des étrangers : elle est triste, cette situation, mais normale ; la justice est appelée à la dénouer sans heurt. Les deux parties sont d’accord.. « La fureur du camp adverse envenime tout : elle soulève l’opinion, entretient, suscite des tracasseries : référés, appels se suivent, jusqu’au jour où le tribunal se fâche et libère définitivement Mme Carpeaux et Me Nicquevert de toute intervention étrangère » (1).
Le malheureux mourant est loin de tout ; on agit en son nom, en vertu des pouvoirs étendus qu’il a concédés... Il est entretenu dans l’espérance d’un avenir enchanteur : mais les douloureuses opérations chirurgicales se poursuivent. lentement, sûrement, la tombe s’entr'ouvre... A des crises de prostation, succède une reconnaissance délirante pour ses hibérateurs ! Carpeaux ne parle de rien moins que d’en remercier Dieu à genoux (2). On lui a persuadé que le contrôle, auquel son représentant, Cyrille Lamy, est momentanément soumis, le met en tutelle : sa rage contre sa femme ne connaît plus de bornes. Aussi, quand on est contraint de lui apprendre la sanction du Tribunal, il prétend qu’on n’a obtenu ce jugement qu’en le faisant passer pour fou (3). Divagation qui ne devait plus quitter son esprit.
Cependant le général de Montfort et sa fille saluaient avec bonheur la fin de ces pénibles démêlés… la libération d’un triste passé leur semblait aussi proche qu’assurée ! Ils ignoraient que leurs persécuteurs avaient des projets plus vastes. Ayant prévu l’échec de leur mauvaise cause, il avait été décidé que, après avoir tout tenté pour faire fermer l’atelier.… « si Me Nicquevert le faisait rouvrir avec un personnel de son choix ou quelconque, la plus grande publicité serait donnée à cet état de chose, en faisant savoir que la reproduction des œuvres de M. Carpeaux est faite contre sa volonté » (4).
Nous tenons ces détails importants de la main de M. Cyrille Lamy ;
(1) Victor Margueritte. J.-B. Carpeaux, 1827-1875.
M° Nicquevert conserva précieusement les dossiers relatifs aux démêlés judiciaires de cette époque. Ils sont aujourd’hui entre les mains des enfants de Carpeaux, ainsi que les lettres échangées entre Carpeaux, le prince Stirbey, Mr Fould, M° Cheramy, Bernard, Cyrille Lamy... etc., toutes pièces dûment inventoriées au décès du maître.
(2) J.-B. Carpeaux à Bruno Chérier, Nice 24 Mars 1875, publiée dans l’ouvrage d’Ernest Chesneau. (3) J.-B. Carpeaux au même. Nice 24 Mai 1874, publiée dans le même ouvrage.
(4) Cyrille Lamy à Bernard, Paris, 7 avril 1875 (inédit), lettre inventoriée cote 3 pièce 113. Bernard était encore à Nice, mais ne devait pas tarder à abandonner Carpeaux, rappelé à Paris par des affaires personnelles.
il écrivait ainsi plusieurs fois par semaine à Bernard le mettant au courant du mot d’ordre recu directement du prince ou de M9 Cheramy. Cette lettre, d’un intérêt capital dans le triste récit que nous poursuivons, est datée du 7 avril 1875. Nous détenons exactement 47 missives de M. Cyrille Lamy, toutes plus instructives les unes que les autres. L'intérêt particulier de celle-ci est dans la preuve qu’elle établit d’une lointaine préméditation des graves événements qui vont surgir, deux mois et demi environ après la date inscrite sur cette lettre.
Le prince Stirbey ne peut-il libérer son hôte sans se soucier de ce qu’il laisse derrière lui ?.. S'il veut lui créer un autre atelier que celui d'Auteuil, en quoi les reprises de la jeune femme abandonnée sont-elles gênantes ?.… Il n’ignore pas que Carpeaux continue à recevoir sous son propre toit, le produit des ventes faites à cet atelier ; que ces ressources sont les seules qu’il possède, maintenant que la mort a presque glacé les pauvres mains si laborieuses !
Aucune considération n’arrêtera le scandale, froidement résolu deux mois plus tôt. Le 8 Juin, M. Cyrille Lamy se prêtait au détournement des poinçons de l’atelier, qui authentifiaient la reproduction des œuvres... ils n’étaient rendus que quinze jours plus tard, sous menace d’une perquisition domiciliaire.
