LES GROSSES LARMES
, fl sentit fur ton viuge use mais brû-
lante et une fleur glacée,
Jia*«Patc Aichto.
Arsène ne revit pas son ami. Quinze jours se passèrent, et Arsène commença à concevoir des inquiétudes; l'amant était rassuré, mais l'ami craignait une folie. Quand Maurice lui manquait, il ne sentait plus sa douleur et n'y croyait plus. Le hasard écartait celui qui le faisait souffrir, et il fallait toujours qu'il ramenât son bourreau. Seul, avec madame Dionay, il ne parlait que de l'absent, tombant quelquefois dans les petites lâchetés, dénonçant les oublis de cette nature incertaine, espérant que sa fidélité à lui n'en devait paraître que plus grande et plus dt L vouée. Je ne voudrais pourtant pas dire ce que Paule pensait de tout cela.
Madame d'Aygaliers chercha sa fille. Le père et Pontbriquet se livrèrent à des investigations inutiles. Un jour, Léontine écrivit à sa mère ; trois semaines s'étaient écoulées. Cette lettre, pleine d'une raison épouvantable, fit pleurer la mère, qui alla s'enfouir dans un confessionnal pour expier l'irréparable. Le vrai remords se dressa devant elle-, l'expiation commençait.
Nous bravons toujours le châtiment que nous ne voyons jamais arriver par la porte où nous l'attendons. Les inquiétudes d'une conscience qui n'est pas satisfaite nous troublent par moment , et , piqués par ces aiguillons supportables, nous goûtons encore toute la saveur des joies du péché ; mais le fantôme nous aborde, un soir, dans la solitude, pour ne plus nous quitter. Il s'attache à nous comme l'ombre blanche de la pureté que nous avons perdue, et le reste de notre vie n'est qu'un somnambulisme agité ; nous passons dans le monde comme un assas sin qui se sauverait éternellement par un clair de lune. • Un matin, Clérac alla trouve* Arsène.
— J'ai des nouvelles de votre ami, lui dit-il.
Arsène bondit de joie. L'amitié, se réveillant avec force, reprenait ses droits ; il accueillit Clérac avec expansion ; c'était un sauveur.
— Où est-il ?
— Il n'est ni bien loin ni bien h plaindre. Vous savez ce domino qui lui donna rendez-vous au bal masqué ; j'avais deviné, c'était Léontine, et c'est elle qui l'a enlevé.
— Je le supposais ; mais où sont-ils ?
— Os vivent à Fontainebleau. Je les ai découverts par le plus simple des hasards. Un de mes amis habite au milieu de la forêt une maison isolée, et vient à peine à Paris passer deux mois par année ; on va le voir de temps en temps. Il n'y a ni été, ni hiver pour une telle hospitalité ; il fait toujours beau autour de lui. Avant-hier, nous fîmes une promenade dans les roches. Les visiteurs sont rares à cette époque. Au détour d'un sentier je vis deux chevaux qui emportaient une amazone et un cavalier ; je reconnus Maurice; le soir, je savais le reste. Ils sont là maritalement sous le pseudonyme de M. et madame Percy Il prend goût aux pseudonymes, comme vous le voyez,
—Merci, mon ami, merci; je pars, — Ne craignez-vous pas 7
— Je ne crains rien. L'amitié a ses droits : c'est la sœur aînée de tous les sentiments.
Pendant qu'Arsène voyageait vers Fontainebleau, madaipe Dionay recevait la lettre suivante :
a Vous aviez la garde de ma vie ; vous la laissez se disperser en folies ; votre effroyable sagesse m'a tué. Je cours après la joie. Ne m'avez-vous pas refusé le bonheur ? J'ai disparu tout à coup, et vous allez rire de l'incroyable aveu que je vais vous faire : je n'ai pensé qu'à vous depuis que je suis ici, où j'ai suivi une fille insensée qui n'aime que sa beauté. On n'improvise pas la tendresse. Après quelques journées de contemplation physique, la fièvre du mouvement nous a pris. Quand on a besoin du vent dans les cheveux, on touche aux ivresses factices; nos tête-à-tête deviennent lamentables. Nous causions, le soir, pendant les premiers jours, à croire que ce serait éternel. Puis j'ai eu recours aux excitants, aux poètes ; nous avons épuisé Musset, le seul remède aux passions mourantes. Ces lectures m'ennuient. Je vais choisir un roman que je ne connaîtrai pas pour me distraire un peu. Ah ! lire aux genoux d'une femme ! je pensais trop à vous. Je vous lirais l'histoire des cinq cents dynasties chinoises avec l'extase d'un bon vieux curé qui lit son bréviaire! mais verser des paroles au hasard; sentir qu'on ne vous écoute pas et qu'on pense au chapeau qu'on fera venir de Paris et à la robe qu'on mettra le lendemain, c'est exécrable. Nous ne vivons encore un peu que par le mouvement. Il est déjà question de voyage! Le plus petit pays est bien vite trop grand quand on n'en consacre pas tous les endroits par des souvenirs; quand on ne voit pas vibrer les herbes à l'unisson de votre cœur. Avec quel bonheur je vais vous revoir I Figurez -vous qu'elle est musicienne, la malheureuse l et que j'ai pris en haine le piano ; je vois ses doigts qui marchent, mais l'âme n'anime pas les mélodies qu'elle évoque ; je m'en-
dors à ce bftiit désagréable. Elle se pose comme si deux mille personnes la regardaient. — Elle doit s'ennuyer aussi , comme une Vénus qu'on placerait dans une église de village; elle n'est pas assez adorée, et les yeux ne lui disent pas qu'elle est belle. Je m'attends à un orage un de ces jours; je suis préparé à tout, et tout se passera bien. Une explication erre sur nos lèvres ; une fausse honte nous retient; cette bête d'éternité dont on parle toujours dans les premières heures nous gêne.— Ah î madame, je flotte de côté et d'autre, pauvre vaisseau qui veut prendre la pleine mer et qui ne peut plus arracher son ancre. Je rentre au port, madame ; je reviens à vous. »
Arsène arriva le soir à Fontainebleau ; Maurice et Léontine étaient sortis; il attendit. — A la façon dont Maurice embrassa son ami, l'autre comprit que la lune était couchée. On se vit sans surprise des deux côtés; mademoiselle d'Aygaliers fut charmante. Les bonheurs fatigués ont besoin de distractions ; on passa une soirée délicieuse. Le peu de nouvelles qu'Arsène apportait de Paris épanouit le visage des deux amants.
