LE LAIT ET LE SUCRE
— Jehan ! Jehan ! la fin sera mauvaise!
— Le commencement aura été bon ! •
Notre-Dame de Paris, Y. Hugo.
Maurice se leva très-tard, fatigué de corps et d'esprit.
était trois heures quand il s'habilla. On lui annonça ï u une dame s'était présentée vers midi et qu'elle devait avenir dans la journée. Après sa toilette achevée , le eu ne homme lisait un journal avec somnolence, quand >fl Produisit la personne en question.
Une dame voilée et mystérieuse apparut à Maurice, et,
les qu'ils furent seuls, d'un geste dramatique l'inconnue
Q °ntra son visage.
, —C'est moi, Maurice ! dit une voix tremblante d'émoion.
Madame, murmura le malheureux enfant reconnaistot madame d'Aygaliers, vous ici?
—Oui, moi.
Et elle s'assit résolument.
"-" Ne fallait-il pas que je vinsse, puisque je ne vous vois
plus , puisque , non content de m'oublier , vous m'abandonnez avec le mépris qu'on a pour les femmes perdues. Ah ! Maurice, vous faites semblant de partir pour l'Italie, vous n'osez pas me fuir franchement, vous me tuez par votre indifférence et votre dédain ! Vous seriez venu me dire que nous devions nous séparer, que vous ne m'aimiez plus, que je suis trop vieille pour vous, — hélas! j'ai tant pleuré ! ma vie a été une torture si prolongée ! J'ai tant souffert ! — Vous m'auriez parlé franchement, que je vous aurais pardonné. Vous êtes jeune, et une infortunée comme moi ne pouvait pas espérer garder votre affection longtemps; J'y ai cru pourtant ! Je me figurais que Dieu, las de me soumettre à une longue série d'épreuves, me bénissait en vous envoyant vers moi; j'avais rêvé un rôle de réhabilitation pour moi dans cette douce tendresse dont je voulais entourer votre existence. Vous aviez besoin d'être aimé; jeune, seul, je vous pressai sur mon cœur comme un ami à consoler. La vie commençait pour moi; vous étiez ma force, mon appui, et vous me disiez que j'étais votre ange î De quelle joie je fus comblée quand vous déposâtes ce mot sur mon front dans un baiser! jamais rosée rafraîchissant des herbes sèches ne fut mieux reçue. Pour vous j'ai négligé ma vie, mon intérieur, ma fille. — Oh! je suis punie! on vous aura mal parlé dq moi, et vous aurez cru des calomnies : on a été jaloux dd mon bonheur, on l'a détruit, et, sans m'entendre, sans me donner seulement l'occasion de me défendre, voua vous êtes enfui, sans savoir ce que vous laissiez en mol de douleur inconsolable. Douce aurore d'automne, vous avez brillé sur mon cœur, et la journée doit finir dans les larmes ! Que vous ai-je fait? Que vous a-t-on dit? Je m vous demande pas autre chose. Les pleurs m'ont déjl changée ; je leur abanHonne ce reste de beauté que voua avez regardé un moment et qui était bien à vous, puisque vous en emporterez jusqu'aux dernières traces!
Madame d'Àygaliers accompagnait ces paroles d'une pantomime expressive. La mélancolie passionnée et contenue à la fois lui donnait des attitudes charmantes; ses yeux s'humectaient de larmes qu'elle recueillait dans un fin mouchoir ; sa voix tremblait ; ses mains nues passaient sur ses bandeaux désolés qu'elle caressait avec des gestes de désespoir.
Maurice la regardait sans une parole. Il pensait qu'elle s'était moquée de lui assez longtemps, que Ramissaire lui paraissait un consolateur assez prouvé ; il avait bien envie de lui demander ce qu'elle était allée faire au coin de la rue de la Chaussée-d' Antin en tête-à-tête avec un Espagnol ; mille choses lui passaient à travers l'esprit qui lui démontraient suffisamment que les lamentations de cette femme étaient impudentes et fausses. Malgré cela, il bégaya des excuses, comme un enfant coupable ; il parla d'un ami qui l'avait entraîné ; il fut lâche et vulgaire, sentant la vieille habitude qui voulait de nouveau prendre possession de lui.