Carpeaux fut-il tenu au courant de cet attentat ? Tenait-on toute prête la lettre de désaveu qui fut alors produite ? Toujours est-il que 48 heures après le retour de la griffe, alors que tout le personnel formé par Carpeaux était à son poste, surgit dans la presse une lettre ouverte, dans laquelle le malheureux artiste désavouait hautement toute œuvre qui sortirait désormais de son atelier (18 juin 1875). Ce désaveu, nous l’avons dit, c’était la propre ruine du maître ! Il impliquait Mme Carpeaux dans cette grave réprobation; dès lors, la jeune femme était nettement accusée de trafiquer indignement de l’œuvre de son mari : « Cette manœuvre doublement odieuse, menée au nom d’un mourant abusé, frappait la mère de famille et de justes droits ». (1).
Quelle misérable vengeance couvre-t-elle ? Quel but assigner à cette lutte sans merci, entre les représentants d’un agonisant inconscient et une jeune femme de vingt-cinq ans, ayant la charge de trois petits enfants ?
Le malheureux Carpeaux se débat dans de stériles agitations…. il sollicite vainement l'autorisation de rentrer à Paris. {l ne reviendra qu’à la fin de Juin. Ses amis les plus intimes admirent, louent à l’envi
« la Trinité bienfaisante » (2). Chacun le pousse à se livrer à Mme Fould
(1) Victor Margueritte, J.-B. Carpeaux 1827-1875. (2) Ernest Blagny à J.-B. Carpeaux, Marcilly-sur-Tille, 9 avril 1875, lettre inventoriée, cote 3, pièce 45.
avec une aveugle confiance (1). Oserait-il avouer qu’il se souvient d’un doux foyer où il a connu le plus paisible bonheur, un foyer où, malgré bien des heurts, il a toujours trouvé indulgence et tendre dévouement ?
Le général de Montfort a traité toutes ces questions, il a consacré à la fin tragique de son gendre des pages importantes, qui ne sont point égarées.
Mais voici le pauvre corps torturé, en route pour Courbevoie : les parents ont bien fait quelques tentatives pour le reprendre, cependant ils s’effacent devant le prince Stirbey, qui, d’ailleurs, ne les évincera pas de la petite maison située rue St-Denis, n° 237, à l’angle de la rue Mathilde, où il installe le terrifiant cadavre, qui se survit, par quel douloureux miracle ?
Le 13 Août, Carpeaux recevait la Croix d’Officier de la Légion d’Honneur des mains de M. Wallon, Ministre de l’Instruction publique.
Un dernier ressaut d’enthousiasme le secoue au seuil de l’éternité, à la commémoration du centenaire de Michel-Ange. Au nom magique, Carpeaux s’éveille ; une sorte de prière ardente, un hymne de gloire, monte à ses lèvres. Puis 1l remplit ses devoirs religieux, sans qu’une suprême réconciliation soit tentée : qui peut dire si son cœur ne l’a pas appelée en secret ? En tous cas, la mise en scène d’une « conversion »,— à l’aide d’une fillette de Mme Gustave Fould, filleule du prince Stirbey, est une puérile invention. -— Carpeaux avait été toute sa vie un véritable croyant (2).
La mort libératrice survenait le 12 Octobre, à 6 heures du matin. « Carpeaux a tant travaillé, tant produit et tant souffert, qu’il reste autour de son front une sorte de nimbe faite d’admiration et de pitié. La vie lui a été trop dure, la mort lui a été trop féroce ; devant ce cercueil qui renferme tant de grandeur et de douleurs, on s’arrête, on se découvre, attendri et navré ; là gît, pâle et couronné de violettes, un martyr qui pour la première fois — depuis deux ans — ne souffre plus et dort enfin ». (3).
Le grand maître, dont la brève existence s'était partagée entre tant de misères, si noblement acceptées, et les heures glorieuses qu’elles lui
(1) Bruno Chérier à J.-B. Carpeaux, sans date, dimanche, lettre inventoriée cote 3 pièce 17, (sans doute possible, de mars 1875).
(2) Le récit de cette prétendue conversion remplit bien des pages du livres d’Ernest Chesneau. M. le Chanoine Douvain qui assista Carpeaux, dans de singulières conditions, écrivit ses mémoires avec beaucoup d’imagination rétrospective. Nous avons remis ces faits au point, dans un article intitulé La {in chrétienne de Carpeaux, paru dans le Petit Valenciennois du 31 octobre 1925.