— Ils doivent furieusement s'ennuyer! pensa Arsène.
— Tu passeras bien quelques jours avec nous ?
— Non. Je pars demain ; vous devriez m'accompagner; la campagne ne me semble pas très-gaie.
— C'est comme Léontine voudra.
— Maurice est le maître.
— A Paris, vous serez aussi bien cachés qu'ici.
La responsabilité du départ, que les deux fugitifs voulaient rejeter l'un sur l'autre, fut prise par Arsène, qui leur laissa croire, par son insistance, qu'il triomphait de leur désir ardent de rester.
Le lendemain, ils rentrèrent tous les trois à Paris. Léontine s'occupa de sa mère et de la façon dont elle avait pris son départ. Maurice la lança dans le monde où il vivait encore : les marquis et autres vicomtes qu'il
connaissait devinrent les familiers de sa maîtresse. Clérac raconta un soir de quelle façon il avait découvert la retraite de Fontainebleau. Ce Clérac était un brave garçon, fort honnête au fond, très-rompu à la vie et rempli de bienveillance. Il rendait tous les services que peut réclamer la société bizarre qu'il fréquentait ; il tenait tous les secrets honteux de ces existences compliquées. Léontine le devina et voulut se l'attacher. Par lui, elle sut que madame d'Aygaliers, avait renoncé à ses recherches, et qu'elle tâchait, autant que possible, d'étouffer le scandale de la fuite de sa fille. Rassurée de ce côté, Léontine ne songea plus qu'à une chose, se montrer, éblouir, vivre.
Maurice, moins régulier de jour en jour, laissait toute liberté à sa maîtresse; madame Dionay seule l'occupait. Après ses folles escapades, le calme douloureux de cet intérieur éveillait les hontes de son âme; la douceur assidue de Paule calmait l'inquiétude de cet esprit incertain, avide d'obéissance et cherchant une discipline.
Elle le traitait comme un enfant prodigue : ses retours étaient accueillis par des sourires; elle jouait à la mère avec lui. Peu à peu elle tint tous les secrets de cette existence et en dirigea les actions. Us eurent leur petit monde à part; comme deux écheveaux, leurs confidences se mêlèrent, et l'on passait de douces heures à débrouiller tout cela.
Insensiblement, Arsène disparut; il s'écoulait des journées sans qu'on songeât à lui; il gênait même quelquefois. On ne l'avait pas ijaitié dès le commencement à ces causeries morales ; ces tendres puérilités restaient secrètes pour lui. Quel mal y avait-il d'agir ainsi? Ils bâtirent tant d'échafaudages de palais, ils plantèrent tant de jardins célestes, qu'il se trouva un jour que, leur rêve ayant pris racine, la vie réelle n'exista plus; elle fut supprimée. Dès qu'ils étaient ensemble, le sabbat mystique commençait : les corps restaient assis dans les fauteuils
1È SECRET DE fcOUCËlNELLE. 211
en face l'un de l'autre, et les âmes s'échappaient pour aller parcourir les demeures qu'elles s'étaient construites. Ils eurent beau faire, l'amour devint le guide de ces charmants voyages, pastorales philosophiques, idylles chrétiennes, féeries extatiques.
Arsène les devina, et, plutôt que de faire le malheur de deux êtres qu'il aimait, il se résigna. La jalousie, souffrance toute physique, suivit l'infldélité dans les régions exceptionnelles. Supposez Paolo voyant Francesca, per ïaer maligno, dans les bras d'Un autre ; un supplice que Dante a oublié ; ils sont ensemble, ce n'est pas l'enfer.
A cette hauteur, les souffrances n'éprouvent ni colères ni haines; elles s'inclinent et saignent. Détaché de ce monde par une série d'idées supérieures, le jeune médecin y tenait plus que Maurice et que Paule par les nécessités mêmes de sa vie. Habitué à voir la chair malade, à se pencher sur la mort, à étudier l'agonie de la matière, il comprenait bien, et c'était là l'éternel coup de poignard, que la forme dont ces visions s'enveloppaient était adorée aussi bien que l'âme. Il savait qu'on peut vivre dans l'irréalisable, mais que l'amour impitoyable avait beau errer sur des têtes de saintes, sur des tuniques d'anges» il désirerait toujours le baiser que ces lèvres pâles exhalent et la volupté des corps vaporeux à peine indiqués par les chastes plis des robes blanches.
Figurez-vous un jeune Gaulois entrant dans un cirque de Rome avec sa blonde fiancée. Ils ont proclamé la foi chrétienne et les lions vont les dévorer. Qu'importe? Dans les forêts de leur pays ils ont vécu d'heureuses années, la mort les prend ensemble, et ils meurent pour une vérité. Mais voici que le pauvre martyr à moitié supplicié* lui qui croyait entrer dans l'éternité avec sa bien-aimée, voit un beau chérubin enlever l'âme de la vierge et l'emporter son» son aile» Arsène, dans l'hippodrome de la vie, subissait la peine de ceux qui ont con-
fessé la grande religion d'ici-bas : l'amour. Il ne possédait que le passé et le présent ; l'avenir, c'était la mort de Paule ! Et sa chère agonisante lui échappait.