— Comprenez -moi bien, Maurice : je ne viens pas vous réclamer ma tendresse perdue ; une pareille démarche serait indigne de vous et de moi : je vous laisserais le droit de me mépriser, et je veux conserver votre estime, je veux demeurer éternellement dans votre pensée telle que vous m'avez rêvée, telle que vous m'avez sacrée en des moments délicieux que je n'oublierai jamais. Le monde est bien méchant, mon ami! Il insulte tout, brise tout, donne à tout des motifs honteux. C'est fini; après ce qui a eu lieu, notre séparation est irrévocable. C'est un adieu que je viens vous faire, afin de vous quitter avec affection, sans arrière-pensée. Plus tard, vous comprendrez les misères humaines, vous me regretterez ; je veux vous laisser un souvenir d'amie, de mère; je veux emporter une bonne parole et me renfermer ensuite avec Dieu. Ah ! Maurice, vous m'avez fait bien du mal !
Le mouchoir, de plus en plus fréquent, ne pot pas cette fois étancher un flot de larmes qui sortit et se mêla à des sanglots qui lui coupèrent la voix. Maurice demeurait inerte, dans l'immobilité la plus stupide. Cet aplomb l'indignait et, n'ayant pas le courage de dire sa pensée, il comprenait que son impassibilité était barbare.
— Madame, murmura-t-il, je vous promets que je n'ai pas voulu... Je vous ai bien aimée... mais chez vous, je voyais...
— Vous étiez jaloux, malheureux enfant? que ne l'avez-vous dit? Je vous aurais tout sacrifié ! ne vous avaisje pas confié plus que ma vie, mon honneur? Un mot de vous eût été un ordre ; je vous aurais suivi au bout du monde.
Maurice se rappela la romanesque proposition qu'il fit à madame d'Aygaliers au bal de Pontbriquet, à laquelle elle répondit par son — et ma fille! Il n'osa pas lui remettre en mémoire cette circonstance. Il se rapprocha et lui prit les mains :
— Voyons ! calmez -vous! Je suis coupable, je le sais...
Elle ne le lâcha plus. Pour lui, la situation devenait complètement ridicule.
Il était là, sans émotion, sans courage, retenu par une femme désespérée qui pleurait sur les manches de sa redingote et lui serrait les bras sur une poitrine oppressée, avec des étreintes pleines d'oubli. La scène s'acheminait terriblement vers un pardon. Le malheureux, obéissant au mouvement que ses mains captives imprimaient à son corps, regardait madame d'Aygaliers avec une compassion ennuyée et pensait que le premier qui entrerait lui rendrait un bien grand service.
— Enfin, on ne torture pas les gens sans leur dire leur crime. De quoi suis-je coupable? que vous ai-je fait? Vous rappelez^vous qu'un jour en voiture vous m'avez crié
avec déchirement que cela ne pouvait pas durer ainsi, que vous souffriez ? Ai-je eu pitié de vous?
Il se souvenait bien de cette scène, et il la maudissait de tout son cœur ; cette femme cruelle n'avait rien oublié. Ah! si la maison avait pu s'écrouler, si Arsène avait pu venir! Maurice eût accepté la catastrophe la plus imprévue comme une bénédiction, il rêvait l'impossible : par exemple , Pontbriquet lui rapportant son argent. Mais rien, et pas la force de parler. Dans de pareilles occasions, le temps n'apporte pas le salut; la douleur, même la plus fausse, dissout la résistance à -la longue.
— Ah ! vous êtes cruel et féroce ! Les hommes sont donc des lâches? Vous ne trouvez pas un mot de consolation, pas une parole de pitié pour une malheureuse qui se tord et agonise à vos yeux! Ah! Maurice, je vous croyais bon et charitable ! vous êtes à plaindre. Qui m'aurait dit qu'un jour c'est moi qui vous supplierais en vain, toute en pleurs, à genoux ?
Elle tomba à genoux sans lâcher les mains du jeune j homme, sur les lèvres duquel le grotesque de la situation i amena un sourire nerveux.
