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PLATITUDES CONSACRÉES

Non, non, nou9 n'avons pas de présent, et ce sera le passé qui devra enfanter IV Tenir.

Jus-Paul RlCHTin.

Madame d'Aygaliers connaissait trop bien sa fille, et en renonçant à la ramener auprès d'elle, elle obéissait

aux conseils d'une sagesse découragée. Elle apprit bientôt le retour de Léontine à Paris, en même temps que l'histoire de son absence. Un espoir bien vague lui restait : Maurice était honnête et bon ; s'il pouvait croire que la folie de Pamour avait entraîné la fugitive vers lui, peutêtre s'attacherait-il à elle , el peut-être donnerait-il à cette union violente une sanction durable. La ruse accoutumée de la pauvre femme ne prenait plus place dans ses calculs; elle s'accrochait aux chances impossibles, et cela devint encore une de ses tortures de faire des plans sans raison et de croire obstinément à l'intervention du Dieu qui sauve les mères. L'espérance à l'état d'éblouissement est le dernier des supplices ; le prisonnier, dans son cachot obscur, ne voit que lumières autour de lui et portes radieuses qui s'ouvrent.

Cette malheureuse, aux abois, songea à une démarche à faire auprès du jeune homme, et imprudemment le choix de l'ambassadeur tomba sur le général de Pontbriquet, qui accepta avec une certitude de réussir vraiment digne d'un soudard qui traitait cette terre en pays conquis. Il composa la scène dans son esprit et répondit du succès à madame d'Aygaliers.

Il passa l'habit bleu croisé des grandes cérémonies, se décora le plus possible, prit sa tête grave et respectable et partit résolument.

Maurice le reçut avec indifférence; mais à l'air solennel du général il comprit qu'il allait entendre du nouveau.

— Pouvez-vous m'accorder un moment d'entretien sérieux?

— A vos ordres, monsieur.

— Vous n'ignorez pas, jeune ami, que votre père fut un des compagnons de ma vie ; j'ai reçu de lui, jusqu'à un certain point, le droit de veiller la conduite de son fils ; je n'ai jamais eu besoin de vous adresser la moindre observation ; votre jeunesse est exemplaire. Toutefois,

dans la vie un peu aventureuse que vous menez, quelque sage que vous soyez au fond, des imprudences peuvent trouver place, et j'userai de mes pouvoirs en vous avertissant.

Ce début ridicule irrita Maurice, qui répondit :

— Au fait, monsieur; que me voulez- vous?

— La société telle qu'elle est organisée fournit aux jeunes gens toutes les distractions qu'ils peuvent désirer; il y a des fruits pour tous les appétits. L'effervescence des passions peut être innocente, et, puisqu'il faut que tout âge ait ses faiblesses, je vous ai rencontré dans certaines réunions où le plaisir est la seule loi. Rien de mal jusque-là.

Maurice, pareil aux gens timides poussés à bout, se leva. Les conseils d'Arsène lui revinrent en mémoire; le hideux vieillard lui apparut dans toute sa laideur. L'expérience, cette fleur d'automne, venait de faire éclore son premier bouton.

— Est-ce une leçon de morale que vous m'apportez? Est-ce encore une longue histoire pour arriver je ne sais à quoi ? Au but, monsieur, au but.

— M'y voici, dit Pontbriquet de plus en plus solennel: autre chose est de folâtrer avec quelques femmes aimables et galantes, autre chose de jeter le deuil dans une famille en détournant une enfant de ses devoirs.

— Est-ce à moi que vous en avez ? Expliquez-vous, je vous prie.

— Je sais que la passion nous entraîne, et que nous ne calculons pas toujours nos actions. La pente est douce; mais on se réveille au fond du gouffre, et le repentir nous torture. Alors, si un ami sage et expérimenté se trouve sur nos pas, nous lui ouvrons notre cœur; il nous éclaire sur notre devoir et nous remet dans le droit chemin.

— Voyons, monsieur, cessons cette plaisanterie, je n'ai pas l'honneur de vous comprendre ; si vous voulez

bien vous expliquer plus nettement, je vous serai trèsobligé.

— C'est une mère qui m'envoie, jeune homme, une mère éplorée à qui on a pris sa fille, à qui on a ravi son trésor ; c'est de mademoiselle Léontine que je viens vous parler ; qu'en pensez-vous ?

— Je suis très-affligé de voir un malheur pareil tomber sur madame d'Aygaliers ; mais que puis-je y faire ?

