OUVERTURE DE LA CHASSE
Il m'empruntait quelques écus que je lui donnais.
Didbrot.
Le lendemain, le général de Pontbriquet accourut de très-bonne heure pour remercier Maurice Delayen. Il l'embrassa et lui raconta tout au long l'état de ses affaires. L'entreprise qu'il avait fondée marchait bien; encore quelques faibles efforts, et les résultats seraient magnifiques. Il s'agissait de quelque chose à extraire du sol, engrais ou combustible, minerai ou source ; la nature est
une si bonne mère qu'elle donne à vivre à toute sa famille, même aux enfants perdus, qui hypothèquent cette bienveillante fécondité; peut-être bien s'agissait-il encored'un gaz à condenser pour éclairer et chauffer l'humanité à prix réduits. Je ne crois pas utile de spécifier la découverte.
Maurice écouta avec ennui tout le développement de la situation du général. Des chiffres se dressaient dans le monologue du soldat industriel ; des additions colossales s'avançaient en bataille, et les zéros nombreux recevaient une valeur redoutable de leurs chefs, imposantes unités précédant des colonnes de millions. L'armée exécutait les grandes manœuvres, les évolutions des recettes et des dépenses. L'équilibre était presque atteint. La goutte d'eau qui viendrait ferait s'écrouler ces sommes liquides en bé^ néfices immenses. Des noms illustres se trouvaient mêlés, engagés dans l'entreprise. 11 y avait certitude de succès. Tant d'efforts allaient être couronnés, et cela, grâce à ce bon jeune homme, auquel le général serrait les mains avec effusion. Quelle joie ! pouvoir un jour récompenser ceux qui se confiaient à lui, prouver que son idée était bonne, et enfin asseoir wSa vieillesse dans la paix, après avoir marié sa chère nièce ! Maurice l'avait vue autrefois, bien jeune, pendant les rares sorties que son père lui faisait faire. Pauvre père ! Et M. de Pontbriquet étreignait les mains du jeune homme et continuait sa tirade sans les lâcher.
Maurice, très-ennuyé, désirait en finir. Il murmurait de timides politesses. L'autre recommençait toujours, bien convaincu qu'il assommait son jeune ami. Mais l'obsession est le magnétisme des affaires; l'ennui est un chloroforme à l'usage des intrigants. Il faut abasourdir le sujet qu'on veut traiter, le paralyser par une volubilité de phrases et de gestes, et quand il est réduit et assoupli, on lui extrait sans douleur une signature ou une promesse. Les natures exercées commencent par éconduire
LE SECtfET DE POLICHINELLE. ' 51
ces personnages qui pratiquent en grand et dans les salons le vol au poivrier, consistant, dans les cabarets, à mêler un narcotique à un verre de vin bleu pour enlever une pièce de vingt sous au fond d'une poche crasseuse.
Maurice sentait l'étourdissement commencer. Il n'entendait plus. Le général allait toujours, lui tenant les mains et parlant de tout au monde excepté du motif même qui l'amenait. Le Pontbriquet comprenait bien à qui il s'adressait, à un homme intelligent et faible, disposé à tout pour gagner le repos et prêt une autre fois au sacrifice qu'on lui demanderait pour se soustraire à une scène pareille. La question n'était pas de savoir si le jeune homme refuserait ou accorderait une sommeque legénéral considérait déjà comme encaissée par lui. Un vieux roué de son espèce ne faisait qu'une bouchée des innocents. Mais le fils de son ami Delayen devait, comme une forêt vierge, être mis en coupes réglées. On a ses dupes d'un jour ; on a ses dupes régulières, assidues, coutumières. Du premier assaut il fallait raser toutes les fortifications, ne pas laisser un mur, ôter toutes les échelles, désarmer son adversaire une bonne fois, combler les fossés, afin de pouvoir pénétrer chez lui à toute heure et obtenir tout d'un mot. Aussi le général usa de tous les arguments. S'il laissait subsister une petite objection dans un repli, elle grandirait et se développerait ; un conseil lui communiquerait de la force et tout serait perdu. Il fit comprendre à Maurice que l'argent qu'il devait à la succession n'était, en réalité, que l'indemnité des démarches faites par lui, des peines que son crédit avait eues pour obtenir la croix de M. Delayen. Maurice comprit pourquoi son père avait prêté cet argent. Certaines idées à la fois coupables et justes nous traversent le cerveau comme des éclairs.