— Ah ! oui, riez ! Raillez une pauvre femme qui vous implore, que vous avez aimée, et qui n'a commis qu'une faute, celle d'engager sa vie pour votre bonheur !
Il entendit marcher dans la chambre à côté. Certaines terreurs vous donnent des sens de sauvage ; on devine les pas qui viennent.
—Sauvé ! pensa-t-il, accablé par cette lutte morale, humilié par cette lâcheté qui le mettait au-dessous d'une intrigante.
—Relevez-vous, madame; on vient.
La porte s'ouvrit. Madame d'Aygaliers se retrouva assise, convenable et sérieuse. Le domestique apportait une lettre. Maurice l'ouvrit, ne la lut même pas et répondit :
—J'y vais à l'instant ; donne-moi un habit.
198 CABTES SUR TABLÉ.
La sirène émérite comprit parfaitement; rien ne In avait échappé dans les hésitations du jeune homme. 1a hasard était venu à son secours ; sa peine à elle était per due. Elle se leva, salua tristement, et, en prenant cong( de Maurice, lui serra la main avec le désespoir des adieiu suprêmes.
— Vous m'aurez tuée! lui dit-elle sur la porte. Maurice rentra plus léger qu'un oiseau ; son domestique
lui présenta le vêtement qu'il avait demandé.
— Imbécile ! lui dit-il en souriant, tu n'as donc pm l'intelligence de ton métier? tout cela signifie que je n'j suis jamais pour la personne qui sort d'ici.
Et il se mit à lire le billet sauveur.
— Lettre bénie ! d'où vient-elle ? Voyons un peu la main qui me délivre.
« Monsieur, si vous voulez vous trouver au prochain bal de l'Qpéra et attendre vers deux heures à l'entrée da foyer, une personne vous abordera, et vous serez peut* être content de la revoir. »
— Au prochain bal ! j'irai. Cette mystérieuse anodine me rend un trop grand service pour que je manque aa rendez-vous. Qui peut m'écrire ceci? Je verrai Arsène.
— Mon cher, lui dit Maurice, voici un petit billet qui m'a sauvé d'un fameux danger. Figure-toi que madame d'Aygaliers est venue me faire une scène de l'autre monde.
— Que lui as-tu répondu ?
— Rien. J'ai été plus bête qu'un collégien. Les larmes allaient leur train; les sanglots devenaient menaçants; j'étais perdu quand cette lettre est arrivée.
— Maurice, tu as eu tort de ne pas t'expliquer franchement avec cette femme. Ce que tu as fait est mal ; s tu as été barbare là où tu devais n'être que sévère. Elle t'a deviné et doit te mépriser; elle t'a fait peur; tandis que tu devais la dompter.
Les deux amis se rendirent chez Clérac pour le con-
LE SECRET DE ÊOLICflllfELLE. 199
sulter sur la lettre. Il examina avec soin la disposition matérielle du billet, l'enveloppe, le papier, le timbre : il n'y avait pas de cachet ; cela venait du bureau de poste du Luxembourg.
— Pour l'écriture, dit-il, elle n'est pas contrefaite, mais elle m'est absolument inconnue.
Cela signifiait qu'aucune des femmes dont il avait vu la calligraphie n'avait commis cette lettre.
— Je ne connais personne qui ait une main aussi sûre, et ce n'est pas un homme qui a fait ça. Une chose me frappe encore, c'est le lieu du rendez-vous mal précisé. Il y a une inexpérience évidente. Une femme accoutumée aurait désigné un des endroits connus des habituées. Ce n'est pas une mystification ; cela ne vient pas d'Onoria ni des autres ; c'est du nouveau. Allez-y toujours. S'il y a souper, assurez- vous de la figure. Défiez-vous des mains, elles sont toujours charmantes ; et des pieds, ils sont toujours petits ; et des voix, elles sont toujours fraîches. Je parierais qu'il y a quelque aventure là-dessous.
—Nous t'accompagnerons, heureux mortel, à qui la vie envoie tous ses ambassadeurs.