Maurice tremblait tellement d'être repris dans ces toiles d'araignées dont il était à peu près débarrassé, qu'il répondit brutalement, dans la crainte de céder encore ; il ne se sentait pas la force d'être ferme avec dignité, et se raidissait contre sa faiblesse ordinaire.

— Ce que vous pouvez, téméraire enfant, vous, le vautour de cette colombe, le loup de cette douce brebis, ce que vous pouvez?

— Trêve de vieilles métaphores; vous prétendez établir que je suis cause du départ de mademoiselle Léontine,?

— Oui, jeune homme, je le prétends ; le tentateur est le vrai coupable, et c'est pour vous suivre qu'elle a fui.

Maurice était dans les dispositions les plus irritables. Assez souvent Pontbriquet était parti triomphant ; une colère désespérée prit le jeune homme.

—Général, dit-il en se contenant, je n'ai de reproches à recevoir de personne ; je ne trouve rien à blâmer dans ma conduite, cela me suffit.

— Eh quoi! mon ami, reprit Pontbriquet rabaissant le ton et mouillant sa voix, auriez-vous l'audace de vous ériger en juge de votre propre conduite ? Sommes-nous donc assez sûrs de nous-mêmes pour prendre une décision dans les graves questions où nous sommes engagés? Ah ! jeune homme, votre esprit a devancé votre cœur ; il s'agit d'un élan de tendresse, laissez-vous toucher.

— Voulez- vous que je pleure pour vous répondre que je ne vous comprends pas ?

— Ainsi, vous ne tenterez pas de ramener la malheureuse à sa mère ? C'est le moins que vous puissiez faire. Vous êtes innocent , je le crois ; mais vous êtes l'oo casiondu mal survenu, et je viens vous prier de nous^aider à le réparer.

Pontbriquet avait deviné les dispositions nerveuses de Maurice ; le vieux magnétiseur essayait son sujet, variant ses tours de phrases, ses inflexions de voix, cherchant la note qui devait convenir. L'air est toujours facile à trouver: tout dépend du doigté de l'accompagnement. Les hommes les plus habiles ne vaudront jamais une femme dans cet art plein de délicatesses. Pareilles à la Cressida de Shakspeare, les femmes déchiffrent les cœurs comme des morceaux de musique; l'amante de Troïlus était capable de chanter un homme à première vue. '

She will sing any man at first sight.

— Croyez-vous que mes conseils auront quelque autorité auprès de mademoiselle d'Aygaliers ? répondit le jeune homme. Je veux bien réemployer, alors; à ma façon de juger, je me crois parfaitement inutile.

— L'honneur d'une famille, monsieur, n'est pas chose si méprisable, et quand on en est le dépositaire, on doit agir avec réflexion. Songez que vous avez lancé Léontine dans un monde de perdition.

Maurice pensa que Pontbriquet avait mené sft nièce Marguerite dans ce même monde, et s'il ne le lui dit pas, ce fut par respect pour l'enfant innocente.

— Général , je n'ai détourné l'honneur d'aucune maison, et vos grands mots ne me font pas peur : une personne masquée m'aborde au bal, je la suis, je fais la morale convenable, et le reste ne regarde personne. Dans tout cela, je ne vois rien de mal ; ma volonté n'étant pour rien dans la décision prise par celle que vous venez me réclamer, je me déclare irresponsable.

— Mais enfin. . . on pourrait. . .

— Voulez-vous me faire un procès en détournement de mineure?

— Non ; mais vous le prenez sur un ton railleur et dégagé auquel je ne suis pas habitué, jeune homme ; jusqu'à ce jour, on a toujours tenu compte de mes paroles, on m'a toujours respecté.

— C'est le tort qu'on a eu, monsieur.

Pontbriquet, qui avait essayé d'intimider, crut avoir

malentendu, et Maurice s'étonna lui-même de cette réponse échappée à son indignation.

— Le tort de me respecter! Suis-je venu ici pour être insulté, monsieur, par le fils d'un ancien ami, par un enfant! Ah ! Delayen, si tu avais entendu !

— Trêve de prosopopées ! 11 y a longtemps que vous abusez de ma patience, de ma niaiserie et de ma condescendance pour vos platitudes.

Le général vit qu'il s'était aventuré sur un terrain dangereux et qu'il avait trop cru à la docilité de Maurice ; il était pris et sentait tout l'échafaudage de ses petites ruses personnelles s'écrouler.

