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UNE OASIS DU GRAND DÉSERT

Plus petit le refuge, plus grand l'amour.

Jbaiv-Paul Richtbb.

Arsène traversa le boulevard et entra dans une maison de la rue de Hanovre. C'est là qu'habitait madame Paule Dionay. Elle occupait, au second étage, un appartement assez simple, meublé et tenu avec goût. La bonne qui vint ouvrir la porte traita Arsène comme un habitué et l'introduisit dans un petit salon où se tenait madame Dionay.

On touchait à la fin des jours froids. Un feu oublié se consumait dans la cheminée. Une jeune femme était assise sur une chaise basse, une tapisserie à la main. Quand la porte s'ouvrit, elle leva les yeux et sourit au nouvel arrivant, qui s'inclina respectueusement.

Dès qu'ils furent seuls, Arsène s'approcha.

— Eh bien I Paule, demanda-t-il en la baisant au front, comment allez-vous aujourd'hui ?

— Merci , mon ami ; je n'ai pas souffert de la journée. La cérémonie est donc achevée ?

— Oui, c'est fini, répondit le jeune homme en ranimant le feu ; puis, Rétablissant devant la cheminée, il continua: — Maurice s'est très-bien tenu. La contenance était difficile : enterrer un père qu'on n'a pas connu et donner aux assistants une espèce de douleur en pâture. Je l'ai

relevé par quelques' toniques. Il a obéi à son cœur, qui est simple et droit, et il a été bieà inspiré.

— Connaissiez- vous quelqu'un parmi les personnes qui se trouvaient là?

— Non. Tout le monde appartenait aux amis particuliers de M. Delayen, et vous êtes assez au courant de ma vie pour savoir que cette société-là m'est étrangère. On m'a montré un certain général de Pontbriquet qui ne ma pas fait concevoir une bonne opinion de lui.

— Ah I mais je l'ai beaucoup vu, reprit madame Dionay, jadis, quand je sortais ! C'est un brave homme, exploité d'abord par les aventuriers de l'industrie, et qui, depuis, a profité des leçons qu'il a payées cher, je crois. Il est mêlé à un grand nombre d'entreprises ; il manie l'argent de tout le monde.

— Et en remue tant qu'il doit lui en rester aux doigts, n'est-ce pas ? Je ne me suis pas trompé sur son compte. Il a visé Maurice. Le père Delayen et lui devaient être en affaires. Je suppose qu'une opération est restée en suspens, et le vieux troupier pense à la continuer avec le fils.

Paule venait de se renverser sur sa chaise.

— Vous souffrez, chère enfant, lui dit Arsène. Patientez encore un mois ; le beau temps vous guérira, secondé par mes soins.

— C'est que je ne dors plus.

— L'air chaud calmera vos suffocations et vous pourrez reposer. Pauvre ange, c'est un bien sot métier que le nôtre. Ou travaille dix ans, et le résultat, vous le voyez ! On est obligé d'attendre le soleil pour enlever une douleur à ce qu'on aime. S'il ne s'agissait que de soigner les niais qu'on ne connaît pas, et qui vous font venir, rien ne serait plus simple. La routine met la conscience à l'abri de tout ; on fait ce qu'on appelle son devoir, c'est-à-dire rien du tout, et la nature se charge du reste. Ah ! depuis le jour où j'ai senti battre sous ma main de médecin ce tendre cœur

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qui fut trop reconnaissant, puisque je ne l'ai pas encore guéri ; depuis ce jour 1k, amie, j'ai maudit mes livres et mes maîtres, et je maudirais la carrière que j'ai embrassée si je ne lui devais pas de- vous connaître et de tous aimer. Ah ! sije n'étais pas médecin, avec quelle joie je convoquerais ici les plus célèbres pour leur payer très-cher le droit de penser que ce sont dqp ânes !

— Ne faites venir personne ! je veux être guérie par vous!

— Le temps et moi, nous en arriverons à bout. Il faut de la paix et du repos. L'hiver a été bon sous ce rapport. Quelles douces soirées et que de choses je vous ai lues! Vous vous endormiez quelquefois; je continuais, et le ton monotone de ma voix vous berçait. Ah ! ceux-là qui Croient me connaître seraient bien étonnés s'ils nous avaient vus ensemble. Moi, rigoureux, sceptique, dédaigneux des hommes et des choses; moi, que les esprits plats qualifient de paradoxal, comme ils riraient s'ils pouvaient comprendre les voluptés que j'ai ressenties à vous lire le feuilleton d'un journal ou l'in-octavo jaune du cabinet de lecture!

— Vous êtes si bon, mon ami !

«- Non, je ne suis pas bon ; je vous aime. Aussi cet amour me met en contradiction avec mon système d'existence. Ma foi ! il est trop doux de manquer à la logique de sa raison. Les autres n'en sauront rien, et je me vengerai sur eux. Voilà bientôt quatre ans que notre bonheur dure. Dieu se venge de mes doutes en me rendant heureux. Je me rappelle ce que j'étais quand je vous rencontrai. Je venais d'atteindre ma vingt-deuxième année, et je commençais mon internat à l'hôpital Beaujon. Ma philosophie niait toute croyance. C'est surtout la jeunesse qui ne croit pas ; l'impiété est une fille folle. Plus tard, on se convertit auprès d'une femme ; on découvre le ciel dans ses yeux, et l'on communie avec son àme. Je n'avais aimé

jusque-là que quelques malheureuses que je feuilletais comme un mauvais livre. Je jouais avec les cadavres que je disséquais, et je concluais au néant. Le hasard me conduisit auprès de vous. Vous souffriez déjà. Mon indifférence fondit comme une neige printanière ; je me sentis naître. Vos regards firent éclore ma vie. Depuis qe jour, il n'existe pour moi qu'un coin du monde, C'est votre retraite. Que partout ailleurs on se tue, je veux en rirel O ma Paule adorée ! vous m'avez régénéré, comme une prêtresse. Ceux qui doutent avec persistance, ceux qui sont immuables dans leurs malédictions n'ont pas aimé! Quand un homme, impitoyable jusque-là, commence à se montrer indulgent pour ce monde et à pardonner aux êtres,*on peut dire que l'amour est entré chez lui ! Il y a des haines qui feraient sauter la terre pour atteindre leur ennemi ; l'amour absout toutes les femmes pour en sauver une.