— Il n'y a donc rien de possible de ce qui est bon? pensait-il. Vous épousez une héritière qui est riche; vous ne savez rien d'elle, ni si elle a du cœur, ni si elle a de la vertu; vous bâclez au hasard le contrat de votre existence, et vous recevez une inconnue entre vos bras. Soyez tranquille! vous serez heureux, vos affaires prospéreront, vous aurez de beaux enfants ; — de beaux enfants! mon Dieu! sont-ce donc là tes lois divines? Vous déclarerez insensées les tendresses, et vous aurez raison; vos fils se marieront à d'autres inconnues, et cette société de convenances suivra son cours, éternelle et insolente. Autre chose maintenant. Vous aimez une femme, et vous arrêtez en vous-même que ce sentiment brûlera votre vie, que vous serez soumis aux accidents de cette affection, que tout est dit désormais. L'être que vous chérissez dépérit; vous sentez grandir votre passion. Le dévouement vous est doux ; la mort menaçante ne lasse pas le sacrifice. Vous lutterez jusqu'au bout, et Dieu vous récompensera ; on accorde mille délais à la Providence. Oft pleure, on souffre, on est crucifié ; la mort impitoyable ne recule pas. Vous pensez à mourir vous-même, vou$ vous habituez aux idées de détachement, vous êtes prêt, vous êtes tranquille ; eh bien l toutes ces tortures ne comptent pas. Au moment de recueillir cette couronne épineuse de la patience , un ami entre , qui vous dit \ Tout cela est à moi, tu peux t'en aller ; ces yeux n'ont plus qu'une larme, elle sera pour moi ; les derniers battements de ce cœur, à moi ; l'adieu de cette bouche, à moi ! Miséricorde ! Et vous trouverez des consolations pour celai et on me parlera de ciel, de terre, de choses éternelle! et passagères ! Assez ! tout est mensonge et sottise.
Et le malheureux pleurait. Plus d'une fois il surprl
Paule en larmes; il feignit de croire qu'elle s'affectait de sa maladie, mais il la savait assez énergique pour ne pas s'abandonner à de pareilles défaillances. Il devina sans peine le sujet de son chagrin ; elle éprouvait des remords du changement survenu dans ses affections. Les deux amis avaient pris le rôle l'un de l'autre; le véritable médecin de cette âme vacillante, c'était Maurice ; Arsène n'administrait plus que les potions, et la maison ne le reconnaissait plus pour le maître.
Maurice ne s'apercevait de rien. Il triomphait sans comprendre le supplice que sa joie faisait subir à l'homme qu'il aimait le plus au monde. Le tableau s'assombrissait cependant ; la patience héroïque d'Arsène usait sa vie. Plus d'une fois il avait songé à compléter le sacrifice par une détermination terrible.
— Il sera toujours temps ! se disait-ih Et il attendait la mort de Paule comme une double délivrance. Cet état douloureux amena une fièvre lente qui le minait ; son caractère devint irritable ; il montrait sa jalousie, faisait des reproches pleins de cruauté qui déchiraient M me Dionay. Ce cœur noble perdait de sa dignité au milieu de ces luttes nerveuses; il se sentait rapetissé-, et voyait lui échapper de jour en jour cette autorité morale qui nous permet de gouverner souverainement les épreuves que nous avons à subir. Ces trois existences marchaient vers une catastrophe.
214 CARTES SDR TABLE.
le fermais alors les yeux d'une femme ignorée.
JiUH-PÀUL RlCHTXft.
Un soir, Arsène arriva ; il savait que Paule serait seule. Il s'assit et garda un de ces longs silences précurseurs des scènes violentes.
. — Eh bien ! Paule, êtes-vous contente? Me faites-vous assez souffrir? Pas de récriminations. Il n'est plus temps de me rendre ce que vous m'avez pris ; je veux pourtant soulager mon cœur par des paroles. Ah ! pauvre amie, que de choses vous avez oubliées! C'est ma faute. Je vous amène ce malheureux à consoler. Pour le rendre à la vie, vous m'avez tué sans vous en douter. Je ne peux plus vivre ainsi, voyons!
Et il lui prit la main.
— Faites pour moi un sacrifice ; envoyez Maurice quelque part. Vous l'avez laissé partir pour l'Italie déjà! Cet horrible voyage a causé tout le mal. Main chérie, paume brûlante où j'ai déposé plus de baisers qu'il n'y a d'étoiles au ciel ; tête adorée dont j'étais idolâtre, corps bien-aimé que j'ai tenu si souvent dans mes bras, que je berçais comme on berce un enfant ; vous rappelez- vous, je vous chantais le dodo de l'amour? Te souviens-tu de nos dernières folies, de cette saison imprudente où nous dépensâmes ta vie comme des prodigues? J'étais fou; tu étais heureuse! Tu te ruinais pour moi, disais-tu; tu as tout oublié.
Il promenait des torches dans la maison déserte, el Paule pleurait.
— Vous êtes injuste, Arsène; je suis morte, et je console un enfant. Seriez-vous jaloux de nos heures de sagesse? C'est mon âme seule qui l'aime.
—Où est-elle, cette âme qui n'est plus à moi? Tu as éteint mon phare, et tu te crois innocente, Paule !
Il prit la pauvre femme dans ses bras ; elle était légère à faire peur.
— Paule, j'ai beaucoup pleuré depuis quelque temps. Tu ne Tas donc pas su ? tu ne l'as donc pas vu ? Autrefois, tu devinais mes ennuis ; aujourd'hui, mes douleurs deviennent des étrangères pour toi.
11 se promena dans la chambre avec son doux fardeau.
— Allons ! soyez bien sage, dormez 1
Il se pencha sur la tête de madame Dionay.
—Si je te brisais! dit-il avec un sourire effroyable. Ohl non, non 1 je t'aime trop !
Et il la couvrit de baisers.
— Vous m'étouffez, murmura-t-elle ; Arsène, tu m'empêches de respirer I
— Non. Je te promets que tu n'es pas malade ; je sens ton cœur régulier et calme. Ah I je le faisais battre autrefois et je te grondais; aujourd'hui, je suis un bon médecin, je suis devenu un calmant pour te sauver. Connais-tu les amours du sang et de la digitale ? Je te les raconterai ; Ils sont terribles. Oh I que je t'aime ! que je t'aime!