Maurice fut exact. A deux heures da matin il attendait avec indifférence, allant et venant devant l'entrée du foyer, au bras d'Arsène. Un domino passa et repassa devant eux ; deux yeux inquiets s'arrêtèrent sur Maurice.
— Voilà ton affaire ; je te quitte.
Et dès que l'ami eut disparu, le fantôme noir se suspendit au bras de Maurice.
— Emmenez-moi quelque part; j'ai à vous parler. Je savais bien que vous étiez à Paris.
La voix était émue et le corps tremblait. Ce n'était pa la timidité qui agitait ainsi l'inconnue; on voyait qu'une grande détermination l'animait; c'était quelque chose d'inhabitué et de farouche qui poussait cette femme à fuir. Elle tenait ce qu'elle cherchait ; le reste lui importait peu.
200 CARTES SDR TABLE.
— Il n'y a pas de solitude plus vaste que la foule, restons ici.
— Me reconnaissez- vous ?
— Ma foi, non.
Et il chercha parmi celles qui jalousaient Onoria qui ce pouvait être.
— Y a-t-il longtemps que vous n'avez vu madame d' Aygaliers?
Il pensa au service que cette inconnue lui avait rendu en le débarrassant par sa lettre d'une visite importune, et il trouva assez plaisant que ce fût elle qui revînt sur ce sujet.
— Ah! je vois de quel pays tu sors, lui dit-il.
— Et Marguerite, la nièce de Pontbriquet, la faites-vous valser souvent?
— Ah ! mais tu es très-forte I
— Y pensez-vous quelquefois à la pauvre honteuse? Ce jour-là vous lui avez fait bien plaisir.
— Allons! dit Maurice impatienté, laissons l'innocence dans son petit lit blanc, et ne nous occupons que de ceux qui ne dorment pas. Que veux-tu de moi, et comment t'appelles-tu? je devine mal les énigmes.
— Vous seriez bien étonné, si vous me voyiez.
— Ce qui me surprendrait, ce serait de te trouver laide. Des regards et des mains chiffonnant et examinant, il
se formait une très-aimable conviction, c'est que la femme était jeune et belle.
Clérac et Arsène passèrent.
— J'ai vu ce cou-là quelque part ; je connais ces cheveux; tiens! c'est....
Il dit un nom à l'oreille d'Arsène.
— Ah bah 1
— Faut-il le lui dire?
— Non ; mais rassurez-le. Il cherche à voir si elle est jolie et craint de s'aventurer; levez ses doutes.
Et sans être vus du domino, ils s'approchèrent de Maurice.
— Belle, amoureuse, inconnue à ces parages! lui souffla Clérac derrière la tête.
— Je suis sauvé ! pensa Arsène ; Onoria ne pouvait plus rien : voilà le hasard qui me sert. +
Maurice chercha partout autour de lui ; la voix qui venait de lui parler n'avait pas de corps. Rassuré par cet avertissement mystérieux, il devint plus empressé, et donna l'essor aux folles paroles.
— Mon ami , que penserez-vous de moi quand je vous aurai fait une confidence, et que vous saurez la raison de ma présence ici ?
Le femmes qui cherchent à savoir ce qu'on pensera d'elles aiment les sentiers ennuyeux ; Maurice redouta une promenade de paroles monotones,
— Rien ! dit-il , sinon que tu as bien fait. Je vois bien que tu n'appartiens pas au monde qui nous entoure ; tu viens d'un pays supérieur; tu m'apportes une bonne nouvelle; je t'écoute.
— Pas ici.
— Pas ici? mais alors, viendrais-tu bien souper avec |moi?
— Allons quelque part où nous serons seuls.
— Rien n'est plus facile, mon cher ange; je l'entends bien ainsi.
Ils quittèrent l'Opéra et montèrent dans une voiture qui les conduisit à un cabaret illustre. En route, Maurice voulut voir la figure de sa compagne.
— Pas encore I lui dit-elle; préparez-vous à un spectacle étrange. Vous êtes faible et timide ; si j'allais vous faire peur
— M'effirayer, toi? enfant!
Quand ils furent installés, le domino mit la main sur la barbe poire de son masque.