Madame Dionay regardait Arsène -avec une joie qui calmait sa souffrance. Renversée sur sa chaise, elle écoutait son ami, et sentait son cœur, dont les pulsations devenaient si précieuses de jour en jour, battre pour lui. Le jeune homme, debout devant la cheminée, n'était plus ce raisonneur qui se plaisait tout à l'heure à désespérer Maurice; ardent et enthousiaste, il croyait aux meilleures choses de cette vie, et laissait s'épanouir les tendres émotions de sa jeunesse. Grâce à Dieu, ces chères fleurs ne sont jamais perdues. Nos parfums vont toujours à une âme bien-aimée qui nous respire dans l'ombre et sait de nous ce que personne n'en connaît.

Arsène, noble de taille, portait une barbe dorée qui lui donnait une physionomie calme et sévère où le sourire, rare et bienveillant, passait comme un rayon de soleil. Sous des cheveux châtains et frisés au hasard, un front bas servait de siège à des pensées énergiques. On seûtait un homme qui savait vouloir. Ses yeux bleus présidaient

bien à l'ensemble de la figure et exprimaient les sentiments contraires de cette nature, terribles toujours, langoureux quelquefois ; ils se mouvaient dans un fluide magnétique d'où se dégageaient alternativement le dédain et la passion. On pourrait dire qu'il n'avait que deux regards, l'un pour une femme, l'autre pour toutle monde. Les lignes que nous avons déjà consacrées à ce caractère semblent en désaccord avec ce que nous ajoutons ici. A bien considérer cependant, nous procédons selon la règle commune. On ne saisit jamais du premier coup d'œil l'ensemble d'un personnage. Dans le monde, on ne juge jamais de primeabord. On commence par recevoir une impression générale ; on voit ce que voit la foule ; peu à peu on devine le reste. Arsène Pellegrin a passé sous vos yeux comme un inconnu; je vous présente un ami.

Les consolations qu'il adressait à madame Dionay pourraient paraître cruelles. Lui, médecin, il s'exprimait en termes désespérés sur la maladie de sa chère souffrante. Le jeune homme savait bien ce qu'il faisait. Il traitait par des paroles toniques un découragement profond et caché. Paule, douée d'une grande force d'intelligence, eût accepté sans y croire les soulagements d'une espérance impossible. Arsène voyait ce cœur incurable frappé à mort. La coupe fragile qui contenait son bonheur devait se briser un jour. L'orage approchait ; le flot de sang grossissait, envahissant la poitrine. La femme sentait, à ses faiblesses, à ses étouffements, que la mort s'accumulait en elle. Autant que possible elle cachait ses tortures et trompait son ami. Arsène comprenait qu'en feignant de croire à cette tranquillité, il eût accepté un rôle coupable. Madame Dionay était préoccupée de sa maladie ; il fallait lui en parler, gouverner ses alarmes, la distraire avec son mal. De cette façon, il parvenait à lui faire prendre le seul remède possible, cet espoir mystérieux composé d'amour céleste et divin, plein de douces transitions de ce monde à l'autre,

qui plonge la douleur dans des extases, et, endormant la vie terrestre, remporte au pays mystique où tous les cœurs de femmes sont percés de sept glaives. 11 y a du prêtre dans tout homme qui sait aimer.

Les femmes qui ont été malheureuses sont prêtes aux grandes passions. La vie de madame Dionay avait eu trois époques bien distinctes : jeune fille, le mariage s'était présenté à elle comme un paradis; tous les ans sa famille lui présentait deux ou trois billets de cette loterie étrange; enfin le nom qui sortit fut celui d'un M. Dionay ; femme, nous n'en dirons rien, il faudrait parler d'un mari dont nous n'avons pas besoin; veuve, elle commença à comprendre ce que sa vie aurait pu être. Le beau temps vint trop tard. La matinée avait été incertaine, la journée pluvieuse ; la soirée fut bonne. Assise devant sa porte, elle vit dans un encadrement de lumière passer son bonheur, qui, l'ayant reconnue, s'arrêta pour regarder le soleil couchant avec elle.

Paule Dionay n'avait rien d^ séraphique. Petite, gracieuse, blonde, elle montrait une âme remplie de tendresses sensées. Comme la Charlotte de Werther, elle eût mis du charme à disposer des tartines. Au premier aspect sa beauté n'offrait rien de séduisant. Sa figure régulière et douce, accompagnée de deux rouleaux de cheveux qui rarement s'oubliaient en anglaises, ses yeux résignés de la couleur des bluets, sa mise élégante, mais toujours sage, révélaient une éducation bourgeoise. On lisait dans ses traits la tristesse des fleurs épanouies à l'ombre.

La maladie, en pâlissant son teint, qui avait dû être rosé jadis, en donnant quelque chose de fiévreux à ses regards limpides, en maintenant sa taille dans les proportions les plus coquettes, la transfigurait et la rajeunissait pour ainsi dire.

Au moral , Arsène l'avait façonnée. Il s'était appliqué à reveiller sa pensée, à lui montrer que le dédain pour

les hommes n'est pas une khpiété, et que certaines malédictions sont plus chrétiennes que les soumissions de la foule.

Paule observait la religion à la lettre. Arsène lui enseigna l'interprétation des symboles, lui commenta l'Évangile selon la version humaine. Elle alla dans cette nouvelle voie comme vers le péché, et crut marcher à la révolte. Elle avançait toujours cependant ; tout chemin est bon avec un ami , et toute foi est sainte quand elle vit de l'amour de deux cœurs. Insensiblement la douleur avait pris place auprès des amants. Dès qu'Arsène eut compris que le mal était sans remède, il s'occupa de développer l'imagination de madame Dionay . Il exaltait toutes ses pensées, supprimant la terre et purifiant partout. Peu à peu il habitua Paule aux vêtements blancs, aux robes virginales. Elle ne sortait plus ; il lui fit oublier son corps, enfoui dans des peignoirs traînants et tristes.