Le général se préoccupait peu de se déshonorer ainsi par des aveux cyniques. Sûr que Maurice ne lui adresserait aucun reproche et ne tenterait pas de démasquer son
impudence, il s'inquiétait médiocrement de laisser une bonne opinion de lui à un esprit qui, tôt ou tard, t'aurait jugé à sa valeur, qui un jour ou l'autre devait le mépriser. Il s'agissait de tirer parti du sentiment qu'il inspirait.
Les délicats et les raffinés rêvent seuls une réputation immaculée ; les habiles sauvent le scandale et éveillent la pitié en vous dégoûtant. Ils appliquent cet a»ome de la science, qu'il ne doit pas y avoir de forces perdues. Ils savent montrer leurs plaies en tendant la main. Ce sont les cagoux et les francs taupins des maladreries du grand monde.
Et puis les plus candides sont les plus indulgents. Une belle glace oublie les grimaces qu'on lui fait; une conscience honnête chasse les vilaines images.
Maurice, pris d'un accès nerveux impossible à décrire, attendait la fin de son supplice. Les chiffres qui d'abord miroitaient devant ses yeux s'évanouirent; les colonnes de bénéfices s'effondrèrent. La brillante armée s'en alla à la débandade, les zéros disparaissant et la soustraction, cette déroute des nombres, ravageant les ligues. M. de Pontbriquet prit sa voix cassée, son accent pathétique, ramassa les deux mains du jeune homme entre les siennes, enlevant au ciel ce tas d'étreintes, il conjura celui qu'il appela son ami, son enfant, son fils par adoption, il le supplia avec des sanglots, avec des larmes, parlant de ses cheveux blancs, de sa nièce, blasphémant toutes les tendresses et souillant tous les beaux mouvements du cœur, il le conjura et le supplia de lui prêter un certain nombre de billets de banque.
Maurice ne pcuvait pas refuser. Il avait commis une grande faute en écoutant les lamentations du militaire, les jérémiades de l'industriel. Il dut même feindre une discrétion excessive, une délicatesse particulière pour sauver une honte au général, pour épargner sa pudeur. Il fallut donner la réplique à cette scène hypocrite, inter-
rompre le Pontbriquet au milieu de la phrase capitale, lui serrer la main à son tour, courir à son secrétaire et lui remettre ce qu'il demandait, avec plus d'embarras encore que celui qui recevait.
Ce fut au tour du vieillard d'être généreux. Il voulut, séance tenante, faire une reconnaissance en termes ampoulés, pleine de formules chevaleresques où l'amitié se mêlait aux affaires, où les chiffres étaient festonnés de tendresse. Qu'avait-il besoin de segêner? Ilsentaitbienquece papier qu'il écrivait croupirait au fond d'un bureau en compagnie de plusieurs autres; il en nourrissait bien l'espoir.
— Vous savez, jeune ami, que s'il vous plaît d'user de mon crédit, je suis votre homme. Je ne ressemble pas à ceux auxquels la reconnaissance est lourde; je n'oublie jamais le bien, et quand on a besoin de moi...
Ces paroles furent prononcéesd'un ton noble et hautain. Maurice subissait ces offres de service et dut s'incliner sous cette protection.
— Adieu, jeune ami, reprit le général à la porte, soyez toujours digne de votre père et nous ferons quelque chose de vous.
Cette dernière phrase fut dite à l'adresse du valet de chambre. Pour les expéditions de la nature de celles auxquelles M. de Pontbriquet se livrait, il faut être bien avec les domestiques. Quelques phrases sonores en public et quelques générosités privées captent les antichambres.