— Jeune ami, dit-il en larmoyant et en portant la main à ses cheveux, voyez ma tête et respectez la vieillesse, si vous ne respectez pas le vieillard.

— Vous avez toutes les notes , je le sais ; vous faites bien les démarches en cheveux blancs ; vous êtes l'intermédiaire décoré, mais je vous conseille de chercher d'autres dupes.

Pontbriquet venait de se le dire à lui-même. Tout était perdu ; il fallait lancer la réserve ; il n'avait plus que la ressource de se fâcher.

—Vous et madame d'Aygaliers, reprit Maurice, m'avez appris plus de honteux manèges que le reste de ma vie ne peut m'en montrer ; mais vous devriez comprendre que c'est fini, et que le dégoût m'a donné l'énergie de

vous répondre : sortez, monsieur, et que je ne vous revoie plus.

Le général rassura son habit croisé, en repassa les boutons entre ses doigts, rétablit les rubans de sa boutonnière et s'avançant gravement :

— Croyez- vous qu'on me chasse ainsi, jeune homme? Pensez- vous que les blancs-becs jettent les vieux militaires à la porte? Grâce à Dieu, j'en ai vu bien d'autres; je suis bon cheval de bataille et ne m'émeus pas du bruit. Maurice , vous m'avez insulté ; vous êtes d'âge à comprendre la valeur de vos paroles ; dites-moi que vous rétractez ce que vous avez dit.

Pontbriquet fit trois pas solennels, trois enjambées de tragédie.

— Moi, retirer une phrase de ce que j'ai dit? Vous êtes fou. Je ne me rappelle qu'un mot, et je le répète : Sortez ! S'il vous plaît de vous fâcher, je suis d'âge à vous comprendre.

Le général avait rarement employé ce moyen extrême qui réussissait infailliblement. La terreur qu'inspirait sa menace, le respect qu'on accordait à sa vieillesse , tout contribuait à arranger les choses, et il triomphait. Au delà, il ne savait plus rien. Pourtant, comme le bonhomme avait tous les tours dans son sac, il ne se tint pas encore pour battu.

— C'est très-bien, Maurice; vous avez du caractère; nous avons ri tous les deux, n'est-ce pas? Je ne puis pas me brouiller avec vous, avec mon bienfaiteur et mon ami ; vous n'y avez pas songé ; vous êtes vif, j'ai mon sang de vingt ans, et, ma foi, un malentendu allait nous faire couper la gorge.

Il souriait platement.

— Sortez ! répéta Maurice.

— Oh ! les jeunes gens ! les jeunes gens ! dit Pontbriquet en ballant en retraite, on ne peut rien leur faire

comprendre. — Vous réfléchirez à ce que je vous ai dit ; demain, mieux informé...

Maurice le poussait devant lui et lui ferma la porte au nez.

— Vieille canaille ! j'aurais dû le renvoyer ainsi dès le premier jour. Si Arsène était là, il serait content.

Pontbriquet ne pensait qu'à une chose, c'est que, pour les beaux yeux de madame d'Aygaliers, il venait de perdre une ressource importante , et de se fermer une caisse merveilleuse qu'il ne retrouverait jamais.

— Nous sommes gentils ! dit-il en arrivant rue de l'Ouest; j'ai trouvé un lion. Il m'a mis à la porte ; rien n'a pu agir sur lui. L'ennuyeux, dans tout cela, c'est que je perds un ami très-utile. Vous aviez bien besoin de m'envoyer faire cette démarche pour votre tille ! vous vous figuriez qu'il allait prendre son chapeau pour venir vous la demander en mariage ; vraiment, nous le supposions trop naïf.

• Madame d'Aygaliers pleurait. Pontbriquet ne comptait pas cette douleur ; il regrettait une affaire manquée. Ce cynisme ajoutait encore à l'affliction de la mère de Léontine.

— Quoi! rien n'a pu le toucher? ni la pensée de ma fille, ni mon souvenir?

— Ah bien oui, il m'a dit ce qu'il pense de vous, de nous deux, et de tout ce qui est arrivé il se lave les mains avec la plus complète indifférence. Il a un diable de camarade qui lui tient l'aiguière et lui fournit le savon ; c'est cet ami-là qui nous l'a gâté : autrefois, c'était un agneau ; allez vous y frotter, à présent. — Ce n'est pas tout, qu'allons-nous faire , maintenant ?

— Ce que nous allons faire? je vais vous le dire, répondit une voix grêle.