(3) Le Pass du 15 octobre 1875.
avaient conquises, était alors abandonné plus complètement encore aux mains de ses hôtes : sa dépouille mortelle, revêtue d’un veston de velours noir, piqué de soie bleue, fut exposée, les mains gantées de gris.
On serait en droit de croire que ce tragique récit est enfin terminé. Hélas ! cette paix suprême, à laquelle Carpeaux semblait avoir acquis tant de droits, n’allait même pas être respectée. « Ceux qui l’avaient pris vivant, le voulurent garder mort ! On prolongea autour du cercueil la lutte sacrilège » (1).
Mme Carpeaux n’apprenait le décès de son mari qu’à la fin du jour, lorsqu'un magistrat, accompagné de Me Cheramy, exécuteur testamentaire de Carpeaux, se présentait, pour apposer les scellés chez elle ! Entre temps, le détail des obsèques avait été réglé à son insu : le prince Stirbey avait même télégraphié au maire de Valenciennes, offrant les restes mortels de Carpeaux à sa ville natale (2).
La jeune veuve, désirant mettre fin à un scandale qui lui brisait le cœur, introduisait aussitôt un référé, pour demander que le corps fut rendu à la famille — le mot de séquestration est prononcé dans sa requête (3). Mais « devant l’énorme publicité, donnée par la presse à la fixation et à la réglementation des obsèques », M. le juge Flory se récusait, « ne pouvant plus rien changer aux dispositions déjà prises ». Ni la malheureuse femme, ni les enfants, ne parurent à la cérémonie de Courbevoie, que présidaient les parents de Carpeaux et surtout M. le prince Stirbey, qui reçut, à cette occasion, les plus grands témoignages de gratitude.
Ne voyait-on pas en lui le sauveur de l’illustre maître, lâchement abandonné par une épouse indigne ?
Un beau discours du Directeur des Beaux-Arts, le marquis de Chennevières, honora noblement l’illustre disparu.
Le référé introduit par la jeune veuve avait cependant reconnu les droits légitimes de la famille : ordre d’une sépulture uniquement provisoire avait été prescrit, à seule fin d’éviter de regrettables incidents.
Le mois suivant, le 27 novembre, une cérémonie funèbre était célébrée solennellement à Notre-Dame d’Auteuil : Mme Carpeaux, ses enfants et son père, le général de Montfort, conduisaient le deuil.
(1) Victor Margueritte, Carpeaux 1827-1875.
(2) Au reçu de ce télégramme, le Conseil Municipal s’était réuni « d'urgence et officieusement », le Maire M. Bultot était présent. ainsi que l’adjoint M. Claisse et 18 membres du Conseil. Après délibération, le Conseil Municipal, mieux inspiré que M. Stirbey répondait « que si la famille y consent » le corps de Carpeaux sera ramené à Valenciennes, où une cérémonie funèbre aura lieu ; un terrain sera offert pour l’inhumation et un monument élevé par souscription ». C’est en son nom et en celui des parents de Carpeaux, que M. Stirbey adressait ses remerciements à la Municipalité; Mme Carpeaux était tenue complétement en dehors de ces transactions.
(3) Gazette des Tribunaux (13 Octobre 1875).
Entre temps, la municipalité de Valenciennes avait pressenti Mme Carpeaux pour qu’elle consentit à ce que le corps du grand maître allât reposer au cher pays. Bien qu’elle eût préféré la tombe discrète et plus intime au petit cimetière d'Auteuil, elle finit par se rendre au désir des concitoyens de son mari : à l’issue du service religieux, remise du corps était faite aux délégués de Valenciennes : MM. Louis Legrand, conseiller général du département du Nord; Paul de Baralle, le docteur Lejeal, conseillers municipaux (1).
On sait avec quelle piété Valenciennes reçut alors la glorieuse dépouille de son illustre enfant, qu’accompagnaient le général de Montfort et les .deux jeunes fils du maître ; on sait la pompe émouvante, dont se revêtit la fière Cité pour rendre un suprême et splendide hommage à Carpeaux. La ville entière, couverte de neige, s'était voilée de crêpe !
Le cercueil déposé sous le porche des Académies, transformé en chapelle ardente, était l’objet d’un véritable pèlerinage. Dans le seul jour d’exposition, on évalua le nombre des visiteurs à plus de sept mille.
Le char funèbre drapé de velours et d’hermine, traîné par quatre chevaux caparaçonnés de noir, conduisit le corps à N.-D. du Saint-Cordon, où eut lieu une imposante cérémonie religieuse ; puis, il défilait devant l'Hôtel de Ville drapé d’un immense crêpe ; il passait sous des arcs de triomphe.