Et il l'étreignait avec fureur. Un accès de fièvre venait de s'emparer de lui ; il ne pouvait plus dominer sa frénésie, et il tenait Paule embrassée, comme une mère folle tient son enfant mort. 11 ne vivait plus dans le présent, et, ne se rappelant que les heures passionnées, il semblait vouloir étouffer entre ses bras le souvenir d'un bonheur maudit. 11 broyait ce fantôme avec fureur ; la jalousie rallumait les violences de sa passion. Il n'était plus médecin, il n'était plus amant, il n'était plus homme; c'était un maître, un possesseur qui allait devenir 'bourreau. La
chère martyre, les yeux fermés, ne pouvait plus se défendre.
— Assène! Arsène! criait-elle. Il n'écoutait plus.
— Puisque je t'aime ! murmurait-il.
— Oh! vous me tuez, disait-elle. Arsène... tu me... tues... Oh! Maurice! — Et sa tête retomba. Il poussa un cri. Maurice entrait.
Madame Dionay gisait sur sa chaise. Elle ouvrit ses yeux, dont les paupières battirent comme des ailes qui partent. Les deux amis se penchèrent sur elle ; par un dernier effort, elle saisit la main de Maurice et voulut l'attirer vers elle ; à moitié chemin , les deux mains se séparèrent.
— Adieu ! soupira-t-elle. Et elle se renversa sans mouvement comme un jouet brisé ; ce qui lui restait de forces avait été dépensé en une seconde; son cœur s'était rompu, et le sang, se précipitant avec trop d'abondance, venait d'éteindre sa vie, — elle était morte.
— Maurice, s'écria Arsène en se jetant dans les bras de son ami, pardonne-moi, je te pardonne !
Et tombant à genoux devant le fauteuil où refroidissait ce corps, ils éclatèrent en sanglots. Au bout d'un quart d'heure, Arsène releva sa tête penchée et vit son ami enfoui dans la douleur. Doucement alors il entr'ouvrit la robe de la morte, et sur le cou maigre il tâta une petite chaîne d'or qui soutenait un médaillon ; il y porta ses deux mains, et, d'un effort, il brisa le jaseron et enleva le bijou.
— Laisse-moi ton cilice, martyre ! murmura-t-il ; c'est à moi de souffrir à présent.
Et regardant toujours si Maurice ne le voyait pas, il fouilla dans une trousse qu'il portait sur lui, en tira des ciseaux, et coupa une mèche de cheveux au rouleau blond qui encadrait cette tête pâle. Après cette profanation accomplie, il adressa à Dieu une prière où il lui parla de
son amour et lui demanda à partir aussi. Maurice pleurait toujours. Quand il releva la tête, Arsène n'était plus là. La chambre était déserte et sombre ; le cadavre de Paule l'illuminait de sa pâleur. Hébété, le jeune homme tourna les yeux autour de lui pour s'assurer que personne ne le voyait, puis en tremblant il s'approcha de la tête de la morte, et après avoir posé sa bouche sur les lèvres inertes, il retomba à genoux.
"— Ma vie est faite ! dit-il.
Pauvres amis, ils mouraient tous les deux pour la première fois.
Les formalités qui succèdent à un grand malheur sont poignantes pour les véritables affligés, surtout quand ceux que la douleur accable sont ce qu'on appelle vulgairement des étrangers. La famille reprend ses droits terribles à ces heures lamentables. Madame Dionay laissait deux ou trois parents qui accoururent et encombrèrent cette solitude où deux amis avaient souffert de la même passion. On remua cette pauvre maison. Des indifférents, parce qu'ils étaient cousins ou beaux-frères, devinrent les maîtres. Arsène fut tout au plus admis à fournir des renseignements. Obligé de cacher le mal qui le dévorait, il dut se composer un visage de médecin qui a perdu une cliente. Elle fut ensevelie et mise dans la bière sans qu'il ait pu demeurer un moment seul avec elle pour lui dire un dernier adieu.
Maurice errait autour de ces préparatifs comme un cbien perdu, ne faisant rien, et assailli de tentations insensées.
Le surlendemain matin, l'enterrement eut lieu. Le cadavre fut traîné à l'église et au cimetière; on le promena dans les rues; cela ressembla à toutes les cérémonies ordinaires. Quelques habits noirs représentèrent l'affliction officielle : les grosses larmes étaient dans d'autres yeux. A l'église, Arsène faillit s'évanouir, et Maurice le
ranima comme il put. Il leur eût été impossible de marcher jusqu'au cimetière. Maurice soutint son ami jusqu'à une voiture où ils montèrent seuls.
Les afflictions se dévorent Tune l'autre, et les plus grandes absorbent les moindres. Maurice regrettait Paule comme une àme protectrice qui avait pris soin de la sienne, comme une amie qui l'avait bercé de ses consolations et qui en expirant avait exhalé vers lui son dernier souffle. Pour Arsène, cette mort devenait une interruption ; un silence subit se faisait, le monde s'arrêtait, les sphères ne chantaient plus? la vie ne devait plus rien lui demander. Il croyait à chaque instant qu'il allait cesser d'exister, que le contre-coup l'anéantirait; et son coeur impitoyable battait toujours.