Le dernier été fut doux encore. On put faire des promenades et marcher. Ar^ne composa une saison heureuse pour ce délicieux fantôme* Il y eut des jours où les pauvres rouleaux corrects, encadrant la tête pâlie se dispersèrent au vent. Le vrai sourire de la joie égaya ces courses, et l'amour impitoyable ne laissa pas perdre de pareilles heures.

Mais la maladie courait aussi ; elle rattrapa madame Dionay en novembre, au coin du feu. Arsène ajouta les distractions à son traitement moral. L'âme, toujours détachée, parcourt tous les paradis où l'amour est possible: la grande consolatrice fut invoquée, Marie-Madeleine, la pécheresse convertie, la sainte qui fît sa pénitence en aimant. Mais l'esprit ne se contentait pas de semblables extases. Cette part de nous tous qui veut être amusée, qui demande des récits, des indiscrétions, l'anecdote du jour, le scandale du moment, exigeait sa pâture. Arsène se résigna à rapporter tous les soirs, comme proie à sa co-

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lombe ennuyée, des lambeaux déchirés de la vie des autres. Puis il en arriva à cet empirisme moral dont la pharmacie est un cabinet de lecture. Il lut des romans à sa maîtresse, et substitua les émotions factices de la fantaisie aux préoccupations réelles qui assombrissaient les longues heures de la solitude et de l'insomnie.

Madame Dionay, depuis son veuvage, et surtout depuis sa liaison avec Arsène, avait cessé de voir ce qu'en appelle le içonde. Elles'était renfermée dans une retraite absolue. 11 n'entrait chez elle que ceux qu'y introduisait son amant et ceux-là étaient rares. Maurice y parut quelquefois. Arsène, en agissant ainsi, n'obéissait pas à un sentiment de jalousie. Il défendait sa retraite avec un soin farouche pour ne pas servir de texte aux causeries. Paris était pour lui un désert où il avait su fonder une oasis. Là il aimait, il souriait ; dehors, il haïssait et montrait les dents. C'était sa tanière. Deux êtres qui ne savent pas se suffire l'un à l'autre n'ont point d'amour. Sa vie, présent et avenir, était engagé dans sa passion. Uni à une femme mourante, il se sacrifiait à elle, comme si le temps eût été à sa disposition. On n'aime qu'une fois ainsi. C'est ce que la foule appelle manquer sa carrière ; c'est ce que j'appelle être sage, car c'est commencer l'éternité en ce monde.

— Figurez-vous, reprit Arsène, que j'ai éprouvé une affliction profonde en voyant ce malheureux Maurice. Le voilà seul et faible en proie aux intrigues humaines; son cœur bon va être défloré ; il fera des sottises généreuses. Je vais essayer de le guider, mais j'arriverai toujours trop tard. Je n'ai pas une autorité suffisante à ses yeux. — Quand il viendra, donnez-lui des conseils; inspirez-lui de la confiance. La sérénité de votre âme jettera des lueurs au fond de la sienne, où tout est trouble et confus. Il n'y a pas à craindre qu'il soupçonne notre liaison. Il doit se figurer que je suis un bandit que le mépris dès femmes pousse aux amours vulgaires. Vous serez ma cliente pour lui, et s'il

veut nous écouter, à nous deux nous en ferons un homme.

— Quel rôle maternel me conseillez-vous là, mon ami? Ai-je la force de le remplir ? Serai-je écoutée ?

— Essayez ! Vous l'avez dit : c'est un enfant que je vous donne. Nous allons avoir un fils à élever. S'il était mauvais, je le laisserais seul ; — s'il avait un vice, je l'abandonnerais à ce maître-là qui en vaudrait bien un autre ; si je découvre une ambition chez lui , je lui persuaderai de s'y livrer ; s'il était nul et bête, je lui conseillerais^ se marier ; c'est la seule classe d'hommes dont les femmes sachent faire des heureux à coup sûr ! Mais il est malléable dans sa bonté et son intelligence. Il est de ceux qui sont dupes de tout le monde, qui se rendent ridicules en faisant tout ce qu'il faut pour gagner le paradis ; qui gaspillent tous leurs trésors, livrent leur bourse aux intrigants, leur cœur aux intrigantes ; race des bons enfants qui se ruinent sans gagner un souvenir de femme ou un regret d'ami ; papillons aux ailes dorées qu'on se passe de main en main, et dont on enlève les couleurs ; médailles à l'effigie incertaine qui s'effacent en circulant ; de ceux enfin dont l'amour est obéissant , dont l'amitié est docile, plantes sans racines, luxueux parasites qui se posent et ne restent pas, agréables, mais inutiles, charmants, mais vite oubliés. — S'il leur arrive un malheur, on dit : c'est dommage I S'ils se ruinent , on les appelle imbéciles. S'ils meurent, on ne peut pas les pleurer. Et cependant ce sont les seuls êtres qui n'aient pas le droit de se plaindre de la façon dont on les traite. Us obéissent à la subjectivité banale. — Que je m'attache à lui pour le guider, on lui dira que je vis à ses dépens ; je n'ai pas assez de fortune pour qu'il ne croie pas à cette accusation. Ces natures ont une sorte d'entêtement inerte qui se refuse au conseil. 11 faut que la persuasion s'impose à elles avec autorité. J'ai pensé à vous pour ce rôle ; quelque bizarre qu'il soit, il a un caractère plein de sainteté.

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— Vous êtes fou! répondit Paule en souriant ; mais je consens à essayer. Il suffit que vous aimiez ce jeune homme pour que je m'attache à lui.

— Oui, je l'aime, et veux le sauver. S'il en était autrement, je m'amuserais à le laisser se noyer comme tant d'autres. Je le regarderais tomber à la merci du monde et être dévoré comme un pain qu'on jette aux carpes de Fontainebleau. Amolli par la vie, il s'en irait en miettes.

