‹ Carpeaux peintre et graveurChapitre 3 sur 9 · Journal, 3 septembre 186.J · texte numérisé non relu

Journal, 3 septembre 186.J

individuelle la plus intense, tout en ayant pour la postérité la valeur de types synthétiques : elle se répand en indications fragmentaires, mais non moins émouvantes, dans d'innombrables croquis, dessins, ébauches, études peintes.

Carpeaux avait toujours sur lui un album ou un calepin sur lequel il enregistrait, au cours de ses flâneries, tout ce qui intéressait un instant sa curiosité. La plupart de ces carnets de poche nous ont été conservés, grâce à la pieuse libéralité du prince Stirbey. Cet ami exemplaire, dont le dévouement sut adoucir une longue agonie physique et morale, les avait reçus de la main du maître mourant : s'inspirant des désirs exprimés par Carpeaux lui-même dans un testament que des circonstances juridiques avaient frappé de nullité, il en fit trois parts, qu'il attribua, l'une au musée du Louvre, l'autre au musée de Valenciennes et la troisième à la Bibliothèque de l'Ecole des Beaux-Arts. Les plus anciens remontent à 18iG et aux années suivantes. C'est le temps où, élève de la « Petite École » dirigée par Belloc, puis de l'Ecole des Beaux-Arts, Carpeaux erre, gamin ardent et famélique, à travers la grande Ville qu'il rêve de conquérir. Parmi les études d'après l'antique ou les projets de compositions scolaires qui sont les travaux indispensables du candidat au Prix de Rome, on rencontre déjà des preuves nombreuses de sa sensibilité en éveil et de son instinct de la vie moderne. Un peu plus tard, le pensionnaire de la Villa Médicis court la campagne romaine, notant les types et les attitudes des paysans, et même les paysages. Il reste fidèle à l'habitude prise jusqu'aux années douloureuses de la fin. Tout tente sa verve ou son observation : scènes de la rue ou delà campagne, impressions notées dans l'intimité de la famille ou dans les soirées mondaines, études de nu, études d'enfants ou de vieillards, portraits, caricatures, paysages, effets de ciel, compositions allégoriques ou religieuses, scènes dramatiques vues ou imaginées. Le choix du motif et de l'effet est toujours celui d'un peintre. Les jeux de l'ombre et de la lumière l'attirent autant que les formes ou les expressions x\vec du noir et du blanc il fait de la couleur, soit qu'à Rome il groupe des contadines sur l'escalier d'une église qu'envahit un grand pan d'ombre, ou des paysans à cheval qui poussent un troupeau de bœufs sous la voûte d'une des portes urbaines, soit qu'en France il soit séduit par l'humble mystère d'une chambre où des buveurs sont attablés devant les rideaux d'une fenêtre, ou par l'atmosphère brillante d'un salon dont la lumière est concentrée autour d'une pianiste et d'un

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chanteur qu'écoutent des auditeurs dans des attitudes diverses '.

Les albums de Carpeaux nous racontent ainsi, en même temps que l'histoire de sa vie, de ses sentiments, de ses impressions, l'histoire de son temps. Ici deux feuillets, d'un charme prud'honien, dont l'un appartient aujourd'hui à M. Jacques Doucet, groupent les têtes de ses enfants amoureusement étudiés dans leur sommeil. Là c'est Gounod au piano. Ailleurs ce sont les émouvants croquis faits au jour le jour pendant le siège de Paris : la Manifestation devant la statue de Strasbourg (collection Doucet), Y Espion, des Transports de blessés, une Réquisition de chevaux.

Tous les procédés lui sont bons : plume, lavis, mine de plomb, fusain, crayon noir, sanguine, pastel, gouache, aquarelle, grisaille, huile, pointe du graveur. Cependant les aquarelles sont plutôt rares : le métier lui semble sans doute trop sage et la matière trop mince.

Dans son ouvrage sur les Graveurs du XIXe siècle2, M. Beraldi avait déjà, en 1886, signalé deux eaux-fortes de Carpeaux, dont il avait vu des épreuves chez le peintre Giacomelli, et il en louait la verve vigoureuse. Ce sont deux Bacchanales d'enfants : ici les enfants traînent un chariot, là ils jouent avec un âne monté par un petit faunin. Mme Clément-Carpeaux possède encore ces deux planches3, avec une autre, qui représente des Brigands calabrais. A ces trois cuivres, qui ont figuré aux expositions de l'École des Beaux- Arts en 1894 et du Salon d'Automne de 1907, s'ajoutent quatre planches appartenant au musée de Valenciennes. Elles datent de 1860 les premiers essais de Carpeaux aquafortiste. Ce sont :

1° Enfant debout écrivant sur une tablette; au bas, de la main de Carpeaux, l'indication suivante : « Première gravure, à mon jeune ami Paul Foucart, Jean-Baptiste Carpeaux, 1860. »

2° Buste de jeune fille (1860).

' 3° Divuy (1860). C'est la caricature d'un bourgeois en redingote, coiffé d'un chapeau haut de forme. Carpeaux l'a surpris sur le pas de sa porte, menaçant de sa colère quelques mauvais plaisants qui venaient de lui faire une farce d'atelier.

1 . Ces quatre dessins se trouvent dans l'album du Louvre ; il y a une variante des Buveurs dans l'album de l'École des Beaux-Arts.

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