Il y a des êtres brisés dont la vie se prolonge encore dans un somnambulisme physique. Quelques-uns de ces affligés cachent au fond des cloîtres ce qui leur reste de jours superflus; ils les consacrent à Dieu ; d'autres, plus courageux peut-être, restent dans la vie comme dans un préau de couvent, et ne font plus qu'errer en ce monde, se consacrant au bien à faire, semant des paroles de vérité et de patience, visionnaires conversant autour d'eux de l'avenir et du ciel, avec douceur et tristesse. La douleur de Maurice fut presque honteuse auprès de celle de son ami : il se fit le consolateur. Les sanglots qu'il entendait retentissaient plus haut que ses larmes. Enfin le coeur d'Arsène éclata en phrases :
— Ma vie est partie. Il y a quatre ans que je l'aimais, quatre ans que j'écoutais ce cœur battre contre le mien, que je suivais le flux et le reflux de cette marée qui vient de me noyer 1 Et si tu savais, Maurice, si tu savais I c'est moi qui l'ai assassinée. Toi, sois pardonné; tu n'étais pas coupable ; tu adorais un ange et tu avais raison, ce n'était plus qu'un ange. Mon Dieu I si je survis, ne me laisse pas oublier cette journée, ni sa dernière nuit I Ne me
quitte pas ; en te voyant je me rappellerai. — Figure-toi : je vivais comme un insensé, gaspillant ma jeunesse, étudiant cet art impuissant que je pratique. J'avais un bon maître qui m'envoya un jour voir une de ses malades ; c'était elle. J'y retournai. Elle avait été malheureuse, mal mariée, incomprise, perdue, avec un cœur plein de trésors. Je recueillis ces tristes débris et j'en composai lentement un bonheur qu'elle a partagé, la chère âme ! A partir de ce moment, mes ambitions tombèrent. Moi aussi, j'ai rêvé ces hautes positions des grands médecins qui vendent la santé au poids de l'or, et dont les millions ramassés dans les larmes sont bénis par les foules. Je serais arrivé là. Si j'avais eu l'espoir de la guérir, tout cela aurait été pour elle, mais la mort ne laissant à ma disposition que quelques années, je renonçai à l'avenir. Nous vécûmes au jour le jour; je n'aurais pas eu le temps de lui bâtir le palais rêvé. Si tu savais de quelle patience je suis doué ! Le mariage, les enfants, j'avais vu tout cela l Auprès de Paule, j'ai tout oublié. Elle me parlait souvent de ce qu'elle appelait ma carrière : — Plus tard, lui disais-je, et je pensais : jamais ! — Hélas ! la voilà partie, et toutes mes forces disparaissent avec elle. Travailler I grandir! acquérir ! pour qui ? Je n'ai plus besoin de rien. Ne me quitte plus; tu seras mon remords, — Pauvre flamme! je l'alimentais de ma vie, je la protégeais de mes mains, de mon corps, contre les vents terribles, contre les émotions meurtrières ; elle vacillait sous mon haleine ; je n'osais pas respirer trop fort auprès d'elle ; croirais-tu que j'ai soufflé dessus comme un insensé, dans un moment de fureur ? — Maurice, tu feras ce que tu voudras. Sois heureux; nous nous occuperons de toi; moi, je ne sais pas ce que je deviendrai. Tu m'aimes et tu ne feras rien pour te séparer de moi, n'est-ce pas? Mais ce n'est point assez ; il faut t'attacher à moi, faire en sorte que je sois mêlé à ton existence. Je veux souffrir éternellement
et, te voir, c'est la douleur même. Reste, ami, reste 1 tu ne sais pas le bien que tu me fais. Nous pleurerons ensemble souvent, et je te répéterai que tu étais innocent. Embrasse-moi ! c'est toi qui es cause de sa mort; à la façon dont je t'aimais, je sentais que tu me fefais beaucoup de mal. Je me suis attaché à toi, je t'ai conduit chez elle: elle t'a- vu, elle t'a aimé ; oui, pauvre enfant, son dernier serrement de main a été pour toi, son dernier regard pour toi. Elle ne méconnaissait plus quand elle est morte. Astu vu ces grands yeux bleus qui te cherchaient? Cela devait finir ainsi ; je t'aurais tué — et je te pardonne. — Maintenant, nous allons nous occuper de toi ; elle sera contente. Si elle avait eu le temps de parler, elle t'aurait dit tout cela ; cette jeunesse dépensée au hasard doit devenir sérieuse. Pensons à elle ; devenons de braves gens; il est impossible qu'elle soit tout à fait partie ; elle est quelque part autour de nous. Il faut lui plaire, lui rap porter toutes nos pensées ; il y a de ces amours de femmes qui vous rendent si bon ! Soyons dignes d'elle plus que jamais; aide-moi à la faire heureuse ; je ne sais pas comment le ciel est arrangé, mais on doit pouvoir s'y intéresser à ce monde, et les joies les plus ineffables de sa nouvelle demeure ne vaudront jamais ce que nous ferons pour elle. Tu as bien fait de m'entraîner ici ; je n'aurais pas pu marcher. Essuyons nos yeux; soyons forts; cette foule misérable interpréterait notre douleur ; faisons respecter sa mémoire ; ne conpromettons pas ce cher cadavre. Nous pleurerons tout seuls après; devant sa tombe nos larmes seraient coupables; voyons, Maurice, du courage! Cachons cet amour en nous-mêmes et que les curieux n'en sachent rien ; qu'il devienne le sacrement de notre amitié , une communion dans l'ombre et le silence. Je perds plus que toi ; tu me regarderas, je ne veux pas faiblir. Hélas ! nous vivons encore et nous devons à Paule l'hommage de notre indifférence : j'ai été son mé-