— Soit donc ! j'entreprends le traitement, à la condition que je conserverai le droit de vous appeler en consultation.

— Vous êtes un ange !

Et Arsène s'accroupit auprès de la malade et lui posa la main sur le cœur. '

— Vous êtes calme ce soir, n'est-ce pas ? ajouta-t-il en mêlant ces paroles dans un baiser.

Madame Dionay ne répondit pas ; sa figure souriait tristement. Elle semblait écouter son cœur qui battait sous la main du jeune homme, douée des vertus calmantes de la digitale. Ces extases douloureuses étaient devenues des joies pour elle. Un geste d'Arsène, comme une imposition magnétique , dominait son organisme. Le sang se soumettait à cette volonté.

Sous l'action de cette volupté apaisante, Paule ferma les yeux. Arsène , immobile, la contemplait , écoutant son haleine et comptant les pulsations. Peu à peu, le souffle et les battements se régularisèrent. Il sourit, retira lentement sa main, ranima le feu et s'en alla sur la pointe des pieds.

— Elle dort, dit-il à la bonne; vous attendrez qu'on vous appelle.

Et il sortit.

Je cognois bien mouches en UicL F». Villon.

En quittant Arsène, Maurice était rentré chez lui, ou plutôt dans l'appartement de son père, et là il s'était assis fatigué, abasourdi, semblable à un voyageur qui, comptant sur un long chemin , voyant devant lui une montagne à gravir, et marchant à son aise, certain d'avoir des étapes nombreuses à faire, serait soudain transporté à son but, sur le plateau le plus élevé. Maurice se trouvant au sommet de la vie regardait autour de lui, cherchant une route a suivre, un coteau semé de fleurs , un glacier troué d'abîmes, un pic hérissé de rocs. — Rien. Sur la plate-forme aride, des fous riaient et chantaient autour de feux de joie, et dps vieillards, accroupis auprès d'une pierre d'or, se laissaient mourir en la contemplant. Il faisait froid, mais presque tous étaient richement couverts. Les avares seuls grelottaient.

Au haut du mont Gemmi, dans le Valais, il est un triste plateau, au centre duquel est un grand lac. L'eau y est morne et jaune. Cette montagne ressemble à une grande coupe de pierre, pleine des larmes tombées du ciel depuis des siècles.

La plaine élevée où Maurice se trouvait transporté offrait le spectacle qu'on découvre sur la Gemmi. De blanches sirènes sortaient des ondes maudites et jetaient sur le bord, parmi les rochers aigus, quelques-unes de .ces fleurs bleues qui ont des yeux de femme et qui lancent au cœur des clignements irrésistibles. Myosotis sur un rocher, illusions sur la réalité, n'est-ce pas la même chose ?

Qu'allait-il faire dans la compagnie de ces gens qui se reposaient, lui qui n'était point las? Attendrait-il la fin de sa vie sur cet ennuyeux sommet, comme un voyageur attend la diligence dans une mauvaise auberge à côté de gens qui sont arrivés? Redescendrait-il vers ceux d'en bas pour porter assistance aux plus fatigués, comme tin homme de bonne volonté, ou pour aller et venir autour d'eux comme un enfant qui joue au milieu d'ouvriers? De toutes parts la responsabilité de la vie pesait sur lui. Se livrer aux enchantements du lac noir, s'accroupir auprès ' des inconnus, ou rire avec les insensés, actions coupables que tout cela! Malheureusement pour lui, Maurice ne comprenait pas qu'au bout des chemins réels, nous devons trouver en nous-mêmes et escalader des routes invisibles et escarpées. On est quelquefois las sur cette terre, mais on n'est jamais arrivé.

Dans l'après-midi, Maurice reçut les deux lettres suivantes. Voici la première :

« Jeune ami, fils de mon vieil ami, je viens troubler votre solitude affligée pour entretenir votre esprit des ennuis les plus humains. Vous trouverez parmi les papiers de monsieur votre père des obligations contractées par moi et signées de mon nom. Ces détails sont insignifiants pour vous, mais ils ont de l'importance pour moi. De ma carrière longue, et j'oserai presque dire glorieuse, il ne m'est resté que l'honneur d'un br^ve militaire, trésor difficile à protéger, quand on est dans la nécessité de gagner sa vie à l'âge où le repos est si bon. Je suis le pasteur d'un petit troupeau de femmes qu'il faut nourrir. Depuis dix aps, je me débats au milieu des entreprises industrielles.

d Votre père, dont l'esprit était si net et si précis en affaires, m'aida de ses meilleurs conseils toujours et, vous avez les preuves, de sa bourse quelquefois. Son amitié rendait l'argent très-familier entre nous. La cama-

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raderie Ue la bourse est possible quand on s'appuie ¥m sur l'autre depuis des années. Mais, de vieillard à jeuin homme, quels que soient les liens qui les rapprochent cette situation est intolérable. Je ne veux pas qu'ui homme d'affaires vous donne avant moi cet avis : en fail d'argent, tout doit être régulier. Je vous suis redevable de sommes dont vous avez les billets, échus depuis longtemps. Je voudrais pouvoir vous dire : Je vous dois tant tenez ï — et vous serrer la main.

» Mais la mort de votre père n'a pas seulement surprix mon cœur , elle est tombée à une époque désastreux pour mes intérêts. Je reconnais ma dette, et, très-hon teusement, je vous prie de m'accorder un délai , san mettre les gens de loi dans la confidence de votre gêné rosité, A la tristesse que Réprouve à vous faire cette de mande se mêle une joie : je me sens heureux de m'atta cher par la reconnaissance au fils de mon vieil ami ; il m peut pas mieux se révéler à moi que par un bienfait.

» Au revoir, jeune ami ; je vous serre les mains ava toute la cordialité de sentiment d'un ancien soldat.