Le bonhomme d'Aygaliers venait d'entrer aux dernières paroles ; il était pâli et changé. Une sorte de détermina-

tion triste animait sur ses traits la décision des gens sans énergie poussés à une extrémité; une humble dignité illuminait son visage, Pontbriquet devait subir la vulgaire justice qu'il méritait. Les livres saints disent que les pierres parleront; cela signifie que la voix accusatrice peut sortir de terre.

— Ce que nous allons faire , général ? c'est bien simple. Vous allez quitter cette maison où il ne fait plus bon pour vous; je vous chasse. Quant à madame et à moi, nous irons quelque part nous cacher pour expier les sottises' de tout le monde. Trop longtemps vous avez été les maîtres ; on a éloigné ma fille de mes conseils, et je n'ai pas le droit de la blâmer. Vous avez essayé de bâtir autour de la maison un échafaudage d'estime publique qui s'écroule. L'hypocrisie est une tenture brillante qui em- 1 pêche le bruit d'arriver, mais il se répand au dehors; il siffle comme le vent d'hiver et rien ne l'arrête ; il pénètre un matin et vous glace. Nous pouvons encore être malheureux ; c'est un dernier refuge ; retirons-nous, cachons-i "ous. Vous deviendrez ce que vous voudrez, monsieur, ^.ôu m'importe ; quant à moi, j'emmène ma femme. ]

Ce dernier mot fut accentué avec autorité. Madame] d'Aygaliers regarda son mari sans rien répondre ; la véritable affliction l'avait touchée ; elle redevenait naturelle, Pontbriquet essuya la boutade du bonhomme comme il avait supporté celle de Maurice, avec sérénité.

— Tout cela est très-bien ; je sais les phrases à faire dans toutes les circonstances ; mais il s'agit de trouver une idée pour rarranger les choses.

— Vous rarrangerez les choses comme vous l'entendrez, là n'est pas la question. Ma fille est partie; personne ne me la ramènera. On l'a habituée à ne pas me connaître ; elle a apprécié sa mère ; elle seule est juge de sa conduite, et, en toute conscience, je la plains plus que je ne la blâme. L'autorité brutale n'a rien de persuasif et

levient inutile ; le reste n'est pas dans nos moyens. Le ommissaire de police n'est pas le dépositaire de l'afîec-. ion des enfants. Ce qui est fait est fait. Ma fille est partie. Ile va déshonorer un nom de vanité qui n'est pas le lôtre; nous allons reprendre mon nom à moi, qu'il est on de retrouver ; il est modeste, mais il ne nous fera as montrer au doigt dans les rues : madame Diguet peut ncore être respectée par des inconnus.

— Mais vous perdez la tête, mon pauvre d'Aygaliers ! fous mettez tout au pire, pourquoi? On ne désespère pas insi; nous en verrons bien d'autres. Faites-lui donc omprendre cela, madame ?

La malheureuse ne se sentait plus le courage de parler ; * général fut lui-même interdit en voyant sa complice ussi insuffisante.

— Vous verrez ce que vous voudrez, reprit d'Aygaliers ; H)i, j'en ai assez vu. Vous n'avez plus rien à faire ici, lonsieur, et j'ai l'honneur de vous faire remarquer que | suis chez moi.

— Tout le monde est insensé aujourd'hui! dit Pontbri- n net en se retournant; les moutons se sont transformés *■ l tigres, et les stupides ont la parole. C'est à en devenir ri! et les femmes sont muettes par-dessus le marché.

11 sortit.

Madame d'Aygaliers, pensant toujours à sa fille, s'était «ise, la tête dans ses mains. Après avoir reconduit le ioéral, le mari rentra.

— Nous partons demain , madame Diguet ; ce sera otre nom désormais. Il y a des confesseurs partout; je lis que vous n'avez plus besoin d'autre chose à présent.

La justice, selon la Providence, se produit sous des îpects terriblement ingénieux. Dieu n'a plus de colères péciales pour nos fautes ; la foudre est en repos, et on ne agite plus sur nos têtes. Le châtiment se trouve contenu ans le fait même, et la punition est la conséquence qui

se dégage du mal qu'on a fait; très-souvent, c'est la victime qui devient le vengeur. Ici, le supplice de madame d'Àygaliers consistait à être obligée d'obéir à un mari toujours méprisé, auquel la conduite de sa femme venait de donner une heure de dignité.

Pontbriquet revint furieux chez lui. Sa sœur le trouva plus dur que de coutume ; elle voulut le lui faire remarquer.

