Vente Carpeaux, 14 décembre
2. Bruno Chérier, qui fut un excellent ami et un détestable peintre, a malheureusement repeint à sa guise la toile ébauchée par Carpeaux; mais il en a sans doute respecté la composition.
tive et qu'il jette sur la toile, comme les boulettes de terre d'une maquette, en taches, en éclaboussures, en larges coulées. Même dans les esquisses les plus sommaires, la structure est d'un sculpteur; mais la sensation initiale est bien d'un peintre, qui part d'une vision colorée des choses et que préoccupent les problèmes de l'éclairage.
BAT, AUX TUILERIES, PAR UARPE.AUX (Musée du Louvre.)
Ces qualités de structure font, avec l'accent de la vie, la forte beauté des portraits qu'il a peints ou ébauchés aux diverses époques de sa vie : c'est le visage gras et bon enfant de M. de Bouillon (musée de Valenciennes), le masque émacié de Carpeaux le violoniste, frère de l'artiste, et la grande esquisse de la Marquise de Cadore, où le mystère de l'enveloppe et un certain aspect d'apparition semblent annoncer Carrière (collection Jules Pillion, à Valenciennes), — et surtout les diverses effigies qu'il nous a laissées de
lui-même. La plus complète est peut-être celle qui est datée de 18721. Une autre, un peu antérieure, donnée par le marquis de Piennes au musée de Valenciennes en 1903, est un morceau vigoureux, où le visage coloré se modèle en pleine pâte, où les rouges de la veste et ceux du fond se juxtaposent en accords riches et pleins. Mais la plus émouvante, et non la moins belle, est celle que l'artiste exécuta dans l'automne de 1874, un an avant sa mort, et qui est probablement une de ses dernières peintures2. Ce masque ravagé, ces joues creuses aux pommettes saillantes, ces yeux clignés, dont le regard reste aigu sous le front puissant que couronnent les mèches grises des cheveux, évoquent pathétiquement les souffrances de la maladie qui minait depuis plus d'un an déjà, et qui allait bientôt terrasser, à l'âge de quarante-huit ans, le grand artiste si passionnément épris de la vie3. Une Étude de jeune femme, qui est traitée
1. Reproduite dans le Carpeaux de M. Léon Riolor (p. 195), qui la donne comme appartenant à Mmc Carpeaux. Ayant visité l'atelier du boulevard Exelmans un an avant la mort de Mme Carpeaux et y étant retourné depuis cette mort, je n'y ai pas vu ce portrait.
2. Elle appartient h Mme Clément-Carpeaux. Une autre toile, où la tradition de la famille vent voir un portrait de Carpeaux par lui-même, a été donnée au Louvre, après la mort de Mmc Carpeaux, par sa fille. Quoique le caractère iconographique en soit assez différent des effigies du maître qui viennent d'être énumérées, on peut, pour ne pas contester la tradition, la considérer comme une étude de fantaisie où, tout en se prenant lui-même comme modèle, Carpeaux se serait plu à se travestir en portrait vénitien.
3. Une lettre adressée par Carpeaux au marquis de Piennes, quelques mois auparavant, est le douloureux commentaire de ce portrait. L'écriture, tremblée, saccadée, est aussi émouvante que les phrases du texte, tour à tour brèves comme des cris ou confuses comme des gémissements. Le revers porte un dessin à la plume, où le pauvre malade a voulu sans doute se représenter dans ce corps exsangue, semblable à un Christ descendu de la Croix, que soutiennent les médecins et les amis affligés. M. de Piennes, ayant trouvé cette lettre inédite dans ses papiers, l'a récemment (31 juillet 1906) jointe aux précieux documents donnés par lui au musée de Valenciennes. M. Jules Pillion, conservateur du musée, m'a libéralement autorisé cà la publier :
« 3 h. du matin, 25 mai 1874.
« Clier ami,
« J'ai tant souffert depuis que vous m'avez assisté dans les douloureux effets de la sonde, que je ne croyais plus vous revoir. Je suis resté sans connaissance dans le bain pendant une heure. Après cela, j'ai été pris d'un tremblement nerveux tel que la baignoire tremblait avec moi. Les dents se heurlaient avec violence. Enfin on me retira du bain avec une attaque nerveuse qui ébranlait mon être avec une telle violence que le cerveau en eut une dangereuse atteinte. Depuis ce jour-là, je n'ai plus d'espoir. Je vois s'approcher le terme de mes forces. M. Demagniez (?) veut recommencer mardi après-demain les cautérisations. Mais en vérité, je ne
comme un portrait, et où il a su rendre, sans verser dans la caricature, l'asymétrie du visage de son modèle, illustre d'un exemple frappant une théorie qui lui était chère sur ces « déviations de l'absolu » que l'artiste doit accuser afin de caractériser les races et les individus.
Mieux encore que dans les portraits, Garpeaux manifesta ses dons exceptionnels de couleur et d'imagination dans une série de compositions qui ne sont sans doute que des ébauches, mais des ébauches pleines de saveur, d'accent et de vie, et qui, à leur beauté propre, ajoutent le plus puissant intérêt documentaire. C'est le Thé aux Tuileries, les Trois Empereurs causant après dîner autour d'une table qu'entourent l'Impératrice, Mmc deMetternich et le comte de Bismarck, symboles non voulus des illusions présentes et du redoutable avenir ; le Bal dans la Salle des Maréchaux, où les souverains, assis sur une estrade, contemplent la foule tournoyante des couples parés et dansant, Le Sultan et son escorte sortant du Jardin des Tuileries par la grille de la Concorde, enfin les deux Bals aux Tuileries, qui ont été récemment acquis par le musée du Louvre1.