-' decin # la famille me payera : qu'est-ce que j'ai à réclamer de plus? Ce soir nous pleurerons. Je ne te demande qu'un quart d'heure ; je t'ai parlé souvent de la vie ; ce sont là les sacrifices qu'elle réclame. Comprends ce que nous souffririons, si des indifférents se livraient à des réflexions sur nous : — c'étaient ses deux amants ; elle est trop regrettée ; à leur place j'aurais la pudeur du silence ; ils ne devaient pas venir, c'est un scandale ; — et nous ne pourrions pas nous fâcher. Soumettons-nous; c'est la . plus grande des punitions infligées à ceux qui échappent . aux lois étroites de ce bas monde. Qui sait? nous sommes peut-être coupables! tu te marieras. Que j'ai souffert de voir ces inconnus, qui me traitaient en étranger, usurper . tous mes droits dans cette maison, donner des ordres, réi gler toutes choses, me questionner avec indifférence sur ses derniers moments, me demander à quelle heure elle est morte, si l'agonie a été longue, si elle n'a pas appelé ! quelqu'un de sa famille, si elle n'a pas laissé quelques recommandations orales, que sais-je? Le supplice a été complet. — J'aurais dû l'épouser; je pourrais être fier de ma blessure et je serais à ma place maintenant, derrière elle, et j'aurais mon lit dans son tombeau. Je ne puis plus la revoir qu'aux pays incertains, aux demeures vagues du souvenir. Nous causerons d'elle, souvent, n'est-ce pas? Je hais cette terre qui se montre impitoyable pour l'amour. Heureusement que Dieu pardonne ! Il nous réunira tous les trois, dans un coin du paradis, et nous resterons, toi et moi, accroupis auprès d'elle durant l'éternité. Cet espoir de ne pas la perdre me fait croire à tout. — Tu ne l'as pas connue quand elle pouvait sortir encore! Elle était si gaie! Je me rappelle une journée que nous passâmes à la campagne ; elle avait cette douce mélancolie de ceux qui meurent jeunes; on ne veut pas croire à ces pressentiments, et nous eu riions comme les autres.— Quand je ne serai plus, vous penserez à cette
promenade, me dit-elle, et je l'embrassai si tendrement qu'elle en pleura ; un moment après, elle riait ; elle était si gaie ! Pourquoi ne suis-je pas arrivé plus tôt dans sa yie ? je Paurais épousée ; il me resterait un enfant ; je ne sais quoi se serait passé ; elle ne serait point morte. Comme tout cela semble indifférent à Dieu, qu'on pleure, qu'on s'aime, qu'on se quitte : tout cela n'est peut-être pour lui qu'un peu de sang qui a tué une femme. Si notre vie l'a irrité, il est bien sévère; maintenant que c'est fait, je lui défends de me consoler.
Hélas! nous avons tons dans la vie un Golgotha où nous laissons nos trente-trois premières années en recevant un coup de lance au cœur, en sentant sur notre tête la couronne d'épines qui remplace 1»
couronne de roses.~
H. BB BlLUC.
Maurice avait subi le supplice de cette confidence avec la résignation d'un cœur qui , comparant les sentiments qu'on lui exprime à ceux qu'il éprouve, se sent petit et misérable. Jamais il n'avait songé sérieusement au genre d'affection qui unissait Arsène et Paule ; il supposait bien que dans le passé l'amour avait rapproché ces deux êtres, mais il croyait à une passion fugitive dégénérée en habitude amicale. Vers la fin, aux tristesses souvent violentes de son ami, il avait vu que le souvenir des anciennes joies était durable, et cependant il ne traita jamais sérieusement la jalousie d'Arsène. Pour mieux dire, son esprit écartait tous les soupçons, et madame Dionay semblait n'appartenir qu'à lui.
Cet intérieur fermé à tout le monde , où Arsène seul était admis, où il avait généreusement introduit Maurice, tout cela, plus d'une fois, l'avait vaguement torturé; jamais cependant il n'avait pressenti un attachement aussi vif. L'aveu terrible éclata comme un tonnerre à ses oreilles. Si elle les avait jugés tous les deux, quelle différence elle eût trouvée. Des remords le torturaient ; il repassa ses folies, ses sottises, ses oublis; quelle indulgence il avait fallu à la chère créature pour lui pardonner de pareilles injures ! Que devenaient ses élans de passion intermittente à côté de cette fidélité absolue, muette, quotidienne? Hélas 1 il avait couru comme un insensé après l'amour impossible, et son ami, auprès de lui, vivait heureux, tout bas. Jamais il n'eût soupçonné l'étendue d'un bonheur aussi calme, aussi réservé ; Arsène venait de se révéler à lui comme le héros des tendresses, comme le paladin de la patience dévouée, comme le martyr de la grande foi humaine. Le psaume de cette douleur retentissait dans sa poitrine, et il était jaloux de cette lamentation ; il souffrait de n'avoir pas le droit d'exhaler ainsi son affliction. Et quelle grandeur d'âme chez cet ami qui le devinait depuis si longtemps, qui lui laissait piller sa joie et voulait encore qu'on lui pardonnât! Hélas I Maurice expiait cruellement les hésitations de sa vie incertaine ; lui aussi faisait sa confession, mais muette, intime, comme un pécheur vulgaire qui n'ose pas ouvrir son cœur en toute franchise.
— Oh ! Arsène ! Arsène ! s'écria-t-il, ton âme m'éblouit, ton amour m'accable!
— Te fais-tu à cette idée, enfant, car tu l'aimais aussi, pourras-tu jamais habituer ta vie à ces trois mots t Elle est morte?
La portière de la voiture s'ouvrit brusquement, et le marchepied fut développé avec fracas.
— Courage, Arsène !
— Courage, Maurice! regarde-moi.
Et ils s'avancèrent vers le trou où cette adorable argile allait être déposée. Confondus dans le groupe des assistants, ils suivirent la lamentable cérémonie avec une sainte énergie. Arsène, la main dans sa poitrine, roulait entre ses doigts le chapelet de sa passion et serrait contre sa peau le médaillon de Paule, fétiche de douleur, cilice des épreuves humaines. Maurice tenait ses yeux baissés. Quand le moment fut venu de secouer sur la terre les gouttes d'eau bénite, il se fit un mouvement parmi ceux qui étaient là.
— Les premiers ou les derniers, murmura Arsène ; attendons.
Ils se serrèrent la main et laissèrent défiler tout le monde. La servante de madame Dionay présenta le goupillon aux deux amis ; le moment fut terrible. Les regards d'Arsène plongeaient dans le trou, et ses pieds ne pouvaient plus se détacher. Intérieurement il adressait une prière à la morte. Maurice l'arracha à cet hébétement douloureux, et ils regagnèrent la voiture.