— Assez ! dit-il ; je ne puis plus porter une maison aussi lourde ; le fardeau est au-dessus de mes forces ; j'ai une idée depuis longtemps qu'il faut enfin mettre à exécution. La part qui vous restait de votre mari était médiocre; l'éducation de votre fille, votre nourriture à toutes deux a presque tout absorbé ; je veux bien encore vous laisser quelque chose pour vous mettre à même de trouver un emploi qui vous fasse vivre ; nous allons nous séparer ; le plus tôt sera le mieux. Dans quelque temps, si je le puis, je m'occuperai de votre enfant ; je lui trouverai peut-être un parti, et s'il faut un sacrifice et qu'iH soit dans mes moyens, nous verrons.

Il y avait longtemps que le vieux général roulait cette phrase dans sa tête et qu'il attendait une occasion pour la placer. Grâce à ces dernières paroles, il se figurait agir ; très-généreusement et panser les blessures faites par la brutalité de son début avec les espérances qu'il accordait à l'avenir. La pauvre femme à laquelle il s'adressait ; n'avait jamais soufflé mot devant lui ; elle entendit ces paroles avec résignation.

— C'est bien, mon frère, dit-elle. Et elle se rendit auprès de sa fille. Doucement, sans aigreur, expliquant ce renvoi comme la mesure la plus simple et la plus naturelle, elle raconta tout à Marguerite.

— Mon oncle nous chasse !

— Non, mon enfant ; ses affaires vont mal ; plus tard...

LE SECRET DE POLICHINELLE. 2/jl

— Il est inutile de rien ajouter, ma mère ; ce soir nous ne serons plus ici.

Et tout simplement elles se mirent en mesure. Pas une larme ne fut versée, leur dignité ne souffrait pas ; qu'importait le reste? Les questions d'argent ne font pas pleurer les grands cœurs. On rencontre dans les rues de maigres corps sous de pauvres mantilles et de pâles et jeunes visages sous des chapeaux de paille noire ; ce misérable appareil cache l'orgueil et l'énergie. La fierté la plus hautaine et la plus noble à porter marche à pied.

Le soir, les deux femmes étaient prêtes. Les deux ^petites chambres qu'elles occupaient furent vite débarrassées de ce qui leur appartenait. Ce qu'on quitte avec le plus de peine, ce sont les souvenirs : tout avait été triste pour elles dans la maison ; leur .vie martyrisée ne laissait pas beaucoup de joie derrière elle ; cependant les habitudes les plus sombres ont leur douceur, les heures de résignation ont leur charme. Cette demeure confinée les avait vues travailler l'une près de l'autre; elles y avaient causé et pleuré ensemble. Ce ne furent pas des rêves roses qui voltigèrent autour de leurs derniers préparatifs; mais elles partaient dans des conditions si pénibles, elles allaient vers un inconnu si sombre, qu'elles éprouvèrent un serrement de cœur en abandonnant leur mélancolique retraite. Elles sortaient de prison pour marcher au supplice.

Marguerite, en traversant le salon désert, pensa au bal où Maurice l'avait fait danser. Son existence avait si peu de lueurs, que cette pauvre soirée s'était gravée dans son esprit comme la seule fête qu'elle se rappelât, comme la seule joie, bien passagère, qui lui eût été accordée. Une douce larme vint à ses yeux ; pour un instant tout s'illumina à sa vue, et elle se revit aux bras du jeune homme qui s'était occupé d'elle et avait réhabilité son humble beauté, dont elle doutait souvent, en la promenant dans

un tourbillon de femmes. — Où est-il ? se dit-elle. A-t-il songé à moi depuis ce jour? Caprice ou pitié, qu'il soit béni I Avait-il emporté un parfum de cette fleur écrasée? Le reverrait-elle jamais? Tout bas, presque honteuse, elle adressa une prière à Dieu et lui demanda le bonheur de cet ami indifférent qu'elle avait aimé dans son enfance, et qui, un soir, lui était apparu comme l'ange des jours heureux qui doit passer et s'évanouir. Hélas! Son souvenir eut la pureté des sensations virginales ; il ne lui vint pas à l'esprit que Maurice était riche, jeune et avide de folies mondaines; cette idée de fortune l'eût fait rougir et pleurer. Elle ne savait rien, sinon qu'elle lui devait un instant d'ivresse, et elle recommandait au ciel sa reconnaissance. La mère ne sut rien de ce tendre adieu ; elle embrassa sa elle*

— Je ne sais ce que le sort nous réserve, mais j'ai peuf que nous regrettions cette maison. Nous y avons passé de longues journées silencieuses et des soirées solitaires, nous taisant l'une auprès de l'autre ou échangeant à de longs intervalles des réflexions affligées; cependant nous souffrions côte à côte, et ce n'est pas là le malheur.