Le général de Pontbriquet sortit après cet exploit, abandonnant Maurice à des réflexions humiliantes. Ce n'est rien d'être volé. Par exemple, qu'un bandit vous aborde en pleine rue, vous renverse et emporte votre bourse, on rentre chez soi contusionné et ridicule, victime après tout d'un fait de brutalité et de surprise ; mais, chez soi, être dupé par un homme qui se dit votre ami, qui continuera à passer pour tel, dont la bienveillance vous honorera dans le monde, être trompé par une bouche qui
blasphème les sentiments les meilleurs et les plus saints par un impudent qui se sait deviné et qui va toujours, su] de réussir, — cela est le comble de la tristesse. On s« sent dégradé après une aventure pareille, comme si oïl avait laissé insulter une femme sans prendre sa défense. On a souffert que l'âme, cette vierge naïve, fût outragée par des paroles déslionnêtes; on a permis qu'en face de celte innocente enfant la corruption proférât. des propos obscènes. Maurice subissait l'effet de cette lâcheté. On lui avait dit que la vie était laide. Il ne comprenait pas que la monstruosité apparût au premier coup d'œiL II comptait sur l'illusion, sur les transitions qui amènent l'expérience. Rien de cela.
Pans les épreuves merveilleuses à subir pour conquérir les princesses des contes, les mêmes recommandations vous sont faites par le génie familier qui vous protège. Vous rencontrerez , dit-il , un géant ou un nain dont il faut se défier, il vous flattera par telles paroles ou proférera telles menaces, ne vous laissez ni séduire ni effrayer; redoutez la magie et ses pièges ; si vous passez outre, sans rien craindre, sans broncher, acceptant tous les combats qui vous seront offerts,ne vous laissantpas attendrir par les lamentations des vieilles fées, abordant les murailles, les précipices, les épouvantes qu'on répandra sous vos pas, vous arriverez à votre but. Soyez impassible, c'est le point important. La fermeté est la clef du succès; marchez devant vous, et, à tel endroit désigné, vous pénétrerez dans un palais où vous êtes attendu. Le jeune prince écoute ces instructions et part, et dès la première épreuve il est vaincu. Ainsi de la vie.
Abattu, meurtri dans son armure toute neuye, Maurice fit cette réflexion qu'il connaissait tous les moyens de défense. Il se rappela Arsène avec ennui. Il nous semble dur, devant une faute consommée, de donner raison à ceux qui l'ont prédite.
Le jeune soldat s'élance à la guerre plein de confiance. Il prévoitres balles et les boulets? il attend les privations et la misère glorieuse. Il a rompu avec la vie et se voit déjà m camp, devant l'ennemi, au milieu de la mêlée, en perpétuel concubinage avec la mort; il lui a donné asile sous sa tente ; il l'emmène à ses côtés ai} combat ; il part, tout disposé à mourir. Un faux pas au début de la prer mière étape le plonge dans le désespoir. Il était prêt à monter tout joyeux sur les cacolets et les civières qui transportent les blessés, mais le voilà honteux d'aller se reposer d'upe foulure dans les fourgons.
Gros cornichon 1 s'écm-t-elle en pons-.
gant un infernal éclat de rire, voilà la manière dont les femmes pieuse» s'y prennent pour yous tirer une carotte.
H. db Balxac.
Au milieu des tristes réflexionsde Maurice, Arsèneentra. Cette visite, en un pareil moment, devait être la plus redoutée. Si l'un eût dit un mot , l'autre aurait menti. Le mensonge est une allée obscure , sans issue, un cul-desac où l'on se précipite en voulant se sauver. Il n'en fut rien. La scène tourna autrement. Pellegrin s'assit d'un air embarrassé qui faisait contraste avec son allure ordinaire. Maurice trouva son ami gauche et mal à l'aise. Voyant Arsène plus gêné que lui, il se remit un peu. Un long silence constata leur contrainte réciproque. Enfin le nouvel arrivé prit la parole d'une voix sourde et comme étranglée.
— Il y a longtemps que nous sommes amis, dit-il, et
j'ai senti aujourd'hui pour la première fois quqé'affe< pouvait être soumise à des épreuves terribles. Je c prends les intimités brisées, les cœurs séparés à jamai pourtant la vraie tendresse ne court pas de risques. Qd on s'est deviné, que l'enfance a été partagée» que la j nesse reste fidèle à la jeunesse, l'affinité des âmes évidente ; on doit rester unis jusqu'à la mort. Les cac de désaccord viennent de la vie ; elles sont extérieu et sociales. Par exemple, toi et moi...