— Jurez-moi que vous ne me ferez pas un reproche <
que vous m'écoutèrez avant de me faire de la morak Maurice, j'ai pris une grande détermination, et j'ai voul vous avoir pour confident.
Le jeune homme essaya de conjurer une scène solen Qelle ; il se pencha vers cette femme qui demeurait si perbe et immobile devant lui.
— Jurez I lui dit-elle. C'est plus sérieux que vous n le pensez !
— Je jure tout ce que tu voudras, mais arrache ç vilain loup qui me fait peur.
La main se rabaissa et la tête apparut en pleine luoiièr*
— Léontine ! s'écria Maurice ayec effroi.
— Moi-même I Vous voyez bien que je vous fais peur Il voulut parler ; elle posa les doigts sur sa bouche e
souriant.
— - Vous m'avez promis de m'écouter. (
Et elle s'assit. i
— Maurice, j'ai quitté la maison maternelle pourn' plus rentrer ; vous allez me juger sévèrement, et pouj tant ma vie ne pouvait pas être sage. La vérité est ter rible ; supportez-la. Ma mère voulait se débarrasser c| moi en me mariant au général de Pontbriquet. Ce q serait arrivé, il est inutile de le dire. Cette maison ra| établie, aux revenus incertains, aux bases invisibles m'aurait inspiré du dégoût. Entourée de tentations q toutes sortes, de suggestions, j'aurais succombé, San garder même l'estime d'un sentiment. Ma vie eût él vouée à l'intrigue politique et industrielle; je serais dev( nue une femme d'affaires, courant les ministères, voyaq s'ouvrir les portes devant mes regards et captivant 1< loisirs de vieux officiers de la Légion d'honneur qui o| les bénéfices des galanteries administratives. Fi des p« tites hontes ! le scandale est préférable ; c'est la franchi du vice, la sincérité du mal. Je ne me sentais pas le ca
ige de finir obscure, comprimée, vieille fille. — Vous îtres hommes, que faites-vous quand il vous faut de irgent, des honneurs, et que vous manquez du premier >u? Vous vendez la défroque de votre esprit et de votre Bur ; vous livrez votre conscience, votre probité, votre nour ; vous acceptez les humiliations fructueuses, vous mtractez des mariages de millions, et, tout en faisant ivie aux imbéciles, vous avez par-dessus le marché la ie d'irriter les honnêtes gens. Nous autres, nous n'avons is la chance de nous tirer d'affaire sans dot, il n'y a pas i métier pour les filles vertueuses, La lutte contre la isère'entreprise en robe d'indienne et avec l'aiguille est sensée ; on a tout de suite faim et froid. Il n'y a qu'une «te pour nous, et je l'ai choisie. — Il me faut des toiites splendides , des bijoux, de l'éclat ; mes fantaisies ineraient un roi. Dieu m'a donné la beauté ; je veux la rtune. A la belle fleur il faut du soleil ! Si j'avais épousé » homme riche, je l'aurais adoré toute ma vie ; les folies i cœur nous obéissent. Le hasard en décide autrement I • Maurice, regardez-moi I suis-je digne d'être aimée? Et Léontine se dressa rayonnante devant le jeune •mme. Sa chevelure provocante appelait le désir ; ses ux étaient noyés dans la rêverie du réel. Elle apparut mme un de ces trésors visibles de Dieu, si magnifiques 'ils appartiennent à tout le monde ; le Régent ou tout tre diamant historique conviendrait mal à un doigt en ise de bague. Sa bouche ardente semblait faite pour ire des perles dissoutes, et si son regard eût été cruel, >ût été une joie de brûler le monde devant lui, L'admi* tion devait être le pain quotidien de cette femme. — Maurice, rappelez- vous un jour où, dans l'embrare d'une croisée, nous nous sommes pris les mains en ence; je n'ai rien dans le cœur que cette fleurette. >us avez bien essayé de l'arracher depuis ; je ne vous en 'ux pas; vous n'avez pas l'énergie du mal si vousman-
quez de l'audace du bien. — Si je vous ai donné rendezvous cette nuit, c'est que je désirais vous dire adieu, comme au frère de lait de mon cœur. Nous avons une heure pour causer de tout ce que je vais oublier. Faitesmoi la conduite ; je quitte le village. Disons-nous au revoir pour jamais ne nous retrouver. — Vous prendrez une place commode dans la vie ; la considération entourera vos années d'homme. Au théâtre ou au bois vous me reverrez quelquefois. Vous promènerez votre femme, à laquelle le médecin aura ordonné de prendre l'air sans fatigue, et, en devisant sur vos espoirs pateipels, vous verrez parfois une éblouissante créature. Les honnêtes femmes sont curieuses; elle vous demandera mon nom, et vous répondrez : C'est la d' Aygaliers ! — D'où la connaissez-vous? ajoutera-t-elle. — J'en ai entendu parler, bégayera le pauvre mari. Mon bon Maurice, soyez tranquille, je ne vous saluerai pas. — Voyons ! trouvez-vous qu'il y ait de quoi pleurnicher? Vous savez comment j'ai été élevée et dans quelles conditions d'existence je me trouve ; je vous déûe de m'indiquer une destinée autre que celle que je choisis*
— Je vous plains !