—Mais nous serons encore moins séparées, s'il est possible, n'est-ce pas, ma mère ?

— Sans doute, sans doute !

Et la pauvre femme essuyait des larmes, songeant à sa mort, à son enfant abandonnée, à la misère qui viendrait, au travail qui allait les fatiguer, à la lutte pour le pain quotidien. Les mères voient si loin qu'elles pleurent d'avance ce qui peut arriver ; la vie est si triste à prévoir!

Devant leurs pas s'ouvrait un désert. Quel intérêt pouvaient-elles exciter? Deux femmes qui souffrent, qui sont nées dans le bien-être, qui travaillent pour vivre, on est las de tout cela ; l'aiguille, le piano, la jeune fille intéressante conduite par sa mère, les égards qu'on doit avoir pour les deux infortunées, leurs Soupirs, leurs larmes,

tout cela est connu, et Ton préfère une marchande de doigté et de solfège qui vend son talent sans mélancolie et touche son argent sans pleurer. La mère de Marguerite savait qu'il ne fallait compter sur personne, que les bonnes âmes n'ont qu'un élan, que l'aumône n'a que des boutades, et que les bureaux de bienfaisance ont moins de pain que les hôpitaux n'ont de lits. On a appelé cette vie . une vallée de misères ; les horizons pour elles étaient nus et infranchissables; le salut ne pouvait venir que d'en haut; il est vrai que c'est là que Dieu habite. Marguerite, pour qui ces terreurs étaient inconnues, se promettait de s'amuser dans le petit ménage ; tous les soins de Tintérieur l'occuperaient ; elle y portait d'avance un empressement joyeux. Pendant que sa mère travaillerait, elle sautillerait dans la chambrette, rangeant, disposant, préparant. La chère enfant était toute prête à jouer à la pauvreté.

Pontbriquet, après une allocution pleine de regrets hypocrites, remit à sa sœur quelque argent. La mère reçut cette aumône, ne se croyant pas le droit de refuser ce qui devait ajourner la misère et assurer le pain pour trois ou quatre mois; ce don humiliant, elle l'accepta en pensant à sa ûlle.

il les embrassa en les serrant sur sa poitrine. Les moustaches déshonorées du soudard effleurèrent paternellement le front pur de Marguerite; il l'appela son enfant, lui recommanda d'être heureuse, et termina les adieux par une de ces bénédictions monstrueuses qui sont des sacrilèges.

— A-t-on été vous chercher une voiture ? dit-il avec Une attention féroce, tandis que le serpent de la cruauté frétillait au fond de son cœur; la joie l'inondait. Il avait un mensonge tout prêt pour colorer cette séparation aux yeux du monde ; le hideux bonheur des égoïstes perçait dans ses regards. Les deux malheureuses ne virent pas

2kk CARTES SUR TABLE.

ce spectacle honteux : elles crurent à une espèce de sincérité et perdirent de douces larmes en quittant ce misérable.

Elles se réfugièrent toutes les deux dans une maison garnie. Une chambre leur suffit; elles s'y installèrent et en firent presque quelque chose. La vertu a cela de bon qu'elle décore à sa manière les plus simples intérieurs; sur les meubles, dans la disposition des objets, elle se répand comme une propreté morale. Elles s'entourèrent de cette harmonie décente qui inspire le respect. Les âmes ressemblent aux oiseaux : on les reconnaît à la façon dont elles font leur nid.

Le général, après le départ de sa sœur et de sa nièce, courut chez Léonide.

— Je suis libre ! cria-t-il en entrant.

On soupa chez une de ces dames, et on s'amusa beaucoup. Très-tard dans la nuit, à l'heure même où la joie la plus bruyante régnait autour de Pontbriquet, deux femmes, après avoir rangé leur petite cage, remercièrent Dieu de ce que leur frère et leur oncle les avait chassées, et prièrent pour sa prospérité et pour son repos. Au moment où elles s'endormirent, l'âme en paix et les lèvres parfumées de paroles charitables, le vieux général, ivre et empourpré, chantait je ne sais quelle ineptie immonde.

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