Maurice pâlit. Son ami touchait à un nœud sacré corn pour montrer la façon dont on pourrait le relâcher, lei faire, le rompre. Le général de Pontbriquet avait évei dans cet esprit incertain l'essaim aveugle et bourdonm des soupçons, et déjà la défiance estompait les plus cl» objets gravés en lui pour y vivre à jamais. Le doute étr et vulgaire demandait à entrer. On en veut à ton arga glapissait cette voix aiguë.
— Par exemple, toi et moi, continua Arsène oppres et baissant les yeux, nous sommes, amis. Si j'en doutai je croirais blasphémer. Et cependant regarde nos da existences, nées parallèles par le cœur et tendant à ses parer par nos positions en ce monde. Tu es riche et je si pauvre : voilà le grand mot. Suppose maintenant que j'i besoin d'avoir recours à ta bourse, je semblerai exploits notre amitié. Si nous possédions le même état d'existena rien ne serait plus naturel. Nous irions, côte à côte, com une paire de beaux chevaux attelés à un bonheur à quatu roues où nos rêves se prélasseraient. Actuellement je soi une malheureuse rosse voulant partager le brancard ave un cheval anglais. La charrette me convient mieux ;j dois te quitter. Je ne veux pas porter les harnais et fl puis partager ton avoine. A la paille ! à la paille !
Ces paroles furent prononcées d'un ton raélodramati que. Une sorte de frénésie venait de s'emparer d'Arsène Sa voix cassée mêlait un ton ironique à ses phrases amères
il marchait à grands pas,. gesticulant beaucoup, la tête basse, souffrant. Maurice, anéanti, pétrifié, avait essayé plusieurs fois de balbutier quelques mots ; son gosier sec et fermé se refusait à lui obéir. Son cœur battait, ses tempes bondissaient ; le sang lui montait à la tête. Debout , immobile,, il attendait une horrible catastrophe. Deux grosses larmes lui vinrent aux yeux.
Arsène les vit et n'en continua pasmoins son discours; s'enhardissant à mesure, semblable à un homme qui a goûté d'un breuvage amer et qui, pour en avoir fini plus vite, vide la coupe d'un trait.
— Aujourd'hui, il me faut mille francs. Si je ne te connaissais pas, je laisserais agir mon créancier. Il me ferait arrêter, saisir, vendre, bouillir ; il n'obtiendrait pas un sou. La chose se déciderait entre lui et moi. Mais je suis lié avec toi. Je ne puis empêcher le démon de me pousser ici, et je dois lui obéir quand il me persuade de m'humilier, d'invoquer le passé, l'enfance, d'intéresser ton cœur en faveur de ma bourse. Maurice, ces paroles sont un crime ; il faut nous séparer.
La voix d'Arsène devenait tremblante et saccadée. Il se redressa gravement, dignement, et regarda Maurice en face, qui fondit en larmes et tomba dans les bras de son ami. Arsène à son tour se mit à pleurer.
— Tiens ! dit Maurice en courant à son bureau, tiens, prends l partageons ! vivons en frères, mais surtout ne parle plus, ne dis plus rien ! tu me tues !
Arsène se rassit et regarda fixement son ami.
— Pardon, mille fois pardon ! reprit-il sur un ton plus grave ; tu m'as cru et tu as cédé à mes paroles. Hélas ! j'ai eu tort de te mettre à l'épreuve. J'ai crié au secours, et tu es venu, les yeux fermés, les bras ouverts. Je suis confus de honte, mais comprends-moi. Je reconnais de tels privilèges à l'amitié, que j'en suis jaloux et féroce. Cette première effusion passée, que serait-il arrivé ? Ce
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soir, tu aurais évoqué ta journée ; tu aurais vu Pontbriqud qui t'a joué sa comédie : je viens de le rencontrer ; tu aurais vu cette carte que je viens de trouver en bas.