Les paroles d’adieu furent prononcées par M. Louis Legrand, conseiller général du département ; M. J.-B. Foucart, avocat, délégué des Académies de Valenciennes, et M. Moyaux, architecte, prix de Rome, amis personnels de Carpeaux ; M. Bultot, Maire de Valenciennes (2).
Carpeaux était entré dans la postérité...
Comment ne pas rester songeur un moment, devant cette romanesque vie, conflit saignant du rêve et de la réalité ? On se dit que, par toutes les qualités du cœur et de l’esprit, Carpeaux méritait de vivre triomphant : 11 meurt à quarante-huit ans au moment où, ayant touché la cime, il peut longtemps rayonner au faîte. Quelle destinée plus lamentable, plus touchante !
(1) La légende déformant ces faits permet qu’en 1925, M. Jean-Louis Vaudoyer écrive encore dans un grand quotidien de Paris : « Carpeaux mort, la ville de Valenciennes et sa veuve se disputent son corps ; la ville l'emporte ...» L’Echo de Paris, 22 Octobre 1925.
(2) Le programme de la cérémonie avait été soumis au général de Montfort, qui n’avait accepté de conduire le deuil qu’à la condition expresse d’éviter tout fastueux tapage : il fallait choisir entre lui et M. Stirbey. La Municipalité s’inclina devant ce juste désir : seul, M. J.-B. Foucart entendit passer outre. Dans les derniers mots de son discours il exprime «ses regrets de ne pas voir le généreux ami »... Là encore, les malheureux parents, si inconscients de leur devoir, avaient monté l'opinion contre leur belle-fille.
Une brève sentence lègue aux jeunes artistes toute la philosophie de sa vie : « Dans le travail, cherchez le bonheur ».
Tout ce bruit, tout ce scandale soulevé par des étrangers, non désintéressés, autour du lit d’agonie du grand maître, s’est déroulé en l’espace de huit mois alors que depuis cinquante ans, la légende proclame que intervention du prince Stirbey a procuré à Carpeaux « une fin digne et tranquille » (sic) (1).
Aucun biographe n’évoque la vie du maître, sans accoler à son illustre nom celui du libérateur de « sa misère et de son abandon ! » (2).
La publication des faits véridiques, que nous ne dévoilons pas sans une profonde tristesse, laissera la postérité juge de ce drame intime qui a été si injustement dénaturé jusqu’à nos jours : elle dégage enfin l’histoire de la légende.
Ces révélations ne jettent aucune ombre sur la grande figure de Carpeaux ; elles rendent à sa compagne dévouée la place qui lui a été si indignement contestée : elles permettent de juger les artisans de son rude calvaire. « L’affreuse fatalité de telles situations, c’est que rien, pas même la mort, ne les dénoue. Il y faut la lente tombée des jours sur plus d’une tombe !» (3). |
Madame Carpeaux employait le reste de sa vie attristée à répandre la renommée du célèbre sculpteur ; c’est d’elle que ses enfants tiennent le culte de la gloire de leur père. Jamais un mot d’amertume ne se mêla au respect et à la piété de son souvenir.
Au lendemain de la mort du maître, sa situation si digne d'intérêt et d'appui ne trouvait qu’indifférence et pire encore ; elle dut courageusement s’employer à régler la lourde succession du père et reconstituer un patrimoine aux enfants. C’est avec une âpreté inouïe que chacun des créanciers du grand artiste fit lourdement sentir ses droits. Que d’heures, que d’heures angoissantes vécut la vaillante femme avant la complète libération !
Rien ne lui coûte pour ses petits : traductions scientifiques, composition et exécution de modèles de tapisserie. Bien souventses veilles appartinrent aux exploiteurs du pauvre maître si imprévoyant ! Elle arriva enfin à conquérir pour les siens l’indépendance du lendemain, recouvrant pour elle-même une sérénité chaque jour plus complète. Depuis longtemps elle avait pardonné à tous ; mais ceux qui l’ont connue se rappellent ses
(1) Ernest Chesneau. Le statuaire J.-B. Carpeaux, sa vie, son œuvre (1880).
(2) Dans l’ Echo de Paris du 22 Octobre 1925, M. Jean- -Louis Vaudoyer écrit : « Vagabond, sans foyer, c’est encore le prince Stirbey qui le recueille ».
(3) Victor Margueritte, J.-B. Carpeaux, 1827-1875.