» Général de Pontbriquet. »

La seconde lettre était ainsi conçue :

«t Monsieur» les démarches exceptionnelles s'adressen aux situations exceptionnelles. Ceux qui souffrent se re commandent a Dieu d'abord; puis à ce qui semble gran sur cette terre après lui, aux rois, aux princes, aux riches à ceux enfin de l'exception et du privilège. Les homme croient qu'une femme belle doit être bonne ; les pauvre pensent que riche et charitable ne sont plus qu'un mot

» J'ai connu votre père, monsieur; il était chrétien p* la générosité; aussi, en priant pour son âme, ce math j'avais la conviction qu'elle était au ciel. Qui je suis n'est-ce pas moi , qui ait prié ce matin pour votre père

et qui vous envoie cette lettre ce soir? Qui je suis, moi, qui ne crains pas d'être prise pour une aventurière, et qui vais importuner les heureux de ce monde ; moi, qui affronte les soupçons, les refus, les injures, qui je suis? Une pauvre femme qui s'impose la tâche de faire le bien, et qui n'attend pour récompense que les bénédictions des mansardes, les larmes des mères consolées et le baiser des anges en haillons.

» Je vous demande de continuer les bienfaits de votre père; c'est sou à sou que je fais mon trésor. Brin à brin, flocon à flocon, la manne couvrit le désert; petit à petit, la charité purifiera la terre.

» Comme il est raisonnable de savoir, administrativement, où vont nos offrandes, j'aurai l'honneur, monsieur, si vous voulez bien m'assigner un rendez-vous, de vous expliquer moi-même la façon dont procède l'association qui m'a choisie pour présidente.

» Veuillez agréer mes excuses, monsieur, et vous rappeler que je me suis présentée à vous sous le couvert de la charité. . '

» Anne d'Aygaliers. »

Un grand misérable, qu'on a cru habile, parce que c'était un coquin, a dit qu'il fallait se défier de son premier mouvement. Il est dangereux, c'est vrai. Qu'importe? ne vaut-il pas mieux être trompé avec abondance de cœur que d'agir sagement avec défiance ? Je connais trop ceux qui gagneraient les récompenses, s'il en était ainsi, pour croire un instant qu'une pareille doctrine puisse être soutenue. Ce ne sont pas les plus honnêtes qui ont raison en ce monde ; aussi est-il dangereux d'établir une règle sur le succès. On érigerait en principe les mauvais instincts de la nature.

Le premier élan est gênant quelquefois, jamais mauvais. Quand saint Martin coupa son manteau en deux, il céda

à son premier mouvement. Cet acte est devenu une légende. Le bon roi Robert laissait découdre les frariges d'or de son manteau par des mendiants voleurs. Saint Martin et le roi Robert étaient-ils des insensés, et le personnage qui conseillait d'attendre la réflexion serait-il un sage? C'est-à~dire que ce dernier, dont Pâme a dû être balayée dans un tas d'ordures, est le patron des publicains modernes, tandisque les deux charitables, ces saints idiots, respectés par la foule comme des génies féeriques dont on n'imite pas les miracles, habitent le ciel naïf où les bienheureux ont des auréoles d'or, et dont les adorateurs ont l'âme élevée.

Le premier mouvement devrait être utt acte de foi, uhe religion. Le premier mouvement, c'est le fait de l'homme de bonne volonté exposant sa vie dans uh danger qu'il rencontre, versant sa bourse dans la casquette crasseuse et dans le tablier troué, donnant sans examen, sans formalités, montant dans les greniers de Paris, et descendant dans les caves de Lille.

Plus d'un accueillera mes réflexions en souriant, fet me félicitera de ce généreux paradoxe. Il aura raison auprès de bien des gens, parce que de notre temps on ne laisse pas traîner ni rogner les franges de son luxe, et qu'on a l'habitude de rentrer chez soi avec son paletot intact. Je laisse subsister ma boutade pour quatre ou cinq qui la comprendront, et je reprends mon récit.

Maurice répondit aussitôt aux deux lettres que nous tenons de lire,

— Monsieur, dit-il au général de Pdntbriquet, je regrette de n'avoir qu'à continuer la conduite tracée par mon père en vous accordant un délai auquel vous donnerez la durée qui vous conviendra. Je n'ai aucun mérite à agir ainsi. Si mon rôle en cette affaire eût dépendu de ttioi uniquement, vous m'auriez trouvé, je vous prie de le croire, digne en tout point de Pami que vous regrettez et

du guide que j'ai perdu. Je suis touché, monsieur, de l'offre cordiale que vous me faites d'une amitié à laquelle, en raison de mon âge, je ne puis avoir que des conseils à demander.

— Madame, répondit-il à madame d'Aygaliers, votre lettre est la bienvenue ; elle me console un peu dans mon chagrin, et je me sens rassuré, puisque le bien est si facile à faire; on n'a qu'à obéir à la persuasion des voix charitables. Je me souviendrai, madame, que ma première bonne action aura passé par vos mains* et que vous êtes dépositaire des premières bénédictions que j'aurai méritées* Mon devoir est d'aller vous remercier moi-même* madame, et je m'en acquitterai très-prochainement.

Maurice, après avoir tracé ces lignes, ouvrit un tiroir, en tira un billet de cinq cents francs et le joignit à la lettre, II sonna. Un domestique entra.

— Comment vous nommez-vous ? demanda le jeune homme*

— Monsieur, je m'appelle Pierre, et si monsieur voulait

— Depuis combien de temps étiez -vous dans la maison de mon père?

— Monsieur, depuis quatre ans, et si itiohsieur voulait. . .

— Allez 1 je vous garde à mon service. Portez ces deux lettres à leur adresse.

Un quart d'heure après, toute la valetaille obtenait de Maurice son réengagement* L'instinct devine Rapidement. La première tentative ayant révélé une grande bonne volonté, chacun s'empressait de l'exploiter. Nous avons tous commencé ainsi. Peu à peu, la honte d'être bons nous a rendus défiants.

Avec la nuit arrivèrent les tristes pensées. La solitude dans un appartement inconnu devenant insupportable à Maurice, il sortit, sans but, pour aller devant lui.

Pauvre jeune homme, qui prenait ce besoin de consolation pour de réelles consolations !

JUIf-PAUL RlCHTEE.