Nous pourrions écouter les sottes réflexions des indifférents ; ce serait trop triste. La souffrance ici-bas est un triomphe qui défile entre deux haies d'imbéciles.
Les deux amis passèrent le reste du jour ensemble ; chacun d'eux était le confident de l'autre, et ils se racontaient le môme amour. Ces cœurs jumeaux se ressemblaient : mêmes joies et mêmes jalousies dans le passé ; même chagrin et même pardon dans le présent. Arsène, en remontant vers les années antérieures, se trouvait seul ; son bonheur se sauvait pour s'isoler. Quand Maurice le quitta, ils s'embrassèrent et se dirent : — A demain!
— Mon Dieu, s'écria Arsène, en levant les mains au ciel, vous avez bien fait de la prendre; il était temps qu'elle mourût!
Et il pleura toute la nuit.
Maurice trouva chez lui Léontine qui l'attendait. Il entra, pâle, sombre et s'assit en larmes. Léontine courut à lui, pleine de sollicitude, effrayée.
— J'ai perdu tout ce que j'aimais ; laisse-moi; ma vie est finie
— Pour recommencer; je t'attendais. Chers enfants que vous êtes, vous passez de bras en bras, de baiser en baiser, d^uas la ronde amoureuse ; il ne faut pas se laisser prendre : la pénitence, c'est le mariage.
— Laisse-moi ! j'ai à pleurer ; cette fois-ci je suis inconsolable ; la pièce est terminée.
— Doux ami, c'est à peine un prologue ; on baisse un rideau de manœuvre, et tu crois que la toile tombe. Je m'approche de toi comme une fée d'intermède qui récite (les strophes, et tu me repousses. Endors-toi sur mon cœur, cher endolori ; je viens te faire de la peine en te disant des choses vraies. Ne sois pas cruel pour moi. Va, je te quitterai aussi ; je m'en irai, vagabonde et rieuse, emportant ma petite tristesse : je sais bien à côté de quel repos je suis passée. Peut-être ma tendresse t'a touché un peu ; tu verras comme tout cela s'éloigne et de quelle sérénité l'oubli remplit les amours vides. Eh bien, oui, je t'impatiente. Celle que tu pleures valait mieux que moi, je le crois; tu l'aimais, et tu ne m'aimes pas, j'en suis sûre ; elle pleure autour de nous et voudrait te donner mes caresses, je le comprends.
Maurice se retourna comme un malade qui souffre ; Léontine se tut; il ferma les yeux ; les lèvres de la jeune femme se penchèrent sur son front.
— Tout le monde l'aura aimé ; personne ne pourra donc le rendre heureux? Adieu! ange inquiet! Je t'attendais pour causer sagesse avec toi ; l'heure des séparations est venue, ô mon des Grieux que je ne reverrai plus ! Mon Dieu, si la prière des pécheresses monte à
vous, écoutez la mienne, et que ce soit mon absolution un jour : Occupez-vous de cet ami! Puisque les vives ardeurs le brûlent , donnez-lui la paix des saintes habitudes, et faites que dans la fournaise où je vais me plonger, le souvenir que j'emporte cle lui ne soit pas fondu!
Maurice se releva et vit Léontine penchée sur lui ; il sourit amèrement et lui donna un baiser.
— Qui donc place toujours ainsi la coupe amère sous ma main?
Le lendemain il restait seul. Il maudit l'infortunée, poussa des cris, appela Paule, et, l'esprit bouleversé, courut chez Arsène, qui pleurait saintement, gravement. C'est que lui ne voyait pas disparaître, un à un, les joyeux paysages ; il perdait un monde.
On juge de la trempe d'un homme aux consolations qu'il accepte ou choisit dans ses grandes douleurs. Arsène se livra au travail avec une ardeur farouche. Il ne quittait plus son hôpital ; il aimait les souffrants et se consacrait à eux. Ses idées générales prirent un caractère sombre. Les terribles haines de la vertu se dressèrent dans son cœur vide; quand on devient impitoyable, c'est qu'on n'aime plus. Quelques rêves populaires se réveillèrent en lui, comme des ouvriers qui, s'étant endormis, la blouse sur leur tête, au milieu des pierres et en plein soleil, se remettent à la besogne quand la sieste est faite. L'amour de Paule avait été un temps d'arrêt dans la vie du jeune homme.
Après la mort de cette douce amie, il se retrouva en proie aux énergies généreuses de sa nature ; les heureux et les puissants lui faisaient horreur ; il brûlait des ardeurs évangéliques pour ceux qui pleurent et saignent, pour ceux qui ont faim et froid , pour ces clients de la charité auxquels on demande la vertu et la sagesse, et qui souvent ont de si dures conditions à remplir pour recevoir ce qu'on leur donne, que bien des riches, s'il leur fallait subir
ces épreuves, n'obtiendraient pas un morceau de pain. Arsène vit souffrir les pauvres et les soigna avec amour. Souvent, au chevet des misérables qui hantent les tristes dortoirs de l'hôpital, il songeait à ces existences, brisées par la lutte, qu'il allait renvoyer au combat.
— Raccommodeurs de pantins que [nous sommes, se disait-il, nous redonnons la santé à des êtres qui gesticulent tout le jour pour un vague salaire ; nous rendons au malheur des infortunés éternels. Dans les coulisses des cirques espagnols, il y a des ambulances où Ton recoud les chevaux éventrés pour les exposer de plus belle aux colères des taureaux aveugles; nous sommes de ter* ribles chirurgiens, semblables aux rebouteurs de ces jeux publics. Ce n'est pas quand ils entrent ici qu'ils sont malades ; leur corps, las et épuisé, vient nous demander un repos que nous devrions avoir le courage de leur accorder, mais quand ils sortent d'entre nos mains, pâles, , maigris, affaiblis, quand ils se trouvent en plein Paris , sans domicile, sans pain, sans argent, seuls, effrayants pour ceux qui passent, tristes sous le beau soleil, c'est à cette heure qu'une main devrait les prendre pour les conduire quelque part où l'on croit à Dieu en goûtant ses bienfaits. La charité, hélas! a l'haleine courte ; elle s'élance et n'achève jamais ce qu'elle a commencé.