— Marchande de modes, sous-maîtresse, religieuse, tout cela ne me va pas. Conseillez donc à un artiste qui rêve de Rubens et de Titien de peindre une enseigne ï — C'est que je ne prétends pas vivre à la façon de ces femmes de chambre parvenues qui n'ont de leur métier que la robe et l'audace, j'aspire à devenir une courtisane; je veux faire envie !
— Vous serez méprisée.
— Ce mépris-là est un hommage.
— Ma pauvre enfant, je voudrais avoir plus d'expérience pour vous convaincre.
— Promenons-nous dans les bois, chanta Léontine. — Avez-vous commandé le souper? — Dites-moi, Mau-
le Secret de polichinelle» , 2G5
rice, qu'aviez-vous donc le jour où vcros m'avez pris les mains si tendrement? Vous trembliez auprès de moi; vous savez , c'était chez ma mère ; mon cœur battait. Oh ! moi, j'ai été sur le point de vous sauter au cou. Vous rappelez-vous aussi que vous m'avez fait aimer mon piano, ce maussade instrument où l'on me retenait des journées entières ? vous me faisiez croire que j'étais musicienne ; vous m'auriez tout fait croire.
Le charme des beaux yeux opérait. La voix grave de la jeune fille s'attendrissait avec les souvenirs qu'elle évoquait. L'heure devenait vertigineuse.
— Vous me jugez mal, Maurice ! larmoya la sirène. Je vous ai fait peur au bal de Pontbriquet ; je ne vous proposais pas autre chose que de vous aimer. Sommes-nous maîtres de la façon dont la vie se présente? Ah! cela vous eût mieux posé que votre mascarade américaine. Ah ! mon ami, vous m'avez dédaignée ce jour-là pour une longue niaise qui valse comme un compas et qui doit passer ses heures en pénitence derrière une porte.
Un effet étrange se produisit. La tentation enlaçait Maurice, et les plus tendres souvenirs étaient oubliés. Nous renions tous les jours le Christ de notre vie, et plus de trois fois. Madame Dionay n'apparaissait plus au jeune homme que dans la pose de l'absolution. Léontine le tenait fasciné, quand elle rappela cette valse et la joie de la pauvre Marguerite. Une pitié sainte et hautaine se dressa dans le cœur de Maurice, en tunique blanche et l'épée à la main. Il éprouva une souffrance, et ses traits se contractèrent. La jeune fille comprit, et d'un bond se rapprocha de lui.
— Mon ami, je ne connais pas les mystères de votre âifle ; je n'ai pas voulu vous affliger. Pardon ! pardon !
Et sa radieuse figure caressait celle de Maurice, qui, le corps renversé sur le canapé, sentait celui de Léontine s'appuyer sur lui.
Les livres saints ont condamné la chair, et pourtant la beauté est consolatrice.
Il ne fut plus question de Marguerite, ange ascétique, à laquelle Maurice ne songeait qu'en fermant les yeux.