Qui de nous n'a traversé les solitudes parisiennes, sous le coup d'une douleur, quand un ressort de notre âme est rompu, quand une aile de la colombe est brisée ? C'est comme si Ton promenait, par un jour de grand vent, une lyre aux cordes pendantes. Les mystérieuses délicatesses qui sont en nous souffrent au milieu de cette tumultueuse indifférence, parmi ces inconnus qu'on chérirait si l'orchestre était d'accord, si cette vie n'était pas le prélude d'une vaste symphonie ; si pendant que je pleure, mon voisin ne riait pas ; si je n'essayais pas une ritournelle de joie à côté d'un instrument qui traîne une plainte.

Maurice n'était pas en proie à une vive douleur ; il éprouvait un vide' immense. 11 cherchait un intérêt à la vie. Comme un paladin mélancolique, parti à la quête des aventures, jette au vent la plume de son casque pour suivre la direction qu'elle prendra, il allait au hasard, assistant à un tas de petites choses qui l'occupaient un moment sans le distraire. Les gens qui passaient parlaient, dîner, argent, amour. Chacun courait à de mesquines, habitudes. Personne n'avait besoin de lui. Un sot orgueil, qui habite toujours chez nous, lui faisait croire par in- % stants que l'auréole des enrichis entourait sa tête et qu'il portait le chiffre de sa fortune sur son chapeau. Aussi marchait-il, pendant ces minutes vaniteuses, fier comme un conscrit qui a un bon numéro.

Puis , au détour d'une rue , la vision changeait. De

l'ombre d'une porte cochère une main s'était tendue vers lui. Il avait entrevu un paquet de guenilles qu'un bras pressait sur des haillons ; quelque mère sans pain allaitant un enfant sans lait. Il vidait sa poche humblement, généreusement, avec superstition, pour conjurer le bonheur. La vanité alors sonnait sa fanfare, et le ciel s'ouvrait pouf laisser pleuvoir sur lui des bénédictions lumineuses.

Il passa devant une église ; elle était fermée; il aurait peut-être prié.

L'excitation de la marche multipliait les visions. Il se trouva tout à coup dans un quartier obscur, au milieu d'un réseau de rues étroites, peuplées de cabarets à l'haleine vineuse. Des groupes causaient sur le trottoir, près des portes. Une velléité révolutionnaire lui traversa la cervelle. Il se figura qu'on n'attendait que lui. En un clin d'oeil la rue fut bouleversée ; il se trouva avec une bande armée derrière une barricade; des soldats marchèrent contre eux ; il fit des actions héroïques, reçut des blessures commodes à porter et défila quelque part où il y avait des femmes aux fenêtres.

Le tambour battait dans sa tête. Il allait au pas de charge. Les passants le prirent pour un homme très-pressé.

Les méandres que nous décrivons dans le labyrinthe de nos rêveries, que nous marchions à travers Paris ou à travers notre cerveau, nos circuits aboutissent toujours à un but auquel nous nous rendons presque machinalement.

Maurice, après deux heures de détours, se trouva devant la maison de madame Paule Dionay. Il était seul depuis si longtemps qu'il monta.

La belle malade venait de se réveiller, et au coin du feu elle faisait un modeste repas, dont elle offrit, en riant, la moitié au jeune homme qui, ayant fait la réflexion qu'il devait avoir dîné, bien qu'il n'en fût rien, s'empressa de refuser.

Son entrée produisit un effet étrange sur Paule. Elle

42 CARTES SUR TÀRLE.

s'était endormie après les recommandations d'Arsène relatives à son ami, et la première personne qui se présentait à elle, à son réveil, c'était précisément Maurice.

Elle accueillit cette apparition comme une sanction donnée par le hasard aux projets d'Arsène. Elle devait obéir. Bien convaincue que Maurice était à jeun, elle insista négligemment et lui fil accepter une part d'un joli poulet dépecé qui gisait devant elle. Il se laissa faire avec bonne grâce, et cette complaisance ne fut pas désagréable à son estomac.

— Vous venez de traverser une des longues journées de la vie, dit Paule. J'ai bien compati à votre fatigue, monsieur, et votre ami Arsène m'apprenait tout à l'heure combien votre douleur a été digne et noblement portée.

»"-J'étais appuyé sur lui, madame, et quoiqu'un peu rudes, les consolations de son cœur sont salutaires. On dort bien sur son amitié. C'est un oreiller dur au premier sommeil, mais c'est le lit du cénobite où la paix vous berce.

— Il vous aime bien, allez !

— Je le reconnais, madame, son affection bourrue et protectrice m'a été utile souvent. Je me rappellerai toujours quand elle se révéla à moi pour la première fois, il y a quelques années; nous n'étions alors que camarades. On se rencontrait à une petite table d'hôte où plusieurs étudiants vivaient en commun. Sur une dizaine que nous étions, la moitié environ détestait Arsène ; par ceux-là il était redouté. Les autres, dont je faisais partie, demeuraient parfaitement d'accord avec lui, aimant sa franche honnêteté et son dédain pour les protocoles sociaux. Je suis très-timide, madame; ma volonté, enchaînée au fond de moi-même, se débat ; je sens son supplice et n'ai souvent pas la force de la délivrer : de là les indécisions, les hésitations, les défaillances.

Dans cette réunion de jeunes gens, ma façon d'être + avait donné naissance à quelques plaisanteries. Peu à peu

les quolibets, dont je riais d'abord, me rendirent morose. J'en souffrais. Un soir, Arsène me prit à part :

