XXXVII. — LA NÉGRESSE
Le groupe de l'Opéra était encore loin d'être terminé que Carpeaux entreprenait déjà un autre grand travail, la Fontaine de l'Observatoire, qui va nous conduire jusqu'aux dernières années de sa vie. Une étude pour une des figures de la fontaine, l'Afrique, parut au Salon de 1869.
Le succès de ce buste — un des plus populaires de Carpeaux —s'explique suffisamment par le pittoresque du type et la silhouette à la fois mouvementée et décorative: mais il doit aussi quelque chose à l'intention morale, rendue lisible à tout venant par l'inscription : Pourquoi naître esclave?
<r La négresse — écrivait Gautier dans le Journal Officiel — avec la corde qui lui attache les bras au dos et lui froisse le sein, lève au ciel la seule chose qu'ait de libre l'esclave, le regard, regard de désespoir et de muet reproche, appel inutile de justice, protestation morne contre l'écrasement de la destinée. C'est un morceau d'une rare vigueur, où l'exactitude ethnographique est dramatisée par un profond sentiment de douleur. »
A l'auteur d'un groupe tourmenté et vulgaire,
représentant des esclaves surpris par des chiens, Paul de Saint- Victor donnait notre buste en exemple .
(( Si M. Samain — disait-il — veut apprendre cornment on peut élever à l'art et même au grand style les types inférieurs, qu'il étudie la négresse de M. Carpeaux. La corde qui lie ses bras tronqués indique les misères de la servitude, moins encore que l'élan de sa tête tournée vers le ciel, que la protestation de son regard poignant de douleur et de désespoir. Tous les stigmates de sa race, l'écrasement du nez, la saillie des pommettes, l'épaisseur des lèvres, la laine des cheveux sont accusés par un rendu vigoureux ; mais l'expression est si pathétique qu'elle idéalise cette tète déprimée. Elle prend la grandeur d'un symbole. C'est l'esclavage secouant sa chaîne et maudissant l'iniquité du destin. » (La Liberté, 29 juin.)
Le buste fut acquis par l'empereur et placé à. Saint-Cloud.
Il était en marbre et Chaumelin disait, avec quelque raison : a On a peine à se faire à la blancheur éblouissante de cette négresse... Le bronze eut mieux convenu que le marbre pour exprimer un pareil type. »
Un autre exemplaire, également en marbre blanc, et exécuté en 1873, appartient à la collection de M^e Demonts.
L'épreuve en plâtre reproduite ici a été donnée au musée de Valenciennes par M. Boduin.