Et il remit à Maurice la carte de madame d'Aygaliers, qui, au crayon, avait écrit au-dessous de son floiîi : « Merci pour nos pauvres ! »
— Tu te serais rappelé ces escroqueries, et, entre ce^ deux scènes, ton ami, ton meilleur ami, n'est-ce pas ? ton frère, disais-tu tout à l'heure, se trouverait encadré on ne sait comment, ayant reçii de l'argent comme les autres, après des phrases touchantes, émouvantes, pathétiques ; car, en vérité, le cœur n'a plus de langage, l'affection a perdu son doux et chaste Vocabulaire. La parodie a tout souillé. Les paroles les plus radieuses, les phrases les plus virginales ne sont que des entremetteuses. Les sincères n'osent plus ouvrir la bouche. Les faux amis et les amants perfides ont tout dit. La vérité ressemble à la toilette des femmes ; le vice est aussi bien habillé que la vertu, quand il n'est pas plus convenable. Aubout de quelques jours, le tout se confondant, Pontbriquet, Pellegrin, tnadame d'Aygaliers , tu concevrais des doutes sur mon compte. Je te deviendrais suspect en si belle compagnie. L'estime inaltérable qui doit servir de base à l'affection se troublerait peu à peu, et je descendrais petit à petit au rang de ces amis intimes dont on serre la main et qu'on méprise, avec lesquels on vit et dont on se défie, jolis causeurs, élégants convives, parasites aimables, qui, jusqu'à trente ans, boivent le bon vin et aiment les belles femmes, et apportent plus tard au service de leur pays une expérience cynique et froide, un esprit desséché et brillant, et deviennent des Catilinas sans audace, des Verres sans grandeur, des Lucullus moins l'Asie conquise, des Marius moins l'Afrique domptée.
Voilà où te conduirait ta faiblesse malgré toi. Sij*avais un service à te demander, je le réclamerais sans phrase,
et je dédaignerais les sottises qui t'ont ému tout à l'heure. Ah ! mon ami, si je ne t'avais pas donné cette cruelle leçon, avant huit jours je serais tombé dans ce gouffre d'indulgence où pataugent, confondus, tous les Pontbriquet d'ici-bas. Encore un ! te serais-tu écrié au milieu d'un accès de découragement ; encore un ami qui me trompe ! Vois-tu, cfuand on est faible, on s'habitue à désespérer. Il faut avoir la force de méprfeer en face. Quand on a mis lesinlrigatits à la porte, les honnêtes gens qu'on garde se trouvent à leur place et à leur aise. En pleine rue, on donne à tout le monde. Quand on le peut, c'est la seule loi à suivre : verser sa bourse à ceux qui tendent la main. Les misères et même les vices d'en bas sont excusables. Vingt fois sans doute on enverra un ivrogne au cabaret, on se laissera attendrir par de fausses douleurs, par des plaies mensongères ; qu'importe, si une fois on donne du pain à une famille, si une fois on fait croire à la charité et à Dieu. Quelques frarics et quelques sous égarés, c'est la semence de l'Évangile perdue sur la pierre. Ceux qui veulent être infaillibles dans leurs bienfaits ont l'âme cruelle. Je pardonne tout aux pauvres; mais les mendiants qui ont des états de service, des croix, des titres, les Wormspire éternels, cetlx-là, je sutè d'avis qu'on les chasse. Je ne t'en ai pas dit plus que ton général ; sUis-je mieux traité que lui? Et tu le juges un filou. Il emporte son argent ; voilà son reçu. — Et moi aussi j'ai mon billet ! l'ai demandé mille francs pour l'exemple ; j'aurais obtenu plus si j'avais voulu. Ah ! pauvre ami, viens sur mon cœiir, et crois-moi bien, j'ai jotié là une terrible comédie qui réussit toujours !
Et les deux amis s'étreignirent. Maurice se sentait honteux. Arsène remit le billet de banque sur la table et le contempla.