— Je vous ai compris, me dit-il, et je serai franc avec vous. Les plaisanteries dont vous êtes l'objet vous fatiguent ; elles ne sont pas méchantes, mais vous les supportez péniblement. Vous préféreriez une injurp dont vous pourriez vous fâcher. Vous attendez un prélexte; il ne se présentera pas. Tous ces jeunes gens sont très-gentils et vous estiment. Seulement l'esprit a besoin de pâture et bqtine sur les inoffensifs. Il ne faut jamais laisser prise à personne sur notre caractère ou notre dignité. C'est un mauvais exercice de la patience que de rester abattu même sous des railleries anodines. On doit composer son rôle quand on est jeune et ne prendre aucun pli de soumission. Il est trop long de faire sa carrière par l'estime. S'aperçoit-on que les gensqui se rangent sur les trottoirs, pour laisser passer les autres, sont complaisants et polis? Ils s'écartent; on passe très-indifféremment. Ainsi du reste. Je vais vous donner un conseil atroce , mais salutaire. Attendez un jour où vous serez mal disposé, choisissez 1* première parole du premier venu, et fâchez-vous sérieusement. Les propos sont insuffisants; il faut créer un fait qui se répète et soit bien établi. Les gens de barrière se collètent, et le respect est accordé aux poings les plus lourds. Nous autres, nous avons le duel ; c'est la même chose : deux niaiseries brutales. L'important est de savoir tirer parti des préjugés. Y céder sottement, je ne vous le conseillerais pas ; s'y soustraire, c'est le difficile ; il faut conquérir le droit de s'en affranchir en les utilisant. Tout se fait sans cesse de la même façon. Personne n'est à l'abri des bêtises : les intelligents savent les commettre à propos. —Vous attendez donc un mot mal sonnant; vous vous fâchez, vous vous battez, et dussiez-vous vivre dix mille ans, jamais plus on ne vous plaisantera. '

— Je suivis son conseil, madame, et après une ren- *

kk CAHTES SUR TABLE.

contre heureusement sans résultat, je remarquai qu'Arsène avait parlé juste. On me respecta, et je me fis des amis de tous mes camarades. — Chacun connaît cette tactique de la vie, et personne ne rapplique. Arsène est un sage, madame.

— Vous-même, monsieur, me semblez assez expérimenté.

— Moi, madame, je suis un enfant, et le sais. Les gens ivres commettent des actions insensées et s'en rendent parfaitement compte. Ils n'ont pas la force de se commander à eux-mêmes. Les esprits faibles ont conscience de leur caractère et sont contraints d'y obéir.

— Chassez vite, monsieur, cette doctrine du fatalisme appliquée au sentiment, et permettez à une vieille femme de vous catéchiser un instant. Votre sourire d'incrédulité me fait comprendre que je viens d'employer la plus terrible locution de la coquetterie féminine ; je me rétracte. Je ne suis pas une vieille femme, je suis une malade , une mourante. Je réclame le privilège des grand'mères impotentes, le droit de gronder un peu. Il vous est défendu de déclarer que vous avez des défauts et de vous soumettre à leur tyrannie. Le despotisme politique n'a de raison -de régner que sur les sociétés dégradées. L'oppression des vices ne domine que les cœurs vieux ou vieillis. Jeune peuple et jeune homme doivent aimer la liberté.

— La liberté ! oui, quand on sait en faire usage. L'espace, soit, quand on peut le remplir. Je ressemble k un acteur qui ne sait pas son rôle. La toile est levée ; la salle est pleine. De la coulisse on m'anime, on m'excite. Quel air vais-je chanter? Quelle est la musique à la mode? Va-t-on m'applaudir ou me huer ? Je vois mille choses à faire, mais j'ignore quel choix doit me déterminer. 11 fut un temps où j'aurais réussi à coup sûr dans deux ou trois rôles que je sais bien. Vêtu de velours noir, pâle et fié-

vreux, j'aurais traversé la sc&ne en récitant mon monologue. Ophélie m'aurait aimé. La pauvre fille vit peutêtre encore, mais on ne se soucie plus cTHamlet. L'emploi de Roméo mirait aussi; mais aujourd'hui, quand les familles se haïssent, elles s'assassinent par la calomnie. On peut aimer Juliette à travers les coups de poignard; mais on n'affronte pas pour arriver jusqu'à elle les traite cachés de la malice. On escalade un balcon défendu par vingt hallebardes ; mais franchir une porte seulement sous le feu croisé des propos du monde, assailli par les bavardages des voisins qui, de leur fenêtre, vous regardent passer en souriant, c'est impossible. On traverse la mer sans redouter les monstres; mais passer à la nage dans ce marais fangeux où coassent les grenouilles, dans cette eau stagnante et perfide bien plus redoutable que tous les lacs d'enfer, de glace ou de flamme, c'est impossible. Ah! Vérone ! les palais ! les étoiles ! l'alouette ! que cela est loin ! A neuf heures du soir le tambour nous chasse des quelques jardins qui nous restent, à l'heure où la verdure serait douce; et les bruits vulgaires qui nous réveillent le matin n'ont pas de nom possible. — Savez-vous le rôle que je jouerai, madame? celui d'artiste dateur, tant que j'aurai le courage de rester jeune ; et quand je serai las et dégoûté de l'indulgence des salons et des tristes aventures qu'on y ramasse, je trouverai une grande fille qui chantera des romance3, aura plus ou moins d'argent à m'apporter, et je m'approcherai, la tenant parla main, d'un monsieur très-laid qui nous dira piques paroles tout bas, auquel nous répondrons deux Nots à peine articulés, deux mensonges, bégayés avec honte peut-être, et je rentrerai dans le monde avec cette inconnue, ma compagne éternelle. Arsène est un sage, madame, et un prophète ; il a vu tout cela. Je sens ma fostinée, et je n'ai pas la force d'y échapper. Je connais une existence enviable, difficile à fonder.

Au lieu de mettre le capital de sa vie dans le mariage, qui vous rapporte un maigre revenu de petits soins, d'affection sage mêlée d'humeur, une rente d'habitudes calmes, — on place son bonheur en viager, à fonds perdus. On rencontre quelquefois un cœur élevé, supérieur, qui vous adopte, qui se donne à vous, épouse vos pensées, aime votre âme, souffre avec elle, qui vous console des autres et vous rassure sur vous-même. C'est la vision vivante, c'est le réel dans le rêve ; on est bien deux ! Mais, madame, marcher en puisant ses forces en soi-même, pleurer seul à ses heures découragées, mettre sa joie dans sa poche, en froissant les petites couronnes* quotidiennes que certaines femmes font durer si longtemps, ces humbles souffrances sont dures. Elles ne sont pas tolérables quand on veut les partager avec un être qui ne comprend pas. Oh ! pouvoir, au fond d'une retraite cachée, venir apporter ses peines aux caresses soulageantes d'une femme, comme le guerrier blessé qui s'écarte un moment du combat pour laver ses blessures à l'eau d'une source isolée ! savoir qu'il existe un coin secret, une chambre comme celle-ci, où tout ce que vous aimez vous attend, où vos fantaisies ont leurs habitudes !