Garpeaux prenait des notes dans le monde et jusque dans les soirées de Compiègne ou des Tuileries. L' « artiste capable de faire un croquis en omnibus » n'oubliait ni son carnet ni son crayon, quand il endossait son habit de cour. C'est dans le fond de son chapeau qu'il
me sens pas la force de supporter de suite la violence de ce traitement qui supprime les fonctions de la vessie et me jette dans les horribles épreuves de la sonde et les suites nerveuses dont je vous parle qui ravagent le peu d'espoir qui me reste.
« Mes nuits se passent à me tordre de douleurs nerveuses. Mes journées sont plus supportables, mais pleines de souffrances. Le travail est impossible dans cet état. Me voilà donc réduit à néant. Que je suis donc malheureux et combien je souffre physiquement et moralement! Ne me laissez pas, mon bien cher ami, je ne veux plus que vous, assistiez (sic) [il faut comprendre : je ne veux plus que vous pour assister] à mes opérations de sondages. Votre présence d'un instant me fait tant de bien que je viens vous prier avec ferveur de ne pas me priver de vous serrer la main. Quelle affreuse nuit je passe! Quelles horribles souffrances nerveuses ! Je ressemble aux Damnés du Dante ; il ne manque que le feu extérieur et des... pour être dans les châtiments dont parle le sublime Poète.
« L'Impératrice et le Prince Impérial ont fait prendre de mes nouvelles par M. Pietri, hier matin. Je suis bien sensible à cette marque de souvenir.
« A bientôt, j'espère vous voir, et à vous de tout mon cœur.
Bte Carpeaux. »'
griffonna ces vivantes et expressives et ' véridiques silhouettes de Napoléon III debout, assis, saluant, écoutant. Il est étrange et regrettable qu'il n'ait pas eu l'occasion d'exécuter, d'après le modèle vivant, le buste de cet empereur qu'il aimait sincèrement, et dont ses croquis rendent si bien l'attitude affaissée, indécise et pourtant élégante1. Le crayon de Carpeaux fut fidèle au souverain détrôné jusqu'après la mort : le dessin fait devant le cercueil sans gloire de Ghislehurst est, en même temps qu'un suprême et pieux hommage, le mélancolique témoin du dénouement que la destinée donnait à dix-huit ans de prospérité trompeuse 2.
Mais Carpeaux, qui n'avait rien d'un philosophe politique, ne prévoyait pas plus que tant d'autres cette fin tragique, lorsque, parmi les triomphes de la deuxième Exposition Universelle, il peignait ses Bals aux Tuileries. Le brio endiablé du pinceau, l'éclat des couleurs et des lumières ennoblissent la criante vérité de l'observation, et haussent sans effort jusqu'à la poésie les scènes de luxe et de rires, de plaisir et de gloriole que furent alors les fêtes de la Cour. Ici, dans une atmosphère dorée par la clarté des lustres, la comtesse de Castiglione, travestie en magicienne, se penche, apparition splendide, vers les saluts d'une foule animée, mouvante, bigarrée, tandis que l'Empereur, dont le bras la conduit, sourit distraitement, drapé dans le manteau vénitien qui couvre son uniforme. Là, l'impératrice Eugénie ouvre le bal avec le tsar Alexandre : l'élégante et onduleuse silhouette de l'une, la droite et svelte stature de l'autre dominent les têtes inclinées des hommes en habits de gala et les épaules nues des femmes parées.
Ces brillantes esquisses ne font-elles pas penser que Carpeaux de Valenciennes, le sculpteur qui a si bien compris la fine et nerveuse figure du Valenciennois Watteau, aurait pu être une sorte de Watteau du second Empire, le peintre de nouvelles Fêtes galantes à la fois réelles et rêvées?
Quel contraste que la grande toile où il a évoqué un tout autre souvenir de cette même année 1867! C'est le Retour des Souverains de la Grande Revue : le coup de pistolet de Berezowski jetant le désarroi dans la foule massée au Bois de Boulogne, près de la Cascade, pour voir passer le cortège impérial. Des touches sommaires
1. Le buste en marbre, appartenant à l'impératrice Eugénie, fut exécuté de souvenir et terminé seulement en 1874.
,'2. L'original de ce dessin, dont Carpeaux avait gardé une copie de sa main, est aujourd'hui conservé au musée de Versailles.
et fortes font surgir du paysage assombri et d'une mêlée confuse de couleurs tout ce qui compose la réalité, et tout ce qui exprime l'imprévu, d'un moment dramatique : le chef arabe impassible, le cheval de l'aide de camp qui se cabre, la femme renversée à terre,
BAL COSTUME AUX TUILERIES, PAR CARTE AUX (Musée du Louvre.)
les bras tendus, gesticulant, des hommes, et, au milieu des remous, la calèche qui continue sa course.
Autant que les « fêtes galantes », cette ébauche géniale, celte « peinture de cataclysme », suivant le mot pittoresque et juste de M. Gustave Geffroy ', montre, avec le sensdu mouvement, un instinct personnel du drame joyeux ou pathétique de la couleur. Le ciel noir traversé de déchirures blanches, les éclaboussures violentes de bleu sur un fond roux, rappellent certaines tonalités du Grcco.'