Et ses idées s'assombrissaient ; le plus doux des astre9 s'était couché pour ne plus se lever, et la lumière de sa vie était partie. Le souvenir de son amour le soutenait dans le bien qu'il pratiquait en désespéré, sentinelle perdue qui demeure à son poste, découragée, mais fidèle.
Il avait entraîné Maurice dans son courant d'amertume. Ses malades étaient ses enfants : il les suivait après l'hôpital et tâchait de les replacer debout sur le pavé parisien où il est si difficile de se tenir droit. Il éprouva des désenchantements, essuya des ingratitudes avec une indulgente tristesse. Qu'ils sont à plaindre ceux qui, t'étant
bons qu'avec espoir de récompense, ferment un jour leur cœur, parce qu'ils n'ont pas été payés de leurs premiers efforts ! Quel gratod triomphe de se croire autorisé à l'égoïsme! Allez donc toujours!
— Nous n'en ferons jamais autant que notre maître, disait Arsène à Maurice. La bonté triste doit habiter les âmes jeunes de ce temps; consolons et donnons, convaincus que nous serons crucifiés demain. L'humanité est méchante, et les hommes d'en bas ne valent pas mieux que ceux d'en haut; seulement ceux qui souffrent sont excusables etsacrés. Traversons cette terre, indifférents et charitables. En dehors des intérêts, il n'y a peut-être rien. Clérac nous parlait de l'amitié, un soir; elle n'existe pas; on a des camarades, des gens auxquels on est habitué, avec lesquels on dîne ; il y a toi et moi, peut-être. Espé rons que rien ne nous séparera ! Sur cette terre il n'existe de réel que les heures passagères de certaines amours ; je * les ai connues, je ne veux plus rien. Gela a duré quatre ans; c'est long pour les bonheurs de ce monde, et je remercie Dieu d'avoir versé si longtemps dans ma coupe.
Arsène revenait toujours au souvenir de Paulè; une misanthropie sereine absorbait sa vie. Il rendait la santé aux pauvres et s'occupait d'eux constamment; il était le plus patient des découragés. Ses croyances vagues n'avaient point de base ; Dieu s'était montré cruel envers lui en lui prenant sabien-aimée, et avec l'arrogance d'une douleur humaine, il pardonnait au Seigneur à la condition qu'il lui serait tenu compte des efforts de sa vie. Comme toutes nos prières sont pleines de lâchetés misérables! Gomme nous en faisons des marchés honteux, croyant tromper un Maître qui doit sourire ! L'ardeur de l'élan est sincère, mais nous réservons de méprisables motifs que nous croyons cacher ; nous traitons Dieu de la même façon que les hommes, avec lesquels il existe plusieurs manières d'être honnête. Arsène n'avait qu'un but, re-
i trouver Paule, mériter de la revoir ; il se fût fait païen I pour arrivera ce résultat, il eût suivi Faust sur le Brocken; sa foi devenait une sorte de damnation, il se livrait à celui qui lui rendraitcette part de lui-même. En dehors ^ de cette espérance, tout était vide pour lui, et il ne voyait ' pas de raison à l'existence d'une destinée supérieure à
celle que nous accomplissons ici-bas.
, A force de chercher, au delà de ce monde, loin des misères humaines, un but à sa vie, il rencontra les déesses qui planent sur les villes; il les aborda dans les brumes qui couvrent Paris, Walallah sinistre où les plus puresidées sont personnifiées et vivent à côtéde méchantes sœurs qui leur ressemblent ; il y a deux Libertés dans ce pays des demi-dieux modernes, et la Colère y est la sœur jumelle du Pardon. Il hanta ces visions et adora les plus virginales, les saintes du calendrier populaire, proscrites qui ont adopté pour paradis l'atmosphère de la grande ville.
Les poètes latins aux jours des catastrophes entendaient des cliquetis d'armes dans le ciel, la fantasia des Discordes ; les Scandinaves plaçaient leurs divinités au sein des nuages où elles se battaient incessamment, ivres d'hydromel ; les génies du spleen errent dans les brouillards de Londres ; les passions des grands peuples planent sur leurs cités ; au-dessus de Paris les Colères aveugles et généreuses agitent des étendards et des épées. Arsène entra en communication avec ce monde invisible et écouta les plaintes de ces allégories en peine.
— As-tu pensé quelquefois à la politique, demanda-t-il un jour à Maurice ?
— Jamais. Je laisse aller les choses sans m'occuper de savoir comment elles vont.
— Tu n'as jamais murmuré de discours dans les rues ? Tu n'as pas rêvé que devant une assemblée tu prononçais de grandes paroles ?
— Il m'est arrivé de me dire à moi-même de très-belles choses et de très-vraies qui ne seront proférées nulle part; mais je n'ai pas cru que j'étais un homme politique pour cela ; une fois l'excitation calmée, je n'y pensais plus.
— Cependant un jour tu seras un de ceux qu'on choisit pour représenter un pays; tu ne songes pas souvent au rôle qui te conviendrait?
— D'aucune façon.
— C'est bizarre ; certaines idées qui me préoccupaient par moments avant la mort de Paule, m'obsèdent aujourd'hui. Il y a tant de choses à faire!
— Tu as raison, essaye! Les honnêtes gens sont assez rares. Deviens tribun, j'irai t'entendre.
— Tu ris! Paule aurait tant aimé cela; elle avait des sentiments si élevés et si étendus !
Toujours elle ! Arsène voulait se composer une existence à laquelle elle pût assister sans rougir. L'amour est purifiant. Celle qu'on aime est toujours là; elle voit nos actions, lit nos pensées; absente, nous chassons tout sentiment qui l'attristerait ; morte, son souvenir préside à la vie qui nous reste. Les anges sont vrais.