Paule rougit. Maurice avait deviné le gîte. Le noyé . qu'elle voulait sauver venait de s'accrocher à elle. Il fallait, pour ne pas s'engloutir avec lui, le replonger dans les abîmes et asphyxier cette exaltation dans le réalisme.

— Monsieur Maurice, reprit-elle avec un sourire refroidissant, les simples esprits ont souvent raison. Vous ne me semblez pas avoir fait votre stage dans le monde. Ophélie et Juliette n'étaient que deux filles mal élevées. L'existence est plus longue qu'une tragédie, et quand la mort n'arrive pas à la scène indiquée, les personnages deviennent ridicules. La vie a un sixième acte, toujours très-embarrassant; Les cinq premiers marchent tout seuls. On choisit son drame de prédilection et on le

mène, tant bien que mal, jusqu'à la fin, difficile à improviser. Reste le dernier acte; c'est le plus dur à composer. On ne meurt pas en scène, dans un paroxysme de jeunesse; on finit vieux, dans un lit, affaibli, seul et triste, ou entouré de famille et souriant. Si nous ne devions aller que jusqu'à vingt-cinq ans, si la mort nous tirait à elle par nos cheveux bouclés, pâlis, mais beaux encore, ce serait superbe ; nous vivrions par tragédies et par drames; on ferait du Shakspeare et du Racine; on se conduirait à l'espagnole ou à l'allemande. Croyez-vous que moi, par exemple, je serais ici, mourante tous les jours, sans révolte, sans péripéties? La vie n'est ni un drame ni un roman ; c'est une histoire qui ne finit jamais. Il faut être commodément assis pour écouter le récit de cette aventure, et dormiF si elle devient trop ennuyeuse. Le meilleur fauteuil est le mariage.

Ne vous révoltez pas trop ; ceux qui se roidissent le plus sont le mieux brisés. Savoir céder, c'est deviner expérience. La vie est un fleuve, disent les chansons. Pendant la première jeunesse, on pense à Femonter le courant, on lutte eonlre la tradition des convenances humaines, on perd un temps utilement employé par les rair sonnables qui se construisent un canot etl'abandonnentà la dérive, n'ayant que la peine de le diriger. Quand on s'est bien débattu, brisé par l'effort, on cède avec désespoir, avec rage. On se livre au courant comme un cadavre; on s'en va, naufragé flottant, et l'on rencontre en route des nageurs dispos, suivis par une barque, organisations vulgaires qui n'ont pas lutté et ne prévoyaient ^ême pas qu'on pût résister. Durant les gros temps il» abritent, et les plus charitables d'entre eux recueillent ks malheureux qui manquent de forces.

— En d'autres termes, madame, ceux qui sont couchés sur tes parapets des quais pratiquent la vraie sagesse,, et <sux qui marchent sur le trottoir sont des fous;

— Je ne dis pas que cela soit bien ; je dis que cela est. Allez! tentez I essayez! Je suis forcément retenue sur ma chaise ; c'est mon parapet. Quand vous vous arrêterez devant moi, nous causerons. Je ne vous offrirai jamais de conseils, c'est une monnaie ridicule. On croit donner des louis d'or, quelquefois même on croit les avoir reçus, ce n'est qu'une circulation d'écus qui se changent en feuilles sèches.

Maurice s'inclina en souriant et se disposa à partir. Il vit que l'animation de la causerie n'avait coloré pendant un moment les joues de la malade que pour leur laisser une pâleur plus effrayante. Il avait trop fait résonner ce clavier nerveux.

Paule jeta un long regard au jeune homme et le congédia presque tendrement

Mince et bien pris, Maurice portait une barbe noire abondante, qui, au premier aspect, paraissait donner à sa physionomie un air sévère et décidé. Les indices tirés des couleurs trompent la plupart du temps. Les cheveux lustrés, les cils longs, les sourcis fournis, les. yeux noyés, tout cela aussi était noir chez le jeune homme. Je ne sais quoi d'assoupli détruisait la fausse énergie de ce visage. Le regard honnête était chargé d'hésitations rêveuses, comme celui de certains lévriers qui interrogent leur maître; le teint pâle et lisse se colorait à chaque instant pour le motif le plus futile, pour une pensée ou un mot ; l'organisation entière offrait un caractère de délicatesse féminine. Ce ressort d'acier fin et bien trempé cédait trop facilement et se rendait à la moindre pression ; un rien met ces rouages en jeu. Une larme triomphait du cœur de Maurice, vraie ou fausse; une fantaisie ou un très- vif sentiment devaient agir sur lui presque de la même façon. Son âme pliait à tout vent. Une tempête l'eût déracinée peut-être, mais sans la briser. On méprise quelquefois ces natures, on les plaint souvent. S'il leur arrive un jour de

concevoir une grande action, elles sont terribles. En politique et en amour, elles vont jusqu'à l'excessif. Dans le conciliabule secret -des timides passions où s'agitent les plus violents projets, dans ces catacombes où conspirent des esclaves, si une idée se forme et grandit sous une incubation assidue, une heure vient où il faut qu'elle sorte, et alors rien ne l'arrêtera. Cette explosion se prépare lentement, amenée par des années de patience forcée.

Malgré sa volonté de rester maternelle et sage, madame Dionay sentait que la coquetterie avait miroité dans ses paroles. Maurice ne s'aperçut pas de ce charme involontaire exercé sur lui. Il partit heureux et léger, sans chercher un motif à sa joie. Il sentait en lui-même qu'il lui serait doux de revenir souvent se mettre sous le joug de cette raison séduisante et d'apporter les péchés de ses" journées à ce confessionnal plein de sourires.

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