— Pauvre chiffon ! on a bien raison de t'aimer ; tu es la seule chose prouvée en ce monde ; tu es le vrai talis-
man, et tu ne trompes pas ceux qui te possèdent ; toi seul es infaillible. Les âmes les plus saintes ont eu à se plaindre de Dieu. Toutes les divinités ont été blasphémées. Les mains et les cœurs se sont désunis; les plus fortes cariatides se sont écroulées. Je ne connais de stable que les allégpries qui te servent d'ornements. Deux géants, deux esclaves accroupis et pliant sous l'effort soutiennent les pénates de la terre, las saisons riantes et fécondes. Les fleurs et les fruits t'appartiennent. Tous les attributs figurent dans ta gravure ; l'enfant y dort appuyé sur le lion. Il est vrai que tu te moques de la force. L/épée et la main de justice, les balances et les livres de la loi, le tout porté par des déesses, te servent de symboles. Sur un autel, les mains de la bonne foi s'étreignent pour l'éternité. C'est encore juste ; tous les amis sont à toi ; et les petits Amours, et les palmes de lauriers, et les guirlandes de chêne, tout cela t'accompagne. Le caducée et le hibou dénotent ta prudence et ton activité païennes. Minerve et Mercure sont tes deux camées. Hélas ! pourquoi faut-il que tout cet édifice soit appuyé sur des Hercules captifs? Pourquoi faut-il que tu nous regardes avec ces grands yeux de différentes couleurs,l'un noir,l'autre blanc, pleins de la même menace ? Orgueilleux chiffon, tu peux envoyer un homme croupir aux galères ! Tu es impitoyable, et tu as raison. Je te contemple avec tristesse. Je me rappelle avoir vu des pièces d'argent romaines, des pauls, sur lesquelles on lisait : Videant pauperes et lœtentur, et autres devises charitables. L'époque où l'on frappa cette monnaie ne fut pas meilleure que. la nôtre sans doute, et les légendes sont effacées sur les pièces qui circulent encore. Le cœur humain est assez dur pour qu'on l'adoucisse par tous les moyens. Si j'avais à graver la planche des billets de banque, j'y représenterais des pauvres tendant la main. La charité n'en serait pas plus grande, peut-être, mais on aurait sous les yeux un spectacle qui
ne devrait nous quitter jamais. Un serviteur répétait tous les jours à Philippe de Macédoine : Tu es un homme ! une voix, de temps en temps, nous dirait : Tu es. un riche! — Loque somptueuse, papier huilé, passe des millionnaires, je puis me vanter de n'avoir pas affaire à toi ! Mon existence matérielle est toujours tenue au-dessous du niveau de ma vie morale ; mes besoins sont au-dessous de mes idées ; mes maigres ressources peuvent disparaître du jour au lendemain, je n'en éprouverai que de médiocres souffrances.
Les hommes ne sont jamais malhonnêtes ou misérables complètement. Ils se créent une grande vie, ils veulent y rester. Celui qui s'habitue à bien dîner est vendu d'avance. Ce n'est pas par hygiène que la religion a fait de la gourmandise un péché capital, c'est que, dans certains moments, elle compromet l'honneur. La morale se soucie peu des indigestions ; on n'est pas damné pour cela. Elle sait que l'estomac est un intermédiaire de péché, et que, pour perpétuer ses bons dîners, tel ou tel consentira à transiger sans attendre que sa conscience soit prête. Tout le monde ne sait pas manger une croûte de pain en pleine me, au nez de la tentation. On ne sait pas assez se coucher à jeun. Ton général de Pontbriquet se figure que son nom et sa gloire exigent qu'il tienne maison et soit cité. Il n'a pas le sou ; il vole, c'est clair. Si l'on réduisait courageusement toutes les positions sociales à leur plus simple expression, on arriverait à une formule aussi nette et aussi mathématique , — et bien des hôtels éclatants de fêtes, bien des calèches qui passent, bien des vieillesses honorées seraient expliquées ainsi.
Arsène prit une plume et écrivit sur le malencontreux billet de banque : Prêté à Arsène Pellegrin.
— Tiens! reprit-il, mets cela au fond d'un tiroir, et consulte-le quand on viendra t'emprunter de l'argent.
Arsène et Maurice, on Ta peut-être déjà remarqué,
sont si bien nés l'un pour l'autre, qu'un observateur d( Tordre philosophique pourrait supposer que ces deui êtres ne font qu'un hottune dédoublé. En effet, nous por tons tous efl nous-mêmes ces deux influences. Une d'elle! domine toujours, sans empêcher l'autre de raisonner N'eât-ce pas là l'explication des amitiés solides, deui cœurs qui se complètent : l'aveugle et le paralytique ' t'est aussi l'histoire de l'amour : nous cherchons ce qii nous manque à travers le inonde, le papillon et la rose Le solitaire qui n'est pas malheureux est un monstre Oh 1 vous tous qui arrachez les pensées de votre âme poui leur* donner la vie, vous rêvez l'approbation des foules il'est-ce pas? mais avant tout vous ne pensez qu'à deui yeux impatients de ce que vous faites. Un troubadour di douzième siècle, Bernard de Ventadour, disait d'Éléonori de Guyenne : « J'écris pour elle, et elle sait lire. »
Maurice demeurait attéré par l'horrible plaisanteri! d'Arsène :
— Tu as peut-être raison, dit-il tristement, mais tl m'as brisé le cœur. C'est plus qu'une surprise et plu qu'une leçon. Je ne saigne pas ; c'est la brûlure d'un fe chaud ; j'en garderai éternellement le stigmate.
