XXII. — BAL AUX TUILERIES
Les trois œuvres principales, dans lesquelles Carpeaux a fixé sur la toile « les fêtes galantes » du second Empire et <( haussé jusqu'à la poésie les scènes de luxe et de rire, de plaisir et de gloriole que furent alors les fêtes de la cour» (Jamot), sont d'abord le Bal dans la salle des Maréchaux où les souverains assis sur une estrade contemplent les danseurs, puis le Bal aux Tuileries et le Bal costumé , tous deux au Louvre. Dans ce dernier on aperçoit la comtesse de Castiglione, cette italienne qui connut la plus haute puissance et l'extrême pauvreté, car elle mourut presque sur un grabat, après avoir été la favorite de l'Empereur, qu'elle se vantait d'avoir déterminé à libérer l'Italie du joug autrichien.
Costumée en magicienne, elle entre au bras de Napoléon III, drapé dans un manteau vénitien ; elle se penche et semble remercier pour tous les saluts que lui prodigue la foule animée, mouvante et bigarrée. Au second plan, on distingue un immense mirliton, sans doute celui que portait le général de Calliffet dans un travestissement qui fit alors sensation.
Le Bal aux Tuileries nous montre l'instant où l'Impératrice pénètre dans les salons au bras de l'empereur de Russie Alexandre II. « L'élé-
gante et onduleuse silhouette de l'une, la droite et svelte stature de l'autre dominent les têtes inclinées des hommes en habit de gala et les épaules nues des femmes parées » (Jamot).
Cette dernière toile est datée de 1868; elle est donc postérieure d'un an à la scène représentée. Son caractère d'improvisation n'est pas imposé par les circonstances, c'est seulement un des traits du talent de Carpeaux.
Puisque l'artiste nous a conduits à la Cour, rappelons d'après les mémoires de M^e Carette une assez gracieuse anecdote.
C'était au soir de la fête de l'Impératrice. Tous les hommes portaient à la boutonnière la fleur préférée de la souveraine, la violette. Carpeaux seul faisait exception ; il s'en aperçut soudain et prit à la hâte quelques fleurs dans une corbeille.
Par malheur, il ne remarqua pas que les violettes étaient montées sur de longs brins de jonc, qui étalaient sur sa boutonnière un ornement intempestif. On n'était que trop porté à railler les maladresses mondaines du grand artiste. L'Impératrice eut alors un Joli geste ; elle s'approcha de lui et, lui tendant le bouquet qu'elle tenait à la main : « Je vois — lui dit-elle — que vous aimez mes fleurs favorites. Voulez-vous que nous échangions nos bouquets ? »