— C'est une estampille , mon ami , c'est une plaqu d'assurance ; c'est ce qu'au moral on appelle de l'expé rience. Sois donc homme ! Je suis médecin ; si je ne soi gnais que les corps, ce serait sottise ; je m'occupe de âmes aussi, et je traite la tienne. Dévorant ou non, le fe â-t-il porté sur la plaie ? Oui. Crois- tu donc qu'on enseigni la vie au coin du feu en lisant Berquin, la ftochefoucaull et autres moralistes idiots?. Il y a encore des pères qc pensent qu'on peut sauver l'avenir des enfants en le réunissant autour d'un lit de mort, et là, pâle, respec table, prolixe, en leur racontant les faiblesses d'une exis tence ennuyeuse. L'expérience ne se transmet pas à 1 dernière heure, comme un coffre plein d'or qu'on donn
au fils préféré et qu'on veut avantager, selon l'expression des gens d'affaires ; elle ne se lègue pas par testament, on la conquiert. Elle est taxée comme toutes les denrées. Il y en a à tout prix. Les uns la payent de leur honneur, les autres da leur fortune ; elle vous arrache le -cœur et les cheveux ; elle ruine le corps et l'âme. Pour combien t'en faut-il? J'ai des petits conseils qui ne sont (pas gênants, garantis deux ans, comme les montres de pacotille, La véritable expérience est montée sur rubis, à répétition ; c'est le réveille-matin de la vie. La bonne, c'est la mienne, impitoyable et cynique. Celle des vieillards ressemble trop à ces oignons surannés engourdis au fond de leurs goussets. Je t'ai mis à l'aise ; tu me renverras dès que tu seras las de moi. Nous voici au second -jour, et je te fatigue déjà. Bonsoir.
— A ton tour, sois raisonnable, reprit Maurice ; tu me , poignardes ; je puis bien jeter un cri. Quoi de plus naturel? Et tu parles de me quitter? Que me restera-t-il si tu ^me manques?
jj — Il te restera Pontbriquet et madame d'Aygaliers.
> — Ah ça I me diras-tu ce que t'a fait cette pauvre femme ?
rj — Rien. Je ne la connais pas. Mais je déteste les doubleurs à grand spectacle et la charité romanesque. L'as-tu ; ; vue déjà?
-) — Non.
> — Tu dois désirer savoir qui elle est. Vas-y. Ne garde £ pas longtemps un désir pareil. Dans quelques jours tu ) t 4 pourrais lui supposer plus de violence qu'il n'en a. Ce p n'est pas moi qui t'arrêterai jamais. Va toujours partout, { ii etouvre les yeux. Vois clair et rapporte-t'en à tes regards, f Tu dois une visite à cette patronesse étrange qui traite les .ç héritiers comme les dames de la halle traitent les gens \ qui vont se marier ; elle leur extorque des pourboires... g *— Ahl mon ami...
— Pour les pauvres, s'il vous plaît!
Et Arsène se leva en faisant résonner sa canne comme les Suisses conduisant les quêtes font de leur hallebarde.
Maurice descendit avec son ami et monta dans le premier coupé qu'il rencontra. Arsène ferma la portière.
— Chez madame d'Aygaliers, dit-il au cocher.
— Puis, introduisant sa tête par le carreau :
— Rue...
— Rue de l'Ouest, 29, répondit Maurice en souriant. Le cocher partit.
Arsène s'en alla d'un pas tranquille, ruminant le nom et l'adresse de madame d' Aygaliers. — Ce serait bien le diable si je ne savais point l'histoire de cette femme avant Maurice! s'écria-t-il en entrant chez madame Dionay.